Les grands vaniteux, ceux que rien ne semble devoir satisfaire, sont
souvent les moins exigeants. La qualité de leurs adulateurs leur est
indifférente; toute parole leur paraît un hommage; toute présence, une
soumission. Monsieur Brossard en était arrivé à ce point que trois
parapluies de dévotes réunis dans son antichambre le contentaient. Il
recevait ces femmes, écoutait leurs doléances, se penchait sur elles. Le
monde aurait pu crouler, il n’aurait point tourné la tête.
La mort même de son ami Gerfaut, écrasé par un obus, ne lui causa pas
d’émotion. Il en apprit la nouvelle chez Mme de Birette; il ne laissa
pas tomber sa tasse, il ne déchira pas ses habits, il ne répandit pas de
cendres sur ses cheveux.
--C’était fatal! dit-il simplement.
Puis, il but une gorgée de thé, et ajouta:
--C’est une belle mort!
Lorsqu’il se fut retiré, Mme de Birette reprocha au Père Autrand
l’insensibilité de son néophyte. Le bon Père avait l’âme bienveillante,
il voulut le défendre, mais sa parole le trahissait:
--La lecture des livres saints l’a conduit dans la voie du détachement;
la mort des autres ne le touche plus; il sait qu’ils naissent à la vie
éternelle et qu’il les retrouvera.
--Le plus tard possible! fit Mme de Birette.
--Il est humain, ma chère amie. Dieu a mis en nous l’amour de la vie.
--Il aime la vie et ne regrette pas ses amis; c’est un sage! déclara le
Comte des Courtis.
--Comment, c’est un sage? Mais vous êtes horrible!
--C’est un sage, Madame, et ceux qui pleurent sont des fous. Nos amis?
Il arrive parfois que nous les perdions avant qu’ils ne nous aient
déçus, trompés ou trahis, nous nous désolons, nous avons tort! La ville
est pleine d’amis tout neufs qui ne demandent qu’à être nôtres.
Descendons dans la rue, regardons-les passer; ils sont charmants: nous
ne les connaissons pas!
Mme de Birette souriait, mais Mlle des Courtis regardait son père sans
amitié. Elle éprouvait pour Marcel Deslandes un sentiment auquel elle ne
donnait pas de nom et, si l’état du jeune homme le mettait momentanément
à l’abri des batailles, elle ne pouvait oublier qu’il était soldat et
elle se plaisait à trembler pour lui.
Elle n’était point seule à se tourmenter pour ce tendre blessé dont le
visage clair, les cheveux d’or, et la haute taille attiraient et
retenaient les regards féminins. Elle souhaitait qu’il la distinguât,
qu’il se couvrît de gloire, qu’il se dévouât pour elle. D’autres
l’aimaient davantage.
Un jour que Monsieur Brossard n’espérant plus de visites avait pris dans
son Enfer un petit livre dont la lecture lui faisait pétiller les yeux,
un coup de sonnette retentit. Le bruit du timbre était pour lui comme un
premier hommage. Il jeta son livre dans un tiroir, saisit une plume et
feignit d’écrire.
La porte s’ouvrit doucement; un froissement d’étoffes soyeuses lui fit
lever la tête.
--Quoi? Vous, Madame?
Les deux mains tendues, il s’avança vers Madame Lamorille qui souriait.
--Je ne vous dérange pas, demanda-t-elle.
Il eut un geste vague.
--Vous le voyez: je travaillais!
--Oui, dit-elle, le second volume! C’est un peu pour cela que je suis
venue.
Il crut qu’elle voulait parler de Thérèse, la fit asseoir et prit un air
ecclésiastique:
--Je serais heureux, dit-il, qu’Elle puisse vous secourir.
Mme Lamorille regardait autour d’elle avec inquiétude; les meubles, les
livres, les bibelots, tout lui paraissait hostile; elle ne savait où
poser son regard, elle tourna la tête vers une porte entr’ouverte:
--C’est la chambre de Thérèse, dit Monsieur Brossard, si vous voulez
visiter...
Elle l’arrêta d’un geste.
--Tout à l’heure! fit-elle.
Monsieur Brossard avait des habitudes, ce caprice le déconcerta:
--M. Lamorille va bien? demanda-t-il.
--Merci, pas mal, c’est-à-dire... enfin ce n’est pas pour lui que je
suis ici, c’est pour moi.
--Vraiment? Et que puis-je pour vous plaire?
--Je voudrais vous demander un conseil.
--Un conseil?
La conversation s’engageait mal. Cécile était gênée; sa démarche soudain
lui paraissait absurde.
Monsieur Brossard assis devant elle, la dévisageait. Elle rougit, ses
paupières battirent et les coins de ses lèvres tremblèrent. Ses jupes
courtes découvraient les jambes fines et droites et Monsieur Brossard
imaginait la ligne où le bas cesse, où sous la soie légère et la
dentelle, la cuisse apparaît chaude, nacrée, traversée de veines bleues,
et douce au toucher.
--Parlez, dit-il, d’une voix mal affermie.
Alors sans réfléchir, elle se jeta dans une longue phrase embrouillée.
--Voici, dit-elle, l’autre soir, vous en souvient-il, vous êtes venu à
la maison. Vous étiez content, et après votre départ j’ai pensé à vous,
à vos paroles, à votre bonté, à l’influence que votre chère femme avait
sur vous, sur nous tous et j’ai pensé aussi à ce livre qui vous rapporte
malgré vous tant d’argent, dont vous ne savez que faire. Alors, j’ai
prié Thérèse, et je me suis dit... j’ai cru... enfin, il m’a semblé...
Sa gorge se serrait, elle n’avait pas pensé que ce serait si difficile;
elle s’arrêta, attendant un encouragement.
Monsieur Brossard, méfiant, gardait le silence, son visage avait repris
une expression hostile.
--Alors? demanda-t-il.
Elle baissa la tête.
--Alors, j’ai eu des ennuis et j’ai pensé à vous. Vous êtes si bon.
Elle avait tiré de son sac un petit mouchoir de dentelle, et
soigneusement elle essuya deux larmes et releva ses longs cils noirs.
Monsieur Brossard retenu par la prudence et poussé par la fièvre se
leva. Il fit quelques pas, déplaça un fauteuil, puis, cédant à sa
faiblesse il vint s’asseoir auprès de la jeune femme, lui prit les
mains.
--Vous avez du chagrin, mon enfant?
Il respirait, malgré lui, le parfum perfide dont elle s’était parée; il
regardait sa peau lisse, presque brune au coin des yeux, rose avec
d’étranges transparences sur les joues et dorée dans le creux voluptueux
de son cou.
Un désir aigu le traversa; il oubliait Thérèse, la sainteté, les choses
éternelles; des appétits de brute soulevaient sa chair à l’approche de
cette jeune chair; il regardait Cécile avec concupiscence et, bêtement,
il lui tapotait les mains, d’un geste de confesseur.
--N’ayez pas peur, dit-il, je suis votre ami.
--Oh! oui, je le sais, j’en suis sûre, j’en ai besoin, dit-elle, et elle
posa les doigts sur les grosses pattes velues de Monsieur Brossard.
--Allons, mon enfant, dites-moi, que s’est-il passé?
Elle essaya de sourire.
--Il s’agit de Marcel Deslandes, mon neveu; vous le connaissez, c’est un
héros, mais c’est un enfant: il a fait des bêtises!
Monsieur Brossard se redressa, son regard devint dur, il retira sa main.
--Et c’est lui qui vous envoie! dit-il avec éclat. Permettez-moi de vous
le dire, cette inconscience me confond!
--Mais non, ce n’est pas lui; il ne sait rien; je l’ai vu malheureux, je
suis accourue, voilà tout.
--Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à votre mari?
Elle le regarda d’un œil étonné, presque scandalisé.
--Mon mari? Mais il ne comprendrait pas, le pauvre homme. Il n’a pas
votre bonté, votre grande âme. L’autre soir en vous écoutant je sentais
tout ce qu’il y a en vous d’élevé, de généreux, d’intelligent...
Ces paroles excessives ne causaient pas de surprise à Monsieur Brossard;
il était habitué à les entendre et les trouvait naturelles. Il demanda
d’un ton brusque.
--Et qu’a-t-il fait, ce héros?
Elle courba les épaules:
--Il a joué.
--Ah!
--Oh! ce n’est pas de sa faute. Il a été entraîné. C’est affreux. Songez
que ce pauvre petit sera peut-être tué dans un mois. J’ai peur qu’il ne
fasse une folie.
--Les folies ne réparent pas les bêtises, déclara Monsieur Brossard.
Et, pratique, il demanda:
--Combien a-t-il perdu?
--Cinq mille francs.
--Il commence bien!
--Il est si malheureux! Il vous les rendra plus tard. C’est un enfant.
Il me considère un peu comme sa mère; il n’a que nous au monde.
Elle accumulait des phrases sans suite, comme elle eût jeté des pierres
contre un mur. Il allait répondre, elle l’en empêcha.
--Ne dites pas non. Laissez-moi espérer encore. Il ne sait rien de ma
démarche et je vous aimerais tant. Quand vous m’avez emmenée à Pau, j’ai
cru sentir que votre affection me protégeait, me suis-je trompée?
Elle lui parlait de tout près, cherchant à le séduire; il respirait son
haleine, il voyait sa bouche émouvante qui l’attirait; il essaya de lui
entourer la taille; d’un mouvement instinctif, elle se rejeta en
arrière; tout son corps se révoltait.
--Soit, dit-il, je veux vous être agréable; je vous aiderai; mais la
somme me paraît considérable. Ne croyez-vous pas que deux ou trois mille
francs suffiraient?
Il marchandait! Elle n’eut pas le temps de lui répondre. La porte
s’ouvrit toute grande et Bathilde entra, des fleurs à la main; elle jeta
un regard hostile à Mme Lamorille, puis elle traversa le bureau et
disparut dans la chambre de Thérèse.
Monsieur Brossard s’était levé; il s’approcha de sa table, dérangea
quelques papiers, ferma son encrier, rangea ses plumes. Il avait le
visage congestionné et semblait en proie à une dispute intérieure,
violente. De temps à autre, il glissait du côté de Cécile des regards
furtifs. Elle se tenait debout devant le canapé; ils attendaient; ils se
guettaient!
Bathilde traversa de nouveau le salon; elle sortit, ferma la porte; on
l’entendit s’éloigner vers la cuisine. Alors, Monsieur Brossard se
tourna vers Cécile et ses lèvres tremblèrent, comme s’il allait parler.
Il aurait voulu reprendre l’entretien au point où il l’avait laissé
quelques instants auparavant, mais il était sans douceur et sans adresse
auprès des femmes. Il fit deux pas en avant, perdit la tête, lui saisit
le bras, et l’attira contre lui, brutalement. D’un mouvement rapide,
elle se dégagea. Il la prit à nouveau, furieusement, et au hasard,
heurtant son chapeau il l’effleura de sa barbe. Cécile, la tête rejetée
en arrière se débattait, il y eut une courte lutte, leurs souffles
chauds se mêlaient. Enfin, d’une flexion brusque, Cécile se délivra.
Monsieur Brossard durement repoussé, chancela. Ils demeurèrent face à
face, étonnés, silencieux, le visage brûlant.
Une colère bestiale soulevait Monsieur Brossard; ses maxillaires serrés
étaient agités d’un mouvement nerveux qui faisait trembler ses joues, sa
cravate s’échappait de son gilet; il était méconnaissable.
Soudain, faisant un effort, il détourna les yeux, marcha vers sa table,
et dit:
--C’est bien, je vais vous donner ce que vous demandez.
Ce mot arracha Cécile à ses pensées, elle regarda Monsieur Brossard avec
épouvante et cria:
--Non! Non! Gardez-le! Je ne veux pas! Je ne veux pas!
D’un geste elle redressa son chapeau; puis elle se baissa, saisit son
sac tombé sur le tapis, et s’enfuit presque courant.
Monsieur Brossard vit le battant de la porte ouverte à la volée qui
frappait la bibliothèque; il entendit le choc sourd d’une autre porte
claquée, et il demeurait là, au milieu du salon, stupide et consterné.
Puis, ce fut le silence; il se sentit seul, et ferma les yeux, comme si
un malheur irréparable venait de s’abattre sur lui.
Il fut un long moment sans pouvoir ressaisir ses fuyantes pensées. Il
alla s’asseoir près du feu, et là, la tête entre les mains, il essaya de
maîtriser l’orageuse agitation de son âme. Il n’y parvenait pas. Il
était inquiet, fiévreux et triste; ses tempes battaient et sans cesse
l’obsédante image de Cécile se dressait devant lui, et dansait dans sa
mémoire. Il se la représentait nue, chaude et palpitante; des tableaux
obscènes le hantaient; il la désirait et il la détestait. Des souvenirs
trop précis de ses lectures se mêlaient dans son esprit; ses mains
s’ouvraient et se fermaient malgré lui; de temps à autre, il les
joignait et faisait craquer ses doigts. Fâché contre lui-même, il
accusait Cécile:
--L’imbécile! murmurait-il. L’imbécile!
Et dans le même temps, il revoyait sa jambe serrée dans le bas de soie
noire, son cou parfumé, sa taille souple, et tout son corps en était
torturé.
Vers sept heures, ne pouvant s’apaiser, il essaya de prier. Il alla dans
la chambre de la morte, se prosterna et balbutia des oraisons; ses
visions le poursuivaient! Il voyait devant lui le lit se creuser, comme
sous le poids d’un corps; il sentait le long de sa poitrine, une brûlure
qui lui montait jusqu’à la gorge. Ses lèvres remuaient, ses mains
étaient suppliantes, mais à la clarté tremblante de la veilleuse, se
précisaient devant lui les formes voluptueuses et les contours d’un
corps de femme étendu, d’un corps de femme au visage changeant. Thérèse?
Cécile? Toutes les femmes qu’il n’avait point possédées! Ses regards
étaient brouillés, il avait dans la bouche un goût amer insupportable,
il respirait difficilement. Il se dressa, et soudain s’abattit en
travers du lit, geignant et soupirant...
Ce fut là que Bathilde le trouva, lorsqu’elle vint annoncer le dîner. Il
bondit, la regarda d’un air égaré, se passa la main sur le front, cria:
--Je ne dînerai pas!
Puis, il traversa le salon, prit son chapeau et s’échappa!
Bathilde était stupéfaite:
--Pauvre Monsieur! dit-elle. Il se fera mourir!
Et, à petits coups discrets, elle arrangea le lit bouleversé.
Monsieur Brossard marcha d’abord au hasard. Le grand air lui faisait du
bien; sa fièvre, un instant, se calma, mais les femmes qui passaient,
leur nuque, leurs chevilles entrevues, leur démarche, tout réveillait en
lui des désirs, qu’il précisait, malgré lui.
Il allait, attiré, entraîné par des forces secrètes auxquelles
hypocritement, il cédait.
Vers neuf heures, il se trouva errant sur les Boulevards. Il était un
peu honteux d’être là et d’y chercher ce que, sans se l’avouer
nettement, il cherchait. Il marchait au bord du trottoir, le long des
arbres, dans l’ombre. Les lumières étaient rares; on y voyait à peine.
De temps à autre, une silhouette féminine surgissait de la nuit,
prononçait des mots ignobles qui le fouettaient au visage, et puis
disparaissait. Il allait, prenant un trouble plaisir à frôler ces
passantes, à guetter leurs regards; à chaque instant, le désir impérieux
de se jeter sur l’une d’elles le secouait; une timidité absurde,
irritante l’arrêtait. Il croyait se défendre encore contre lui-même,
mais il souhaitait qu’elles fissent le geste qu’il n’osait faire. L’une
d’elles, enfin, lui parla, se retourna, le suivit quelques instants. Il
pressa le pas, fuyant sa voix et, à peine eut-il cessé de l’entendre,
qu’il la regretta. Alors, brusquement retourné, il revint sur ses pas.
Il crut la reconnaître arrêtée au bord du trottoir; il passa tout près
d’elle, la regarda; elle le laissa passer, indifférente.
Il fit quelques pas, tourna deux ou trois fois la tête, hésita, puis,
perdant tout contrôle de soi, il pivota, revint droit sur elle, lui
saisit le bras et, d’une voix tremblante:
--C’est vous, dit-il, qui m’avez parlé tout à l’heure?
Elle n’éprouva ni étonnement, ni frayeur; elle avança le corps en avant
jusqu’à presque le toucher; elle sourit d’un sourire vague, le regarda,
peut-être sans le voir, et dit, d’un ton morne, et fatigué:
--Tu viens?
Il baissa la tête et la suivit, sans un mot. Il goûtait une sensation de
déchéance qui lui causait une joie amère; il songeait à Cécile dont il
souillait le souvenir; il éprouvait à la fois la satisfaction d’avoir
vaincu ses scrupules, l’impatience physique et un sentiment de honte qui
le faisait se glisser le long des murs. Il était sans volonté et il
s’attachait à cette femme dont il n’avait pas même distingué le visage,
mais qu’il désirait, et qui, juchée sur de trop hauts talons, rapide,
pressée, l’entraînait à travers le dédale des petites rues obscures.