Le lendemain, Monsieur Brossard vécut dans un état d’exaltation qui ne
lui était pas habituel. Il ne pouvait tenir en place et à la «Jeanne
d’Arc», à plusieurs reprises, il complimenta, sans raison, ses employés.
Vers cinq heures, lorsque sa secrétaire lui apporta le courrier, il
remarqua qu’elle avait pleuré. D’un ton brusque, mais bienveillant, il
s’informa de son chagrin. La pauvre fille se remit à répandre des larmes
et lui avoua que son fiancé était blessé et qu’on allait lui couper la
jambe.
--J’espère que cela ne sera rien! dit Monsieur Brossard.
Il signait avec orgueil les lettres qu’elle lui présentait. Il éprouvait
une sorte de volupté à écrire son nom qui était le nom de la Sainte et
il contemplait son paraphe avec déférence.
Au moment de quitter le bureau, il rencontra son ami Lamorille. Il lui
prit le bras:
--Ah! mon ami, soupira-t-il, j’ai mille choses à vous dire, j’irai chez
vous ce soir, attendez-moi!
Le visage de Lamorille s’éclaira. Il avait de la candeur. Il espérait
toujours qu’on lui confierait des secrets qui transformeraient son
existence et, malgré une expérience déjà longue, il ignorait que les
gens ne parlent jamais que d’eux-mêmes et que s’ils ont des choses
importantes à dire, elles ne le sont que pour eux.
Il n’osa interroger Monsieur Brossard et le laissa partir. Celui-ci
gagna les Champs-Elysées qu’il remonta d’un pas conquérant, étonné que
les passants ne se retournassent pas pour dire:
--C’est Monsieur Brossard, le mari de la Sainte!
Après souper, il se rendit chez Lamorille. Lorsqu’il entra dans le
salon, Lamorille était debout devant la cheminée; sa vieille figure
avait d’horribles crispations et, dans ses yeux, luisait un regard
mauvais. Cécile recroquevillée sur le divan, serrait entre ses mains un
petit mouchoir roulé en boule; un silence lourd pesait. Mais, Monsieur
Brossard était à tel point occupé de lui-même qu’il ne remarqua rien
d’anormal. Il était clair, pourtant, qu’il arrivait en intrus et qu’il
troublait une de ces scènes amères qui sont la seule distraction de
certains ménages bourgeois.
Depuis trois semaines, Cécile était sans nouvelles de son neveu et son
angoisse, mêlée de dépit, se changeait aisément en colère.
Or, ce jour-là, Lamorille, en sortant de table, avait voulu parler
raison. Il avait reproché à sa femme les dépenses excessives auxquelles
elle se laissait entraîner en faveur de ses filleuls de guerre. Elle
prétendait en avoir douze; à vrai dire, elle n’en avait qu’un; son
neveu, et il était ingrat!
--Je ne sais si vous vous en rendez compte, avait dit Lamorille, mais
vous dépensez pour eux, près de mille francs par mois.
D’une voix larmoyante, il avait énuméré ses pertes d’argent: ses loyers
qui ne rentraient pas, les «russes», les «turcs», les «serbes» dont les
cours s’écroulaient; il semblait déposer son bilan. Sa femme le
regardait et son cœur s’emplissait de dégoût.
--Vraiment, avait-il ajouté, il n’est point raisonnable de se ruiner
ainsi pour des gens que l’on ne connaît pas.
Que l’on ne connaît pas!
Elle avait failli crier; elle s’était mordu les lèvres, et, à mi-voix:
--Qu’a-t-on besoin de les connaître? On sait qu’ils vont mourir!
--Justement, ils vont mourir, vous ne les verrez jamais, et je ne
conçois pas... enfin, ce n’est peut-être pas la peine...
Et comme il s’embrouillait, il acheva:
--Vous écrivent-ils seulement?
Ce mot la frappa comme un poignard. Tout ce qu’elle avait souffert
depuis vingt jours lui remonta au cœur; elle déchira la dentelle de son
mouchoir entre ses dents, puis elle tourna la tête vers Lamorille et
proféra la suprême injure:
--Vous êtes tous les mêmes!
Monsieur Brossard était arrivé à ce moment; il n’avait rien vu, rien
compris, rien deviné. Il tournait dans le salon en faisant des phrases;
le silence de ses hôtes ne le surprenait pas, aucun silence ne le
surprenait jamais! Il se répandait en bonnes paroles, sur la guerre qui
allait bientôt finir, sur les soldats qui de leur vie n’avaient été si
heureux que depuis qu’ils étaient dans la boue glacée des tranchées, sur
Lamorille qui avait bonne mine, sur les infirmières, sur Cécile, sur
tous les hommes, sur toutes les femmes, et à travers tout cela,
tacitement, sur lui-même, Monsieur Brossard, le mari d’une sainte,
l’homme le plus satisfait de la terre.
Il termina son discours, tourné vers Cécile, par ces mots:
--Et vous, Madame, quelles nouvelles avez-vous de votre neveu, ce
héros...
A cette minute, enfin, il aperçut le visage décomposé de la jeune femme,
et, redoutant une réponse dont la tristesse pourrait l’obliger à modérer
sa joie, il se hâta de l’écarter:
--Je vois à votre sourire que ce jeune homme se porte bien. Au reste, je
l’ai toujours dit, dans la guerre moderne, la cavalerie est un luxe,
elle ne servira qu’à donner de la pompe aux entrées triomphales et à
défiler, au retour, dans les Champs-Elysées.
Il se tut, et le silence à nouveau se creusa comme un trou noir, sur
lequel tous trois étaient penchés.
Monsieur Brossard sentit qu’il fallait foncer à nouveau. Il s’approcha
de Lamorille et lui toucha l’épaule.
--A propos des Champs-Elysées, j’ai relu hier les papiers de Thérèse et
j’ai voulu, tout de suite, vous en parler.
La phrase était si bizarre que Cécile eut, malgré elle, un petit rire
nerveux. Son mari croyait l’avoir offensée; il l’aimait, il était
malheureux. En la voyant rire, il crut qu’elle lui pardonnait, et, pour
ne pas augmenter ses torts, il se mit à rire aussi. Sa femme le regarda,
et s’arrêta net; il n’y prit pas garde, et s’écria:
--Ce bon Brossard! Ce bon Brossard! Je suis content de vous revoir!
Il oubliait qu’il le voyait à son bureau tous les jours, toute la
journée. Monsieur Brossard l’oubliait aussi; il sentait la confiance
revenue, il s’assit dans une bergère au coin du feu et la conversation
reprit sur un ton naturel.
Monsieur Brossard ne peignait jamais les choses exactement: il les
améliorait. Il raconta sa nuit passée tout entière à relire les pensées
de sa femme, il parla du rôle, qu’à son insu, il avait joué dans le
développement de son intelligence, et il exprima le désir de publier
enfin ces notes éparses.
--Comme vous avez raison, dit Lamorille.
Cela lui était indifférent, mais, dès l’instant qu’on ne lui demandait
pas un service, mais seulement un conseil, il approuvait. Cécile fut
plus affirmative encore; elle avait été l’amie de Mme Brossard et
l’ayant bien connue, elle l’avait détestée. Tandis que Monsieur Brossard
parlait, elle songeait:
--Va, mon bonhomme, publie les ragots de ta femme; cela lui déplairait,
car elle n’avait qu’une qualité: la pudeur! Mais elle est morte; étalons
sa vie privée, supprimons les ombres, arrangeons les phrases et mettons
l’orthographe, puisqu’elle n’en avait pas! Tes amis t’encouragent, mais
ils éclateront de rire, et moi aussi je rirai: je rirai de la morte qui
m’en voulait d’être jolie; je rirai de son veuf, enflé de vanité.
Et comme Monsieur Brossard lui demandait son avis, elle dit:
--Ne pas faire connaître ces pensées serait un crime. Tant d’âmes encore
ont besoin d’être sauvées.
--Il est vrai, dit Monsieur Brossard, mais c’est un travail
considérable, et, seul, je crains de n’y pas réussir.
Les paupières de Cécile battirent, comme lorsqu’elle préparait une
espièglerie.
--Je sais quelqu’un, dit-elle, qui pourrait utilement vous aider.
--Qui donc? fit Lamorille.
--Mais... le Père Autrand!
Lamorille tendit le bras vers Monsieur Brossard; la surprise lui coupait
la parole:
--Ah!... Ça... Ça... Ça, c’est une idée, dit-il.
Monsieur Brossard était inquiet, il se méfiait de Cécile. Mais Lamorille
avait retrouvé l’usage de ses sens, la joie le possédait.
--Le Père Autrand, disait-il, quelle trouvaille! Je n’y aurais jamais
songé! Mais vous le connaissez? Il n’est pas possible que vous ne le
connaissiez pas! Le Père Autrand? Vous savez bien, le Dominicain!
--Ah! oui! fit Monsieur Brossard, qui jamais encore n’avait entendu ce
nom.
--Je lui parlerai, dit Cécile; il est charmant, mais ne vous y fiez pas;
il voudra vous convertir.
--Il n’aura pas cette peine, déclara gravement Monsieur Brossard, ma
chère morte l’a déjà fait.
--Alors, reprit Cécile, il voudra vous remarier. Il joue toujours la
difficulté.
Elle se mit à rire. Il pensa qu’elle n’était point sérieuse et qu’elle
manquait de goût.
Pourtant, il demanda:
--Lui parlerez-vous bientôt?
--Rien n’est plus facile. C’est le plus vieil ami de ma tante de
Birette; je vous ferai rencontrer chez elle; elle reçoit le jeudi.
--Et vous croyez, vraiment, que le Père Autrand aura la complaisance de
s’intéresser?...
--J’en suis certaine. Seulement, je vous préviens, si vous voulez lui
plaire, gardez-vous de dire du mal de Léon XIII, il ne le souffrirait
pas.
--Soyez persuadée, Madame, que ce n’est pas mon intention. Je ne me
permettrai pas d’offenser une si grande figure, ni celle d’aucun autre
pape, d’ailleurs.
--Oh! les autres, il vous les abandonne; mais pour ce qui touche à Léon
XIII, c’est un privilège qu’il se réserve; à l’entendre, lui seul aurait
le droit de déchirer sa mémoire.
--Comment? Est-ce que le Père Autrand?...
--Il ne l’aime pas. Ce vieux singe, comme il dit, lui avait promis la
mitre, et il s’est laissé mourir sans avoir eu le temps de tenir sa
promesse. Ce pauvre Père Autrand a toujours cru qu’il l’avait fait
exprès, par méchanceté. La duplicité de Léon XIII est devenue pour lui
article de foi. A part cela, le meilleur prêtre du monde et homme de bon
conseil.
Monsieur Brossard se leva pour baiser la main de Cécile.
--Que je vous aurais de reconnaissance, chère Madame, si vous me le
faites connaître.
Elle eut, de nouveau, un sourire ambigu.
--Vous prierez pour moi lorsque, à votre tour, vous serez moine.
Il se redressa:
--Moine? J’ai la grâce, mais je ne puis renoncer au monde; n’ai-je pas
désormais une mission à remplir?
Il bombait le torse; il tira ses manchettes, lissa sa barbe, et tout son
être semblait dire:
--Moine? Pourquoi moine? Ne suis-je pas Monsieur Brossard?