XXVI

--Eh bien, Bathilde, votre maître est-il prêt?

--Je ne sais pas, Monseigneur; il a passé la nuit dans la chambre de

Madame, je n’ai pas osé le déranger.

Il était dix heures du matin. Le Père Autrand venait chercher Monsieur

Brossard, il avait l’air heureux et satisfait.

--Allons voir, dit-il.

Bathilde le suivit, respectueuse.

Le Père Autrand frappa discrètement à la porte de Thérèse; il attendit,

puis il frappa plus fort.

--Il n’est peut-être pas là, souffla Bathilde.

Le Père Autrand poussa la porte; il fit deux pas, leva les bras, et

cria:

--Sainte Vierge!

Bathilde, qui regardait par-dessus son épaule, fit le signe de la croix.

--Éteignez les lumières, ouvrez les rideaux, dit le Père Autrand.

Puis se ravisant:

--Non, ne touchez à rien, c’est mieux ainsi.

Et, s’étant penché sur le corps de Monsieur Brossard qui gisait les

jambes repliées et la main serrant le Christ contre son sein, il dit:

--Je crois qu’il a cessé de vivre.

A son tour, il fit le signe de la croix.

--Allez chercher le médecin, je vais, à tout hasard réciter l’office des

morts.

Bathilde avait aperçu, près du fauteuil, les flacons vides, et soit

prudence, soit simplement souci de l’ordre, elle prit le plateau et alla

le cacher dans sa cuisine. Puis, sans plus réfléchir, elle partit en

courant. Elle s’arrêta, pourtant, chez le concierge, chez la fruitière,

chez le boucher et partout elle contait avec de grands gestes et des

mots excessifs la fin miraculeuse de son maître.

Vers onze heures, elle revint avec le docteur Reymond.

Le concierge avait prévenu l’église, les pompes funèbres et toutes les

commères du quartier, si bien que l’escalier était encombré de monde.

Le docteur ordonna qu’on ne laissât entrer personne, hormis deux prêtres

accourus tout exprès de la paroisse.

La chambre de Thérèse offrait un étonnant spectacle; la clarté des

lampes, les tentures lourdes, le prie-Dieu, cet homme frappé un Christ à

la main et le Dominicain, à genoux par terre, et qui priait, tout cela

composait un spectacle saisissant.

En entendant le médecin, le Père Autrand se leva. Il lui montra Monsieur

Brossard:

--C’était un saint! dit-il.

--Nous allons voir, fit le docteur.

Il se pencha, l’ausculta, se redressa.

--Il est mort! dit-il.

Alors Bathilde qui n’attendait que cette parole pour laisser échapper sa

douleur fit entendre d’horribles gémissements; d’autres vieilles qui,

malgré la défense du médecin s’étaient glissées dans la maison,

l’imitèrent et ce fut pendant quelques instants un concert de longues

lamentations.

Le Père Autrand s’était tourné vers les deux ecclésiastiques et,

s’efforçant de dominer le tumulte, il leur expliquait les circonstances

singulières de cette fin édifiante.

--La mort, dit-il, est venue l’attendre au seuil du cloître, elle l’a

accueilli au moment où l’extase mystique ouvrait son âme à la voix du

Seigneur; il est tombé dans ce lieu de prières, tenant un crucifix, le

seul bien qui lui restât sur cette terre dont il avait ces derniers

jours renié toutes les vanités. Vêtu d’une robe monacale, ayant

dépouillé les parures et les erreurs du siècle, il se présente aux yeux

de l’Éternel, pauvre, pur et pénitent.

--C’est un bienheureux! dit l’un des prêtres.

--Que Dieu l’ait en sa miséricorde! ajouta l’autre.

Et la troupe noire des commères répondit:

--Ainsi soit-il!

Cependant, le docteur aidé de Bathilde avait placé le cadavre sur le lit

de la morte.

Le Père Autrand s’approcha du médecin.

--Son âme qu’il élevait vers Dieu de toute la force de sa foi est sortie

de son corps comme le parfum de la violette s’envole des lèvres des

martyrs.

--Si vous voulez, dit le docteur. Nous, nous appelons cela: l’apoplexie.

--Vous êtes un affreux matérialiste, dit le Père, avec indulgence, mais

Dieu vous éclairera. Quoi qu’il en soit, vous étiez le plus ancien ami

de notre ami, et il n’a point de proches; il faudra donc que vous

m’aidiez à régler les obsèques.

--Très volontiers, mon Père, encore que par métier je ne puisse

m’intéresser que médiocrement à ce que l’on fait de mes clients une fois

que je les ai, si j’ose dire, terminés.

--Sachez pourtant que nous ferons de celui-ci ce qu’il rêvait d’être et

qu’il occupera une place enviable aux pieds de son épouse.

Le docteur réprima un sourire:

--Pardonnez-moi, dit-il, j’allais vous répondre une inconvenance.

Puis ayant promis de revenir à la fin de la journée, il se retira.

Tout le quartier était en émoi; les commerçants sur le pas de leur porte

commentaient cet événement magnifique, les dévots parlaient de miracle;

le concierge faisait signer un registre aux visiteurs et Bathilde se

signait elle-même à chaque coup de sonnette.

Les amis de Monsieur Brossard venaient, s’inscrivaient, interrogeaient

et voyant que le défunt n’avait point de famille, ils s’en allaient

rapidement.

Les dévotes demeuraient davantage, les protégées de Thérèse, ses

admiratrices, ses lectrices, toutes celles qui, depuis des mois,

encombraient l’existence de Monsieur Brossard étaient là, vêtues de

noir, petites, tassées, écroulées sur le tapis.

Une odeur moite emplissait la chambre, le ronronnement des prières

faisait une sourde rumeur, et toutes ces femmes, leur rosaire égrené,

s’approchaient du lit, baisaient le buis, baisaient le Christ, baisaient

le mort et l’inondaient d’eau bénite, comme si elles eussent voulu le

noyer. Le Père Autrand, à genoux sur le prie-Dieu les voyait, l’une

après l’autre, se pencher sournoisement sur le cadavre et dérober d’un

geste rapide quelque objet qui pût servir de relique. L’une coupait

furtivement une mèche des cheveux, l’autre un morceau de linceul, une

troisième, inclinée sur la croix, arrachait quelques grains du rosaire

enroulé sur ses branches.

Et puis, elles s’en allaient, le regard bas, serrant leur butin dans

leurs griffes.

Lamorille vint de bonne heure, il tenait à s’assurer en personne de la

fin édifiante de l’ami auquel il succédait; la joie contrainte, donnait

à sa figure une expression qui paraissait douloureuse.

Sa femme refusa de voir le cadavre, mais elle s’amusa à visiter de

nouveau l’appartement en compagnie de son neveu et de sa jeune nièce.

Mme de Birette déposa quelques roses sur la couche mortuaire; c’était

les seules fleurs que l’on eût apportées. En sortant, elle rencontra

Israël qui, tout de suite, lui demanda:

--Savez-vous quels sont les héritiers?

Elle leva le doigt et, riant de son joli rire cristallin:

--Dieu!... dit-elle.

--Oh! si c’est cela... nous nous entendrons toujours!

Et il s’engagea sous la voûte. Les deux pointes écartées de sa barbe

noire, son œil luisant, ses pieds immenses, lui donnaient un aspect

démoniaque.

--L’horrible homme! murmura Mme de Birette en s’éloignant.

Vers six heures, le docteur Reymond revint; le Père Autrand l’accueillit

avec un empressement sympathique.

--Vous arrivez à point, dit-il, j’achevais justement de régler le détail

des obsèques; elles seront simples, mais grandioses. Monsieur vous en

lira le projet; il m’a été, je dois le dire, d’un grand secours.

L’agent des pompes funèbres s’inclina, correct et froid.

--Je voudrais, auparavant, si vous avez le loisir de m’entendre, vous

soumettre l’épitaphe que j’ai composée à la louange de notre ami, et

qu’il me plairait de voir gravée sur le cercueil et répétée sur la

pierre du sépulcre. Ce n’est point, croyez-le, un vain amour-propre

d’auteur qui me pousse, mais le souci de rendre hommage à la mémoire

d’un homme incomparable.

--Je le crois! dit le docteur.

Et, tirant son étui:

--Vous permettez que j’allume une cigarette?

--Faites donc! Faites donc! dit le prélat, et lui-même absorba une

prise.

Ils s’assirent, prirent leurs aises, et le Père Autrand, après avoir

corrigé quelques mots du bout de son crayon, toussa, affûta ses bésicles

et lut:

--Ci-gît Daniel Brossard, homme de bien! Il fut le digne époux d’une

sainte et le fidèle serviteur de sa mémoire. Pour Elle, il abjura ses

erreurs, humilia son intelligence, mortifia son corps. Il méprisa les

plaisirs, les fumées trompeuses de la Gloire, les vains attraits de la

fortune. Il s’éleva durement dans les voies du Seigneur; répandit la

cendre sur son front et, dans son cœur le tendre amour de sa divine

épouse. Son âme était généreuse, sa parole chaude, son esprit

scrupuleux. Une flamme ardente le brûlait: elle le consuma! Il

s’éteignit miraculeusement au seuil du cloître le 30 juin de l’année

1919, un Christ entre les mains, une prière sur les lèvres. Qu’il soit

heureux, parmi les bienheureux.

--Bravo! dit le docteur, voilà une magnifique épitaphe et qui vous fait

honneur. Je n’y vois pas un mot à changer, mais je crains qu’elle ne

donne envie de mourir à tous ceux que vous favorisez de votre amitié!

--J’aurais pu la mettre en latin, fit modestement le religieux, mais

elle n’aurait pas été comprise.

--Et c’eût été dommage!

Ils échangèrent quelques paroles encore, puis le Dominicain se retira

dans la chambre mortuaire pour prier.

Alors, le docteur Reymond s’approcha du bureau de Monsieur Brossard, où

l’employé des pompes funèbres écrivait sans arrêt.

--Si j’ai bien compris, dit-il, vous allez faire graver ce morceau

d’éloquence sur la plaque de cuivre que l’on fixe au cercueil?

--Mais... oui, Monsieur!

--Combien coûtera cette inscription?

--Une centaine de francs, Monsieur; tout est si cher.

--La plaque de cuivre est vissée sur le bois, n’est-ce pas?

--Oui, Monsieur.

Le docteur tourna sa cigarette entre ses doigts.

--Bien, dit-il, mais alors, sur la face qui sera tournée contre le chêne

et cachée, ne serait-il pas possible de graver quelque autre chose?

--Mon Dieu, Monsieur... ce n’est pas l’habitude.

--Je sais; mais, enfin, si je le demandais, le feriez-vous?

Il glissa sur la table un billet de cent francs.

--Certainement, Monsieur. Nous sommes là pour faire plaisir aux

familles.

Et, il prit la plume.

Le docteur Reymond semblait examiner attentivement sa cigarette; de la

main gauche, il pianotait sur la table.

--Voici, vous ferez graver au revers de la plaque, en lettres profondes,

ces simples mots: Ci-gît Daniel Brossard... C’est ainsi que l’on

commence?... Bien.

Il prit un temps, secoua la cendre de sa cigarette et, d’une voix

chantante:

--Ci-gît Daniel Brossard, égoïste, hypocrite et paillard, il vécut de

vanité et creva d’indigestion.

L’employé fit: Ah! baissa la tête, et écrivit.

--Cela sera fait, Monsieur.

Le docteur jeta sa cigarette et, tranquillement passa dans la chambre où

reposait Monsieur Brossard.

Une dernière fois, il contempla le visage de cet homme dont il avait

percé le secret et qu’il envoyait au ciel muni d’une si belle épitaphe.

Un sourire cruel éclaira son visage.

Sur la poudreuse, les lumières tremblantes des bougies faisaient jouer

les ors et la pourpre dont jadis M. Botte avait revêtu les piquantes

aventures de la nonne Éléonore. Le docteur Reymond prit le volume et

machinalement le feuilleta. Il ne put réprimer un sursaut.

Le Père Autrand avait tourné la tête:

--Vous regardiez son missel, dit-il; je l’ai toujours vu près de lui, il

y puisait, j’en suis certain, de grandes consolations.

--Je n’en doute pas, répondit le docteur. Ce livre d’heures, caché sous

cette robe ecclésiastique et somptueuse, c’est l’image même de ce que

fut son existence. Aucun souvenir ne saurait être plus fidèle.

--Emportez-le donc, mon fils, vous qui l’avez bien connu. Ce missel vous

rappellera notre ami et si le temps vous manque pour aller prier sur sa

tombe, parfois, le soir, vous en lirez quelques pages et vous évoquerez

ainsi sa mémoire d’une façon qui l’eût touché.

Le docteur regarda le prêtre de côté, puis il regarda le cadavre et,

souriant encore, il glissa dans sa poche l’histoire d’Éléonore.

--Je l’emporte, dit-il, ainsi je reverrai son âme dans le miroir où elle

aimait à se retrouver, et je la connaîtrai mieux.

--On ne connaît jamais les âmes, on les approche; Dieu seul les possède.

Réjouissons-nous seulement d’avoir fait l’un et l’autre, pour notre ami

ce que dans sa faiblesse notre cœur nous inspira.

--Je m’en réjouis! mon Père, répondit le médecin.

Et ces deux hommes dont les pensées étaient diverses, mais également

sincères, sortirent ensemble de la chambre où Monsieur Brossard demeura

seul, rigide, impénétrable et les mains nouées sur la Croix.

L'envers d'un homme de bien · 第 34 / 35 题