XII

Encore qu’il fut meublé dans le style, ou, pour mieux dire, dans le

«goût» Louis-Philippe, le salon de Mme de Birette ne manquait point de

charme. Elle s’y tenait ordinairement auprès du feu, assise dans une

«ganache» et dominée, du haut de la cheminée de marbre blanc, par un

portrait de Mgr le Comte de Chambord, car elle était légitimiste. Au

reste, elle ne cachait point son âge; elle avait de l’esprit, parfois de

la malice, et elle se souvenait d’avoir aimé. L’atmosphère discrète et

vieillotte dont elle s’était laissé entourer par le temps plaisait à ses

amis et ceux-ci lui formaient une compagnie d’autant plus agréable qu’il

était impossible devant elle de parler politique.

Qu’on en dît un mot, elle faisait jouer son éventail et soupirait d’un

air désenchanté:

--Oh! moi, je suis légitimiste!

Et comme jamais il ne se trouvait personne qui partageât ses opinions et

qu’il eût paru désobligeant de contrarier une vieille et charmante dame,

dont on croquait les gâteaux, on parlait d’autre chose.

Mme de Birette était une arrière-cousine de Mme Lamorille. Elle aimait

tendrement Cécile, qu’elle appelait «mon Caprice», mais elle ne tenait

pas à voir son mari, parce qu’il était laid. C’était elle, pourtant, qui

avait fait le mariage, et lorsqu’on le lui rappelait, elle riait! Elle

avait un joli rire, haut et clair, un rire qui datait du Second Empire

et qui faisait tinter les longs camées qu’elle portait aux oreilles.

Elle riait, et ce n’était point méchanceté. Elle professait qu’un mari,

beau ou laid, ne peut compter pour rien dans le bonheur d’une femme,

mais elle se moquait d’elle-même, comme un bon joueur d’une maladresse

qu’il a commise.

Car elle excellait dans l’art difficile d’accoupler les êtres sous les

nœuds de l’hymen. Ce penchant, qu’elle partageait avec le Père Autrand,

les avait rapprochés.

--Mon vieil ami, disait-elle, parfois, je crois que nous nous mêlons de

ce qui ne nous regarde pas. Ce sont d’ordinaire les personnes aigries,

un peu revêches et malcontentes qui se chargent ainsi d’appareiller les

autres; elles n’ont point goûté les douceurs de la vie; elles se

vengent. Dieu leur pardonnera.

Ayant tout aimé, elle connaissait le prix des heures, et elle poussait

simplement les jeunes filles à ne point les gaspiller.

--Le mariage, leur disait-elle, c’est le pied à l’étrier.

Le Père Autrand ne l’entendait pas ainsi. Pour lui, le mariage était un

sacrement, tout comme l’ordination.

Qu’il vît passer un être sans attaches exposé par sa solitude à toutes

les tentations, il n’avait de repos qu’il ne l’eût marié ou tonsuré. Il

appelait cela le sauver de lui-même.

Dans la partie qu’il jouait avec Mme de Birette, il fournissait

habituellement le fiancé, elle la jeune fille. Et comme ils n’avaient

point les mêmes idées, encore moins les mêmes goûts, il en résultait les

couples les plus cocasses du monde, dont certains, cependant, n’étaient

pas tout à fait malheureux.

Pour Cécile, Mme de Birette avait imprudemment jeté les yeux sur un

lieutenant de houzards assez bête, mais très beau, que le Père Autrand

confessait. Celui-ci s’entêtait à ne point lâcher son pénitent, qu’il

rêvait de verser dans les ordres, et un soir, à bout d’arguments, Mme de

Birette lui avait proposé de jouer son bel officier au tric-trac. Elle

perdit et Cécile épousa Lamorille.

Le Père Autrand n’était point jeune; il avait connu Lacordaire, l’avait

admiré, et, séduit par la splendeur de la robe, il l’avait revêtue avant

que de connaître la vie. Plus tard, au Vatican, son esprit se forma. Il

acquit de la finesse, de l’adresse, de la fermeté. Il aimait les salons,

les causeries, les bonnes choses. Il avait désiré la mitre; la mort de

Léon XIII, en lui enlevant tout espoir, l’avait un instant affligé,

mais, bientôt, il s’était consolé.

--Que ce vieux singe m’eût fait évêque, j’aurais voulu être archevêque,

puis cardinal et enfin je serais mort de ne pas voir plus souvent mourir

les papes. S’il est au ciel et qu’il lui soit donné de voir la

tranquille béatitude de ma vieillesse sans désirs, il doit bien

regretter de ne m’avoir point crossé.

--Comment! S’il est au ciel? disait Mme de Birette. Et où voulez-vous

qu’il soit?

--Dieu seul est juge, ma vieille amie, et moi, je ne suis qu’un pauvre

homme.

Cécile aimait beaucoup le Père Autrand; elle l’appelait «mon oncle» par

gaminerie, et, s’il n’y prenait pas garde, elle l’embrassait sur les

deux joues. Il feignait de se scandaliser, mais il n’était point fâché.

Ce jour-là, elle entra chez sa cousine plus gaiement encore que de

coutume.

--Ah! s’écria Mme de Birette, voilà mon Caprice, mais je vous vois bien

rieuse, mon enfant, serait-il arrivé quelque mésaventure à cette horreur

de Lamorille?

--Oh! Madame..., commença le Père Autrand.

Il n’en put dire davantage; Cécile lui sautait au cou:

--Taisez-vous, mon oncle, c’est pour vous que je viens, et c’est pressé,

très pressé.

--Serait-ce pour les derniers sacrements? soupira le bon Père, en

louchant vers son verre de Porto.

--Non, pas encore; rassurez-vous.

Elle attira un tabouret de tapisserie et s’assit à ses pieds. Elle était

charmante ainsi; son manteau de vison tombait un peu, découvrant les

épaules, et, sous le lourd chapeau qui écrasait ses cheveux d’or, son

visage était mutin. Le Père Autrand se reprochait de prendre un plaisir

coupable à respirer de si près le parfum délicat qui émanait d’elle.

--Allons, mon enfant, dit-il, je vous écoute.

--Voici... j’ai un ami... il est veuf.

--Veuf? Ha! Ha! Est-il riche?

--Je ne sais... Comme nous tous.

--C’est peu! Est-il avare, au moins?

--Je ne sais pas... Comme nous tous.

--C’est trop! A-t-il des enfants?

--Quelle horreur! Mais pourquoi me demandez-vous tout cela, mon oncle?

--Dame! Pour trouver quelque chose qui lui convienne. Un veuf, ce n’est

pas toujours facile à placer; demandez à votre chère cousine.

--Ah! pour cela, répondit Mme de Birette, je suis de votre avis; les

veufs, personne n’en veut; c’est comme les vieilles filles!

--Mais, que voulez-vous donc en faire, de mon veuf? s’écria Cécile.

--Bé! le marier! N’est-ce pas pour cela que vous nous en parlez?

--Le marier? Pas du tout.

--Il ne veut pas?

--Je n’en sais rien. Je ne le lui ai pas demandé.

--Il a donc été bien heureux en ménage, ce Monsieur?

--Lui, au contraire, il avait épousé une espèce de sainte; mais vous la

connaissez, ma cousine: Thérèse Brossard!

--Ah! oui, Thérèse! Elle s’est donc décidée à se laisser mourir? Mais où

as-tu pris que c’était une sainte? Ce n’était rien du tout.

--Justement, ma cousine, on croyait que ce n’était rien du tout, mais

dès qu’elle a été morte, elle s’est montrée à son mari, ils ont bavardé;

alors, il a ouvert son secrétaire et il a trouvé des tiroirs pleins de

papiers; il les a lus, c’est admirable, il dit que c’est du Pascal.

--Du Pascal! fit le bon Père avec effroi. Elle était janséniste?

--Non, non! Elle était catholique, mais elle écrivait des choses et son

mari désire les publier. Seulement, avant d’entreprendre un pareil

travail, il voudrait bien soumettre tout cela à quelqu’un qui soit du

métier. Il m’en a parlé et j’ai pensé à vous.

--Vous avez eu raison, mon enfant, il est toujours bon de montrer que,

dans le siècle aussi bien que dans le cloître, on peut accomplir la

volonté de Dieu!

--Mais pourquoi étais-tu si pressée de nous raconter tout cela, Caprice?

--Parce que Monsieur Brossard va venir. J’étais si sûre que mon oncle ne

refuserait pas de l’aider que je l’ai prié de se présenter aujourd’hui

de bonne heure, afin qu’il fût là avant vos habitués. Jamais il n’aurait

pu raconter sa petite histoire devant le Président de Bourel ou sous les

regards interrogateurs de la vieille Mme Cruchon, la mort aux babas!

Ils riaient tous trois, lorsqu’un coup de sonnette les fit sursauter.

--Déjà! fit Mme de Birette. Est-il gai, au moins?

--Sinistre! ma tante.

Monsieur Brossard entra d’un air grave et compassé. Il s’inclina

profondément devant Mme de Birette, puis devant le Père Autrand; Cécile

lui offrit un fauteuil, un biscuit, un verre de Porto, et la

conversation s’engagea.

Mme de Birette parla d’abord de Mme Brossard; elle le fit du ton qu’il

fallait, mais elle s’ennuyait vite avec les morts; elle dit, d’un air

enjoué:

--Mon Caprice nous racontait tout à l’heure que vous aviez des

apparitions; ce doit être passionnant!

Monsieur Brossard dressa la tête; il ne savait pas qui était «Mon

Caprice»; il vit Cécile qui souriait.

--Oui, j’ai dit à ma cousine que cette pauvre Thérèse vous était revenue

trouver plusieurs fois.

Il se rappela sa visite à Notre-Dame et répondit:

--Il est vrai; plusieurs fois.

--Est-ce qu’elle vous parle? demanda le Père Autrand.

--Mon Dieu, je ne sais que vous dire. Elle me parle non pas à haute

voix, mais je l’entends quand même. Ainsi, lorsqu’elle m’a ordonné

d’aller à Lourdes au début de septembre, l’ordre a surgi en moi sans

paroles, par inspiration.

--Oui, dit le Père, c’est ainsi que s’expriment les morts.

--Pour moi, dit Cécile, je les ai vus plus communément faire usage de

petites tables en forme de guéridon, dont ils occupaient les pieds.

Monsieur Brossard jeta sur Cécile un regard indigné; à vrai dire, il ne

la reconnaissait pas. Il ne l’avait jamais vue que chez elle ou en

voyage, avec lui; l’ennui lui ôtait tout éclat. Ici, dans son milieu,

elle retrouvait sa grâce et sa gaieté.

Mme de Birette observait Monsieur Brossard à travers son face à main

d’écaille.

--Vous avez passé le mois de septembre à Lourdes? demanda-t-elle.

--Mais oui, cousine; c’est là que la Grâce l’a touché.

--Septembre! C’est un bien joli mois, dit le Père Autrand. Et que

pensez-vous de Lourdes, Monsieur?

Monsieur Brossard leva les yeux au plafond et soupira:

--Ah! Lourdes!

Visiblement, il ne voulait rien dire de trop. Cependant, pressé d’être

aimable, il ajouta:

--C’est ce que je disais souvent à M. des Courtis, que j’ai eu le

plaisir de connaître là-bas.

Mme de Birette avait repris son face à main.

--Vous avez connu des Courtis. C’est un de mes plus vieux amis. Il était

avec sa fille, n’est-ce pas?

--Une charmante personne, Madame; très pieuse et d’un grand bon sens.

--Oui, charmante, fit la vieille dame, et ravissante aussi; je ne sais

si vous avez remarqué sa jambe: une perfection! N’est-il pas vrai, mon

Père?

--Je ne me suis jamais penché que sur son âme, ma bonne amie.

--Alors, vous avez vu sa gorge, qui n’est pas mal non plus.

Tout en parlant, elle échangeait avec le Père Autrand des regards

complices; il était clair que la même idée un peu perverse les avait

traversés. La bonne dame souriait; elle dit encore:

--Allons, Caprice, viens bavarder avec moi et laissons ton ami

s’entretenir avec le Père Autrand. D’ailleurs, voici des visites, je

suis sûre que ce sont des ennuyeuses.

C’était la vieille Mme Cruchon; Cécile plaça malicieusement une assiette

de babas à portée de sa main et la pauvre femme, bavarde et gourmande,

avait toutes les peines du monde à concilier ses vices. Le Président de

Bourel arriva quelques instants après, et, de sa voix de tête, il répéta

sur la guerre exactement les mêmes phrases que la Cruchon venait de

dire. C’était à tel point que l’on aurait soupçonné entre eux des

intimités que leur décrépitude eût rendues affreuses si l’on n’avait su

que, tout simplement, ils lisaient les mêmes journaux.

D’autres personnes arrivèrent encore et l’on oublia Monsieur Brossard

qui, ayant poussé le Père Autrand dans un coin retiré du salon, lui

faisait une conférence. Le malheureux dominicain eût bien voulu se mêler

à la conversation générale; il entendait des rires discrets et il voyait

le Président de Bourel tremper son biscuit dans du vin et tourner

obstinément le dos à la vieille Cruchon, qui parlait dans le vide et

dévorait toujours.

Des bouts de dialogue, pourtant, lui parvenaient.

--Chère petite amie, disait Mme de Birette à une jeune femme, toute

blonde et vêtue de mousseline noire. Chère petite amie, que c’est gentil

à vous de venir voir une vieille oubliée, et que le noir vous va bien.

Mme Martin-Lagarde minaudait:

--Le noir, c’est la couleur à la mode, et puis, en ce moment, c’est

horrible à dire, on a presque honte de ne pas être en deuil, alors, on

triche un peu.

--C’est vrai, quand on songe à tous ces morts... Mais vous prendrez bien

une tasse de thé?

Le Père Autrand n’y tenait plus; il posa ses deux mains à plat sur la

poitrine de Monsieur Brossard et le poussa doucement devant lui, en lui

accordant tout ce qu’il désirait; on l’entendait qui disait:

--Entendu, cher Monsieur, j’irai chez vous demain... oui, le temps qu’il

faudra... entendu... oui, Monsieur, une sainte, n’en doutez pas...

Et ainsi, l’un poussant l’autre, ils traversèrent le salon, et Monsieur

Brossard, à reculons, vint donner dans un groupe de jeunes écervelées.

L’une d’elle disait:

--Merci, un sucre seulement... cette guerre, c’est épouvantable!

--Un gâteau?

Le Père Autrand était ravi, il se tourna vers Mme de Berre:

--Eh bien, ma chère enfant, toujours dévouée? toujours infirmière?

Mme Martin-Lagarde s’était approchée:

--Ah! dit-elle, que vous êtes heureuse d’être occupée! Paris est si

triste! Chaque jour on apprend la mort d’un ami, c’est à peine si l’on a

le courage de se divertir.

--Et puis, expliquait Mme de Berre, être infirmière, si vous saviez

comme c’est exaltant, on agit, on se dépense, on vibre avec la douleur

des autres...

Monsieur Brossard ne savait de quel côté se tourner. Tout ce qu’il

entendait lui paraissait d’une frivolité révoltante; il aurait voulu

avoir là les papiers de sa morte et les lire à haute voix; il aurait

voulu crier des mots cinglants, s’indigner, faire un sermon! Il aurait

voulu, au moins, qu’on remarquât sa présence.

Le Père Autrand ne s’occupait plus de lui; il décida de s’en aller. Au

moment qu’il saluait Mme de Birette, elle lui dit:

--Maintenant que vous avez arrangé vos petites affaires avec le Père

Autrand, j’espère que vous reviendrez me voir?

Il s’en alla. Son départ en entraîna d’autres. Les assiettes étaient

vides, les femmes remettaient leurs gants, rajustaient leur voilette,

agrafaient leur col, s’envolaient!

Bientôt, Mme de Birette resta seule avec Cécile et le Père Autrand, et

tandis que celui-ci essayait de trouver encore quelques gouttes de vin

d’Espagne au fond des flacons, elle lui dit:

--Eh bien, mon ami, que vous semble ce nouveau veuf? N’avez-vous pas eu

une idée?

--La même que vous, ma vieille amie, je pense que Mlle des Courtis est

une personne bien méritante.

--Et qu’elle a une jolie gorge aussi?

--Mais rien de tout cela ne me paraît pouvoir séduire Monsieur Brossard.

Cet homme ignore tout de la religion, mais il se sent attiré.

--Par sa femme?

--Il l’appelle sa Sainte Morte et il en est bien fier!

Mme de Birette se tourna vers Cécile.

--Qu’en penses-tu, petite?

--Oh! moi, cousine, je le connais! Si j’en parlais, j’aurais l’air de

médire.

--C’est vrai, Caprice, il n’est rien de plus cruel que de connaître les

gens. Ainsi, le Père Autrand, je le connais, eh bien, sais-tu ce qu’il

brûlait de demander à Monsieur Brossard?

--Quoi donc, cousine?

--Il ne se tenait pas de dire, et je le voyais bien: «Monsieur, la

prochaine fois que votre chère Morte vous fera l’honneur de vous

apparaître, soyez assez bon, je vous prie, pour lui demander de ma part

s’il est vrai que Léon XIII soit au ciel?»

--Oh! fit le dominicain, et il faillit s’étrangler avec une goutte de

vin d’Espagne. Oh! ma bonne amie, comment...

Sa toux l’empêchait de parler, il était cramoisi, et de la main il

réclamait le silence.

--Comment diable l’avez-vous deviné?

L'envers d'un homme de bien · 第 20 / 35 题