XV

Le livre avait paru. Monsieur Brossard avait passé l’après-midi chez

l’éditeur; enfermé dans une soupente obscure, la tête bouillonnante, le

cœur battant, il avait tracé des dédicaces. Et maintenant, seul dans son

cabinet, le volume entre les mains, il se sentait soulevé par un

frémissement d’allégresse. Il regardait la couverture, il regardait son

nom, imprimé en lettres grasses.

Et, soudain, il ouvrit la porte, appela Bathilde et lui montra le livre:

--Voyez, Bathilde, ce volume a été écrit par Madame.

La pauvre fille n’osait tendre la main. Elle concevait mal qu’une

personne, morte depuis plus de deux ans, pût écrire encore. Au reste,

les livres lui inspiraient plus de terreur que de respect. Le plaisir

que son maître prenait en leur compagnie lui semblait diabolique, et

lorsqu’il lui fallait nettoyer la bibliothèque, elle était de méchante

humeur; elle maniait les volumes avec précaution parce qu’elle savait le

prix de la moindre maladresse, mais elle ne les aimait pas.

--Eh bien? Qu’en dites-vous, Bathilde?

--Je ne l’aurais point cru, Monsieur, car c’était une bien brave dame,

et qui nous aimait à sa manière, Monsieur me comprend?

--C’était une sainte, Bathilde, c’était une sainte! Un jour on la

vénérera!

Bathilde garda quelques instants le silence, puis elle demanda:

--Monsieur n’a plus besoin de moi?

--Non, ma fille, vous pouvez vous retirer.

Demeuré seul, il posa le livre de Thérèse sur la cheminée, recula,

cligna des yeux; il lui parut que le titre accrochait le regard.

Alors, les mots qu’il avait dits à sa servante lui revinrent à l’esprit.

--C’était une sainte! Un jour on la vénérera!

Il reprit le volume, et s’adressant à lui:

--Sainte Thérèse! murmura-t-il, Sainte Thérèse!

Mais à chaque fois, entraîné par sa mémoire, il était tenté de dire:

Sainte Thérèse de Jésus ou Sainte Thérèse d’Avila. Il comprit qu’il

fallait à sa morte un nom qui lui fût propre et fixât son souvenir.

Sainte Thérèse Brossard ne lui déplaisait pas, mais il dut s’avouer que

le style n’en était point classique. Sainte Thérèse de Paris lui

paraissait trop vague. Une ride barrait son front: il cherchait!

Et, soudain, une inspiration miraculeuse l’éblouit.

Son visage s’illumina, ses doigts frémirent, il s’écria:

--Sainte Thérèse de l’Étoile!

La joie ardente et neuve des grandes découvertes le transportait. Il

brandit le livre, se précipita dans la chambre de la morte, et, de

toutes ses forces, il appela:

--Sainte Thérèse de l’Étoile!

Aucune voix ne lui répondit. Alors, dans le silence, il s’approcha du

lit, posa le livre sur l’oreiller, et, gravement, le contempla.

D’étranges sentiments l’agitaient.

--Sainte Thérèse de l’Étoile! songeait-il. Je suis le mari de Sainte

Thérèse; je l’ai tenue entre mes bras!

Il se rappelait le temps où, à cette place, il s’était étendu auprès

d’elle; il essayait de préciser des souvenirs effacés; il regrettait de

ne l’avoir pas aimée davantage.

Si quelqu’un se fût trouvé là pour le voir, il se fût agenouillé sur le

prie-Dieu; il était seul, il se contenta de s’y asseoir et, les regards

attachés sur la tache claire que faisait le livre de la morte, il rêva

de succès, de controverses et d’éditions multiples.

Le lendemain, incapable de supporter sa joie, il entreprit de visiter

ses amis. Il ne doutait pas de leur enthousiasme; il s’attendait à ce

que tous lui sautassent au cou, à ce que les plus froids, les plus sots,

les plus secs trouvassent des mots pour exalter ce chef-d’œuvre.

Beaucoup ne l’avaient pas reçu, ceux qui l’avaient reçu ne l’avaient pas

lu, mais la plupart lui firent de grands compliments, lui-même ne se les

ménageait pas.

Lorsqu’il rentra, il se croyait célèbre. Il s’étonna que Bathilde en le

servant ne lui dît point qu’il paraissait changé; il ne put se tenir de

lui en faire l’observation:

--Bathilde, regardez votre maître! N’y a-t-il rien en moi, ce soir, qui

vous frappe?

Elle répondit simplement:

--Monsieur boit trop, Monsieur se fera du mal!

«Cette fille est stupide», songea Monsieur Brossard et il se répéta une

à une toutes les paroles aimables entendues dans la journée.

Cette fade nourriture lui fut bientôt indispensable. Il ne se passait

pas de jour qu’il ne fît quatre ou cinq visites; il allait comme les

pèlerins ou les sœurs quêteuses, frappant de porte en porte, implorant

des éloges.

Mme de Birette, dont la malice tempérait l’indulgence, remarqua qu’il

n’avait jamais tant fréquenté le monde que depuis le jour où le Père

Autrand, dans son introduction, avait annoncé qu’il allait le quitter.

Mais Israël l’encourageait:

--La présence de l’auteur, disait-il, force l’attention des indifférents

et des tièdes; c’est de la publicité vivante.

Après un mois, pourtant, sa présence ne força plus grand chose. Il

attendait parfois plus d’une heure que l’on parlât de lui; on

s’entretenait de la guerre, de la blessure de Marcel Deslandes, de la

dernière citation de Gerfaut, de mille choses irritantes, et il s’en

allait, furieux d’avoir perdu son temps.

Peu à peu, il cessa de sortir. Le monde lui paraissait frivole et ses

amis ingrats.

Au reste, dans son isolement, il goûtait des satisfactions secrètes qui

lui tenaient compagnie. Des inconnues lui écrivaient, le livre se

répandait en province, des journaux en parlèrent.

Les éditions l’une après l’autre s’épuisaient; il eût été malaisé de

dire où s’en allaient tant de volumes. Seules quelques méchantes

boutiques le tenaient, près des églises, parmi les scapulaires et les

chapelets et jamais dans ces boutiques on ne voyait entrer personne.

Pourtant, un jour que, par désœuvrement, Monsieur Brossard était allé à

l’imprimerie, il apprit que l’on mettait sous presse le trentième mille.

Il en reçut un coup qui l’étourdit, se fit répéter le chiffre, puis,

tournant les talons, il partit comme un fou.

Il rentra chez lui, en claquant les portes. Pour la première fois son

égoïsme était impuissant à contenir sa joie, elle débordait! Il eût aimé

crier la nouvelle, l’annoncer à quelqu’un, alors seulement elle eût été

réelle; mais il était seul, la maison était vide! Il tournait dans sa

cage, se heurtait aux barreaux et brusquement poussé par une force

irréfléchie il s’élança dans la chambre de la morte:

--Trente mille, Thérèse! cria-t-il.

Il allait comme un insensé, de la poudreuse au secrétaire, du prie-Dieu

à l’armoire, et, tout à coup, dans son emportement, il se jeta sur le

lit.

--Thérèse! Sainte Thérèse! Ma petite Sainte! Je voudrais partager avec

toi mon ivresse!

Et mordant l’oreiller, il soupira:

--C’est le succès, Thérèse! le succès!

Puis, soudain, redressé, hagard, les cheveux en désordre:

--Le succès! La gloire! La Gloire!... Mais comment se fait-il que

personne ne le sache?

Et, de nouveau, il se mit à tourner dans la chambre. Il songeait à

l’étonnement de ses amis, au déplaisir des envieux et aussi à certains

livres rares qu’avec l’argent de ces trente éditions, il pourrait

acquérir.

Ce soir-là, après dîner, il alla chez Lamorille. Le pauvre homme

s’intéressait au livre de Thérèse; il l’avait lu, le trouvait beau.

Cécile par gaminerie lui coupa la parole:

--Je suis confuse, dit-elle, de n’avoir pas eu le loisir d’y jeter les

yeux, mais je me propose d’en faire la lecture à mes blessés, cela les

divertira.

Ce n’était point la vérité; elle n’avait qu’un blessé, comme elle

n’avait eu qu’un filleul: son neveu! Et, plus d’une fois, le soir, ils

en avaient lu ensemble des passages et ils en avaient ri. Ils se

moquaient de Monsieur Brossard, de la Morte et de leurs prétentions; ils

le faisaient sans méchanceté, pour masquer leur entente et Lamorille,

qui était timide et déférent, leur reprochait en vain l’inconvenance de

leurs paroles.

Monsieur Brossard ne se laissa pas troubler par l’impertinence de

Cécile; il était venu pour parler du livre de Thérèse, il en parla. Il

le fit avec cette modestie perfide que savent si bien manier les

vaniteux et lorsqu’il jugea que Lamorille était prêt à tout accepter, il

baissa la voix, regarda ses ongles et d’un air détaché:

--Nous avons déjà mis en vente cinquante mille exemplaires.

Lamorille poussa un cri d’âne blessé:

--Cinquante mille, bégaya-t-il. Cela doit faire au moins trente mille

francs!

--Environ! dit Monsieur Brossard.

Et il regretta d’avoir menti.

--Tu entends, Cécile! clama Lamorille. Hein? les papiers de Thérèse.

Cinquante mille exemplaires! Tu entends: cela fait trente mille francs!

--Mais mon ami, dit Cécile de sa voix la plus douce, si vous en êtes

jaloux, je pourrais en écrire aussi. Je crains seulement que Dieu ne

vous accorde pas le loisir d’en profiter!

Lamorille haussa les épaules et se tournant vers Monsieur Brossard:

--Qu’allez-vous faire de tout cet argent?

Monsieur Brossard rougit:

--Ce sera pour mes œuvres!

Marcel Deslandes que cette conversation intéressait se leva et les deux

mains dans les poches:

--Trente mille francs, dit-il. Savez-vous que cela rapporte autant qu’un

roman feuilleton. Pourquoi n’en feriez-vous pas un film?

--Oh! Marcel!... fit Cécile.

--J’y songe! dit Monsieur Brossard. C’est la religion qui sauvera la

France, il ne faut rien négliger pour la répandre.

Et il parla de Jeanne d’Arc, du miracle de la Marne et de la victoire

qui ne viendrait que lorsque le Sacré-Cœur figurerait sur nos étendards.

Puis, de nouveau, il exalta Thérèse, et Lamorille adroitement guidé posa

enfin la question qu’il attendait:

--N’avez-vous point songé à faire canoniser votre chère compagne. Ce

serait justice.

--Il en est question, mais que cela demeure entre nous. Il ne faut point

que l’on m’accuse d’influer sur les décisions divines et je serais

désolé que le monde s’en occupât.

Il insista, et voulant être certain que son projet se répandît, réclama

le secret.

Puis, il ajouta, en confidence:

--Elle se nommera Sainte Thérèse de l’Étoile.

--Ce sera un honneur pour notre quartier, dit Lamorille. Mais cela

demandera beaucoup de temps, sans doute.

--Beaucoup! Je devrais aller à Rome, et je voudrais auparavant publier

quelques papiers que je jugeais trop intimes, mais que je ne crois plus

avoir le droit, maintenant, de dérober aux fidèles.

--Dame! fit Marcel. A ce prix-là, je vous comprends!

Monsieur Brossard ne parut pas entendre:

--J’y ajouterai des commentaires, fit-il avec importance.

Lamorille ne se lassait pas d’interroger.

--Et quand comptez-vous entrer dans les ordres?

--Mon Dieu... je ne sais! Certes, je me sens attiré, ma Sainte Morte me

pousse, le Père Autrand m’entraîne... mais pour obtenir la béatification

de Thérèse, pour amorcer au moins les démarches, il est bon que je

conserve encore ma liberté.

--Vous seriez dominicain?

--Naturellement, dit Cécile. C’est la plus jolie robe!

--Mais, en ce cas, dit Lamorille, vous devrez renoncer à votre poste de

directeur et de membre du conseil d’administration de la Jeanne d’Arc?

Monsieur Brossard n’avait pas envisagé cette conséquence. La question

l’agaça, il évita d’y répondre et partit mécontent.

Il sentait confusément qu’il venait de prendre vis-à-vis du monde le

triple engagement de publier un second livre, de faire béatifier Thérèse

et d’entrer dans les ordres et il pestait contre les indiscrets qui

l’avaient poussé aux dangereuses confidences alors qu’il allait les voir

uniquement pour se réjouir avec eux de ses plaisirs personnels.

Son avenir lui apparaissait trouble et compliqué; il prévoyait de

grandes perturbations.

L'envers d'un homme de bien · 第 23 / 35 题