--Eh bien, Bathilde, votre maître est-il prêt?
--Je ne sais pas, Monseigneur; il a passé la nuit dans la chambre de
Madame, je n’ai pas osé le déranger.
Il était dix heures du matin. Le Père Autrand venait chercher Monsieur
Brossard, il avait l’air heureux et satisfait.
--Allons voir, dit-il.
Bathilde le suivit, respectueuse.
Le Père Autrand frappa discrètement à la porte de Thérèse; il attendit,
puis il frappa plus fort.
--Il n’est peut-être pas là, souffla Bathilde.
Le Père Autrand poussa la porte; il fit deux pas, leva les bras, et
cria:
--Sainte Vierge!
Bathilde, qui regardait par-dessus son épaule, fit le signe de la croix.
--Éteignez les lumières, ouvrez les rideaux, dit le Père Autrand.
Puis se ravisant:
--Non, ne touchez à rien, c’est mieux ainsi.
Et, s’étant penché sur le corps de Monsieur Brossard qui gisait les
jambes repliées et la main serrant le Christ contre son sein, il dit:
--Je crois qu’il a cessé de vivre.
A son tour, il fit le signe de la croix.
--Allez chercher le médecin, je vais, à tout hasard réciter l’office des
morts.
Bathilde avait aperçu, près du fauteuil, les flacons vides, et soit
prudence, soit simplement souci de l’ordre, elle prit le plateau et alla
le cacher dans sa cuisine. Puis, sans plus réfléchir, elle partit en
courant. Elle s’arrêta, pourtant, chez le concierge, chez la fruitière,
chez le boucher et partout elle contait avec de grands gestes et des
mots excessifs la fin miraculeuse de son maître.
Vers onze heures, elle revint avec le docteur Reymond.
Le concierge avait prévenu l’église, les pompes funèbres et toutes les
commères du quartier, si bien que l’escalier était encombré de monde.
Le docteur ordonna qu’on ne laissât entrer personne, hormis deux prêtres
accourus tout exprès de la paroisse.
La chambre de Thérèse offrait un étonnant spectacle; la clarté des
lampes, les tentures lourdes, le prie-Dieu, cet homme frappé un Christ à
la main et le Dominicain, à genoux par terre, et qui priait, tout cela
composait un spectacle saisissant.
En entendant le médecin, le Père Autrand se leva. Il lui montra Monsieur
Brossard:
--C’était un saint! dit-il.
--Nous allons voir, fit le docteur.
Il se pencha, l’ausculta, se redressa.
--Il est mort! dit-il.
Alors Bathilde qui n’attendait que cette parole pour laisser échapper sa
douleur fit entendre d’horribles gémissements; d’autres vieilles qui,
malgré la défense du médecin s’étaient glissées dans la maison,
l’imitèrent et ce fut pendant quelques instants un concert de longues
lamentations.
Le Père Autrand s’était tourné vers les deux ecclésiastiques et,
s’efforçant de dominer le tumulte, il leur expliquait les circonstances
singulières de cette fin édifiante.
--La mort, dit-il, est venue l’attendre au seuil du cloître, elle l’a
accueilli au moment où l’extase mystique ouvrait son âme à la voix du
Seigneur; il est tombé dans ce lieu de prières, tenant un crucifix, le
seul bien qui lui restât sur cette terre dont il avait ces derniers
jours renié toutes les vanités. Vêtu d’une robe monacale, ayant
dépouillé les parures et les erreurs du siècle, il se présente aux yeux
de l’Éternel, pauvre, pur et pénitent.
--C’est un bienheureux! dit l’un des prêtres.
--Que Dieu l’ait en sa miséricorde! ajouta l’autre.
Et la troupe noire des commères répondit:
--Ainsi soit-il!
Cependant, le docteur aidé de Bathilde avait placé le cadavre sur le lit
de la morte.
Le Père Autrand s’approcha du médecin.
--Son âme qu’il élevait vers Dieu de toute la force de sa foi est sortie
de son corps comme le parfum de la violette s’envole des lèvres des
martyrs.
--Si vous voulez, dit le docteur. Nous, nous appelons cela: l’apoplexie.
--Vous êtes un affreux matérialiste, dit le Père, avec indulgence, mais
Dieu vous éclairera. Quoi qu’il en soit, vous étiez le plus ancien ami
de notre ami, et il n’a point de proches; il faudra donc que vous
m’aidiez à régler les obsèques.
--Très volontiers, mon Père, encore que par métier je ne puisse
m’intéresser que médiocrement à ce que l’on fait de mes clients une fois
que je les ai, si j’ose dire, terminés.
--Sachez pourtant que nous ferons de celui-ci ce qu’il rêvait d’être et
qu’il occupera une place enviable aux pieds de son épouse.
Le docteur réprima un sourire:
--Pardonnez-moi, dit-il, j’allais vous répondre une inconvenance.
Puis ayant promis de revenir à la fin de la journée, il se retira.
Tout le quartier était en émoi; les commerçants sur le pas de leur porte
commentaient cet événement magnifique, les dévots parlaient de miracle;
le concierge faisait signer un registre aux visiteurs et Bathilde se
signait elle-même à chaque coup de sonnette.
Les amis de Monsieur Brossard venaient, s’inscrivaient, interrogeaient
et voyant que le défunt n’avait point de famille, ils s’en allaient
rapidement.
Les dévotes demeuraient davantage, les protégées de Thérèse, ses
admiratrices, ses lectrices, toutes celles qui, depuis des mois,
encombraient l’existence de Monsieur Brossard étaient là, vêtues de
noir, petites, tassées, écroulées sur le tapis.
Une odeur moite emplissait la chambre, le ronronnement des prières
faisait une sourde rumeur, et toutes ces femmes, leur rosaire égrené,
s’approchaient du lit, baisaient le buis, baisaient le Christ, baisaient
le mort et l’inondaient d’eau bénite, comme si elles eussent voulu le
noyer. Le Père Autrand, à genoux sur le prie-Dieu les voyait, l’une
après l’autre, se pencher sournoisement sur le cadavre et dérober d’un
geste rapide quelque objet qui pût servir de relique. L’une coupait
furtivement une mèche des cheveux, l’autre un morceau de linceul, une
troisième, inclinée sur la croix, arrachait quelques grains du rosaire
enroulé sur ses branches.
Et puis, elles s’en allaient, le regard bas, serrant leur butin dans
leurs griffes.
Lamorille vint de bonne heure, il tenait à s’assurer en personne de la
fin édifiante de l’ami auquel il succédait; la joie contrainte, donnait
à sa figure une expression qui paraissait douloureuse.
Sa femme refusa de voir le cadavre, mais elle s’amusa à visiter de
nouveau l’appartement en compagnie de son neveu et de sa jeune nièce.
Mme de Birette déposa quelques roses sur la couche mortuaire; c’était
les seules fleurs que l’on eût apportées. En sortant, elle rencontra
Israël qui, tout de suite, lui demanda:
--Savez-vous quels sont les héritiers?
Elle leva le doigt et, riant de son joli rire cristallin:
--Dieu!... dit-elle.
--Oh! si c’est cela... nous nous entendrons toujours!
Et il s’engagea sous la voûte. Les deux pointes écartées de sa barbe
noire, son œil luisant, ses pieds immenses, lui donnaient un aspect
démoniaque.
--L’horrible homme! murmura Mme de Birette en s’éloignant.
Vers six heures, le docteur Reymond revint; le Père Autrand l’accueillit
avec un empressement sympathique.
--Vous arrivez à point, dit-il, j’achevais justement de régler le détail
des obsèques; elles seront simples, mais grandioses. Monsieur vous en
lira le projet; il m’a été, je dois le dire, d’un grand secours.
L’agent des pompes funèbres s’inclina, correct et froid.
--Je voudrais, auparavant, si vous avez le loisir de m’entendre, vous
soumettre l’épitaphe que j’ai composée à la louange de notre ami, et
qu’il me plairait de voir gravée sur le cercueil et répétée sur la
pierre du sépulcre. Ce n’est point, croyez-le, un vain amour-propre
d’auteur qui me pousse, mais le souci de rendre hommage à la mémoire
d’un homme incomparable.
--Je le crois! dit le docteur.
Et, tirant son étui:
--Vous permettez que j’allume une cigarette?
--Faites donc! Faites donc! dit le prélat, et lui-même absorba une
prise.
Ils s’assirent, prirent leurs aises, et le Père Autrand, après avoir
corrigé quelques mots du bout de son crayon, toussa, affûta ses bésicles
et lut:
--Ci-gît Daniel Brossard, homme de bien! Il fut le digne époux d’une
sainte et le fidèle serviteur de sa mémoire. Pour Elle, il abjura ses
erreurs, humilia son intelligence, mortifia son corps. Il méprisa les
plaisirs, les fumées trompeuses de la Gloire, les vains attraits de la
fortune. Il s’éleva durement dans les voies du Seigneur; répandit la
cendre sur son front et, dans son cœur le tendre amour de sa divine
épouse. Son âme était généreuse, sa parole chaude, son esprit
scrupuleux. Une flamme ardente le brûlait: elle le consuma! Il
s’éteignit miraculeusement au seuil du cloître le 30 juin de l’année
1919, un Christ entre les mains, une prière sur les lèvres. Qu’il soit
heureux, parmi les bienheureux.
--Bravo! dit le docteur, voilà une magnifique épitaphe et qui vous fait
honneur. Je n’y vois pas un mot à changer, mais je crains qu’elle ne
donne envie de mourir à tous ceux que vous favorisez de votre amitié!
--J’aurais pu la mettre en latin, fit modestement le religieux, mais
elle n’aurait pas été comprise.
--Et c’eût été dommage!
Ils échangèrent quelques paroles encore, puis le Dominicain se retira
dans la chambre mortuaire pour prier.
Alors, le docteur Reymond s’approcha du bureau de Monsieur Brossard, où
l’employé des pompes funèbres écrivait sans arrêt.
--Si j’ai bien compris, dit-il, vous allez faire graver ce morceau
d’éloquence sur la plaque de cuivre que l’on fixe au cercueil?
--Mais... oui, Monsieur!
--Combien coûtera cette inscription?
--Une centaine de francs, Monsieur; tout est si cher.
--La plaque de cuivre est vissée sur le bois, n’est-ce pas?
--Oui, Monsieur.
Le docteur tourna sa cigarette entre ses doigts.
--Bien, dit-il, mais alors, sur la face qui sera tournée contre le chêne
et cachée, ne serait-il pas possible de graver quelque autre chose?
--Mon Dieu, Monsieur... ce n’est pas l’habitude.
--Je sais; mais, enfin, si je le demandais, le feriez-vous?
Il glissa sur la table un billet de cent francs.
--Certainement, Monsieur. Nous sommes là pour faire plaisir aux
familles.
Et, il prit la plume.
Le docteur Reymond semblait examiner attentivement sa cigarette; de la
main gauche, il pianotait sur la table.
--Voici, vous ferez graver au revers de la plaque, en lettres profondes,
ces simples mots: Ci-gît Daniel Brossard... C’est ainsi que l’on
commence?... Bien.
Il prit un temps, secoua la cendre de sa cigarette et, d’une voix
chantante:
--Ci-gît Daniel Brossard, égoïste, hypocrite et paillard, il vécut de
vanité et creva d’indigestion.
L’employé fit: Ah! baissa la tête, et écrivit.
--Cela sera fait, Monsieur.
Le docteur jeta sa cigarette et, tranquillement passa dans la chambre où
reposait Monsieur Brossard.
Une dernière fois, il contempla le visage de cet homme dont il avait
percé le secret et qu’il envoyait au ciel muni d’une si belle épitaphe.
Un sourire cruel éclaira son visage.
Sur la poudreuse, les lumières tremblantes des bougies faisaient jouer
les ors et la pourpre dont jadis M. Botte avait revêtu les piquantes
aventures de la nonne Éléonore. Le docteur Reymond prit le volume et
machinalement le feuilleta. Il ne put réprimer un sursaut.
Le Père Autrand avait tourné la tête:
--Vous regardiez son missel, dit-il; je l’ai toujours vu près de lui, il
y puisait, j’en suis certain, de grandes consolations.
--Je n’en doute pas, répondit le docteur. Ce livre d’heures, caché sous
cette robe ecclésiastique et somptueuse, c’est l’image même de ce que
fut son existence. Aucun souvenir ne saurait être plus fidèle.
--Emportez-le donc, mon fils, vous qui l’avez bien connu. Ce missel vous
rappellera notre ami et si le temps vous manque pour aller prier sur sa
tombe, parfois, le soir, vous en lirez quelques pages et vous évoquerez
ainsi sa mémoire d’une façon qui l’eût touché.
Le docteur regarda le prêtre de côté, puis il regarda le cadavre et,
souriant encore, il glissa dans sa poche l’histoire d’Éléonore.
--Je l’emporte, dit-il, ainsi je reverrai son âme dans le miroir où elle
aimait à se retrouver, et je la connaîtrai mieux.
--On ne connaît jamais les âmes, on les approche; Dieu seul les possède.
Réjouissons-nous seulement d’avoir fait l’un et l’autre, pour notre ami
ce que dans sa faiblesse notre cœur nous inspira.
--Je m’en réjouis! mon Père, répondit le médecin.
Et ces deux hommes dont les pensées étaient diverses, mais également
sincères, sortirent ensemble de la chambre où Monsieur Brossard demeura
seul, rigide, impénétrable et les mains nouées sur la Croix.