VII

Monsieur Brossard eut plus de peine qu’il ne l’avait d’abord pensé à

trouver une automobile. Les prix qu’on lui demandait lui paraissaient

déraisonnables. Il erra de garage en garage, à travers Levallois, se

perdit, s’énerva! Alors, il regretta d’avoir marchandé un argent qui

n’était point le sien; il secoua ses scrupules, et, Jupiter transformé

en pluie d’or, il s’adressa à tous les maraudeurs, espérant toujours en

trouver un qui fût un peu Danaë.

Enfin, vers six heures, dans un misérable cabaret de la Porte des

Ternes, il rencontra un chauffeur qui consentit à l’écouter. Il avait

perdu toute dignité; il s’attabla, commanda une bouteille de vin blanc,

choqua son verre contre celui du rustre; l’homme réclamait des arrhes;

Monsieur Brossard se fit remettre en échange les papiers de la voiture,

et il fixa le rendez-vous au lendemain, avant dix heures.

Cela fait, il rentra dans Paris. Il était las, il avait chaud, mais il

se félicitait d’avoir été habile. Une joie confuse battait dans son cœur

comme des ailes dans une cage, et encore que ce ne fût point dans ses

habitudes, il alla s’asseoir à la terrasse d’un café, sur les

Champs-Elysées.

Il y avait peu de monde, point de bruit. Les femmes ne riaient pas. Une

singulière indifférence se lisait sur leurs visages; on eût dit que les

hommes près desquels elles étaient eussent déjà cessé d’exister.

Peut-être sentaient-elles la fragilité des liens qui, à cette heure, les

unissaient à eux. Monsieur Brossard eût aimé connaître leurs pensées, il

se sentait attiré vers elles et il enviait les jeunes gens qui vivent

communément dans leur intimité.

L’esprit entraîné par ces rêveries, il groupa ses désirs autour d’une

petite personne assise non loin de lui et qui se trouvait seule. Il

regarda le grand chapeau, la robe de soie, la jambe fine dans le bas

noir... et, soudain, la jeune femme se leva, glissa entre les tables,

s’éloigna, disparut.

Il se sentit alors injustement abandonné, mais sa tristesse ne dura pas.

Il pensa à son propre voyage, à ce qu’il laisserait derrière lui, aux

livres qu’il emporterait.

Le soleil déclinant faisait scintiller les feuilles rôties des

marronniers, il croyait voir devant lui les dos dorés des livres alignés

sur les rayons de sa bibliothèque, et les yeux mi-clos, la tête

renversée, il choisissait dans sa mémoire ceux dont il lui serait

particulièrement cruel de se séparer.

Peu à peu, autour de lui, les tables se vidaient. Il se fit servir à

dîner, mangea rapidement et partit.

Il ne lui était point désagréable de se montrer aux Lamorille,

maintenant qu’il jugeait les choses avec un certain éloignement. Dès

l’instant qu’on a décidé de partir, c’est un peu comme si l’on était

parti, les soucis, les projets, les occupations des êtres que l’on

quitte cessent d’intéresser; on ne les entend plus!

Il trouva Lamorille accablé. Les cartes, sur la table, semblaient

inutiles; il y posa négligemment ses gants:

--Eh! là! fit-il en s’asseyant, vous avez l’air maussade!

Puis, tout de suite, il ajouta:

--Que diriez-vous si vous étiez à ma place?

Et il se lamenta! Il fit le tableau de ses démarches, de ses fatigues,

de ses découragements; il dit son regret d’avoir accepté une mission

difficile et sans gloire; il enviait Lamorille de pouvoir rester là,

cependant qu’il courrait les chemins, tout seul...

Il parlait encore, lorsque Mme Lamorille entra; elle avait l’air

misérable; elle lui tendit la main:

--Alors? dit-elle, tristement, vous nous quittez, vous aussi?

Il s’étonna:

--Moi aussi? et qui donc?...

--Mon mari ne vous a pas dit?

Il lui paraissait impossible que l’on pût parler d’autre chose. Monsieur

Brossard se tourna vers Lamorille; son geste interrogeait.

--Eh! oui! dit celui-ci. Notre neveu est parti avec son escadron pour

une destination inconnue et ma pauvre Cécile se tourmente. Ah! Elle

n’est pas cornélienne, ma femme! Je le lui ai dit pourtant: il faut que

chacun se sacrifie! Regardez-moi! Est-ce que je perds la tête? Est-ce

que je pleure? Évidemment, c’est ennuyeux que vous partiez aussi, nous

allons nous trouver bien seuls.

--Oh! moi, dit Monsieur Brossard, ce n’est pas la même chose!

--Non, dit Cécile, vous... vous vous en allez!

--Oui! Et c’est bien plus dur! Votre neveu court au combat, à la

bataille, peut-être à la mort! Cela l’exalte, le grise, le soutient,

tandis que moi...

Et il recommença ses plaintes! Il redisait les mêmes choses, il

employait les mêmes mots, mais, tout en gémissant, il regardait Mme

Lamorille. Ses beaux bras blancs, son cou doré, sa chair blonde, lui

suggéraient des réflexions qui modifiaient sensiblement la ligne de son

discours, et, soudain, sans le vouloir, il laissa échapper cette phrase:

--Je puis disposer d’une place dans ma voiture, et, s’il plaisait à Mme

Lamorille d’en profiter...

Il s’arrêta court: il venait de s’entendre!

Cécile Lamorille le regarda, puis elle regarda son mari.

Lamorille parut réfléchir, leva les yeux et dit:

--Puisque vous êtes si bon, peut-être pourriez-vous vous charger de

quelques valeurs...

Il montra une valise, qu’il avait préparée à tout hasard.

--J’avais pensé y joindre mon argenterie, fit-il, timidement, mais ce

serait peut-être un peu lourd.

--Oui, dit Monsieur Brossard, ce serait trop lourd.

Il sentit sa faiblesse, il en éprouva de l’humeur. Tant de sans-gêne

l’indignait!

Cependant, Lamorille, ayant réussi à embarquer sa fortune, se tourna

vers sa femme:

--Et toi, Cécile, veux-tu partir?

Elle n’osait répondre: elle était sans volonté. Marcel Deslandes était

loin; s’il écrivait, ce serait à Paris; elle craignait, en s’en allant,

de retarder sa correspondance.

Monsieur Brossard n’insistait plus; il entrevoyait mille complications.

Au fond, il regrettait son offre; la conversation tomba.

Lamorille essuyait nerveusement son lorgnon dans son journal; il était

clair qu’un combat se livrait en lui; enfin, il murmura:

--Je crois qu’il vaut mieux que tu partes, Cécile!

Elle baissa la tête.

Alors, il se tourna vers Monsieur Brossard:

--A quelle heure partez-vous?

--De très bonne heure! De très bonne heure! Je ne sais si Mme Lamorille

pourra se trouver prête.

Il partait à dix heures, mais il accumulait les difficultés,

inutilement.

--Dix heures! fit Lamorille. Mais ce n’est pas trop tôt. Ma femme est

matinale. Elle ne prendra d’ailleurs qu’un tout petit sac, pour ne pas

abuser de votre complaisance.

--Oui, fit Monsieur Brossard autoritaire, un tout petit sac!

--Tu entends, Cécile, tu ne prendras qu’un tout petit sac!

Elle n’entendait pas; sa pensée la fuyait; elle était triste.

Ils ne trouvaient plus rien à se dire; Monsieur Brossard se leva; le

silence le chassait.

--Adieu, mes amis, dit-il; à demain! J’ai des papiers à classer, je

crois que je ne dormirai guère!

Ce n’étaient point ses papiers qui l’occupaient, mais ses livres!

Il rentra chez lui et là, ayant, par goût du faste, allumé toutes les

lampes, il se mit à l’ouvrage.

Il possédait une valise énorme, il la porta dans la chambre de Thérèse,

l’ouvrit, y plaça un peu de linge, des valeurs, et revint à sa

bibliothèque.

Alors, la tragédie commença! Jamais encore il n’avait connu à quel point

le choix est un sacrifice! De deux volumes, s’il en prenait un, il ne

voyait que l’abandonné, il n’éprouvait que des regrets, point de

plaisir.

Il passait, juge et bourreau tout à la fois, et le bruit sec d’un volume

retiré condamnait tout un rayon. Il fut sévère, inexorable, pareil à

l’amant qui châtie l’infidèle et sait pourtant qu’il en mourra. La

chambre de Thérèse s’emplissait, il y avait des livres sur le prie-Dieu,

sur le lit, et jusque sur le crucifix.

--Comment ferais-je tenir tout cela? murmura-t-il.

Et ses regards tombèrent sur le secrétaire de la morte! Elle l’avait

sauvé, pouvait-il être ingrat? Il ouvrit le petit meuble, prit les

papiers, les ficela, fouilla encore, retira d’un tiroir quelques

vieilles photographies de Thérèse et les posa par terre, à côté des

papiers.

Il eut de la peine à fermer sa valise; il s’agenouilla sur son flanc

rebondi, pesa, tira, donna un tour de clef, s’aperçut qu’il s’était

écorché un doigt, le mit dans sa bouche, et, soudain, fit entendre un

juron:

--Cornebleu! j’oubliais mon Enfer!

Il courut à sa chère collection et revint, pressant entre ses bras une

trentaine de petits volumes. Il rouvrit sa mallette, reprit un à un les

livres emballés, les examina, les caressa, puis brusquement, résolu, il

saisit à pleines mains les papiers de la morte et les jeta sur le lit, à

la volée. Ses chers petits livres se placèrent, il voulut fermer,

quelque chose résistait encore.

--Pardieu! s’écria-t-il, ce sont ces vieilles photos!

Et, violent, il les lança sur les papiers où elles s’éparpillèrent!

Il avait les mains rêches, les reins endoloris, mais la tâche était

accomplie.

Il s’assit devant sa valise, la contempla, la soupesa du regard! Il

était satisfait.

Soudain, sous le prie-Dieu, presque caché, il aperçut un point d’or; il

se baissa, le saisit; c’était «Éléonore ou l’Heureuse personne»,

étroitement gainée dans sa reliure de missel.

--Bah! Le volume n’est pas grand, je le mettrai dans ma poche,

songea-t-il.

Il alluma un cigare, aspira une bouffée de tabac, murmura:

--Et si la petite Lamorille s’ennuie, je lui en lirai des passages.

Il donna une pensée à Cécile; il revit ses yeux battus, son cou gras,

ses épaules rondes; il glissa un doigt entre les pages d’Éléonore,

l’ouvrit, soupira:

--Pauvre Lamorille!

Et, le cœur en paix, il commença sa lecture.

L'envers d'un homme de bien · 第 13 / 35 题