IX

Dans le train qui le conduisait à Lourdes, Monsieur Brossard n’était pas

heureux. De quelque côté qu’il tournât sa pensée, elle se heurtait à des

images dont la vue le désobligeait. Ses souvenirs étaient confus, ses

projets incertains et les raisons même de son voyage lui échappaient:

l’angoisse est chose qui s’oublie vite et il eût fallu qu’il fît un bien

gros effort pour se revoir pieds nus dans la chambre de Thérèse, tombant

sur le prie-Dieu et se frappant la poitrine.

Il essaya de se représenter ce que serait sa vie dans ce village

étrange, vers lequel les événements le poussaient; sa femme le lui avait

souvent décrit; il se rappela ses paroles puis cessa d’y penser. Le

front contre la glace, il regardait glisser les paysages. Il s’ennuyait!

L’aspect de la ville, qu’il traversa dans une méchante guimbarde, lui

déplut; l’hôtel ne le contenta pas davantage. Il dîna vite et presque

aussitôt se retira dans sa chambre.

Le soleil avait disparu derrière les montagnes, mais la lumière

persistait, morne, grise et languissante. Par la fenêtre ouverte, il

voyait passer les hirondelles, flèches noires dans le ciel tendu, il

entendait leur cri perçant, monotone et triste! C’était le crépuscule,

l’heure douloureuse qui fait sangloter le malade sur son lit d’hôpital,

l’heure déchirante de toutes les solitudes, l’heure des désespoirs sans

cause, l’heure des pendus..., l’heure exquise!

Monsieur Brossard demeura longtemps accoudé à son balcon; ce qu’il

éprouvait était nouveau pour lui; il se cherchait, il s’égarait, son âme

se dérobait:

--Que suis-je venu faire ici? soupira-t-il.

Mais s’il partait, où donc irait-il? Le monde entier lui semblait

désert. Le monde?... Et toute son existence repassa devant ses yeux; il

n’avait eu que des joies médiocres, des amours passagères pour des

femmes dont il ne savait plus le nom, point d’amis. Hors ses livres, sa

table et ses affaires, il n’y avait rien dans sa vie, pas un espoir, pas

une tendresse, pas un jour qui ne fût identique à la veille. Il l’avait

voulu ainsi par crainte de donner quelque chose de lui-même, et son cœur

s’était racorni.

Il pensa à Mme Lamorille, et parce qu’il l’avait convoitée sans amour,

son souvenir fut sans douceur. Alors, il retomba dans le moment présent,

il se tordit les mains:

--Ah! çà, dit-il tout haut, vais-je avoir maintenant des mélancolies de

collégien? Ce serait bon!

Et, brusque, il ferma la fenêtre, tira les rideaux, alluma un cigare,

ouvrit son journal. Il ne prêtait aucune attention à sa lecture; il

était à Lourdes et ne s’expliquait pas qu’il y fût. Il se rappela les

papiers de Thérèse, la «Promesse», son départ; il eut un mouvement

d’humeur, jeta son cigare, grommela:

--C’est absurde!

Et il se coucha en comptant ses gestes, pour être sûr de ne penser à

rien.

* * * * *

La première journée que Monsieur Brossard passa à Lourdes lui parut

longue. Il était sans curiosité, sans enthousiasme et l’idée d’accomplir

un devoir lui ôtait tout plaisir. Il se rendit à la grotte, qu’il ne

connaissait pas. Elle était vide, il put l’examiner à loisir. Il vit les

ex-votos, les béquilles accrochées, la piscine! Mais comme il n’était

pas éclairé par cette lumière intérieure qui transfigure l’univers, les

choses lui apparurent telles qu’elles sont, dans leur réalité triste; il

hocha la tête et s’en alla. Il erra dans les rues; il s’arrêta devant

les magasins où l’on voit des médailles, des chapelets et des statuettes

de plâtre à manteau bleu. La laideur de ces choses lui inspirait du

dégoût; il sortit de la ville.

Le soir, encore que sa promenade eût été longue, il évita de rentrer à

l’hôtel; il redoutait la vénéneuse influence du crépuscule, et ne

sachant où se réfugier, il retourna à la grotte. Des fidèles étaient

prosternés, les bras en croix ou la tête entre les mains. Monsieur

Brossard s’assit à l’écart; il contemplait ce spectacle d’un œil

indifférent; des pensées indécises le berçaient, il semblait que dans ce

lieu, à cette heure, il eût trouvé exactement la forme de repos que

voulait sa fatigue. Il éprouvait une sensation de bien-être et de

fraîcheur morale.

--Je suis à Lourdes, songeait-il, mais est-ce là suffisant pour que le

vœu de ma chère femme soit accompli? Le Seigneur est-il satisfait d’un

si court voyage, ou bien exige-t-il davantage? Dois-je prier ou chanter

des cantiques? Est-ce assez d’être venu? Faut-il que je demeure, et

combien? Un mois? Une semaine? Ou bien vingt et un jours ainsi que je le

fis à Vichy l’année où je souffris si fort?

Il était incertain de ses devoirs, mais ne connaissant personne qui pût

le diriger, il s’en remit à la Vierge de ce soin, et, le cœur apaisé, il

laissa dériver son esprit vers de plus attrayants rivages.

Trois jours n’avaient point passé que Monsieur Brossard avait des

habitudes. Il se rendait à la grotte, matin et soir, il y restait

pendant une heure exactement, il faisait cela comme il serait allé à son

bureau, sans plus d’exaltation, sans plus d’ennui, avec ponctualité.

Tantôt assis, tantôt à genoux, il somnolait, disait quelque prière ou

pensait à sa femme. Il se la représentait là, parmi la foule, en extase.

Il imaginait ses attitudes, ses gestes, son visage. Puis quand sonnait

l’heure qu’il s’était fixée, il se levait avec la conviction d’avoir

accompli une action magnifique et généreuse.

Parfois, le soir, il parcourait la campagne; la saison était douce, et

dans tous les sentiers l’âpre senteur des mûriers se mêlait au parfum de

la terre.

Un bâton ferré dans la main, le geste assuré, Monsieur Brossard aimait à

marcher le long des routes larges devant de vastes horizons. Mais il

n’allait pas seul, il s’était fait des amis, et il les entraînait.

Le plus favorisé était le Comte des Courtis. Il l’avait connu à la

crypte où cet alerte vieillard accompagnait sa fille. Les deux hommes

s’étaient plu; ils s’étaient salués, puis ils s’étaient parlé.

Le Comte des Courtis apportait, dans l’expression de ses ardeurs

religieuses, moins de sévérité que ne le faisait son nouvel ami, il y

mettait une grâce plus naturelle, et Monsieur Brossard s’efforçait de

l’imiter. Il ignorait que si M. des Courtis avait permis que sa fille le

chavirât dans le giron de l’Église, ce n’était que par indolence ou

faiblesse paternelle, et que cela n’avait modifié qu’en apparence

l’existence dissipée et souvent difficile dans laquelle, trop souvent,

il égarait son âme et compromettait son salut. Mlle des Courtis le

savait; elle en riait; elle était charmante!

Le Comte en fit bientôt la confidence à Monsieur Brossard.

--Eh! oui! disait-il, je me suis laissé entraîner par cette enfant

moqueuse qui s’amuse à sauver son père en attendant que Dieu lui envoie

un mari. Mais elle abuse de la bonté à laquelle m’incline un repentir

sans cesse renouvelé par mes fautes, et voilà deux mois qu’elle me

retient ici.

--Deux mois! fit Monsieur Brossard.

--C’est beaucoup, mais l’on s’y fait; sans compter que ma chère fille

exige que je sois brancardier à chaque fois que l’occasion s’en

présente!

Monsieur Brossard le regarda avec envie:

--Brancardier! Voilà qui est beau!

--Je vous assure que je m’en accommode. Depuis qu’une maudite goutte

m’interdit le cheval et l’escrime, je n’ai plus guère le moyen de faire

le moindre exercice. Celui-ci en vaut un autre, et s’il ne

contre-balance pas tous les péchés dont mon âme est chargée, il

contribue du moins à maintenir à mon corps la souplesse sans laquelle la

vertu n’aurait point de mérite. Au reste, ne voulant point fatiguer la

Vierge de mes prières, j’occupe mon temps de diverses façons, et je puis

dire que je ne l’ai point toujours perdu. C’est ainsi qu’il m’est

arrivé, au cours de mes séjours ici, de prendre quelque intérêt à

certains de ces hôtels qui ne sont point parmi les meilleurs, mais qui

n’appauvrissent pas leurs commanditaires.

--Quoi? Ces auberges?

--Croyez, Monsieur, que s’il s’agissait d’auberges, je ne l’eusse point

fait, mais ce sont en quelque sorte des maisons de pèlerins, des

reposoirs! D’ailleurs, si cela vous attire et que vous puissiez disposer

de quelques fonds, il y aurait une affaire fort belle que nous pourrions

mener ensemble...

Monsieur Brossard se laissait tenter; ils firent des projets.

--L’argent que l’on gagne au service du Seigneur, disait M. des Courtis,

a quelque chose de léger, de gratuit qui me séduit infiniment. Dieu sait

pourtant que ses fidèles sont sordides, mais ils sont nombreux, si

nombreux que les poussières échappées à leur avare vertu finissent par

faire des montagnes...

Monsieur Brossard sentait se gonfler sa poitrine; son cœur battait

d’impatience, il ne s’ennuyait plus, et il construisait en rêve un hôtel

immense et magnifique, qui cacherait tous les raffinements du siècle

sous une apparence misérable et grossière, ainsi qu’il convient en un

lieu saint. M. des Courtis était plus raisonnable; il connaissait sa

clientèle et ne tenait pas à la gâter.

Et tous deux, au cours de leurs promenades, cherchaient un emplacement

et n’en trouvaient point. Chaque fois qu’un terrain les tentait, il y

avait au plus bel endroit, un calvaire, croix de bois rustique ou croix

lumineuse qui, dans la nuit, resplendit au haut de la colline pour

l’ébahissement des fidèles.

Un jour, à bout de patience, Monsieur Brossard se plaignit de cette

abondance de calvaires qui, partout, empêchait de construire. Mlle des

Courtis éclata de rire.

Monsieur Brossard n’aimait pas le rire des jeunes filles:

--Qu’ai-je dit de ridicule, Mademoiselle?

--Oh, rien, Monsieur, mais comment n’avez-vous pas deviné que toutes ces

croix sont placées là à dessein. Depuis longtemps le Clergé, d’accord en

cela avec la commune, en met un peu partout, si bien que, pour acheter

un terrain, il faut obtenir la permission de déplacer le calvaire, et,

dame, cela coûte...

Puis, gracieuse, elle se chargea de négocier avec les pouvoirs occultes.

Elle avait de l’esprit, une beauté encore hésitante mais qu’un baiser

eût fait éclore, et des désirs d’indépendance.

Elle souhaitait d’être infirmière dans une ambulance militaire. Monsieur

Brossard l’encourageait; il aimait à pousser les autres sur le chemin du

dévouement, c’était sa façon d’être bon. M. des Courtis, de son côté, ne

s’opposait à la vocation temporaire de sa fille que juste ce qu’il

fallait pour l’affermir dans son désir et lui céder enfin lorsqu’il

aurait lui-même un peu plus avancé ses affaires auprès de la femme de

l’aubergiste, une belle fille un peu rousse et qui s’appelait Geneviève.

M. des Courtis, qui aimait à partager ses plaisirs, car il était grand

seigneur, n’eut de repos que lorsqu’il eût montré Geneviève à Monsieur

Brossard. Celui-ci ne la trouva point belle et il en profita pour

confier à son nouvel ami qu’il était fidèle à la mémoire de sa femme

plus qu’il ne l’avait été à son amour.

L'envers d'un homme de bien · 第 15 / 35 题