Et, en marge, elle avait noté: «Seigneur, je suis votre servante.»

Monsieur Brossard poursuivait, au hasard: «Ce que vous dites, Seigneur,

est éternel, mais je ne l’entends pas; consolez-moi, mon Bien-Aimé, de

ne pas vous entendre.»

Cela lui parut beau, il reprit:

«Quand serais-je assez heureuse, ô mon Sauveur, pour vous parler seule à

seul, pour m’abîmer en vous et y perdre le souvenir de moi-même; vous

êtes mon Bien-Aimé; hors de vous je ne suis que misère! Entrez en moi,

Seigneur, et fécondez mes entrailles, car je vous aime et je suis votre

épouse.»

Monsieur Brossard relut ce passage deux ou trois fois; il ne savait

pourquoi, il aimait moins cela.

Parfois, la Sainte redescendait sur la terre, elle notait: «Le prix de

la vie augmente chaque jour; on ne sait que faire pour dîner; où

allons-nous, Grand Dieu! où allons-nous!»

Et plus loin:

«Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe; l’inattention des fidèles

est scandaleuse, je n’ai cessé d’observer ma voisine, elle regardait les

toilettes, elle regardait les hommes, pas un instant elle ne s’est

recueillie. En rentrant, j’ai fait part de mes observations à mon cher

mari; il ne m’a pas répondu, il semblait penser à autre chose; tout le

monde semble toujours penser à autre chose, mais à quoi peuvent-ils

penser ainsi? A quoi? Cette question me torture.»

--C’est vrai, songea Monsieur Brossard, à quoi peut-on bien penser tout

le jour? Je n’y avais pas réfléchi.

Il rêva un instant, murmura: «Comme elle était intelligente!» rajusta

son pince-nez et prit une autre feuille.

«Daniel...»

Monsieur Brossard eut un léger frémissement; il se servait si rarement

de son prénom qu’il en arrivait presque à l’oublier.

«Daniel m’a encore querellée ce soir, mes idées religieuses

l’importunent. Il ne les comprend pas, malgré sa vaste intelligence...»

Monsieur Brossard se rengorgea et, pendant quelques secondes, il

savoura:

«... Malgré sa vaste intelligence. Prenez ma vie, Seigneur, et

sauvez-le, donnez-moi la force de vous apporter sa belle âme entre mes

mains et permettez-moi de m’asseoir près de lui, à vos pieds.»

Les lettres avaient pâli, mais il est des choses qu’on déchiffre

aisément. Sur la même feuille, plus bas, la morte avait écrit d’une

encre plus récente:

«Avoir voulu passer l’éternité auprès d’un être dont la présence vous

est cruelle, est-ce pas là, la sainteté?»

Le visage de Monsieur Brossard s’assombrit; il tenait la feuille de la

main gauche; de la droite il chercha, dans un tiroir, les grands ciseaux

qui lui servaient à découper dans les journaux les comptes rendus de

l’Hôtel des Ventes, et, d’un trait, il coupa la page en deux; une partie

s’envola sur les papiers déjà classés, l’autre, la dernière, roula,

vivement froissée, dans le panier d’osier.

Il passa quelques longs discours, et, de nouveau, son prénom l’attira:

«Hier, après dîner, en allant chercher un mouchoir, j’ai surpris Daniel!

Il tenait ma femme de chambre étroitement enlacée et lui mordait le cou.

Sa position était violente; il ne m’a pas aperçue. Ce matin j’ai chassé

cette fille complaisante; elle pleurait! Je sentais qu’elle n’était

point coupable et je regrettais ses services auxquels j’étais

accoutumée; pourtant je fus inflexible. Je n’ai rien dit à Daniel, et

j’ai donné à ma servante de mauvais certificats. Ainsi Seigneur vous

avez châtié Ève pour la faute du serpent et j’ai senti que vous étiez

content de moi.»

Monsieur Brossard demeura pensif. Il cherchait à se rappeler le visage

de sa conquête, mais il y avait si longtemps qu’on ne prenait pour aider

Bathilde que des femmes vieilles et repoussantes qu’il ne put y

parvenir. Il haussa les épaules, et la feuille qu’il tenait entre le

pouce et l’index décrivit lentement une longue trajectoire qui mourut

sous la bûche où, craquelante, elle se consuma.

Cette découverte, pourtant, l’inquiéta. Il craignait qu’en d’autres

endroits sa figure fût ternie par des réflexions désobligeantes et il se

mit fiévreusement à rechercher toutes les notes où figurait son nom. Le

goût de la chasse est si naturel chez l’homme qu’il prenait plaisir à

les découvrir alors même qu’il n’avait point lieu de se réjouir de ce

qu’elles contenaient. Lorsque par hasard il en trouvait une élogieuse,

généralement ancienne, il la mettait de côté se constituant ainsi une

personnalité illusoire, mais digne de paraître au public. Les autres

s’amoncelaient dans la corbeille et bientôt la débordèrent.

Ce travail terminé, il lui restait à dépouiller encore un grand nombre

de textes fastidieux où son nom ne paraissait point et qu’il jugea pour

cela d’un intérêt moins pressant. Plusieurs cahiers contenaient une

sorte de journal dont la niaiserie en toute autre circonstance l’eût

découragé; il les mit de côté après en avoir compté les pages, et il

rangea dessus les feuilles volantes, abondantes et diverses. De temps à

autre, d’un coup d’œil, il cueillait une réflexion savoureuse: «Voilà,

disait Thérèse, plus de quatre ans que je suis malade, la plupart de mes

amis ont cessé de me visiter; ils m’oublient! Mais moi je ne les oublie

pas, je les hais et chaque jour je pense à eux pour les haïr davantage;

d’autres viennent, par devoir, puis ils s’en vont! Souvent lorsqu’ils me

quittent ainsi pour courir vers la vie, me laissant souffrante et seule,

j’en arrive à souhaiter leur mort; ensuite je me reprends, je me gronde

et je pleure, car je suis bonne, et pourtant si l’on venait à ce moment

m’annoncer qu’il leur est arrivé malheur, je crois que cela sécherait

mes larmes, mais Dieu m’a rarement accordé cette consolation.»

«Les êtres pleins de santé n’aiment pas les malades, ils éprouvent

devant eux plus de gêne que de pitié; ils n’ont point le courage de

supporter longtemps la douleur des autres. Qu’ils nous soient attachés

par le cœur, l’esprit, l’habitude, l’intérêt ou les devoirs du monde,

ils se penchent sur notre lit avec le même visage. Ils croient ne

montrer qu’inquiétude, mais au fond de leur regard nous lisons

l’impatience et la pensée mauvaise. «Que cela finisse! songent-ils

obscurément. Qu’il guérisse ou qu’il meure!» Tout leur est égal, la

maladie seule leur est insupportable!»

La dernière feuille que Monsieur Brossard posa sur les autres disait:

«Moi aussi j’ai porté de belles robes, mais je suis malade; moi aussi

j’ai eu de beaux cheveux, mais je suis vieille; moi aussi j’ai aimé les

parfums, mais je sens la mort! Les autres femmes sont courtisées par les

hommes, moi je suis l’épouse du Christ et je les méprise.»

Monsieur Brossard la lut, hésita, puis la glissa parmi d’autres afin

qu’elle ne fût pas la première que l’on vît. Il fit cela, presque sans y

songer, puis la main posée sur la pile de paperasses, il s’écria:

--Vraiment! C’est magnifique! Quelle femme! Quel génie! Quelle Sainte!

Lamorille avait raison. Il faut publier cela sans retard! Le monde ne

peut plus attendre!

La vanité le gonflait comme un poète!

Il regarda le tas énorme de manuscrits qu’il n’avait pas eu la force de

lire. Il sentit fléchir son courage, il était paresseux. Mais l’orgueil

l’emporta. Debout, un poing sur la table, superbe, il s’écria tout haut

dans le silence de la nuit:

--Je me ferai aider, mais je les publierai, c’est mon devoir! Ah!

Thérèse! Tu étais une Sainte, une Sainte, une Sainte!

Et une voix silencieuse mais plus forte clamait en lui:

--Je suis le mari d’une Sainte! Je suis le mari d’une Sainte!

L'envers d'un homme de bien · 第 18 / 35 题