XIV

Bien des mois avaient passé depuis le jour où, pour la première fois, le

Père Autrand s’était rendu chez Monsieur Brossard, et malgré les

lenteurs, l’ennui, les digressions, ils étaient venus à bout d’un

classement d’autant plus difficile qu’ils le poursuivaient sans méthode

et sans goût. Ils avaient épuré le style de la morte, adouci ses

amertumes, établi des transitions; ils avaient transformé, pomponné,

engraissé son livre.

Puis, cette tâche accomplie, Monsieur Brossard avait écrit une préface

et le Père une introduction.

C’était afin d’offrir à ses amis les prémisses de ces deux petits

chefs-d’œuvre que Monsieur Brossard les avait ce soir-là invités à

dîner. Les fauteuils étaient rangés en demi-cercle dans la bibliothèque,

et, près de la cheminée, une chaise abbatiale dressait son haut dossier

de bois sculpté devant une petite table volante sur laquelle étaient

placés un verre, une carafe, du sucre et des papiers. En face, un

chevalet drapé de velours bleu supportait un portrait de Thérèse, et,

sur le bureau, en évidence, était posé un grand carton bourré de

manuscrits au dos duquel Monsieur Brossard avait écrit en lettres

capitales: «Le Chemin de la Sainteté; confession d’une Morte.»

Outre le Père Autrand, qui devait lire son introduction, Monsieur

Brossard avait convié à ce double régal du corps et de l’esprit les

Lamorille, qui lui avaient fait connaître Mme de Birette, et Mme de

Birette, qui lui avait fait connaître le dominicain. Il avait prié aussi

le Comte des Courtis et sa fille, Gerfaut récemment promu capitaine, le

jeune Marcel Deslandes, qu’une mauvaise blessure retenait à l’arrière,

et M. Israël, l’éditeur catholique.

Enfin, par calcul et bien qu’il redoutât ses sarcasmes, il avait fait

signe au docteur Reymond. Celui-ci arriva le dernier et fort en retard,

cela fut cause que Monsieur Brossard éprouva de l’humeur et regretta de

l’avoir invité. A cette minute, il eût mieux aimé ne jamais guérir

d’aucune maladie que de manger des perdreaux desséchés. Le Père Autrand

partageait sur ce point particulier l’opinion de son hôte et, à un

certain moment, Mme de Birette remarqua que le disciple de Lacordaire

avait disparu. On le crut souffrant; Mme Lamorille se rappela qu’elle

avait souhaité être infirmière et courut à sa recherche, suivie de

Gerfaut, qui la trouvait aimable. Marcel Deslandes ne la vit pas sortir,

car, depuis un instant, Mlle des Courtis occupait toute son attention.

Cécile, qui ne concevait pas que l’on pût être inconstant, s’imagina

qu’il la suivait et, sans se retourner, elle tendit la main derrière

elle. Gerfaut la prit sans trop d’étonnement, et ce fut dans cet

équipage qu’ils arrivèrent à la cuisine, où ils surprirent le dominicain

comme il trempait son doigt dans les sauces. Mme Lamorille éclata de

rire, se retourna, s’aperçut qu’elle tenait, non pas la main du blessé,

mais celle du capitaine, et soit disposition naturelle de son esprit,

soit confusion, elle se mit à rire un peu plus fort.

Cependant, Bathilde offrait des chaises, heureuse d’avoir, elle aussi,

des visites; Gerfaut la taquinait:

--Ce que vous faites là est mal, ma bonne Bathilde; au lieu de gagner le

Paradis par vos seules vertus, vous soudoyez l’Église!

--La nourriture est une chose sainte, dit le Père Autrand, le Seigneur

bénit les mains qui la préparent!

--Je ne m’étonne plus, dit Cécile, qu’avec de pareils préceptes vous

ayez conquis Monsieur Brossard.

Au nom de son maître, Bathilde joignit les mains et leva les yeux au

ciel:

--Monsieur est un saint! dit-elle; Madame me comprend?

Le timbre ayant sonné, elle sortit en murmurant:

--Madame peut le demander à Monseigneur; Monsieur est un saint.

Les trois espiègles égarés dans les cuisines regagnèrent le salon à

l’instant où le docteur Reymond y entrait. Le docteur était un homme

solide, équilibré, assez beau d’ailleurs, et séduisant. Parfois, il

raillait doucement, si doucement qu’on n’était pas tout à fait sûr qu’il

raillât. D’autres fois, il disait brutalement la vérité, et l’on croyait

alors qu’il plaisantait. Son regard était pénétrant, malicieux et clair,

ses lèvres fines, ses dents très blanches.

Il serra la main de Monsieur Brossard, regarda la petite table et le

verre d’eau, et dit:

--Je suis bien aise d’être venu: le croiriez-vous, je n’ai jamais eu

l’occasion de dormir au sermon.

Monsieur Brossard allait s’indigner, mais il lui fallait toujours un peu

de temps pour mettre en branle la majesté de ses phrases. Le Père

Autrand le devança:

--Et moi non plus, docteur; car je n’y assiste que quand je les fais.

Bathilde avait ouvert les portes; on passa dans la salle à manger.

Monsieur Brossard s’excusa de ce que son service fût à ce point réduit,

et il saisit l’occasion pour rappeler que l’on était en guerre, que

c’est une horrible chose et que les conséquences en sont pénibles.

Peut-être même allait-on manquer de charbon.

--Si vous avez froid, dit Gerfaut, vous viendrez me retrouver.

Il y eut un silence; M. Israël se pencha vers M. des Courtis et lui

confia qu’à son avis les militaires manquaient de tact.

--Ils conquièrent le monde, dit-il, mais ils ne savent pas s’y tenir.

--Ce potage est excellent, déclara le Père Autrand.

Tous les convives aussitôt se mirent à parler à la fois. Mme de Birette

assise en face de Monsieur Brossard présidait, elle avait le Père

Autrand à sa droite et Gerfaut à sa gauche; elle se tourna vers celui-ci

qu’elle ne connaissait point, et demanda:

--Vous êtes très lié avec Monsieur Brossard?

Il répondit à mi-voix; leur causerie se poursuivit sans qu’on pût les

entendre; de temps à autre Mme de Birette riait de son rire impérial et

Gerfaut lançait du côté d’Israël des regards ironiques.

Cécile assise à droite du maître de maison avait pour voisin le comte

des Courtis; elle était obligée de se pencher pour apercevoir son neveu

qui, placé près de Mlle des Courtis, semblait en lui parlant, oublier

l’univers. Elle se penchait souvent et chaque fois qu’elle s’inclinait,

le Comte ému par les sourires d’un corsage indiscret, lui confessait des

choses auxquelles elle répondait de façon si bizarre qu’il se crut

autorisé, au rôti, à lui marcher sur le pied. Elle étouffa un cri, le

regarda, comprit, se mit à rire. Il n’eut d’autre ressource que de se

tourner vers M. Israël, l’éditeur catholique, qu’il interrogea sur

l’avenir de la religion.

--Il y aurait beaucoup à faire, dit M. Israël, mais la publicité, je

veux dire la propagande religieuse, est mal organisée; les saints se

font du tort les uns aux autres et les exigences des conseils de

fabrique deviennent intolérables.

Il avait tout un plan de réforme, qui reposait sur la formation d’une

Société anonyme à gros capital. Le Comte des Courtis, dont l’imagination

était vive, se vit administrateur, oublia Cécile, et ne fit plus la cour

qu’à M. Israël; pourtant, il n’alla pas jusqu’à lui écraser le pied sous

sa botte.

A l’autre bout de la table, Lamorille essayait d’obtenir du docteur une

consultation gratuite.

--Il vous faut du repos, disait celui-ci, beaucoup de repos. Et si vous

voulez vivre vieux, ne prenez pas exemple sur votre ami Brossard.

--Oh! je ne suis pas croyant! dit Lamorille avec superbe. Je suis un

esprit libre!

--Il ne s’agit pas de cela, mais s’il continue à manger et à boire comme

il le fait, sa sainteté pourrait bien l’étouffer.

De temps à autre, on entendait le rire de Mme de Birette, qui semblait

faire vibrer les cristaux. Monsieur Brossard, grave et soucieux, trônait

magnifiquement. Il était fier, important, satisfait. Il était le maître,

et ne l’oubliait pas.

Après dîner, il mit un peu trop de précipitation à commencer sa lecture.

Ses amis ne montraient point d’impatience, ils semblaient avoir mille

choses à se dire; ils se turent cependant, mais ce fut à regret.

Monsieur Brossard s’installa, regarda ses auditeurs, toussa, donna

quelques explications inutiles, puis, soudain, d’une voix pompeuse, il

commença.

On ne lui prêtait qu’une attention discrète. M. des Courtis, assis près

de la cave à liqueur, s’efforçait de faire le moins de bruit possible en

maniant les flacons; Lamorille songeait mélancoliquement aux

prescriptions du médecin; sa femme regardait Marcel Deslandes, qui

regardait Mlle des Courtis, et celle-ci, les paupières baissées et

rougissante, se sentait observée par Mme de Birette et devinait sa

pensée. Le Père Autrand, les mains dans les manches de sa robe, avait

fermé les yeux; Gerfaut, un peu à l’écart, feuilletait une revue. Seuls,

M. Israël et le docteur écoutaient; leurs sentiments étaient divers et

diverses leurs attitudes. Israël, bercé par le rythme ronflant des

phrases, approuvait de la tête, et, se parlant à lui-même, murmurait:

«Excellent, très adroit; fort habile...» Le docteur pinçait les lèvres.

L’incorrection du style, la comique absurdité de certaines expressions,

lui causaient un méchant plaisir, et tout ce que Monsieur Brossard

contait l’étonnait et le divertissait. C’est qu’il avait connu le

ménage, il les avait connus, elle et lui; il avait suivi l’évolution de

leur cœur; il avait vu grandir l’antipathie profonde qui les séparait,

il avait assisté à la lutte de leurs égoïsmes, il avait surpris leurs

regards, il avait vu mourir Thérèse, les mains crispées sur son cœur

racorni, et, au lendemain de sa mort, il avait vu Monsieur Brossard!

Et maintenant, celui-ci, sans pudeur, parlait du culte qu’il avait voué

à la Morte, de l’admiration qu’il avait eue pour sa Sainte, pour son

intelligence, pour sa bonté, il disait l’amour de légende qui les avait

unis, la communion de leurs pensées, ses angoisses lorsqu’il l’avait vue

malade, sa douleur, humaine d’abord, lorsqu’il l’avait perdue, puis sa

joie mystique lorsqu’il avait senti qu’assise aux pieds du Seigneur elle

étendait sur lui ses mains lumineuses.

Il se tut. Ses auditeurs, pareils aux voyageurs somnolents que l’arrêt

brusque du train fait sursauter, s’ébrouèrent.

--C’est parfait! s’écria M. Israël, cela plaira beaucoup!

Et, sans malice, il ajouta:

--C’est un véritable roman.

Le docteur Reymond sourit.

Mme de Birette s’était tournée vers Cécile, et, tapotant la faille grise

de sa robe un peu démodée:

--C’est tout à fait joli, n’est-ce pas, petite?

--Oui, c’est charmant, répondit la jeune femme, et elle alla s’asseoir

près de son neveu.

--Moi, déclara Lamorille, je trouve cela extraordinaire; c’est qu’il y

en a au moins trente pages!

Monsieur Brossard prit l’air modeste:

--J’ai laissé parler mon cœur, et j’ai voulu simplement rendre hommage à

ma Sainte Morte.

--Et à vous-même, dit Lamorille.

Monsieur Brossard se redressa:

--Nous étions si unis!

Puis, se tournant vers Reymond:

--Et vous, docteur, qu’en pensez-vous?

--Oh! moi, mon cher, je vous admire.

Le Père Autrand s’était installé devant la petite table; il but un verre

d’eau et déplia les papiers. M. des Courtis s’était complètement

endormi.

Monsieur Brossard ne connaissait pas encore l’introduction du Père

Autrand.

Tout d’abord, pourtant, il ne l’écouta pas. Il songeait à ce qu’il

venait, lui-même, de dire; il se remémorait certaines phrases qu’il

savait par cœur, il s’exagérait le succès qu’il avait eu, et il

regrettait de n’avoir pas pris le temps d’en jouir davantage. Ainsi les

chanteurs ne se consolent pas de voir mourir les bravos, ils voudraient

que les applaudissements n’eussent jamais de fin.

Après un moment, cependant, son nom, qui revenait avec fréquence, le

frappa. Le Père Autrand parlait peu de Thérèse, il s’occupait de son

mari; il rappelait bien, il est vrai, l’apparition de la Morte à

Notre-Dame, mais tout aussitôt, la délaissant, il montrait Monsieur

Brossard touché par la grâce, porté par la foi, courant à Lourdes, y

demeurant; il montrait son âme brûlée d’une sainte impatience, il

l’élevait dans les régions mystiques du silence, il le jetait au pied de

la Croix, ébloui et sanglotant. Puis, rasséréné, apaisé par l’amour,

conquis par la morte, il le montrait au service du Seigneur, s’engageant

d’un pied ferme sur le chemin du cloître, dont les portes, demain, se

fermeraient sur lui. Il semblait que, peu à peu, avec des phrases

insinuantes, balancées, il l’enveloppât pour toujours dans les larges

plis blancs du manteau des dominicains.

Monsieur Brossard, étonné, éprouvait à la fois de l’orgueil et de

l’effroi.

Il se disait: se peut-il que ce soit de moi qu’il s’agisse? Et il

imaginait la surprise pleine d’admiration que ressentiraient ses amis

lorsqu’ils liraient ces choses; mais, dans le même instant, il

frissonnait; il se sentait conduit par des chemins imprévus et

dangereux; il se voyait prenant l’habit; il se révoltait... mais non! Ce

n’était là que des mots; et il se rassurait.

Lorsque le Père Autrand eut tourné le dernier feuillet, il se leva, alla

lui serrer la main, mais ne put dire une parole. Autour de lui, tous ses

amis, debout, l’assourdissaient. On entourait Monsieur Brossard. On

entourait le religieux, on les félicitait, on avait hâte de partir.

Mme de Birette, feignant d’embrasser le Père Autrand, lui dit à

l’oreille:

--Bien joué!

Le docteur prit le bras de Monsieur Brossard:

--Je ne vous savais pas si près du monastère.

--Moi non plus, répliqua Monsieur Brossard.

Puis, se ressaisissant, il leva la main et dit:

--C’est Thérèse qui me conduit.

Mais Israël vint l’interrompre; il ne pouvait cacher sa joie:

--C’est remarquable, disait-il, tout cela piquera le lecteur; nous

ferons une affaire merveilleuse. Et votre entrée au cloître! Quelle

trouvaille! Quelle réclame!

Et déjà, ramassant tous les papiers, ceux de Thérèse, ceux de Monsieur

Brossard, ceux du Père Autrand, il en faisait un paquet qu’il glissait

sous son bras.

Monsieur Brossard aurait bien lu encore quelques extraits du livre; mais

nul ne se souciait de l’entendre, et tous, possédés par leurs

préoccupations personnelles, qui, pas un instant, ne les avaient

quittés, se bousculaient vers l’antichambre. Ils partirent, bruyants,

remuants, agités; la porte se referma, on entendit encore quelques

éclats de voix, quelques éclats de rire. Puis ce fut le silence.

Monsieur Brossard était seul.

Il rentra dans son bureau, regarda les meubles en désordre, la chaise

abbatiale, le portrait de Thérèse. Il soupira! Puis, tranquillement, il

se versa un verre d’eau-de-vie, alluma un cigare, s’étendit dans le

meilleur fauteuil, et, comme si rien ne s’était passé, il ouvrit tout

grand le journal du soir!

L'envers d'un homme de bien · 第 22 / 35 题