XIX

Ayant une fois cédé à l’appel de ses sens, Monsieur Brossard ne connut

plus de mesure. Là où il cherchait l’apaisement, il trouva la fièvre; il

fut l’esclave de ses emportements. Habile à dissimuler, il n’en laissait

rien paraître et ses occupations restaient les mêmes. Il parlait de

Thérèse, recevait le Père Autrand, ses dévotes et ses amis, prodiguait

des conseils, distribuait des reliques; puis à la nuit tombante, fatigué

de Dieu, excédé de vertu, saturé d’ennui, entraîné par ses plus

méprisables instincts, il descendait dans la rue. Parfois, une crainte

étrange le saisissait qui, longtemps, le faisait hésiter. Ce n’est point

qu’il eût à résister aux assauts d’une vertu tardivement éveillée, mais

il conservait, malgré son âge, une timidité d’écolier et jamais

l’endroit ne lui semblait assez désert, la place assez obscure. D’autres

fois, des désirs révoltants le traversaient et il fallait toute la force

de son amour-propre pour qu’il ne ramenât pas, dans le lit de la Morte,

une fille de rencontre.

Il eut des habitudes; il connut les repaires où la police ne vient pas,

les lupanars et les bouges; il semblait qu’une folie singulière l’eût

frappé et son imagination, hantée par les souvenirs de ses lectures

licencieuses, le poussait à rechercher des spectacles irritants.

Sa santé n’y résista pas. Il maigrit, ses épaules se voûtèrent, ses yeux

perdirent de leur éclat, sa figure devint terreuse; ses amis le

plaignirent.

--Ce sont les jeûnes et ses macérations, disaient-ils.

Et le bruit courut qu’il se donnait la discipline.

Cependant, sa déchéance physique inquiétait le Père Autrand; il s’en

ouvrit à Bathilde.

--Monsieur est un saint, répondit-elle; si je n’étais pas là, il se

laisserait mourir, il ne fait plus attention à ce qu’il mange, ni à ce

qu’il boit.

Il y faisait si peu attention qu’il en tomba malade. Il eut des

éblouissements, des vertiges, une syncope. Elle appela le médecin.

Monsieur Brossard redoutait le regard aigu et pénétrant du docteur

Reymond; devant lui, il se sentait gêné. Le docteur l’ausculta, mais il

comprit qu’il serait vain de l’interroger. Monsieur Brossard tenait

visiblement à passer pour un saint.

Alors son ami lui posa les mains sur les épaules et le regarda dans les

yeux:

--Écoute-moi bien, dit-il, la façon dont tu recherches la sainteté n’est

plus de ton âge. Tes artères durcissent, tu as des tics, la pensée

absente, la nuque lourde, ce sont de mauvais signes. Il te faut du

repos. Le cloître, où l’on dit qu’une irrésistible vocation t’entraîne,

sera peut-être pour toi le salut, mais si tu continues à te détacher des

choses de la terre par le dégoût et la satiété, tu n’y résisteras pas

deux ans. Deux ans! C’est vite passé!

Monsieur Brossard écouta, sans mot dire, ce discours un peu long et

qu’il jugeait fastidieux. Mais, plus tard, il y réfléchit et il eut

peur. Il tenait à la vie. Il y tenait par vanité, parce qu’il lui

plaisait d’être là et qu’on le remarquât et aussi parce qu’il lui eût

paru particulièrement triste de mourir.

Il essaya de sortir moins, de se contenir, mais il résistait mal. Alors,

il implora Thérèse, la supplia d’éloigner la tentation, non pour l’amour

de Dieu qui, à ce moment, lui était fort indifférent, mais pour l’amour

de lui, Monsieur Brossard, qui craignait de mourir.

Sa Sainte Morte eut pitié de sa grande misère, elle intercéda auprès de

la Providence et celle-ci, généreuse mais ignorante des choses humaines,

choisit pour le retenir au logis un moyen efficace et dangereux.

Le second volume des souvenirs de Thérèse se trouvait prêt, mais ses

papiers étaient à tel point corrigés, annotés, commentés, qu’il en

résultait une grande confusion. Monsieur Brossard entreprit de les

recopier; ce travail l’ennuya, et il allait y renoncer, lorsque le Père

Autrand lui envoya, pour l’aider, une secrétaire dactylographe, que lui

avaient recommandée «ces dames Augustines».

Mlle Mignot était une femme de quarante ans, grasse, blonde, encore

fraîche et point jolie. Elle parlait peu et paraissait timide.

Monsieur Brossard l’installa dans le petit salon, lui exposa quel serait

l’objet de son travail, et la laissa. De temps à autre, il venait la

surveiller; il la trouvait le plus souvent penchée sur un bout de

papier, le front plissé par l’effort, cherchant à déchiffrer un mot et

n’y parvenant pas. Elle avançait lentement parmi les ratures et les

rejets, et Monsieur Brossard s’impatientait. Il la traitait sans

douceur, elle n’était devant lui que poussière.

Cependant, un jour qu’il était entré sans bruit dans la pièce où Mlle

Mignot travaillait, il s’arrêta derrière elle et, contrairement à son

habitude, il garda le silence. Elle portait une blouse de linon qui

découvrait son cou, et Monsieur Brossard regardait sa nuque blonde un

peu grasse sur laquelle un duvet vermeil mettait une ombre douce. Il

éprouvait une langueur étrange; son cœur battait, ses yeux se voilèrent

et soudain avant même de l’avoir voulu, il se pencha et appuya ses

lèvres sur la chair nue de la pauvre fille. Elle ne fit pas un

mouvement, elle semblait ne s’apercevoir de rien. Monsieur Brossard

sentit sur son visage la caresse furtive des cheveux, il ferma les yeux,

ses mains se crispèrent sur le dossier de la chaise, puis, il se

redressa, recula et sortit en claquant la porte. Il était mécontent de

lui-même; il en voulait à cette malheureuse de sa propre faiblesse;

lorsqu’il la revit, il lui parla durement et lui fit d’injustes

observations.

Ce souvenir, malgré lui, le poursuivit, l’obséda; assis à son bureau, la

tête entre les mains, il ne pouvait s’empêcher d’y penser, il sentait

monter alors à son visage un flux de chaleur qui l’étourdissait.

A chaque instant, sous d’absurdes prétextes, il allait retrouver la

secrétaire, il lui posait des questions incohérentes, tournait autour

d’elle, s’en allait.

Cela dura deux semaines, et puis, un jour, il succomba. Il était trois

heures de l’après-midi, un rayon de soleil éclairait la chevelure de

Mlle Mignot, ses seins gonflaient son corsage, ses bras étaient nus.

Monsieur Brossard, penché sur elle, lui donnait des indications

confuses, il sentait contre son bras une chaleur vivante, et par moments

il la frôlait. Brusquement, comme il allait partir, il passa derrière

elle, lui posa les mains sur les épaules, se baissa, et, perdant

l’esprit, se mit à l’embrasser, à la mordre, à l’embrasser encore; ses

mains gourmandes couraient le long des bras, des hanches et des seins,

et soudain, la prenant sous les aisselles, il la mit debout, la saisit à

bras le corps et lui mordit la bouche. Elle ne se défendait pas, elle ne

paraissait pas même étonnée. Alors, brutalement, Monsieur Brossard la

poussa, la fit tomber sur le divan et se jeta sur elle, les doigts

crispés, le visage tendu, le souffle court.

Dès lors, il perdit toute contenance. Lorsque surgissaient en lui de

brusques désirs, il posait sa plume, allait interroger Mlle Mignot, et

si sa vilaine figure ne le calmait pas, il l’empoignait, et, sans un

mot, la brutalisait. Puis il rentrait dans son cabinet et se passait de

l’eau sur la figure, car cette fille, au fond, lui inspirait du dégoût;

il n’aimait pas son odeur.

Ayant, par cet acte violent, momentanément reconquis la paix intérieure,

il revenait à son bureau, et reprenait la lecture de la phrase

interrompue, de la phrase où il était question de Dieu, du devoir ou de

la chasteté!

Il sortait moins, mais ne se portait guère mieux. Le Père Autrand, qu’un

certain trouble gagnait, l’engageait à ne plus reculer l’époque

bienheureuse où il prononcerait ses vœux.

A vrai dire, Monsieur Brossard commençait à éprouver le désir de quitter

le monde. L’intérêt que les miracles de Thérèse soulevait n’était plus

aussi vif, sa vanité en souffrait, et, déjà, il rêvait d’une gloire plus

sonore.

Un soir qu’il s’ennuyait, vêtu d’un froc brun par lequel il avait

remplacé sa vieille robe de chambre ouatée, il se plut à lire ou plutôt

à clamer un sermon de Bossuet.

Ce fut bientôt le plus grand plaisir de sa solitude. Il s’enfermait dans

la chambre de la morte et, debout devant l’armoire à glace, se faisant

un rempart du prie-Dieu, il récitait ou il improvisait. Ses gestes

larges, son doigt tendu, ses regards fulgurants, sa barbe enfoncée dans

les plis de sa robe le transportaient. Il rêvait de succès oratoires, il

imaginait par avance l’émotion des fidèles, l’admiration des profanes,

son portrait dans les journaux, ses sermons discutés, car il serait

sévère, hardi, novateur, fort de son génie et de la protection de Sainte

Thérèse de l’Étoile, son épouse.

A ces moments, il avait hâte de prendre l’habit, d’être libre enfin de

parler en public, d’affirmer, de conclure, de tonner!

L'envers d'un homme de bien · 第 27 / 35 题