Lorsque la voiture se mit en marche, Monsieur Brossard, carré dans son
coin, enveloppa Mme Lamorille d’un regard indiscret. Elle ne pensait pas
à lui. Elle songeait seulement qu’elle avait été heureuse dans cette
ville qu’elle quittait peut-être pour toujours, et son cœur se serrait.
Dans les rues familières, les passants s’en allaient de leur pas
habituel, un peu graves, mais paisibles, comme si aucun danger ne les
eût menacés; des balayeurs impassibles accomplissaient leur besogne; des
ménagères discutaient autour des petites voitures chargées de légumes et
de fruits. Ils dépassèrent un fiacre en maraude, elle se rappela ses
promenades, ses courses pleines de fantaisie, et, soudain, un désir
insensé de descendre, de rester et d’attendre l’étreignit. Sa fuite lui
paraissait absurde, inutile, humiliante. Elle voulut le dire, mais elle
vit le visage de Monsieur Brossard; elle garda le silence.
L’auto sortit de Paris; traversa les faubourgs; la campagne apparut.
Monsieur Brossard se détendit; il essaya de parler, mais ses phrases
demeuraient sans réponse. Alors il déplia les journaux et fit semblant
de lire, sa pensée vagabonde le ramena à Paris; il se représenta Gerfaut
sonnant à sa porte, s’étonnant de ne le point trouver. Il lui avait
laissé une lettre dans laquelle il expliquait son départ à sa manière,
une lettre réticente, ambiguë, mystérieuse, une belle lettre en vérité.
Mme Lamorille rêvait. Elle regardait les arbres, les villages assoupis
dont elle ignorait les noms; de temps à autre, on croisait des soldats,
elle pensait à son neveu.
La route poussiéreuse était encombrée; les voitures, les autos, les
carrioles et les chars se gênaient. Il fallut ralentir.
--Nous n’arriverons jamais, dit Monsieur Brossard.
Mme Lamorille haussa les épaules.
Monsieur Brossard se plaignait, mais il était tranquille. Quelques
nuages blancs couraient dans le ciel éclatant, le soleil tombait
d’aplomb sur les labours, la terre fumait; il éprouvait une sensation de
sécurité délectable.
Ils déjeunèrent dans une auberge. L’attitude dédaigneuse de Mme
Lamorille rendait la conversation difficile. Cependant, Monsieur
Brossard parla; il disait tout haut ce qu’il se disait à lui-même quand
il déjeunait seul, et il se contentait des approbations inattentives de
la jeune femme.
Il espérait coucher à Tours, mais la route devenait impraticable. Il y
avait, pour retarder la marche des gens pressés, d’absurdes véhicules
chargés de malles, de paniers, de matelas et de grandes cages à barreaux
de bois derrière lesquels des canards, des poules et des oies se
querellaient. Des enfants effarés étaient perchés parmi les meubles, et,
près des roues, la tête basse, sans rien voir, marchaient des femmes et
des vieillards. Parfois une vache suivait, mangeant la poussière et
barrant le chemin.
Monsieur Brossard s’impatientait; penché au dehors, furieux,
congestionné, il criait, la main tendue:
--Vous ne pouvez donc pas garder votre droite? paysans!
Mme Lamorille le regardait!
A nuit close, ils atteignirent les premières maisons de Tours, et, tout
de suite, il apparut qu’il serait impossible de s’y loger. Des centaines
d’automobiles de toutes tailles, de toutes marques, encombraient les
rues et les places. Les appels de trompes, les cris des conducteurs
faisaient un concert assourdissant.
Monsieur Brossard ne contint plus sa colère:
--Il faut être dément, s’écria-t-il, pour laisser partir tant de monde;
nous ne trouverons plus une place à l’hôtel.
A l’hôtel il n’y fallait pas songer, pas plus qu’à l’auberge ou à la
préfecture, pas plus que sur les banquettes de la gare ou sur le parquet
des salles d’attente.
Pourtant, à force de pester, d’insister, de s’imposer, il découvrit une
pièce assez belle chez un boulanger. Il revint triomphant vers la
voiture. Il fit part de ses démarches à Mme Lamorille; elle l’écouta
distraitement, sans admiration ni reconnaissance, puis elle dit:
--Je vous remercie, cher ami, mais vous, où coucherez-vous?
La figure de Monsieur Brossard changea. Il avait cru que l’on pourrait
partager la chambre au moyen d’un paravent, et même il en avait averti
la boulangère. Des souvenirs littéraires le hantaient. Mais le ton de
Mme Lamorille jeta bas tous ses espoirs. Elle le vit déconfit et dit en
riant:
--Mon pauvre ami, vous allez être obligé de passer la nuit dans la
voiture avec tous vos paquets!
Elle ajouta, généreuse:
--Je vous laisserai ma couverture.
Ce n’était pas ainsi qu’il avait imaginé le voyage. Il dîna mal et ne
ferma pas l’œil de la nuit. Il tremblait pour les valeurs dont il avait
la garde et qu’il n’avait osé confier à une femme.
Le lendemain, Mme Lamorille se présenta reposée, fraîche et jolie. Il
l’aurait volontiers battue. Elle désirait télégraphier à son mari. Il
l’en empêcha, sous divers prétextes, pour le plaisir. Il n’avait plus
qu’une idée; se débarrasser d’elle, et, comme elle avait des parents à
Poitiers, il proposa de l’y conduire.
--Vous voulez donc que je périsse d’ennui, dit-elle, ou, peut-être, ne
connaissez-vous pas Poitiers?
Et elle décida qu’ils iraient à Pau.
--D’ailleurs, ajouta-t-elle, c’est votre chemin.
--Mon chemin? Quel chemin?
Il ne comprenait pas.
--Ah! fit-elle avec indifférence, je croyais que vous alliez à Lourdes?
Il n’y pensait plus. Il fut vexé. Il crut qu’elle se moquait de lui. En
vérité, elle n’en avait pas eu l’intention; elle n’avait point l’âme
sacrilège. Mais elle était espiègle, et lorsqu’elle vit qu’elle avait
outragé son mentor et qu’il n’en résultait aucune conséquence imprévue
ou terrible, elle retrouva sa gaieté, et dès lors, elle ne cessa de
plaisanter.
A Angoulême, le chauffeur se sentant las, brisa quelque ressort dans sa
machine et refusa d’aller plus loin. Mais, grâce à la complaisance d’un
employé auquel Mme Lamorille accorda un sourire, ils purent monter dans
un train qui passait. Un deuxième sourire valut à Cécile la place d’un
jeune Espagnol qui alla rejoindre Monsieur Brossard dans le couloir.
--Madame votre fille a l’air bien fatiguée, dit-il, en manière de
présentation.
Monsieur Brossard ne fut point flatté de la méprise; il n’en laissa rien
paraître et répondit:
--Oui, la pauvre enfant est souffrante. C’est à cause d’elle que j’ai dû
quitter Paris; j’en suis bien désolé.
--Je n’ai pas eu plus de chance que vous, dit l’Espagnol; l’on m’a fait
savoir que ma grand’mère qui demeure à Biarritz était fort mal; elle a
quatre-vingt-treize ans! Voilà quatre jours que nous voyageons!
Monsieur Brossard parut touché; la conversation s’engagea, ils
échangèrent des confidences. Monsieur Brossard parla de Thérèse, de ses
écrits, de sa sainteté et de sa mort. Son compagnon était allié, par les
femmes, à la famille de Sainte-Thérèse d’Avila; il n’avait point lu ses
lettres, mais il en possédait un exemplaire qu’il conservait à cause de
la reliure qu’on trouvait belle: il était bibliophile.
--Moi aussi, dit Monsieur Brossard.
Et il tira de sa poche l’histoire d’Éléonore, dont il fit admirer les
gravures à son voisin. Puis, ils parlèrent de la politique, des vertus
militaires et du relâchement de la morale. Ils avaient les mêmes idées.
Ils promirent de se revoir.
Le train entrait en gare; l’Espagnol aida Monsieur Brossard à descendre
ses valises; il s’inclina devant Mme Lamorille, profondément.
Monsieur Brossard, les mains embarrassées, se tourna deux fois encore
vers le wagon pour revoir son nouvel ami, et de la tête, il lui faisait
des signes.
Cécile l’observait avec surprise. Il lui dit:
--J’ai fait là, la connaissance d’un homme de mérite. Son commerce me
sera agréable car il partage mes idées et mes goûts. Je crois que nous
nous reverrons souvent!
Il s’aperçut alors qu’il avait oublié de lui demander son nom. Il en
éprouva du regret, puis il n’y pensa plus.
D’autres soucis le préoccupaient, mais, cette fois, Thérèse dont il
venait d’invoquer le souvenir le récompensa. Il trouva sans trop de
peine, une voiture, des chambres à l’hôtel, et, chose plus importante,
un coffre où déposer ses valeurs et ses livres.
Débarrassé de ces trésors encombrants, débarrassé de Mme Lamorille qui
demeurait tout le jour enfermée dans sa chambre, et enfin reposé,
Monsieur Brossard n’eut plus à se plaindre que de la chaleur qui était
excessive.
Il connut, au fumoir, des hommes qui, tous, pour des raisons impérieuses
avaient dû quitter Paris au même moment. Ils parlaient de la guerre avec
une grande compétence et Monsieur Brossard se plut en leur compagnie.
Bientôt les nouvelles furent meilleures. Les Allemands, arrêtés,
repoussés, battus, se retiraient en désordre. L’on douta, puis l’on
cessa de douter. Les plus pessimistes, les plus aigres, les plus jaunes
s’épanouissaient:
--Je vous le disais bien! s’écriaient-ils à tout instant.
Et ils riaient sans raison.
Monsieur Brossard eut le plaisir d’annoncer la victoire à Mme Lamorille,
au moment qu’elle se mettait à table. Elle ne fut pas surprise et
demanda:
--Alors, la guerre va finir?
Monsieur Brossard prit un air indulgent.
--Comme vous y allez!
Et grave, il ajouta:
--Il y en a bien encore pour six mois!
Mme Lamorille fut consternée.
Mais le soir, elle reçut une lettre de son mari qui lui parlait de
Marcel; le pauvre garçon instruisait des recrues dans un village de
Bretagne.
Mme Lamorille se reprit à vivre, et, par un phénomène de retard
explicable, ce fut à ce moment seulement qu’elle entendit en elle la
nouvelle de la victoire que Monsieur Brossard lui avait annoncée six
heures auparavant. Elle en éprouva une joie soudaine, irrésistible,
entraînante, et qui tout à la fois lui rendit sa liberté d’esprit et sa
beauté un instant ternie.
Monsieur Brossard ne s’étonna pas de ce changement, mais il crut,
bêtement, que les sourires de Cécile s’adressaient à lui, alors que
positivement elle ne le voyait pas, et qu’il était devant elle comme
s’il n’existait pas.
Cependant, peu à peu, Mme Lamorille reprit le contrôle de ses pensées,
elle redescendit sur terre, elle découvrit Monsieur Brossard et
s’aperçut qu’il la courtisait. Elle en fut amusée, se montra coquette.
Il en conçut de l’espoir et devint aventureux.
Un soir, après dîner, il lui parla de sa solitude, du chagrin qu’il
portait en lui, des délicatesses de son cœur. Il cherchait à la désarmer
par une feinte mélancolie. Il fut lyrique; ses yeux s’humectèrent, sa
voix se brisa et Mme Lamorille sentit qu’il allait s’attendrir. Elle
attendit qu’il fît une pause après une plainte et dit d’un air de grande
bonté:
--Heureusement, vous allez vivre à Lourdes en compagnie de vos chers
souvenirs; ce sera pour vous une bien douce consolation.
Il la regarda; elle souriait, il fut désorienté.
--Donnez-moi une cigarette, dit-elle.
Encore qu’il lui parût peu convenable qu’une jeune femme fumât, il
s’empressa, et, pour cacher son dépit, changea d’attitude. Il s’efforça
d’être gai, prit des allures de petit maître, affecta de donner à ses
idées un tour puéril que Cécile pût comprendre, et, pour un peu, il lui
eût parlé comme on parle aux tout-petits enfants, aux carlins, aux
marmottes, à toutes les bêtes incommodes et charmantes qui encombrent
les appartements.
Mme Lamorille fut insensible à ces grâces mignardes, il en éprouva de
l’humeur, se leva, sortit, et ne rentra ce soir-là que fort tard.
Le lendemain, au déjeuner, Mme Lamorille lui annonça l’arrivée de son
mari. Elle ajouta, taquine:
--Ce cher Ernest paraît tout fier d’être resté à Paris.
Ce fut pour Monsieur Brossard le dernier outrage! Il ne se consolait pas
d’avoir fui inutilement. Toutes ses rancunes, en une seconde, se
précipitèrent en lui, et, d’une voix sèche, il répliqua:
--Je serai désolé, Madame, de manquer ce héros, mais, comme je crois
vous l’avoir dit, je pars pour Lourdes aujourd’hui.
Puis, craignant sans doute de n’être pas assez complètement vengé, il
ajouta:
--Et votre neveu? Le beau cuirassier? Il ne semble pas qu’il se batte
bien souvent?
La fin du repas fut silencieuse. Monsieur Brossard se sentait pris par
sa propre sottise; il en voulait à Cécile, amèrement. Pourtant, il ne
pouvait reculer; il donna des ordres avec ostentation, prit congé de la
jeune femme, et, à cinq heures, seul dans l’omnibus cahotant, il
descendit vers la gare.