Ayant une fois cédé à l’appel de ses sens, Monsieur Brossard ne connut
plus de mesure. Là où il cherchait l’apaisement, il trouva la fièvre; il
fut l’esclave de ses emportements. Habile à dissimuler, il n’en laissait
rien paraître et ses occupations restaient les mêmes. Il parlait de
Thérèse, recevait le Père Autrand, ses dévotes et ses amis, prodiguait
des conseils, distribuait des reliques; puis à la nuit tombante, fatigué
de Dieu, excédé de vertu, saturé d’ennui, entraîné par ses plus
méprisables instincts, il descendait dans la rue. Parfois, une crainte
étrange le saisissait qui, longtemps, le faisait hésiter. Ce n’est point
qu’il eût à résister aux assauts d’une vertu tardivement éveillée, mais
il conservait, malgré son âge, une timidité d’écolier et jamais
l’endroit ne lui semblait assez désert, la place assez obscure. D’autres
fois, des désirs révoltants le traversaient et il fallait toute la force
de son amour-propre pour qu’il ne ramenât pas, dans le lit de la Morte,
une fille de rencontre.
Il eut des habitudes; il connut les repaires où la police ne vient pas,
les lupanars et les bouges; il semblait qu’une folie singulière l’eût
frappé et son imagination, hantée par les souvenirs de ses lectures
licencieuses, le poussait à rechercher des spectacles irritants.
Sa santé n’y résista pas. Il maigrit, ses épaules se voûtèrent, ses yeux
perdirent de leur éclat, sa figure devint terreuse; ses amis le
plaignirent.
--Ce sont les jeûnes et ses macérations, disaient-ils.
Et le bruit courut qu’il se donnait la discipline.
Cependant, sa déchéance physique inquiétait le Père Autrand; il s’en
ouvrit à Bathilde.
--Monsieur est un saint, répondit-elle; si je n’étais pas là, il se
laisserait mourir, il ne fait plus attention à ce qu’il mange, ni à ce
qu’il boit.
Il y faisait si peu attention qu’il en tomba malade. Il eut des
éblouissements, des vertiges, une syncope. Elle appela le médecin.
Monsieur Brossard redoutait le regard aigu et pénétrant du docteur
Reymond; devant lui, il se sentait gêné. Le docteur l’ausculta, mais il
comprit qu’il serait vain de l’interroger. Monsieur Brossard tenait
visiblement à passer pour un saint.
Alors son ami lui posa les mains sur les épaules et le regarda dans les
yeux:
--Écoute-moi bien, dit-il, la façon dont tu recherches la sainteté n’est
plus de ton âge. Tes artères durcissent, tu as des tics, la pensée
absente, la nuque lourde, ce sont de mauvais signes. Il te faut du
repos. Le cloître, où l’on dit qu’une irrésistible vocation t’entraîne,
sera peut-être pour toi le salut, mais si tu continues à te détacher des
choses de la terre par le dégoût et la satiété, tu n’y résisteras pas
deux ans. Deux ans! C’est vite passé!
Monsieur Brossard écouta, sans mot dire, ce discours un peu long et
qu’il jugeait fastidieux. Mais, plus tard, il y réfléchit et il eut
peur. Il tenait à la vie. Il y tenait par vanité, parce qu’il lui
plaisait d’être là et qu’on le remarquât et aussi parce qu’il lui eût
paru particulièrement triste de mourir.
Il essaya de sortir moins, de se contenir, mais il résistait mal. Alors,
il implora Thérèse, la supplia d’éloigner la tentation, non pour l’amour
de Dieu qui, à ce moment, lui était fort indifférent, mais pour l’amour
de lui, Monsieur Brossard, qui craignait de mourir.
Sa Sainte Morte eut pitié de sa grande misère, elle intercéda auprès de
la Providence et celle-ci, généreuse mais ignorante des choses humaines,
choisit pour le retenir au logis un moyen efficace et dangereux.
Le second volume des souvenirs de Thérèse se trouvait prêt, mais ses
papiers étaient à tel point corrigés, annotés, commentés, qu’il en
résultait une grande confusion. Monsieur Brossard entreprit de les
recopier; ce travail l’ennuya, et il allait y renoncer, lorsque le Père
Autrand lui envoya, pour l’aider, une secrétaire dactylographe, que lui
avaient recommandée «ces dames Augustines».
Mlle Mignot était une femme de quarante ans, grasse, blonde, encore
fraîche et point jolie. Elle parlait peu et paraissait timide.
Monsieur Brossard l’installa dans le petit salon, lui exposa quel serait
l’objet de son travail, et la laissa. De temps à autre, il venait la
surveiller; il la trouvait le plus souvent penchée sur un bout de
papier, le front plissé par l’effort, cherchant à déchiffrer un mot et
n’y parvenant pas. Elle avançait lentement parmi les ratures et les
rejets, et Monsieur Brossard s’impatientait. Il la traitait sans
douceur, elle n’était devant lui que poussière.
Cependant, un jour qu’il était entré sans bruit dans la pièce où Mlle
Mignot travaillait, il s’arrêta derrière elle et, contrairement à son
habitude, il garda le silence. Elle portait une blouse de linon qui
découvrait son cou, et Monsieur Brossard regardait sa nuque blonde un
peu grasse sur laquelle un duvet vermeil mettait une ombre douce. Il
éprouvait une langueur étrange; son cœur battait, ses yeux se voilèrent
et soudain avant même de l’avoir voulu, il se pencha et appuya ses
lèvres sur la chair nue de la pauvre fille. Elle ne fit pas un
mouvement, elle semblait ne s’apercevoir de rien. Monsieur Brossard
sentit sur son visage la caresse furtive des cheveux, il ferma les yeux,
ses mains se crispèrent sur le dossier de la chaise, puis, il se
redressa, recula et sortit en claquant la porte. Il était mécontent de
lui-même; il en voulait à cette malheureuse de sa propre faiblesse;
lorsqu’il la revit, il lui parla durement et lui fit d’injustes
observations.
Ce souvenir, malgré lui, le poursuivit, l’obséda; assis à son bureau, la
tête entre les mains, il ne pouvait s’empêcher d’y penser, il sentait
monter alors à son visage un flux de chaleur qui l’étourdissait.
A chaque instant, sous d’absurdes prétextes, il allait retrouver la
secrétaire, il lui posait des questions incohérentes, tournait autour
d’elle, s’en allait.
Cela dura deux semaines, et puis, un jour, il succomba. Il était trois
heures de l’après-midi, un rayon de soleil éclairait la chevelure de
Mlle Mignot, ses seins gonflaient son corsage, ses bras étaient nus.
Monsieur Brossard, penché sur elle, lui donnait des indications
confuses, il sentait contre son bras une chaleur vivante, et par moments
il la frôlait. Brusquement, comme il allait partir, il passa derrière
elle, lui posa les mains sur les épaules, se baissa, et, perdant
l’esprit, se mit à l’embrasser, à la mordre, à l’embrasser encore; ses
mains gourmandes couraient le long des bras, des hanches et des seins,
et soudain, la prenant sous les aisselles, il la mit debout, la saisit à
bras le corps et lui mordit la bouche. Elle ne se défendait pas, elle ne
paraissait pas même étonnée. Alors, brutalement, Monsieur Brossard la
poussa, la fit tomber sur le divan et se jeta sur elle, les doigts
crispés, le visage tendu, le souffle court.
Dès lors, il perdit toute contenance. Lorsque surgissaient en lui de
brusques désirs, il posait sa plume, allait interroger Mlle Mignot, et
si sa vilaine figure ne le calmait pas, il l’empoignait, et, sans un
mot, la brutalisait. Puis il rentrait dans son cabinet et se passait de
l’eau sur la figure, car cette fille, au fond, lui inspirait du dégoût;
il n’aimait pas son odeur.
Ayant, par cet acte violent, momentanément reconquis la paix intérieure,
il revenait à son bureau, et reprenait la lecture de la phrase
interrompue, de la phrase où il était question de Dieu, du devoir ou de
la chasteté!
Il sortait moins, mais ne se portait guère mieux. Le Père Autrand, qu’un
certain trouble gagnait, l’engageait à ne plus reculer l’époque
bienheureuse où il prononcerait ses vœux.
A vrai dire, Monsieur Brossard commençait à éprouver le désir de quitter
le monde. L’intérêt que les miracles de Thérèse soulevait n’était plus
aussi vif, sa vanité en souffrait, et, déjà, il rêvait d’une gloire plus
sonore.
Un soir qu’il s’ennuyait, vêtu d’un froc brun par lequel il avait
remplacé sa vieille robe de chambre ouatée, il se plut à lire ou plutôt
à clamer un sermon de Bossuet.
Ce fut bientôt le plus grand plaisir de sa solitude. Il s’enfermait dans
la chambre de la morte et, debout devant l’armoire à glace, se faisant
un rempart du prie-Dieu, il récitait ou il improvisait. Ses gestes
larges, son doigt tendu, ses regards fulgurants, sa barbe enfoncée dans
les plis de sa robe le transportaient. Il rêvait de succès oratoires, il
imaginait par avance l’émotion des fidèles, l’admiration des profanes,
son portrait dans les journaux, ses sermons discutés, car il serait
sévère, hardi, novateur, fort de son génie et de la protection de Sainte
Thérèse de l’Étoile, son épouse.
A ces moments, il avait hâte de prendre l’habit, d’être libre enfin de
parler en public, d’affirmer, de conclure, de tonner!