Encore qu’il fut meublé dans le style, ou, pour mieux dire, dans le
«goût» Louis-Philippe, le salon de Mme de Birette ne manquait point de
charme. Elle s’y tenait ordinairement auprès du feu, assise dans une
«ganache» et dominée, du haut de la cheminée de marbre blanc, par un
portrait de Mgr le Comte de Chambord, car elle était légitimiste. Au
reste, elle ne cachait point son âge; elle avait de l’esprit, parfois de
la malice, et elle se souvenait d’avoir aimé. L’atmosphère discrète et
vieillotte dont elle s’était laissé entourer par le temps plaisait à ses
amis et ceux-ci lui formaient une compagnie d’autant plus agréable qu’il
était impossible devant elle de parler politique.
Qu’on en dît un mot, elle faisait jouer son éventail et soupirait d’un
air désenchanté:
--Oh! moi, je suis légitimiste!
Et comme jamais il ne se trouvait personne qui partageât ses opinions et
qu’il eût paru désobligeant de contrarier une vieille et charmante dame,
dont on croquait les gâteaux, on parlait d’autre chose.
Mme de Birette était une arrière-cousine de Mme Lamorille. Elle aimait
tendrement Cécile, qu’elle appelait «mon Caprice», mais elle ne tenait
pas à voir son mari, parce qu’il était laid. C’était elle, pourtant, qui
avait fait le mariage, et lorsqu’on le lui rappelait, elle riait! Elle
avait un joli rire, haut et clair, un rire qui datait du Second Empire
et qui faisait tinter les longs camées qu’elle portait aux oreilles.
Elle riait, et ce n’était point méchanceté. Elle professait qu’un mari,
beau ou laid, ne peut compter pour rien dans le bonheur d’une femme,
mais elle se moquait d’elle-même, comme un bon joueur d’une maladresse
qu’il a commise.
Car elle excellait dans l’art difficile d’accoupler les êtres sous les
nœuds de l’hymen. Ce penchant, qu’elle partageait avec le Père Autrand,
les avait rapprochés.
--Mon vieil ami, disait-elle, parfois, je crois que nous nous mêlons de
ce qui ne nous regarde pas. Ce sont d’ordinaire les personnes aigries,
un peu revêches et malcontentes qui se chargent ainsi d’appareiller les
autres; elles n’ont point goûté les douceurs de la vie; elles se
vengent. Dieu leur pardonnera.
Ayant tout aimé, elle connaissait le prix des heures, et elle poussait
simplement les jeunes filles à ne point les gaspiller.
--Le mariage, leur disait-elle, c’est le pied à l’étrier.
Le Père Autrand ne l’entendait pas ainsi. Pour lui, le mariage était un
sacrement, tout comme l’ordination.
Qu’il vît passer un être sans attaches exposé par sa solitude à toutes
les tentations, il n’avait de repos qu’il ne l’eût marié ou tonsuré. Il
appelait cela le sauver de lui-même.
Dans la partie qu’il jouait avec Mme de Birette, il fournissait
habituellement le fiancé, elle la jeune fille. Et comme ils n’avaient
point les mêmes idées, encore moins les mêmes goûts, il en résultait les
couples les plus cocasses du monde, dont certains, cependant, n’étaient
pas tout à fait malheureux.
Pour Cécile, Mme de Birette avait imprudemment jeté les yeux sur un
lieutenant de houzards assez bête, mais très beau, que le Père Autrand
confessait. Celui-ci s’entêtait à ne point lâcher son pénitent, qu’il
rêvait de verser dans les ordres, et un soir, à bout d’arguments, Mme de
Birette lui avait proposé de jouer son bel officier au tric-trac. Elle
perdit et Cécile épousa Lamorille.
Le Père Autrand n’était point jeune; il avait connu Lacordaire, l’avait
admiré, et, séduit par la splendeur de la robe, il l’avait revêtue avant
que de connaître la vie. Plus tard, au Vatican, son esprit se forma. Il
acquit de la finesse, de l’adresse, de la fermeté. Il aimait les salons,
les causeries, les bonnes choses. Il avait désiré la mitre; la mort de
Léon XIII, en lui enlevant tout espoir, l’avait un instant affligé,
mais, bientôt, il s’était consolé.
--Que ce vieux singe m’eût fait évêque, j’aurais voulu être archevêque,
puis cardinal et enfin je serais mort de ne pas voir plus souvent mourir
les papes. S’il est au ciel et qu’il lui soit donné de voir la
tranquille béatitude de ma vieillesse sans désirs, il doit bien
regretter de ne m’avoir point crossé.
--Comment! S’il est au ciel? disait Mme de Birette. Et où voulez-vous
qu’il soit?
--Dieu seul est juge, ma vieille amie, et moi, je ne suis qu’un pauvre
homme.
Cécile aimait beaucoup le Père Autrand; elle l’appelait «mon oncle» par
gaminerie, et, s’il n’y prenait pas garde, elle l’embrassait sur les
deux joues. Il feignait de se scandaliser, mais il n’était point fâché.
Ce jour-là, elle entra chez sa cousine plus gaiement encore que de
coutume.
--Ah! s’écria Mme de Birette, voilà mon Caprice, mais je vous vois bien
rieuse, mon enfant, serait-il arrivé quelque mésaventure à cette horreur
de Lamorille?
--Oh! Madame..., commença le Père Autrand.
Il n’en put dire davantage; Cécile lui sautait au cou:
--Taisez-vous, mon oncle, c’est pour vous que je viens, et c’est pressé,
très pressé.
--Serait-ce pour les derniers sacrements? soupira le bon Père, en
louchant vers son verre de Porto.
--Non, pas encore; rassurez-vous.
Elle attira un tabouret de tapisserie et s’assit à ses pieds. Elle était
charmante ainsi; son manteau de vison tombait un peu, découvrant les
épaules, et, sous le lourd chapeau qui écrasait ses cheveux d’or, son
visage était mutin. Le Père Autrand se reprochait de prendre un plaisir
coupable à respirer de si près le parfum délicat qui émanait d’elle.
--Allons, mon enfant, dit-il, je vous écoute.
--Voici... j’ai un ami... il est veuf.
--Veuf? Ha! Ha! Est-il riche?
--Je ne sais... Comme nous tous.
--C’est peu! Est-il avare, au moins?
--Je ne sais pas... Comme nous tous.
--C’est trop! A-t-il des enfants?
--Quelle horreur! Mais pourquoi me demandez-vous tout cela, mon oncle?
--Dame! Pour trouver quelque chose qui lui convienne. Un veuf, ce n’est
pas toujours facile à placer; demandez à votre chère cousine.
--Ah! pour cela, répondit Mme de Birette, je suis de votre avis; les
veufs, personne n’en veut; c’est comme les vieilles filles!
--Mais, que voulez-vous donc en faire, de mon veuf? s’écria Cécile.
--Bé! le marier! N’est-ce pas pour cela que vous nous en parlez?
--Le marier? Pas du tout.
--Il ne veut pas?
--Je n’en sais rien. Je ne le lui ai pas demandé.
--Il a donc été bien heureux en ménage, ce Monsieur?
--Lui, au contraire, il avait épousé une espèce de sainte; mais vous la
connaissez, ma cousine: Thérèse Brossard!
--Ah! oui, Thérèse! Elle s’est donc décidée à se laisser mourir? Mais où
as-tu pris que c’était une sainte? Ce n’était rien du tout.
--Justement, ma cousine, on croyait que ce n’était rien du tout, mais
dès qu’elle a été morte, elle s’est montrée à son mari, ils ont bavardé;
alors, il a ouvert son secrétaire et il a trouvé des tiroirs pleins de
papiers; il les a lus, c’est admirable, il dit que c’est du Pascal.
--Du Pascal! fit le bon Père avec effroi. Elle était janséniste?
--Non, non! Elle était catholique, mais elle écrivait des choses et son
mari désire les publier. Seulement, avant d’entreprendre un pareil
travail, il voudrait bien soumettre tout cela à quelqu’un qui soit du
métier. Il m’en a parlé et j’ai pensé à vous.
--Vous avez eu raison, mon enfant, il est toujours bon de montrer que,
dans le siècle aussi bien que dans le cloître, on peut accomplir la
volonté de Dieu!
--Mais pourquoi étais-tu si pressée de nous raconter tout cela, Caprice?
--Parce que Monsieur Brossard va venir. J’étais si sûre que mon oncle ne
refuserait pas de l’aider que je l’ai prié de se présenter aujourd’hui
de bonne heure, afin qu’il fût là avant vos habitués. Jamais il n’aurait
pu raconter sa petite histoire devant le Président de Bourel ou sous les
regards interrogateurs de la vieille Mme Cruchon, la mort aux babas!
Ils riaient tous trois, lorsqu’un coup de sonnette les fit sursauter.
--Déjà! fit Mme de Birette. Est-il gai, au moins?
--Sinistre! ma tante.
Monsieur Brossard entra d’un air grave et compassé. Il s’inclina
profondément devant Mme de Birette, puis devant le Père Autrand; Cécile
lui offrit un fauteuil, un biscuit, un verre de Porto, et la
conversation s’engagea.
Mme de Birette parla d’abord de Mme Brossard; elle le fit du ton qu’il
fallait, mais elle s’ennuyait vite avec les morts; elle dit, d’un air
enjoué:
--Mon Caprice nous racontait tout à l’heure que vous aviez des
apparitions; ce doit être passionnant!
Monsieur Brossard dressa la tête; il ne savait pas qui était «Mon
Caprice»; il vit Cécile qui souriait.
--Oui, j’ai dit à ma cousine que cette pauvre Thérèse vous était revenue
trouver plusieurs fois.
Il se rappela sa visite à Notre-Dame et répondit:
--Il est vrai; plusieurs fois.
--Est-ce qu’elle vous parle? demanda le Père Autrand.
--Mon Dieu, je ne sais que vous dire. Elle me parle non pas à haute
voix, mais je l’entends quand même. Ainsi, lorsqu’elle m’a ordonné
d’aller à Lourdes au début de septembre, l’ordre a surgi en moi sans
paroles, par inspiration.
--Oui, dit le Père, c’est ainsi que s’expriment les morts.
--Pour moi, dit Cécile, je les ai vus plus communément faire usage de
petites tables en forme de guéridon, dont ils occupaient les pieds.
Monsieur Brossard jeta sur Cécile un regard indigné; à vrai dire, il ne
la reconnaissait pas. Il ne l’avait jamais vue que chez elle ou en
voyage, avec lui; l’ennui lui ôtait tout éclat. Ici, dans son milieu,
elle retrouvait sa grâce et sa gaieté.
Mme de Birette observait Monsieur Brossard à travers son face à main
d’écaille.
--Vous avez passé le mois de septembre à Lourdes? demanda-t-elle.
--Mais oui, cousine; c’est là que la Grâce l’a touché.
--Septembre! C’est un bien joli mois, dit le Père Autrand. Et que
pensez-vous de Lourdes, Monsieur?
Monsieur Brossard leva les yeux au plafond et soupira:
--Ah! Lourdes!
Visiblement, il ne voulait rien dire de trop. Cependant, pressé d’être
aimable, il ajouta:
--C’est ce que je disais souvent à M. des Courtis, que j’ai eu le
plaisir de connaître là-bas.
Mme de Birette avait repris son face à main.
--Vous avez connu des Courtis. C’est un de mes plus vieux amis. Il était
avec sa fille, n’est-ce pas?
--Une charmante personne, Madame; très pieuse et d’un grand bon sens.
--Oui, charmante, fit la vieille dame, et ravissante aussi; je ne sais
si vous avez remarqué sa jambe: une perfection! N’est-il pas vrai, mon
Père?
--Je ne me suis jamais penché que sur son âme, ma bonne amie.
--Alors, vous avez vu sa gorge, qui n’est pas mal non plus.
Tout en parlant, elle échangeait avec le Père Autrand des regards
complices; il était clair que la même idée un peu perverse les avait
traversés. La bonne dame souriait; elle dit encore:
--Allons, Caprice, viens bavarder avec moi et laissons ton ami
s’entretenir avec le Père Autrand. D’ailleurs, voici des visites, je
suis sûre que ce sont des ennuyeuses.
C’était la vieille Mme Cruchon; Cécile plaça malicieusement une assiette
de babas à portée de sa main et la pauvre femme, bavarde et gourmande,
avait toutes les peines du monde à concilier ses vices. Le Président de
Bourel arriva quelques instants après, et, de sa voix de tête, il répéta
sur la guerre exactement les mêmes phrases que la Cruchon venait de
dire. C’était à tel point que l’on aurait soupçonné entre eux des
intimités que leur décrépitude eût rendues affreuses si l’on n’avait su
que, tout simplement, ils lisaient les mêmes journaux.
D’autres personnes arrivèrent encore et l’on oublia Monsieur Brossard
qui, ayant poussé le Père Autrand dans un coin retiré du salon, lui
faisait une conférence. Le malheureux dominicain eût bien voulu se mêler
à la conversation générale; il entendait des rires discrets et il voyait
le Président de Bourel tremper son biscuit dans du vin et tourner
obstinément le dos à la vieille Cruchon, qui parlait dans le vide et
dévorait toujours.
Des bouts de dialogue, pourtant, lui parvenaient.
--Chère petite amie, disait Mme de Birette à une jeune femme, toute
blonde et vêtue de mousseline noire. Chère petite amie, que c’est gentil
à vous de venir voir une vieille oubliée, et que le noir vous va bien.
Mme Martin-Lagarde minaudait:
--Le noir, c’est la couleur à la mode, et puis, en ce moment, c’est
horrible à dire, on a presque honte de ne pas être en deuil, alors, on
triche un peu.
--C’est vrai, quand on songe à tous ces morts... Mais vous prendrez bien
une tasse de thé?
Le Père Autrand n’y tenait plus; il posa ses deux mains à plat sur la
poitrine de Monsieur Brossard et le poussa doucement devant lui, en lui
accordant tout ce qu’il désirait; on l’entendait qui disait:
--Entendu, cher Monsieur, j’irai chez vous demain... oui, le temps qu’il
faudra... entendu... oui, Monsieur, une sainte, n’en doutez pas...
Et ainsi, l’un poussant l’autre, ils traversèrent le salon, et Monsieur
Brossard, à reculons, vint donner dans un groupe de jeunes écervelées.
L’une d’elle disait:
--Merci, un sucre seulement... cette guerre, c’est épouvantable!
--Un gâteau?
Le Père Autrand était ravi, il se tourna vers Mme de Berre:
--Eh bien, ma chère enfant, toujours dévouée? toujours infirmière?
Mme Martin-Lagarde s’était approchée:
--Ah! dit-elle, que vous êtes heureuse d’être occupée! Paris est si
triste! Chaque jour on apprend la mort d’un ami, c’est à peine si l’on a
le courage de se divertir.
--Et puis, expliquait Mme de Berre, être infirmière, si vous saviez
comme c’est exaltant, on agit, on se dépense, on vibre avec la douleur
des autres...
Monsieur Brossard ne savait de quel côté se tourner. Tout ce qu’il
entendait lui paraissait d’une frivolité révoltante; il aurait voulu
avoir là les papiers de sa morte et les lire à haute voix; il aurait
voulu crier des mots cinglants, s’indigner, faire un sermon! Il aurait
voulu, au moins, qu’on remarquât sa présence.
Le Père Autrand ne s’occupait plus de lui; il décida de s’en aller. Au
moment qu’il saluait Mme de Birette, elle lui dit:
--Maintenant que vous avez arrangé vos petites affaires avec le Père
Autrand, j’espère que vous reviendrez me voir?
Il s’en alla. Son départ en entraîna d’autres. Les assiettes étaient
vides, les femmes remettaient leurs gants, rajustaient leur voilette,
agrafaient leur col, s’envolaient!
Bientôt, Mme de Birette resta seule avec Cécile et le Père Autrand, et
tandis que celui-ci essayait de trouver encore quelques gouttes de vin
d’Espagne au fond des flacons, elle lui dit:
--Eh bien, mon ami, que vous semble ce nouveau veuf? N’avez-vous pas eu
une idée?
--La même que vous, ma vieille amie, je pense que Mlle des Courtis est
une personne bien méritante.
--Et qu’elle a une jolie gorge aussi?
--Mais rien de tout cela ne me paraît pouvoir séduire Monsieur Brossard.
Cet homme ignore tout de la religion, mais il se sent attiré.
--Par sa femme?
--Il l’appelle sa Sainte Morte et il en est bien fier!
Mme de Birette se tourna vers Cécile.
--Qu’en penses-tu, petite?
--Oh! moi, cousine, je le connais! Si j’en parlais, j’aurais l’air de
médire.
--C’est vrai, Caprice, il n’est rien de plus cruel que de connaître les
gens. Ainsi, le Père Autrand, je le connais, eh bien, sais-tu ce qu’il
brûlait de demander à Monsieur Brossard?
--Quoi donc, cousine?
--Il ne se tenait pas de dire, et je le voyais bien: «Monsieur, la
prochaine fois que votre chère Morte vous fera l’honneur de vous
apparaître, soyez assez bon, je vous prie, pour lui demander de ma part
s’il est vrai que Léon XIII soit au ciel?»
--Oh! fit le dominicain, et il faillit s’étrangler avec une goutte de
vin d’Espagne. Oh! ma bonne amie, comment...
Sa toux l’empêchait de parler, il était cramoisi, et de la main il
réclamait le silence.
--Comment diable l’avez-vous deviné?