Devant les rayons vides de sa bibliothèque, Monsieur Brossard
s’entretenait avec le Père Autrand. Vêtu de sa robe de chambre couleur
de bure, les mains dans les manches, branlant la tête, il imitait les
attitudes dans lesquelles l’imagerie populaire représente ordinairement
saint Bruno et saint François. Le Père Autrand l’observait avec
étonnement! Depuis quelques semaines, Monsieur Brossard avait
considérablement vieilli; sa barbe grisonnait, la peau détendue de son
visage formait auprès du nez des poches, ses yeux humides brillaient
sous les paupières tombantes, son regard était vague et il s’exprimait
avec embarras comme s’il eût eu de la peine à ordonner ses pensées.
Le Dominicain attribuait ce changement aux transports épuisants d’une
piété trop vive et il se reprochait d’avoir inconsidérément jeté cette
âme ardente dans la voie glorieuse.
--Peut-être aussi, se disait-il, à l’instant de quitter le monde est-il
tourmenté par les assauts du doute ou souffre-t-il plus que de raison
des sacrifices que j’exige.
Et, comme à ce moment, les regards de Monsieur Brossard erraient sur les
planches sombres où naguère se pressaient les dos colorés de ses livres
et où, maintenant, une poussière grise offensait la vue, il crut à un
mouvement de regret et tenta de l’apaiser:
--Je crois voir, dit-il, que vous contemplez avec quelque tristesse la
place d’où l’esprit de votre divine épouse a chassé les rêveries impies
et les imaginations incohérentes par lesquelles tant d’âmes se
perdirent. C’est un sentiment naturel et dont il vous sera tenu compte.
Dieu se soucie peu des offrandes qui ne nous coûtent rien; c’est un
maître exigeant! Il sait que la douleur est la marque de la sincérité;
il nous est plus facile de la feindre que de la dissimuler, mais
lorsqu’elle est véritable, elle imprime profondément sa griffe sur nos
visages et, déjà, vous en portez les stigmates. Vous avez beaucoup
souffert, cela se devine.
Le bon Père s’arrêta pour humer une prise; Monsieur Brossard se
rengorgea. Souffrir lui paraissait une assez noble chose et dont on peut
être justement fier.
--Oui, dit-il, j’ai beaucoup souffert!
Le Père Autrand leva la main:
--Dieu, dit-il, réserve ses plus cruelles épreuves à ses créatures
préférées et, s’il m’était permis d’emprunter à la frivolité mondaine
une comparaison que j’entendis exprimer un jour dans sa grâce innocente,
par notre amie, Mme de Birette, je dirais que les persécutions de l’âme
sont les coquetteries du Seigneur; par elles il se fait aimer, par
elles, il nous attache et, plus sa rigueur est grande, plus nous devons
nous réjouir et nous tranquilliser. Dieu ne cherche pas à nous séduire,
mais à nous posséder; ceux qu’il comble de douceur le servent avec
mollesse, ceux qu’il ménage fléchissent au premier revers, ceux-là seuls
qu’il poursuit sans relâche et qu’il accable, non point de sa colère,
mais de sa puissance implacable et sereine peuvent, en l’adorant,
s’élever jusqu’à lui.
La voix chaude du religieux retentissait aux oreilles de Monsieur
Brossard et le remuait profondément; elle fit renaître son admiration.
Il soupira:
--Quand donc me sera-t-il permis de prêcher, mon Père?
--Votre zèle vous fait honneur, mon fils. J’y reconnais l’influence de
la sainte femme dont l’esprit vous anime. Mais dès aujourd’hui, il vous
faut réprimer vos ardeurs et vous soumettre à la sévérité de nos règles.
Pour bref que soit votre noviciat, il vous faudra demeurer deux ans au
moins dans le silence apaisant de nos maisons. Là, le mysticisme qui
vous exalte fera place à la foi raisonnable qui est dans le caractère du
bon prédicateur.
Il prit un temps, et ajouta:
--Puisque aussi bien le jour approche où triomphera la volonté de celle
qu’en devançant les décrets mystérieux de la Providence, il me plaît de
nommer Sainte Thérèse de l’Étoile, votre épouse, je veux vous imposer
une dernière épreuve. Tandis que j’ouvrirai les portes du couvent qui
vous doit accueillir et dont je vous apprendrai le nom en son temps,
vous observerez ici, une retraite absolue. Un mois de méditation
solitaire, sans livres, sans amis, vous apportera j’en suis sûr cette
paix spirituelle dont je vous ai souvent parlé et qui, en ce moment,
vous échappe.
Le Père Autrand se leva; il souriait avec bienveillance.
--Je veux vous faire pourtant une grâce dernière et c’est qu’avant de
commencer votre retraite, vous receviez une fois encore vos amis. En
prenant congé d’eux, vous prendrez congé du monde et nul, hormis votre
servante, ne vous reverra, que vous n’ayez revêtu l’étole sacrée.
Voulez-vous que ce soit samedi?
Monsieur Brossard hocha la tête en signe d’assentiment, il était sans
volonté.
--J’inviterai donc en votre nom ces personnes aimables qui, une fois
déjà, en des circonstances mémorables vous témoignèrent leur affection
en s’asseyant à votre table. Je m’entendrai moi-même avec Bathilde pour
l’ordonnance du repas. Ainsi vous ne serez distrait en rien de vos
méditations et vous jouirez par avance des privilèges que le monde
accorde aux ministres de Dieu.
Puis, au moment de partir, il dit encore:
--Ce sera le banquet, ou plutôt, la Cène où se célébreront dans la
réconfortante atmosphère de l’amitié, les prémisses de vos noces
éternelles. Dieu cultive la douleur qui prosterne les hommes aux pieds
des autels, mais il veut que la joie soit dans le cœur de ceux qu’il
éprouve.
Monsieur Brossard ne bougea pas. Il vit partir le Père Autrand, il
entendit se fermer la porte, il esquissa un geste de révolte, puis ses
bras retombèrent; une immense fatigue l’accablait.
Il assista à son dîner d’adieu; mais son esprit était absent; le bruit
des conversations lui parvenait comme s’il les eût entendues à travers
les cloisons. Bathilde admirait la dignité muette de son maintien, le
docteur Reymond l’étudiait, les autres convives s’occupaient peu de lui.
Il se sentait isolé dans la rumeur indifférente et, de temps à autre,
tourné vers la desserte où les liqueurs étaient rangées, il regardait le
flacon d’eau-de-vie, son seul ami, du même œil attendri dont on regarde
sa maîtresse, perdue dans la foule importune.
Il ne remarquait pas la joie mal dissimulée de Lamorille, ni la
satisfaction d’Israël qui, penché vers M. des Courtis, évaluait le parti
qu’il pourrait tirer de l’ordination pour ranimer la vente un peu
ralentie et languissante des livres de Thérèse.
Cécile Lamorille avait retrouvé tout l’éclat de sa jeunesse; en sortant
de table, elle passa le bras autour de la taille de Mme Deslandes, leurs
têtes inclinées se frôlèrent.
--Elles sont délicieuses! murmura Mme de Birette.
--N’est-ce pas? fit Marcel.
Son sourire était tendre, son regard enveloppant.
La guerre était finie; le temps des projets revenu, et il rêvait de
s’installer avec sa jeune femme dans cet appartement que le départ de
Monsieur Brossard laisserait libre. Il s’approcha d’elle et de Cécile,
ils échangèrent quelques paroles, puis ils sortirent de l’ancienne
bibliothèque, et parcoururent la maison. Le cœur léger, le rire aux
lèvres, ils en prenaient possession, discutant sans retenue
l’emplacement de leurs meubles, critiquant les arrangements vieillots de
Thérèse.
Monsieur Brossard, assis dans son fauteuil, l’âme prostrée, ne voyait
rien. Il eût volontiers chassé tout ce monde à grands coups de canne et
cette idée s’empara de lui avec tant de violence que, soudain, il se
dressa comme si on l’eût réveillé en sursaut et regarda autour de lui
épouvanté, craignant d’avoir rêvé tout haut.
Enfin, ses amis s’en allèrent. Le Père Autrand le serra dans ses bras;
il fut ému et chacun voulut l’embrasser. Mme de Birette le fit en riant,
Mme Deslandes lui tendit le front; Cécile effleura sa barbe du bout des
lèvres, ses yeux étaient pleins de malice.
Lamorille ne put s’empêcher de dire, en l’étreignant:
--Vous savez, c’est fait! Je prends votre place!
Et le Docteur murmura:
--Mon cher, il était temps... à moins qu’il ne soit trop tard!
Monsieur Brossard, exaspéré, se mordait les lèvres. Impatient, il
poussait ses amis dehors.
Il y eut encore du désordre dans l’antichambre; des phrases
interrompues, des rires étouffés puis, le départ, le silence, plus rien!
Monsieur Brossard claqua la porte; une colère haineuse lui gonflait la
poitrine; il rentra dans son bureau, arracha son faux col, le jeta loin
de lui. Puis, il s’approcha du plateau, se versa un grand verre
d’eau-de-vie, le vida d’un trait et se laissa tomber sur un fauteuil où
il demeura immobile, les mains à plat sur les genoux, les yeux fixes, le
souffle rauque.
Sa retraite commençait!