Bien des mois avaient passé depuis le jour où, pour la première fois, le
Père Autrand s’était rendu chez Monsieur Brossard, et malgré les
lenteurs, l’ennui, les digressions, ils étaient venus à bout d’un
classement d’autant plus difficile qu’ils le poursuivaient sans méthode
et sans goût. Ils avaient épuré le style de la morte, adouci ses
amertumes, établi des transitions; ils avaient transformé, pomponné,
engraissé son livre.
Puis, cette tâche accomplie, Monsieur Brossard avait écrit une préface
et le Père une introduction.
C’était afin d’offrir à ses amis les prémisses de ces deux petits
chefs-d’œuvre que Monsieur Brossard les avait ce soir-là invités à
dîner. Les fauteuils étaient rangés en demi-cercle dans la bibliothèque,
et, près de la cheminée, une chaise abbatiale dressait son haut dossier
de bois sculpté devant une petite table volante sur laquelle étaient
placés un verre, une carafe, du sucre et des papiers. En face, un
chevalet drapé de velours bleu supportait un portrait de Thérèse, et,
sur le bureau, en évidence, était posé un grand carton bourré de
manuscrits au dos duquel Monsieur Brossard avait écrit en lettres
capitales: «Le Chemin de la Sainteté; confession d’une Morte.»
Outre le Père Autrand, qui devait lire son introduction, Monsieur
Brossard avait convié à ce double régal du corps et de l’esprit les
Lamorille, qui lui avaient fait connaître Mme de Birette, et Mme de
Birette, qui lui avait fait connaître le dominicain. Il avait prié aussi
le Comte des Courtis et sa fille, Gerfaut récemment promu capitaine, le
jeune Marcel Deslandes, qu’une mauvaise blessure retenait à l’arrière,
et M. Israël, l’éditeur catholique.
Enfin, par calcul et bien qu’il redoutât ses sarcasmes, il avait fait
signe au docteur Reymond. Celui-ci arriva le dernier et fort en retard,
cela fut cause que Monsieur Brossard éprouva de l’humeur et regretta de
l’avoir invité. A cette minute, il eût mieux aimé ne jamais guérir
d’aucune maladie que de manger des perdreaux desséchés. Le Père Autrand
partageait sur ce point particulier l’opinion de son hôte et, à un
certain moment, Mme de Birette remarqua que le disciple de Lacordaire
avait disparu. On le crut souffrant; Mme Lamorille se rappela qu’elle
avait souhaité être infirmière et courut à sa recherche, suivie de
Gerfaut, qui la trouvait aimable. Marcel Deslandes ne la vit pas sortir,
car, depuis un instant, Mlle des Courtis occupait toute son attention.
Cécile, qui ne concevait pas que l’on pût être inconstant, s’imagina
qu’il la suivait et, sans se retourner, elle tendit la main derrière
elle. Gerfaut la prit sans trop d’étonnement, et ce fut dans cet
équipage qu’ils arrivèrent à la cuisine, où ils surprirent le dominicain
comme il trempait son doigt dans les sauces. Mme Lamorille éclata de
rire, se retourna, s’aperçut qu’elle tenait, non pas la main du blessé,
mais celle du capitaine, et soit disposition naturelle de son esprit,
soit confusion, elle se mit à rire un peu plus fort.
Cependant, Bathilde offrait des chaises, heureuse d’avoir, elle aussi,
des visites; Gerfaut la taquinait:
--Ce que vous faites là est mal, ma bonne Bathilde; au lieu de gagner le
Paradis par vos seules vertus, vous soudoyez l’Église!
--La nourriture est une chose sainte, dit le Père Autrand, le Seigneur
bénit les mains qui la préparent!
--Je ne m’étonne plus, dit Cécile, qu’avec de pareils préceptes vous
ayez conquis Monsieur Brossard.
Au nom de son maître, Bathilde joignit les mains et leva les yeux au
ciel:
--Monsieur est un saint! dit-elle; Madame me comprend?
Le timbre ayant sonné, elle sortit en murmurant:
--Madame peut le demander à Monseigneur; Monsieur est un saint.
Les trois espiègles égarés dans les cuisines regagnèrent le salon à
l’instant où le docteur Reymond y entrait. Le docteur était un homme
solide, équilibré, assez beau d’ailleurs, et séduisant. Parfois, il
raillait doucement, si doucement qu’on n’était pas tout à fait sûr qu’il
raillât. D’autres fois, il disait brutalement la vérité, et l’on croyait
alors qu’il plaisantait. Son regard était pénétrant, malicieux et clair,
ses lèvres fines, ses dents très blanches.
Il serra la main de Monsieur Brossard, regarda la petite table et le
verre d’eau, et dit:
--Je suis bien aise d’être venu: le croiriez-vous, je n’ai jamais eu
l’occasion de dormir au sermon.
Monsieur Brossard allait s’indigner, mais il lui fallait toujours un peu
de temps pour mettre en branle la majesté de ses phrases. Le Père
Autrand le devança:
--Et moi non plus, docteur; car je n’y assiste que quand je les fais.
Bathilde avait ouvert les portes; on passa dans la salle à manger.
Monsieur Brossard s’excusa de ce que son service fût à ce point réduit,
et il saisit l’occasion pour rappeler que l’on était en guerre, que
c’est une horrible chose et que les conséquences en sont pénibles.
Peut-être même allait-on manquer de charbon.
--Si vous avez froid, dit Gerfaut, vous viendrez me retrouver.
Il y eut un silence; M. Israël se pencha vers M. des Courtis et lui
confia qu’à son avis les militaires manquaient de tact.
--Ils conquièrent le monde, dit-il, mais ils ne savent pas s’y tenir.
--Ce potage est excellent, déclara le Père Autrand.
Tous les convives aussitôt se mirent à parler à la fois. Mme de Birette
assise en face de Monsieur Brossard présidait, elle avait le Père
Autrand à sa droite et Gerfaut à sa gauche; elle se tourna vers celui-ci
qu’elle ne connaissait point, et demanda:
--Vous êtes très lié avec Monsieur Brossard?
Il répondit à mi-voix; leur causerie se poursuivit sans qu’on pût les
entendre; de temps à autre Mme de Birette riait de son rire impérial et
Gerfaut lançait du côté d’Israël des regards ironiques.
Cécile assise à droite du maître de maison avait pour voisin le comte
des Courtis; elle était obligée de se pencher pour apercevoir son neveu
qui, placé près de Mlle des Courtis, semblait en lui parlant, oublier
l’univers. Elle se penchait souvent et chaque fois qu’elle s’inclinait,
le Comte ému par les sourires d’un corsage indiscret, lui confessait des
choses auxquelles elle répondait de façon si bizarre qu’il se crut
autorisé, au rôti, à lui marcher sur le pied. Elle étouffa un cri, le
regarda, comprit, se mit à rire. Il n’eut d’autre ressource que de se
tourner vers M. Israël, l’éditeur catholique, qu’il interrogea sur
l’avenir de la religion.
--Il y aurait beaucoup à faire, dit M. Israël, mais la publicité, je
veux dire la propagande religieuse, est mal organisée; les saints se
font du tort les uns aux autres et les exigences des conseils de
fabrique deviennent intolérables.
Il avait tout un plan de réforme, qui reposait sur la formation d’une
Société anonyme à gros capital. Le Comte des Courtis, dont l’imagination
était vive, se vit administrateur, oublia Cécile, et ne fit plus la cour
qu’à M. Israël; pourtant, il n’alla pas jusqu’à lui écraser le pied sous
sa botte.
A l’autre bout de la table, Lamorille essayait d’obtenir du docteur une
consultation gratuite.
--Il vous faut du repos, disait celui-ci, beaucoup de repos. Et si vous
voulez vivre vieux, ne prenez pas exemple sur votre ami Brossard.
--Oh! je ne suis pas croyant! dit Lamorille avec superbe. Je suis un
esprit libre!
--Il ne s’agit pas de cela, mais s’il continue à manger et à boire comme
il le fait, sa sainteté pourrait bien l’étouffer.
De temps à autre, on entendait le rire de Mme de Birette, qui semblait
faire vibrer les cristaux. Monsieur Brossard, grave et soucieux, trônait
magnifiquement. Il était fier, important, satisfait. Il était le maître,
et ne l’oubliait pas.
Après dîner, il mit un peu trop de précipitation à commencer sa lecture.
Ses amis ne montraient point d’impatience, ils semblaient avoir mille
choses à se dire; ils se turent cependant, mais ce fut à regret.
Monsieur Brossard s’installa, regarda ses auditeurs, toussa, donna
quelques explications inutiles, puis, soudain, d’une voix pompeuse, il
commença.
On ne lui prêtait qu’une attention discrète. M. des Courtis, assis près
de la cave à liqueur, s’efforçait de faire le moins de bruit possible en
maniant les flacons; Lamorille songeait mélancoliquement aux
prescriptions du médecin; sa femme regardait Marcel Deslandes, qui
regardait Mlle des Courtis, et celle-ci, les paupières baissées et
rougissante, se sentait observée par Mme de Birette et devinait sa
pensée. Le Père Autrand, les mains dans les manches de sa robe, avait
fermé les yeux; Gerfaut, un peu à l’écart, feuilletait une revue. Seuls,
M. Israël et le docteur écoutaient; leurs sentiments étaient divers et
diverses leurs attitudes. Israël, bercé par le rythme ronflant des
phrases, approuvait de la tête, et, se parlant à lui-même, murmurait:
«Excellent, très adroit; fort habile...» Le docteur pinçait les lèvres.
L’incorrection du style, la comique absurdité de certaines expressions,
lui causaient un méchant plaisir, et tout ce que Monsieur Brossard
contait l’étonnait et le divertissait. C’est qu’il avait connu le
ménage, il les avait connus, elle et lui; il avait suivi l’évolution de
leur cœur; il avait vu grandir l’antipathie profonde qui les séparait,
il avait assisté à la lutte de leurs égoïsmes, il avait surpris leurs
regards, il avait vu mourir Thérèse, les mains crispées sur son cœur
racorni, et, au lendemain de sa mort, il avait vu Monsieur Brossard!
Et maintenant, celui-ci, sans pudeur, parlait du culte qu’il avait voué
à la Morte, de l’admiration qu’il avait eue pour sa Sainte, pour son
intelligence, pour sa bonté, il disait l’amour de légende qui les avait
unis, la communion de leurs pensées, ses angoisses lorsqu’il l’avait vue
malade, sa douleur, humaine d’abord, lorsqu’il l’avait perdue, puis sa
joie mystique lorsqu’il avait senti qu’assise aux pieds du Seigneur elle
étendait sur lui ses mains lumineuses.
Il se tut. Ses auditeurs, pareils aux voyageurs somnolents que l’arrêt
brusque du train fait sursauter, s’ébrouèrent.
--C’est parfait! s’écria M. Israël, cela plaira beaucoup!
Et, sans malice, il ajouta:
--C’est un véritable roman.
Le docteur Reymond sourit.
Mme de Birette s’était tournée vers Cécile, et, tapotant la faille grise
de sa robe un peu démodée:
--C’est tout à fait joli, n’est-ce pas, petite?
--Oui, c’est charmant, répondit la jeune femme, et elle alla s’asseoir
près de son neveu.
--Moi, déclara Lamorille, je trouve cela extraordinaire; c’est qu’il y
en a au moins trente pages!
Monsieur Brossard prit l’air modeste:
--J’ai laissé parler mon cœur, et j’ai voulu simplement rendre hommage à
ma Sainte Morte.
--Et à vous-même, dit Lamorille.
Monsieur Brossard se redressa:
--Nous étions si unis!
Puis, se tournant vers Reymond:
--Et vous, docteur, qu’en pensez-vous?
--Oh! moi, mon cher, je vous admire.
Le Père Autrand s’était installé devant la petite table; il but un verre
d’eau et déplia les papiers. M. des Courtis s’était complètement
endormi.
Monsieur Brossard ne connaissait pas encore l’introduction du Père
Autrand.
Tout d’abord, pourtant, il ne l’écouta pas. Il songeait à ce qu’il
venait, lui-même, de dire; il se remémorait certaines phrases qu’il
savait par cœur, il s’exagérait le succès qu’il avait eu, et il
regrettait de n’avoir pas pris le temps d’en jouir davantage. Ainsi les
chanteurs ne se consolent pas de voir mourir les bravos, ils voudraient
que les applaudissements n’eussent jamais de fin.
Après un moment, cependant, son nom, qui revenait avec fréquence, le
frappa. Le Père Autrand parlait peu de Thérèse, il s’occupait de son
mari; il rappelait bien, il est vrai, l’apparition de la Morte à
Notre-Dame, mais tout aussitôt, la délaissant, il montrait Monsieur
Brossard touché par la grâce, porté par la foi, courant à Lourdes, y
demeurant; il montrait son âme brûlée d’une sainte impatience, il
l’élevait dans les régions mystiques du silence, il le jetait au pied de
la Croix, ébloui et sanglotant. Puis, rasséréné, apaisé par l’amour,
conquis par la morte, il le montrait au service du Seigneur, s’engageant
d’un pied ferme sur le chemin du cloître, dont les portes, demain, se
fermeraient sur lui. Il semblait que, peu à peu, avec des phrases
insinuantes, balancées, il l’enveloppât pour toujours dans les larges
plis blancs du manteau des dominicains.
Monsieur Brossard, étonné, éprouvait à la fois de l’orgueil et de
l’effroi.
Il se disait: se peut-il que ce soit de moi qu’il s’agisse? Et il
imaginait la surprise pleine d’admiration que ressentiraient ses amis
lorsqu’ils liraient ces choses; mais, dans le même instant, il
frissonnait; il se sentait conduit par des chemins imprévus et
dangereux; il se voyait prenant l’habit; il se révoltait... mais non! Ce
n’était là que des mots; et il se rassurait.
Lorsque le Père Autrand eut tourné le dernier feuillet, il se leva, alla
lui serrer la main, mais ne put dire une parole. Autour de lui, tous ses
amis, debout, l’assourdissaient. On entourait Monsieur Brossard. On
entourait le religieux, on les félicitait, on avait hâte de partir.
Mme de Birette, feignant d’embrasser le Père Autrand, lui dit à
l’oreille:
--Bien joué!
Le docteur prit le bras de Monsieur Brossard:
--Je ne vous savais pas si près du monastère.
--Moi non plus, répliqua Monsieur Brossard.
Puis, se ressaisissant, il leva la main et dit:
--C’est Thérèse qui me conduit.
Mais Israël vint l’interrompre; il ne pouvait cacher sa joie:
--C’est remarquable, disait-il, tout cela piquera le lecteur; nous
ferons une affaire merveilleuse. Et votre entrée au cloître! Quelle
trouvaille! Quelle réclame!
Et déjà, ramassant tous les papiers, ceux de Thérèse, ceux de Monsieur
Brossard, ceux du Père Autrand, il en faisait un paquet qu’il glissait
sous son bras.
Monsieur Brossard aurait bien lu encore quelques extraits du livre; mais
nul ne se souciait de l’entendre, et tous, possédés par leurs
préoccupations personnelles, qui, pas un instant, ne les avaient
quittés, se bousculaient vers l’antichambre. Ils partirent, bruyants,
remuants, agités; la porte se referma, on entendit encore quelques
éclats de voix, quelques éclats de rire. Puis ce fut le silence.
Monsieur Brossard était seul.
Il rentra dans son bureau, regarda les meubles en désordre, la chaise
abbatiale, le portrait de Thérèse. Il soupira! Puis, tranquillement, il
se versa un verre d’eau-de-vie, alluma un cigare, s’étendit dans le
meilleur fauteuil, et, comme si rien ne s’était passé, il ouvrit tout
grand le journal du soir!