Lorsque Bathilde, ayant ouvert la porte, aperçut le Père Autrand, elle
demeura saisie, joignit les mains et l’appela Monseigneur.
Il sourit! Ses longs cheveux d’argent bouclés autour de son visage
coloré, ses traits fins et réguliers, pleins de noblesse, sa haute
taille, drapée dans le manteau de ratine noire qui couvre la robe sans
en cacher la blancheur, lui faisaient une figure imposante.
De sa voix grave et caressante, il demanda si Monsieur Brossard pouvait
le recevoir. Alors, Bathilde perdit la tête, courut au salon, poussa la
porte et cria:
--Monsieur! Monsieur! C’est Monseigneur!
Monsieur Brossard se dressa tout d’une pièce:
--Faites-le entrer, voyons!
Tandis qu’il accueillait le dominicain, Bathilde les regardait:
--Comme Madame serait heureuse! soupira-t-elle.
--Allons, Bathilde, laissez-nous!
Le Père Autrand considérait la pauvre fille avec bonté, elle fit le
signe de la croix et se retira, à reculons.
Monsieur Brossard haussa les épaules, puis se tournant vers le Père
Autrand, il le pria de s’asseoir et lui offrit un cigare. Le digne homme
ne fumait pas, mais il tira de sa poche une vieille tabatière, l’ouvrit,
la frappa du bout du doigt et posa sur le dos de sa main un petit cône
de poudre brune qu’il aspira délicieusement; puis, en termes choisis, il
s’excusa d’avoir conservé cette ancienne coutume ecclésiastique qui,
disait-il, lui procurait de grandes satisfactions. Ils s’entretinrent
quelques instants de leurs faiblesses, ensuite, ils parlèrent de Mme de
Birette.
--C’est une bien aimable amie, disait le Père Autrand, fort spirituelle,
quoique un peu libre. Elle donne la plus grande part de son revenu aux
malheureux, mais elle fait le bien sans songer à son salut. Parfois, je
me permets de lui en faire l’observation: elle me rit au nez! Son rire
est si joli! L’avez-vous remarqué?
Et sans attendre que Monsieur Brossard lui répondît, il poursuivit:
--Elle donne pour le plaisir de donner. C’est une âme prodigue!
Il hocha la tête:
--Certes, Dieu voit tout et il ne peut ignorer ses œuvres; mais
l’intention lui échappe. Elle mettrait un peu plus de piété dans ses
actes qu’elle s’assurerait au Paradis une place enviable. Ah! Monsieur,
ne gâchez point vos richesses! Le bonheur éternel est difficile à
conquérir, il ne faut pas égarer ses efforts.
Monsieur Brossard dut subir encore l’éloge de Mme Lamorille et de
diverses personnes qu’il ne connaissait pas, jusqu’au moment où, sans
transition apparente, le Père Autrand lui demanda ce qu’il pensait de la
guerre.
A ce moment précis, Monsieur Brossard n’en pensait rien, il prononça
quelques phrases vagues dont le sens se dégageait mal, puis il tenta de
rappeler qu’au mois d’août, sa chère morte lui était apparue à
Notre-Dame. Le Père Autrand ne sembla pas s’y attacher, les prédictions
tirées des divers livres de l’Apocalypse l’attiraient davantage. Il en
parla avec abondance. Ils discutèrent longtemps l’interprétation qu’il
convient de donner au léopard, ils examinèrent quelques autres
prophéties consolantes. Monsieur Brossard prononça encore le nom de
Thérèse; le Père Autrand détourna la tête et dit:
--Vous avez de bien beaux livres, Monsieur!
Ce n’était pas la première fois que Monsieur Brossard abandonnait sa
femme pour sa bibliothèque. Il se leva et se mit en devoir d’en faire
les honneurs à son hôte. Le Père Autrand maniait les volumes avec
adresse, il en parlait avec grâce. Parfois, lorsque, sous une belle
reliure, il découvrait un livre profane, il le refermait sans hâte,
caressait du bout des doigts les filets d’or et, doucement, le remettait
en place. A la fin, ayant, coup sur coup, entr’ouvert plusieurs ouvrages
licencieux, il sourit et murmura:
--Les femmes sans vertu sont toujours vêtues avec plus de recherche, de
richesse et d’élégance que les autres.
Il huma une prise, secoua son jabot, et ajouta:
--C’est dommage!
--Pourquoi? demanda Monsieur Brossard. Il me semble, au contraire, qu’à
se faire trop séduisantes, les plus vertueuses se mettraient en péril.
--C’est bien possible, Monsieur, mais tant qu’elles résisteraient, nous
qui ne fréquentons par métier que celles-là, n’en aurions pas la vue
désobligée.
Monsieur Brossard garda le silence, un peu choqué; et le Père Autrand
profita de sa réserve pour parler de la vertu chrétienne. Il le fit
discrètement, avec indulgence; puis il aborda divers autres sujets sur
lesquels Monsieur Brossard donnait son opinion, chaque fois que cela lui
était possible. Ils étaient tous deux bavards, et la nuit s’avançait
lorsque le Père Autrand se leva pour partir. Ils n’avaient rien dit de
Thérèse, et s’en aperçurent à ce moment. Le dominicain promit de revenir
et ils se séparèrent, fort contents l’un de l’autre.
Le Père Autrand ne tarda pas à tenir sa promesse, et bientôt il prit des
habitudes. Deux ou trois fois la semaine, il passait la soirée chez
Monsieur Brossard, parfois il y dînait. Ces jours-là, Bathilde,
transportée de joie et d’amour, versait de douces larmes dans les
sauces, et elle enviait le chapon luisant et doré par le feu qui allait
avoir l’ineffable bonheur d’être mangé par Monseigneur. La foi lui
donnait du génie; la chère était divine. Monsieur Brossard s’en aperçut
et cette circonstance ajouta au plaisir qu’il prenait à recevoir le
dominicain. A peine celui-ci avait-il fini de murmurer le Bénédicité,
que Monsieur Brossard prononçait à son tour une phrase rituelle:
--C’est un dîner de guerre, disait-il, un tout petit dîner!
Le Père Autrand ne répondait pas; il plaçait sa serviette assez haut,
les coins glissés sous les aisselles, puis il regardait Bathilde: il
savait!
Et le repas commençait: Ils ne parlaient point des événements, ni de
Thérèse, ni de Mme de Birette, ni d’aucune chose terrestre; ils
parlaient de ce qu’ils mangeaient! Ils en parlaient savamment,
lentement, amoureusement, de manière à ce que la parole excitât leur
volupté, sans la distraire; ils prenaient le temps de savourer les
viandes et d’apprécier les vins. Monsieur Brossard en possédait de
remarquables; parfois, en buvant, le Père Autrand fermait les yeux à
demi:
--Ce n’est pas boire, disait-il, c’est communier!
Or, Monsieur Brossard savait l’art d’assortir les crus les plus rares
aux mets les plus délicats. Il fallait changer de verre et de vin à
chaque service, éviter les mélanges et fuir les enjambements. Cela,
quand on est deux et qu’on craint de laisser éventer un arome, fait, au
dessert, bon nombre de bouteilles! Les yeux bleus du Père Autrand
luisaient dans son visage rose; Monsieur Brossard conservait, malgré ses
excès, une gravité bouffonne.
Bathilde se tenait debout dans l’ombre. Elle regardait Monseigneur; elle
regardait son maître; elle s’attendrissait. Vraiment, elle les eût
embrassés, «ces deux chers petits».
Les deux chers petits allaient s’asseoir, après dîner, au coin du feu.
La lumière était discrète; Monsieur Brossard allumait un cigare et le
Père confessait un carafon de vieille eau-de-vie dont chaque gorgée,
disait-il, était un chœur d’anges qui descendait dans sa poitrine.
Ces soirs-là, il n’était guère question des papiers de Thérèse.
Au reste, le plus souvent, le Père Autrand évitait d’en parler. Était-ce
paresse, oubli, indifférence? Monsieur Brossard, parfois, se le
demandait!
D’autres aussi s’en inquiétaient, et Mme de Birette, un jour, poussa le
Père Autrand sur ce chapitre.
--Ma vieille amie, dit-il, la curiosité est un bien grand péché et pour
vous punir je devrais garder mon secret, mais il n’est point mauvais
d’exposer ses projets, cela les précise et souvent les avance.
--Auriez-vous des projets sur ce pauvre Monsieur Brossard?
--Comment n’en aurais-je pas? Pour les papiers de sa femme, ils sont ce
que je pensais, on en peut tirer parti, et Monsieur Brossard ne manque
point d’adresse.
--Alors, pourquoi tardez-vous ainsi?
--La pauvre dame est morte, elle a le temps d’attendre; et la sagesse
nous conseille de laisser reposer les morts, afin qu’en eux la vie se
dépose, comme la lie dans le vin. Or, moi, j’ai besoin de temps, de
plusieurs mois, de plusieurs années peut-être, pour obtenir ce que je me
propose.
--Voudriez-vous le marier, ce misérable?
--Eh! non! Il a près de lui une servante parfaite, de beaux livres, une
cave telle qu’il pourrait, s’il le voulait, posséder autant d’amis que
de bouteilles; pourquoi se marierait-il?
--Alors, vous prétendez...
--Je n’en sais rien encore; je l’étudie! A-t-il des croyances? Je
l’ignore, et je crois qu’il n’en sait rien lui-même. Mais je
l’enveloppe, je le flatte et je voudrais qu’un jour il lui parût tentant
de se vêtir de blanc, de prêcher, d’être beau! Il a mis le pied sur la
planche savonnée, il glissera, il glissera, et moi, je me tiens en bas
pour le recevoir entre mes bras.
--Alors, vous ne voulez rien faire pour Mlle des Courtis?
--Il faudrait pour cela que Bathilde mourût, ma bonne amie.
--Bathilde?
--C’est la servante de Monsieur Brossard, une servante comme jamais vous
n’avez voulu en trouver une pour moi, et ceci me fait songer qu’il me
faut vous quitter; elle me gronderait si j’arrivais en retard.
Et le Père Autrand retournait chez Monsieur Brossard.
Parfois, il lisait quelques pages des papiers de Thérèse, et les
commentait; les deux hommes échangeaient des idées, ils disputaient sur
des points de théologie, et, n’étant ni l’un ni l’autre tout à fait
maître de leur dialectique, ils se trouvaient parfois brusquement devant
des conclusions qui les épouvantaient.
C’est ainsi qu’un soir ayant lu ce passage: «Seigneur, si vous ne me
venez en aide, je ne saurais sauver Daniel; j’ai la sainteté, mais il a
l’intelligence, je suis le cœur, il est la flèche». Ils réfléchirent.
--Plus j’y pense, dit enfin le Père Autrand, plus je me persuade que la
seconde partie de cette pensée ne veut rien dire du tout. On rencontre
ainsi, dans tous les livres saints, quantités de phrases dépourvues de
sens. Il convient de ne point l’oublier et la lecture s’en trouve
grandement facilitée. Il est pourtant des esprits distingués qui n’en
veulent point convenir; ils s’attachent à les expliquer et ils ont tort.
Les formules hermétiques agissent directement sur les êtres que la grâce
a touchés, ce sont les seules qu’ils admirent.
--Peut-être suis-je l’un d’eux, dit Monsieur Brossard, car je dois vous
l’avouer, cette phrase: «Je suis le cœur, il est la flèche», me paraît
d’une beauté frappante.
--Alors, dit en souriant le Père Autrand, c’est qu’elle aurait eu
l’intelligence et vous la sainteté.
Le visage de Monsieur Brossard s’obscurcit.
--Ne peut-on les avoir l’une et l’autre?
Le Père Autrand secoua la tête d’un air triste:
--L’intelligence est un don funeste, dit-il, tous les Pères de l’Église
la condamnent. Elle égare l’esprit, elle engendre le doute, l’erreur et
l’orgueil, elle éloigne de Dieu, elle est la source des plus grands
malheurs.
Monsieur Brossard baissa les yeux, le Père Autrand poursuivit:
--Les hommes privés d’intelligence sont généralement heureux; ils
ignorent la douleur morale, ils n’ont point d’angoisse, ils ne désirent
rien de ce qu’ils ne peuvent atteindre, et, surtout, ils ne désirent pas
l’intelligence. On les appelle des innocents ou des simples, beaucoup
d’eux furent des saints.
--Il est vrai, dit Monsieur Brossard.
--Pour louer l’intelligence et pour la vénérer, il n’est que ceux qui
croient la posséder. Ils le font par orgueil, quand ce n’est pas par
vanité: ils en seront punis!
--Mais alors?
Le bon Père s’animait; il frappa sur la table.
--L’intelligence est un danger, c’est une maladie de l’âme, c’est une
imperfection!
Il répéta d’une voix ferme:
--Une imperfection!
Monsieur Brossard, le front dans les mains, réfléchissait. Le Père
Autrand jouissait de son succès; il tira sa tabatière et dressa sur son
poignet une petite colline friable et terreuse.
--Dieu..., dit Monsieur Brossard.
Le Père Autrand, qui était sur le point d’absorber sa prise, s’arrêta,
leva la tête et attendit.
--Dieu..., répéta Monsieur Brossard, Dieu est parfait!
Le Père Autrand avait redouté un blasphème, il respira.
--Certes, il est la perfection même, dit-il.
--En ce cas, il ne peut avoir la moindre imperfection.
De nouveau inquiet, le Père Autrand retarda sa prise qui, déjà,
effleurait sa narine:
--C’est de toute évidence, mon fils; où voulez-vous en venir?
--Je veux en venir à ceci, mon Père, que si l’intelligence est une
imperfection et que Dieu soit parfait, il en résulte que Dieu doit en
être totalement dépourvu.
Cette fois, la prise fit un bond en hauteur, mais le bon Père se
ressaisit, l’aspira longuement, écarta d’une chiquenaude quelques grains
de tabac et dit:
--C’est bien possible; je n’y avais jamais songé; mais cela expliquerait
bien des choses et singulièrement la façon dont le monde a été créé et
la façon dont il va.
Il parut réfléchir un instant et, d’un ton plus grave, il reprit:
--Que voulez-vous, d’ailleurs, que Dieu fasse de l’intelligence,
puisqu’il a la connaissance, puisqu’il sait tout.
--Pourtant?
--Non, mon fils, cette façon de parler ne peut paraître irrévérencieuse
qu’à des hommes pour qui l’intelligence représente le bien suprême,
c’est-à-dire à ceux qui ne la considèrent que par orgueil, poussés
qu’ils sont par Satan, qui, lui, est intelligent!
Penché sur ses idées nouvelles, Monsieur Brossard ne s’arrêtait plus:
--La nature de Dieu m’étonne, dit-il.
--Elle est mystérieuse, mon enfant.
--Je le sais, mais enfin, si Dieu est infiniment grand et parfait,
comment peut-il être créateur?
--Je ne vous entends pas.
--Je m’efforcerai de me faire entendre, encore que cela ne soit point
facile lorsqu’il s’agit d’éclaircir, avec des mots, des idées qui ne
nous retiennent que par leur obscurité. Mais il me semble que s’il y
avait au monde quelque chose qui ne fît pas partie de Dieu, Dieu ne
serait pas infiniment grand, car on pourrait lui ajouter ce quelque
chose et il serait alors plus grand qu’il n’était, ce qui est
impossible.
--En effet, il n’est rien qui ne fasse partie de Dieu.
--Que peut-il donc créer alors, puisqu’en créant il modifierait à la
fois sa grandeur et son essence? Il ne peut même rien changer à sa
volonté...
--Certes! Il est immuable! Sa volonté est immuable!
--Alors, ce Dieu immuable qui ne peut rien changer à rien, n’est plus
lui-même qu’une Fatalité aveugle et sourde lancée à travers les siècles.
Une Fatalité malheureuse, puisqu’il voit le malheur et n’y peut rien
changer.
--Méfiez-vous de l’intelligence, mon fils, et, pour ce qui est de Dieu,
vous le retrouverez infiniment bon et terrible, au jour du jugement
dernier.
On ne sait par quelle singulière association d’idées ce mot de jugement
dernier rappela à Monsieur Brossard cette matinée tragique du mois
d’août qui l’avait vu devant la gare d’Orléans, perdu parmi la foule
hagarde qui se pressait et se bousculait devant un mur de malles. Ce ne
fut qu’un éclair, mais qui le désorienta. Il perdit le fil de sa pensée.
Il songea pendant quelques instants, puis, passant à d’autres problèmes:
--Mon Père, demanda-t-il, vous parliez tout à l’heure de Satan; est-ce
que vraiment vous croyez à l’Enfer?
Le Père Autrand, avant de répondre, tira sa tabatière; cela lui faisait
toujours gagner quelques secondes et lui donnait le temps de préparer sa
réponse. Enfin, il se pencha, sourit et dit:
--Il y a bien longtemps, lorsque j’étais gamin,--nous l’avons tous
été,--j’avais dans ma chambre un flacon de parfum. Je ne sais d’où il me
venait, mais je le considérais avec un sentiment de secrète admiration,
et les plaisirs que j’en tirais me flattaient car je les imaginais à la
fois raffinés et coupables. Lorsque j’étais seul, je le débouchais, le
respirais, et, fermant les yeux à demi, je songeais à la reine de
Golconde, à Sémiramis et à Cléopâtre; mon imagination était déréglée
mais misérable, j’étais déjà un petit homme. Je respirais mon parfum,
mais je n’en usais guère; cependant, je craignais que d’autres en
usassent, car si mes désirs étaient violents, mon âme était mesquine et
mon cœur égoïste. J’eus alors, pour protéger mon trésor contre la
convoitise, une inspiration qui, plus raisonnée, eût témoigné d’une
connaissance des hommes surprenante chez un enfant de mon âge. Je ne me
fiais ni aux serrures que l’on force, ni aux cachettes que le hasard et
la malice découvrent, mais, au flanc rebondi du cristal, je collai une
étiquette sur laquelle, au-dessus de deux tibias croisés que surmontait
une tête de mort, maladroitement dessinée, j’avais écrit en grosses
lettres: Poison! Je ne me rappelle pas quel fut le résultat de ma ruse,
car ces temps sont éloignés de moi, mais il m’a toujours semblé que
l’Église avait agi comme moi et se servait des mêmes armes: sur tous les
plaisirs qui nous tentent, sur tous les flacons, sur tous les parfums du
monde, elle a gravé ce mot: l’Enfer!
Il fit une pause, ouvrit les mains et conclut:
--Malheureusement, cela commence à se savoir.
Monsieur Brossard aimait ces discussions; il demanda encore:
--Pourtant, Satan?
--Satan? dit le Père en se levant. Oh! pour celui-là, il existe! Il est
en nous toujours, et nous n’y pouvons rien!
Il se frappait la poitrine. Puis, plus calme, et se préparant à partir:
--Après tout, s’il est là, c’est que Dieu l’a voulu!
Et son geste semblait dire: qu’ils s’arrangent!
Car, pour conquérir les âmes, pour les mieux connaître ou pour les
découvrir, il feignait l’indulgence.
--Ce n’est pas, disait-il, par la vertu que l’on mène les hommes: la
vertu est intraitable. C’est par leurs faiblesses, leurs péchés et leurs
vices, et plus souvent encore par la vanité qui domine tout cela et qui,
chez eux, l’emporte sur l’amour, les passions et l’intérêt.
Peut-être possédait-il au fond de lui-même la cruelle intransigeance de
l’inquisiteur. C’était le secret de son cabinet, meublé comme une
cellule, et où, par les plus grands froids, il n’allumait point de feu.
Là, il se recueillait, là, son visage était terrible! Mais, dès que,
pour se mêler au monde, il en franchissait le seuil, son regard
s’éclairait, sa voix se faisait douce.
On pouvait douter alors de ses convictions, il ne s’en souciait point.
Il savait qu’il les retrouverait solides et dures entre ses quatre murs
blanchis à la chaux, au pied de son crucifix noir. Cette certitude lui
donnait de l’aisance. D’un pas tranquille de promeneur traversant un
pays qui n’est pas le sien, il suivait ses interlocuteurs jusqu’au bout
de leurs idées, par les plus étranges chemins de l’esprit.
Il plaisait ainsi aux plus sceptiques, il gagnait les cœurs, pénétrait
dans les consciences, s’y installait, les transformait.
Monsieur Brossard était devant lui sans méfiance, il étalait sa vanité,
et le bon Père s’en emparait. Adroit et prudent, il évitait de le
contredire. Il connaissait les dangers de la discussion qui affermit les
hommes dans leurs erreurs et les pousse à découvrir des arguments
auxquels, sans elle, ils n’auraient point songé.
Il laissait parler Monsieur Brossard, l’approuvait, le flattait!
Puis, comme s’il eût voulu fixer à jamais ses paroles, il les répétait.
Il ne semblait pas qu’il y changeât la moindre syllabe et cependant,
lorsqu’il avait terminé, Monsieur Brossard s’étonnait d’avoir exprimé
une pensée si contraire à celle qu’il croyait sienne; les éloges du
dominicain la lui faisaient adopter.
Il disait par exemple:
--La vie monastique m’a toujours parue contraire à la nature de l’homme.
--Comme vous avez raison, répliquait le bon Père, seuls des êtres
exceptionnels peuvent en comprendre la beauté, les âmes vulgaires, qui
ne s’élèvent pas au-dessus des exigences naturelles de la nature, n’y
seront jamais sensibles. Au contraire, ceux qui, comme vous et moi, ont
des aspirations plus vastes, ne peuvent trouver que dans cette solitude
exaltée l’immensité qui les contente.
Monsieur Brossard s’ébahissait, et, dans le fond de son cœur, il sentait
naître comme un désir de vocation!
Ainsi, jour à jour, et sans qu’il s’en doutât, la volonté du religieux
se substituait à la sienne et l’entraînait, aveugle et satisfait, dans
la voie du Seigneur!