Le mariage de Marcel Deslandes et de Mlle des Courtis eut lieu au
printemps; le Père Autrand leur donna la bénédiction nuptiale et, dans
sa courte allocution dont le tour semblait emprunté à l’auteur des
paraboles, il parla de Thérèse et de Monsieur Brossard. D’une voix
douce, mais ferme, il proposa en exemple à la jeune épousée le souvenir
de cette Sainte Femme qui, dans sa vie mondaine, avait su faire la part
du Seigneur, et, par delà la mort, protégeait son bien-aimé mari, le
détournant des biens périssables et trompeurs afin de le conduire plus
sûrement dans le chemin de lumière!
Monsieur Brossard, le visage recueilli, écoutait ces paroles. Il sentait
peser sur lui les regards des assistants et il déplorait les retards
successifs qui le retenaient mêlé à la foule alors que, vêtu de blanc,
il eût pu se donner en spectacle sur les marches de l’Autel.
Pendant le défilé, il souffrit d’être obligé de jouer des coudes, il eût
voulu que l’on s’écartât pour le laisser passer; il mesurait la distance
qui sépare l’homme du prêtre. A Lamorille, qui le pressait de questions,
il répondit qu’il allait se rendre à Rome et qu’aussitôt la
béatification de sa femme obtenue, il entrerait dans les ordres.
Il sentait que la curiosité du monde se détournait de lui et il quitta
l’église, tourmenté de scrupules, isolé et maussade.
Des aspirations contraires se partageaient son cœur. Il aimait sa
maison, ses livres, sa liberté, il aimait sa vie où la paresse et le
désordre alternaient et, sans doute, eût-il une fois encore oublié ses
engagements si des événements imprévus ne l’eussent contraint.
Pour le conduire à Lourdes, il avait fallu la menace sur Paris, la peur
de toute une ville et des milliers de morts! Pour le décider à partir
pour Rome, le ciel, qui ne varie pas ses moyens, feignit une seconde
fois de mettre la France en péril. L’armée anglaise fut bousculée, Noyon
tomba, et les mauvais augures annoncèrent d’irréparables désastres.
Monsieur Brossard, que l’expérience rendait prudent, n’attendit pas
cette fois que les départs fussent impossibles; il demanda au Père
Autrand quelques lettres d’introduction et, discrètement, il s’en alla.
Il s’arrêta quelques heures à Marseille; à Nice, il séjourna. Il avait
fait autrefois ce voyage avec sa chère Morte, mais cette pensée ne
troublait point son plaisir: la richesse des fleurs sans nombre, les
parfums dissolvants, la mer enchantée, lui causaient des émotions
profanes, mais savoureuses; il goûtait délicieusement la chaleur du
soleil, il flânait, regardait les femmes et sentait renaître dans son
cœur des désirs d’aventure.
Cela fut cause qu’en arrivant à Rome, il n’alla point se loger tout
d’abord dans l’hôtellerie que le Père Autrand lui avait indiquée. Il
choisit une magnifique auberge, peu éloignée de la gare, et dans
laquelle il espérait trouver à la fois le luxe et la liberté, dont il
croyait avoir besoin. Il ne tarda pas à se repentir de cet acte
d’indépendance: la nourriture, servie dans une somptueuse salle à
manger, lui fit regretter le génie domestique de Bathilde et il se
faisait, la nuit, un tel bruit dans les rues avoisinantes qu’il ne
pouvait dormir.
Il s’en fut donc visiter, proche la place d’Espagne, la maison
recommandée par le dominicain. Elle était tenue par une matrone
d’origine provençale, mais qui vivait depuis longtemps en Italie; on
l’appelait Mme Léandro, du nom du propriétaire auquel elle avait succédé
quelques quinze ans auparavant. C’était une forte femme, d’une
soixantaine d’années, propre, avenante et cordiale. Elle faisait
elle-même la cuisine, servait à table et connaissait tous ces Messieurs
du Vatican. A la façon dont elle en parlait, Monsieur Brossard comprit
qu’elle saurait le seconder aussi bien dans ses démarches que dans ses
caprices: elle semblait avertie!
La chambre qu’elle lui donna était grande, claire, ensoleillée; ses deux
fenêtres ouvraient sur un jardin dans lequel on voyait quatre bouquets
de lauriers roses, des gardénias en fleurs et, au centre, une statue de
Pomone en pierre grise, dont les doigts étaient brisés. Mme Léandro
avait suivi Monsieur Brossard et, tout en l’aidant à ouvrir ses valises,
elle lui parlait du Père Autrand, de la guerre, de la misère publique,
et elle essayait de découvrir par ce moyen les projets de son hôte.
Monsieur Brossard était de ces êtres singuliers qui, bien qu’ils ne
parlent jamais que d’eux-mêmes, supportent mal qu’on se mêle de leurs
affaires, et elle n’aurait rien appris si, pour satisfaire aux exigences
de la police, elle ne s’était enquis de son état civil.
--Je suis veuf! dit-il avec importance.
Et, comme elle ne manifestait point d’émotion, il ajouta que sa femme
était une sainte, que beaucoup de personnes en France la vénéraient déjà
sous le nom de Sainte Thérèse de l’Étoile, et qu’il venait à Rome afin
d’obtenir qu’on la canonisât.
Mme Léandro ne parut point surprise. Elle repartit simplement que les
bureaux du Vatican étaient lents, que l’on risquait de faire fausse
route quand on n’était point familier de l’endroit et qu’elle
connaissait un petit abbé fort habile et bien en cour qui se ferait un
plaisir de l’aider. Elle ajouta que ce jeune prêtre, qui était un peu
son neveu, avait une sœur plus jolie que la Sainte Vierge, et un frère
qui exerçait le métier de guide et que l’on appréciait ordinairement
pour son adresse et son extrême discrétion.
--Si Monsieur désire le voir, dit-elle, je lui ferais signe; il n’est
rien à Rome qui ne mérite d’être connu.
Monsieur Brossard déclara d’un air gourmé:
--Dès que j’aurais obtenu la béatification de ma Sainte femme,
j’entrerai dans les ordres.
--Cela n’empêche pas, fit la matrone.
Elle sourit, montra la place où se trouvait la sonnette et se retira.
Monsieur Brossard était fâché de n’avoir pas répondu à l’impertinence de
cette femme et plus fâché encore de sentir qu’au fond elle n’avait
peut-être point tort et qu’il est sot de faire étalage de sa vertu
devant des subalternes qui, par leurs fonctions mêmes, seront appelés à
être témoins de son effondrement.
Il haussa les épaules et n’y pensa plus. Il se sentait fort à son aise
dans cette chambre inconnue et il comparait ses sensations heureuses à
l’ennui qu’il avait éprouvé dans l’auberge de Lourdes aux premières
heures de son séjour.
Tout en songeant, il s’occupait. Il posa sur sa table les lettres que le
Père Autrand lui avait confiées; il y en avait une pour Monseigneur
Blanduccio, membre du Conseil de la Rote, une pour le Cardinal Ferreti
et plusieurs de moindre importance. Il les classa, remettant à plus tard
le plaisir de rencontrer ces prélats.
Dès le lendemain, l’esprit léger, sans soucis et sans hâte, il entreprit
de visiter la cité romaine; il s’était habitué pendant toute son
existence à ce qu’on le considérât comme un amateur de belles choses. Le
goût qu’il avait pour les riches reliures, et qui était chez lui
l’expression amortie d’une sensualité sans objet, lui avait valu, dans
son milieu, une réputation d’artiste à laquelle il avait fini par
croire. Ses neveux les plus éloignés, ses amis même n’achetaient pas une
estampe sans le consulter, et il se prononçait comme un oracle. Campé
devant une méchante gravure, il parlait de Debucourt, faisait un cours
d’esthétique et concluait, car il aimait à conclure.
Il crut donc qu’il prendrait, à contempler les monuments de Rome, un
plaisir violent qu’augmenterait encore l’étendue de son savoir et la
puissance de son imagination. Il fut déçu. Il erra dans le Forum de
l’Arc de Tite au Palatin, et il n’éprouva rien d’extraordinaire. Il
avait passé l’âge des exaltations vagues et ne possédait point le don
d’évocation. Les colonnes du temple de Castor et Pollux n’étaient à ses
yeux que des colonnes brisées, il s’assit sur une stèle, regarda autour
de lui et s’aperçut qu’il ne savait pas rêver.
Au Colisée, il compta ses pas et mesura l’arène: puis, soufflant et
geignant, il gravit péniblement les gradins ébréchés. Parvenu au point
d’où l’on découvre la campagne romaine et le bouquet de pins qui, sur
une colline à gauche, fait un adorable tableau, il s’épongea le front,
soupira et entreprit prudemment de descendre.
Qu’il n’eût pas été seul, il se fût extasié; il eût exprimé avec
abondance les sentiments qu’il est convenu que l’on éprouve devant de
pareils spectacles et il aurait cru les éprouver. N’ayant personne qui
l’admirât, il cessait d’exister. Les gestes et les mots qui,
d’ordinaire, trahissent les mouvements les plus secrets de la vie
intérieure, n’étaient chez lui que de vains simulacres derrière lesquels
se cachait le néant de son âme.
Il eût été le plus malheureux des hommes s’il s’en fût rendu compte,
mais il prit son insensibilité pour une marque de supériorité, il crut
que la méditation l’avait porté à une hauteur où les formes extérieures
des choses cessaient de le toucher; il en conçut de l’orgueil.
Ce fut dans cet état d’esprit dépourvu d’humilité qu’il se présenta un
matin chez le Cardinal Ferreti.
Le Cardinal était un vieil homme que la mort, incertaine du chemin
qu’elle devrait faire prendre à son âme, hésitait à frapper; il semblait
qu’elle lui témoignât de l’indulgence en considération de l’amour qui
l’attachait à la vie, encore qu’il n’en usât qu’avec modération. Il
avait pour tout carrosse un vieux landau délabré attelé de deux maigres
juments, et il habitait, via Giulia, une maison fort vilaine et
passablement décrépite; son apparente pauvreté lui épargnait les tracas
qu’entraîne l’exercice de la charité; on le disait possesseur de grandes
richesses.
Il reçut Monsieur Brossard dans un vaste salon presque vide, blotti dans
un fauteuil à haut dossier de telle façon qu’on ne voyait qu’à peine son
visage anguleux; il tenait à la main la lettre du Père Autrand.
--Vous désirez sans doute voir le Saint-Père? dit-il d’un ton
dédaigneux. Certes, il n’est pas dans mes intentions de vous blâmer,
mais je déplore, je dois le dire, cette tendance que l’on a aujourd’hui
à considérer le Souverain Pontife à l’égal d’une curiosité et à le
visiter comme on fait les musées, mais après les musées, car je
gagerais, Monsieur, qu’avant de me venir solliciter, vous avez rendu vos
devoirs à Jupiter, à Diane et à Vénus dans leurs temples détruits.
Monsieur Brossard ne se démonta pas. Il s’assit, encore qu’il n’y fût
point prié, et il commença d’exposer son affaire. Le Cardinal, étonné
d’abord, parut bientôt intéressé. De temps à autre, il approuvait de la
tête, et murmurait:
--Difficile! Difficile!
Enfin, lorsque Monsieur Brossard se tut, il replia la lettre du Père
Autrand et dit:
--Mourir est beau, vivre est meilleur!
--Certainement, fit Monsieur Brossard.
--Je suis heureux que vous pensiez comme moi, reprit le Cardinal, mais
cependant, je dois vous le dire, votre requête me paraît hardie. Si nous
canonisions toutes les personnes dont la vie fut exemplaire, nous
donnerions à croire que c’est là chose exceptionnelle et les vilains y
trouveraient une excuse à leurs dérèglements.
De nouveau, plein d’assurance, Monsieur Brossard plaida pour la morte.
Il fit valoir que non seulement elle avait vécu saintement, ce qui est
en effet le devoir de tout chrétien, devoir auquel lui-même se
conformait, sans prétendre pour cela à la béatification, mais encore
qu’elle faisait des miracles.
--Des miracles! s’écria le vieillard. Des miracles!
Monsieur Brossard crut la partie gagnée, il exagéra:
--Oui, Éminence, des miracles! Et je me plais à dire qu’on ne les compte
plus. Chaque jour des fidèles viennent me demander des reliques, j’en ai
distribué par centaines, et je sais qu’elles furent efficaces. Moi-même,
j’ai été favorisé d’une apparition dans l’église Notre-Dame de Paris.
--Savez-vous, Monsieur, que cela est très grave?
--N’est-ce pas, Monseigneur?
--Je ne sais si vous me comprenez, mais de tels errements conduisent
tout droit à la plus fâcheuse anarchie. Depuis quand les morts se
permettent-ils de faire des miracles sans l’assentiment de l’Église? Que
les saints en fassent, soit! Cela rentre dans leurs attributions, encore
n’en abusent-ils pas. Mais une simple morte, Monsieur, une morte qui, il
y a quelques mois à peine, dînait avec vous, allait au théâtre et qui,
au sortir d’un salon profane, se met à distribuer des miracles, comme
elle distribuait la veille des tasses de thé, non, non, non, cela n’est
pas concevable et nous ne pouvons l’admettre.
--Mais, Monseigneur...
--Je regrette que Madame... il regarda du coin de l’œil la lettre du
Père Autrand... que Mme Brossard ne l’ait pas compris.
--Pourtant, ces miracles...
--On peut s’y tromper, Monsieur, oh! je ne dis pas... s’ils se
multipliaient, s’ils prenaient un caractère indiscutable, si, par
exemple, votre épouse ressuscitait les morts ou rendait la vue aux
aveugles, l’Église alors se hâterait d’intervenir pour régulariser une
situation qui, en se prolongeant, pourrait lui porter préjudice. Mais,
jusque-là, il n’y a pas apparence qu’elle vous écoute. Nous avons
beaucoup de saints, beaucoup trop; savez-vous, Monsieur, combien nous
avons de saints?
--Mon Dieu, non, fit Monsieur Brossard.
--Moi non plus, Monsieur, mais vous conviendrez qu’il est inutile d’en
augmenter le nombre. Quant aux reliques, permettez-moi de vous dire que
vous avez inconsidérément abusé d’une situation encore mal définie. Il
se fait à Rome, spécialement dans les catacombes, un grand commerce de
reliques; c’est une coutume regrettable; j’ose espérer que vous n’êtes
pas tombé dans le travers qui consiste à monnayer l’enveloppe périssable
de la sainteté, mais rappelez-vous que c’est empiéter sur les privilèges
de l’Église que de faire, ce qu’avec tant de légèreté, vous fîtes.
Le Cardinal se leva; il était maigre, un peu décharné, mais plein
d’élégance; son nez d’aigle, ses sombres yeux profondément enfoncés sous
l’arcade sourcilière, ses lèvres fines, donnaient à son visage une
expression d’énergie concentrée, d’intelligence aiguë.
Monsieur Brossard, la mine déconfite, tira de sa poche le livre de
Thérèse:
--Que votre Éminence daigne me permettre de lui offrir ce volume composé
avec les écrits de celle que, sans préjuger des décisions de l’Église,
je me plais à appeler ma Sainte Morte. Votre Éminence verra ce que fut
sa vie, elle y retrouvera l’accent de Dieu.
--Je vous remercie, Monsieur, je le lirai et suis persuadé que,
connaissant sa vie, je déplorerai sa mort, car je ne sais si je vous
l’ai dit: Mourir est beau, vivre est meilleur!
Et, tandis que d’un doigt distrait, le Cardinal Ferreti feuilletait
l’ouvrage, Monsieur Brossard ajouta:
--Ce livre a eu en France une enviable fortune. Il s’en est vendu près
de cent mille exemplaires et je me proposais, si la sainteté de Thérèse
était reconnue, de rendre à l’Église les sommes ainsi gagnées à son
service.
Le prêtre leva la tête:
--Eh! que ne le disiez-vous, Monsieur? C’est une intention louable.
L’Église est pauvre! Et je vois dans la pensée qui vous dicta ce geste
une inspiration qui plaide en faveur de votre chère épouse, mieux que
tous les témoignages des dévotes plus ou moins intéressées et
superstitieuses qui vous visitèrent. Revenez me voir, Monsieur, je
m’occuperai de votre affaire; sans doute, ne sera-t-il pas possible
d’aboutir avant longtemps, mais nous engagerons la demande en
béatification et si les miracles se produisaient, l’Église du moins se
trouverait à couvert. Allez voir Mgr Blanduccio, qui habite le palais
Malatesta, dans la via Araceli, non loin du Capitole, c’est un homme
d’une grande finesse, et un bon ami du Père Autrand; il se fera un
plaisir de vous aider, si toutefois vous consentez à partager sa table,
car le saint homme, qui est gourmand, n’aime pas à manger seul.
Il tendit la main à Monsieur Brossard qui baisa son anneau.
--Allez, Monsieur, et si vous écrivez au Père Autrand, ne manquez pas de
me rappeler au souvenir de cet excellent religieux. Dites-lui que je
fais des vœux pour que Dieu le maintienne longtemps en bonne santé!
Monsieur Brossard s’inclina trois fois, se cogna dans la porte et
sortit. Il avait peine à contenir sa joie.
Monsignor Blanduccio le reçut avec une grande cordialité. C’était une
sorte de colosse à cheveux blancs, dont le visage souriait toujours. Il
entretint longuement Monsieur Brossard de l’amitié qui le liait au Père
Autrand; il aimait à évoquer des souvenirs, à rappeler des anecdotes.
Puis, il le retint à dîner; la chère était digne; les vins vénérables.
Le prêtre parlait beaucoup et ce ne fut qu’au moment du départ que
Monsieur Brossard put enfin lui exposer l’objet de sa visite. Il le fit
timidement et n’insista pas sur les miracles.
--Mais c’est très facile, très facile, s’écria le Père Blanduccio.
Certes, s’il s’était agi d’annuler votre mariage j’aurais pu vous être
d’un plus grand secours, mais je ne suis pas sans avoir des amis dans
tous les services du Vatican, nous arrangerons cela. Évidemment, il
serait préférable que votre chère femme fût morte depuis plus longtemps,
mais vous n’y pouvez rien.
--Hélas, non! Monseigneur. Mais le Cardinal Ferreti...
--Ah! vous avez vu ce charmant vieillard? Un grand esprit, d’ailleurs,
et une belle âme. Il a dû vous dire que ce serait difficile, difficile,
et qu’il en coûterait gros.
--Il m’a permis d’entrevoir, en effet, que la dépense serait
considérable.
--Oui, le bonhomme est avare, mais vous ne risquez rien à lui faire des
promesses. Si la pourpre fait vivre vieux, il est sans exemple qu’elle
ait empêché un homme de mourir. La bourrasque n’est pas loin qui
emportera son chapeau et je sais plus d’une tête qui ce jour-là se
découvrira. Ah! le chapeau, Monsieur, voilà une coiffure beaucoup plus
recherchée et plus âprement disputée que l’auréole. Aussi, croyez-moi,
nous ferons de votre femme une sainte. Ce sera long, sans doute, car les
règles sont sévères. Il faut cinquante années écoulées depuis la mort de
la personne vénérée, pour que la requête puisse être introduite auprès
de la Congrégation des Rites, et encore dix années avant que la
Congrégation soit en droit d’agréer l’introduction de la cause et de
proposer à la signature de Notre Saint-Père le Pape le décret qui en
fera une vénérable. C’est alors seulement que l’on peut solliciter la
béatification, encore faut-il que le mort ait accompli au moins deux
miracles. A vrai dire, ce n’est là qu’une épreuve aisée, rien n’est plus
fréquent que les miracles, les petits miracles, s’entend.
--Mais, fit Monsieur Brossard, effrayé, jamais je ne pourrais attendre
cinquante ans, ma requête à la main.
--Je vous aiderai. Il ne nous est pas impossible dans certains cas,
d’abréger les délais, et je me charge en moins de six semaines de faire
accepter votre requête. Le reste suivra, sans vous, jusqu’à la
béatification, et cela ne vous coûtera guère plus de cent mille lires.
Au reste, je vous conseille de vous en tenir là. Les procès de
canonisation sont longs, compliqués, minutieux, ils pourraient vous
manger un million et vous n’en verriez pas la fin. Sans compter que le
procès se plaide devant ces Messieurs de la Congrégation et qu’il suffit
alors que l’avocat du Diable soit plus habile orateur que l’avocat de
Dieu, pour qu’au dernier moment tout soit perdu, tant il est vrai que
les vanités humaines exercent leur influence jusque sur les causes
divines.
Monsieur Brossard souriait; que sa requête fût introduite, il n’en
demandait pas davantage.
Il rentra chez lui, rêvant à toutes les choses remarquables qu’il venait
d’entendre et dont le souvenir le remplissait d’étonnement. Il écrivit
au Père Autrand une longue lettre dans laquelle il lui mandait le
résultat de ses premières démarches. Il ne doutait point du succès.