XVI

L’inquiétude de Monsieur Brossard ne fut point de longue durée; d’autres

succès vinrent le distraire et, de nouveau, sa vanité l’aveugla. Plus

d’une fois déjà, il avait trouvé dans son courrier des lettres

d’inconnues qui le flattaient; mais elles se ressemblaient toutes et son

plaisir s’émoussa.

Un matin pourtant, il en vit une qui l’émut davantage. C’était, sur un

chiffon de papier, la longue prière d’une dévote exaltée qui mêlait en

désordre les compliments aux citations. Elle prétendait avoir obtenu de

Thérèse une intervention miraculeuse et sollicitait un rendez-vous.

Monsieur Brossard l’accorda.

A l’heure dite, il vit entrer une vieille marchande d’eau bénite, maigre

et noire, qui se jeta à ses genoux en pleurant. Il eut beaucoup de peine

à la relever et il était gêné, mais elle sécha ses larmes et l’accabla

sous un flot de paroles qui, malgré leur vulgarité, le caressaient

agréablement.

Ne sachant que répondre, il la conduisit dans la chambre de la Morte;

elle soupira:

--Ah! Monsieur! Vous ne pouvez savoir comme elle était bonne!

Elle se prosterna devant le portrait de Thérèse comme devant un autel,

baisa le Christ sur la table de nuit, baisa le lit à la place ou le

corps de la Sainte l’avait jadis creusé, puis se tournant vers Monsieur

Brossard:

--Ah! mon bon Monsieur! Ayez pitié de moi! Je sens que je ne vivrai

heureuse que si je puis toucher une relique de ma Sainte... ne me

repoussez pas!

Monsieur Brossard regarda autour de lui; il était indécis; la vieille

vint à son secours:

--D’habitude, dit-elle, on donne un débris d’os, une dent, une mèche de

cheveux, ce sont les reliques les plus efficaces, mais si vous n’en

possédez plus je me contenterais d’un objet familier qu’elle ait tenu

entre ses mains.

Monsieur Brossard prit dans la poudreuse une épingle d’écaille et

l’offrit à la dévote, mais en voyant la rapacité avec laquelle le

monstre l’enfouissait dans son cabas, il la regretta. Elle ne le

remercia pas, s’agenouilla, fit semblant de marmonner une prière et

s’enfuit de peur qu’il ne se ravisât.

Il demeura rêveur; cette visite lui semblait singulière; il se promit

d’en parler au Père Autrand.

Il n’en eut pas le loisir. Soit que la vieille eût des amies, soit que

sa démarche fût, dans son monde, naturelle, d’autres l’imitèrent! Elles

venaient à l’improviste, sans se faire annoncer, comme à l’église!

C’était un défilé ininterrompu; Bathilde prenait de l’orgueil, son

maître n’osait plus sortir.

S’il entendait la sonnette, il allait s’asseoir à son bureau, sur lequel

auprès de l’_Imitation_ il avait placé un grand Christ de bronze, sans

croix. Bathilde ouvrait la porte; la dévote entrait. Monsieur Brossard

ne bougeait pas... Puis soudain, il s’arrachait à sa méditation, se

levait, s’inclinait, les mains croisées sur la poitrine:

--Madame!

Il relevait la tête, regardait au plafond et disait:

--Vous venez parler d’Elle?

Une seule fois il se trompa. Il accomplit machinalement ses gestes

habituels sans regarder la visiteuse, puis debout, dans l’attitude

extatique de Saint François d’Assise, il attendit. Étonné enfin de ne

rien entendre il abaissa son regard et découvrit, non sans stupeur, une

femme convenablement vêtue dont le visage effaré ne lui était pas

étranger.

--Que voulez-vous? cria-t-il d’une voix terrible.

La pauvre femme qui portait un paquet assez lourd le laissa tomber sur

le tapis et se sauva épouvantée. Il courut pour la retenir, et il criait

plein de colère; il l’avait reconnue! Mais elle, éperdue, dévala

l’escalier, disparut. Il en fut mortifié, car il la savait bavarde et

inconsidérée dans ses propos.

C’était Mme Botte, l’irascible épouse de M. Botte, son relieur. Elle

avait tenu, ce jour-là, à livrer elle-même les livres nouvellement

reliés, car son mari, disait-elle, était un homme dépourvu de caractère

qui tremblait devant ses clients et n’osait réclamer le prix de son

salaire. Elle revint pourtant au logis ayant laissé les livres et perdu

la facture. Son époux, étonné de l’état dans lequel il la voyait,

l’interrogea doucement sur les causes de son désordre. Au lieu de lui

répondre, elle invectiva:

--N’as-tu pas honte, cria-t-elle, de m’exposer ainsi aux entreprises

d’un possédé? Car tu le savais, n’est-ce pas? Tu le savais?

--Et que savais-je? demanda M. Botte.

--Mais... que ton Brossard est fou! Car il est fou! entends-tu?

complètement fou! Et bientôt, on l’enfermera!

--C’est dommage, fit M. Botte, c’était un bon client!

Il n’en dit pas davantage et se remit au travail, tandis que sa femme

exaspérée par tant d’indifférence se répandait en paroles injurieuses

qui faisaient vibrer les vitres grises de l’échoppe et, par la porte

entr’ouverte, s’échappaient dans l’impasse, heurtant les pavés sonores,

rebondissant contre les murs et mourant enfin dans la rumeur vague qui

montait des rues avoisinantes.

D’ordinaire, Monsieur Brossard n’avait pas à redouter de pareilles

méprises; les dévotes se ressemblent toutes; leur odeur l’avertissait.

Il les faisait asseoir; elles lui contaient les miracles que Thérèse

accomplissait en leur faveur et il en notait le détail sur un registre,

car il était soucieux de conserver les moindres témoignages.

Thérèse, cependant, faisait preuve d’une activité qui le confondait:

elle sauvait les enfants malades, retrouvait les objets perdus, calmait

les maux de dents et mariait les filles déshéritées; une fois même elle

se donna la peine d’apparaître en personne et elle prononça quelques

paroles dans une langue que l’élue malheureusement ne connaissait pas.

--Peut-être était-ce en latin? suggéra Monsieur Brossard.

--Probablement! fit la dévote.

Et elle demanda une relique.

Car c’était l’aboutissement de toutes les visites. Les larmes, les

compliments, les miracles, les extases au pied du lit, tout cela n’était

que ruses de sorcières qui ne peuvent entendre parler d’un pendu sans

vouloir un morceau de la corde.

Le plus étrange était le plaisir que Monsieur Brossard prenait à offrir

des reliques; il lui semblait qu’il officiât et, si quelque exaltée

faisait le geste de lui baiser la main, il ne la retirait plus.

Il donna d’abord les mouchoirs de la morte. C’était, disait-il toujours,

celui qu’elle avait porté à ses lèvres au moment d’expirer. Mais la

provision s’épuisa; il en racheta deux douzaines, puis effrayé de

l’affluence croissante des quémandeuses, il cessa de les donner en

entier. Il les découpait en carrés minuscules et il ne tarda pas à

remarquer que plus les morceaux étaient petits, plus ils paraissaient

précieux.

Il les accompagnait d’un certificat et il faisait suivre sa signature

d’une croix.

Après les mouchoirs, il débita la lingerie. Il s’était souvent demandé

ce qu’il pourrait faire des dessous de la Sainte. C’eût été les profaner

que de les faire porter à Bathilde et les armoires en étaient pleines.

Dieu l’inspira: il en fit des reliques. Il en fit avec les jupons, il en

fit avec les chemises, il détailla les pantalons!

Les semaines passaient!... Il reçut des confidences, il fut directeur

d’âmes; on lui demanda de l’argent!

Ainsi, peu à peu, il voyait se former autour de Sainte Thérèse de

l’Étoile une légende, sur laquelle, lui, Monsieur Brossard, le cou

gonflé sous sa barbe, faisait la roue!

Et le livre se vendait toujours! Jamais Israël n’avait rêvé pareil

triomphe! Vers la fin de l’année, il fit savoir à Monsieur Brossard que

le cinquantième mille venait d’être mis en vente. Sa lettre contenait un

chèque.

Monsieur Brossard eut au bout des doigts un frémissement heureux. Il

songea à porter la nouvelle aux Lamorille, mais il se rappela la leur

avoir annoncée par avance, quelque temps auparavant. Alors, il s’assit à

sa table, contempla le chèque, le posa devant lui et plaça dessus le

Christ de bronze, lourd comme un presse-papier.

Un sentiment inconnu lui traversa le cœur, et c’était de la

reconnaissance:

--Bonne Thérèse, murmura-t-il. Je te ferai canoniser!

En vérité, il ne pensait à elle que pour penser à lui-même; il se

vénérait, il s’épanouissait...

Ce fut l’époque la plus glorieuse de sa vie.

L'envers d'un homme de bien · 第 24 / 35 题