Monsieur Brossard eut plus de peine qu’il ne l’avait d’abord pensé à
trouver une automobile. Les prix qu’on lui demandait lui paraissaient
déraisonnables. Il erra de garage en garage, à travers Levallois, se
perdit, s’énerva! Alors, il regretta d’avoir marchandé un argent qui
n’était point le sien; il secoua ses scrupules, et, Jupiter transformé
en pluie d’or, il s’adressa à tous les maraudeurs, espérant toujours en
trouver un qui fût un peu Danaë.
Enfin, vers six heures, dans un misérable cabaret de la Porte des
Ternes, il rencontra un chauffeur qui consentit à l’écouter. Il avait
perdu toute dignité; il s’attabla, commanda une bouteille de vin blanc,
choqua son verre contre celui du rustre; l’homme réclamait des arrhes;
Monsieur Brossard se fit remettre en échange les papiers de la voiture,
et il fixa le rendez-vous au lendemain, avant dix heures.
Cela fait, il rentra dans Paris. Il était las, il avait chaud, mais il
se félicitait d’avoir été habile. Une joie confuse battait dans son cœur
comme des ailes dans une cage, et encore que ce ne fût point dans ses
habitudes, il alla s’asseoir à la terrasse d’un café, sur les
Champs-Elysées.
Il y avait peu de monde, point de bruit. Les femmes ne riaient pas. Une
singulière indifférence se lisait sur leurs visages; on eût dit que les
hommes près desquels elles étaient eussent déjà cessé d’exister.
Peut-être sentaient-elles la fragilité des liens qui, à cette heure, les
unissaient à eux. Monsieur Brossard eût aimé connaître leurs pensées, il
se sentait attiré vers elles et il enviait les jeunes gens qui vivent
communément dans leur intimité.
L’esprit entraîné par ces rêveries, il groupa ses désirs autour d’une
petite personne assise non loin de lui et qui se trouvait seule. Il
regarda le grand chapeau, la robe de soie, la jambe fine dans le bas
noir... et, soudain, la jeune femme se leva, glissa entre les tables,
s’éloigna, disparut.
Il se sentit alors injustement abandonné, mais sa tristesse ne dura pas.
Il pensa à son propre voyage, à ce qu’il laisserait derrière lui, aux
livres qu’il emporterait.
Le soleil déclinant faisait scintiller les feuilles rôties des
marronniers, il croyait voir devant lui les dos dorés des livres alignés
sur les rayons de sa bibliothèque, et les yeux mi-clos, la tête
renversée, il choisissait dans sa mémoire ceux dont il lui serait
particulièrement cruel de se séparer.
Peu à peu, autour de lui, les tables se vidaient. Il se fit servir à
dîner, mangea rapidement et partit.
Il ne lui était point désagréable de se montrer aux Lamorille,
maintenant qu’il jugeait les choses avec un certain éloignement. Dès
l’instant qu’on a décidé de partir, c’est un peu comme si l’on était
parti, les soucis, les projets, les occupations des êtres que l’on
quitte cessent d’intéresser; on ne les entend plus!
Il trouva Lamorille accablé. Les cartes, sur la table, semblaient
inutiles; il y posa négligemment ses gants:
--Eh! là! fit-il en s’asseyant, vous avez l’air maussade!
Puis, tout de suite, il ajouta:
--Que diriez-vous si vous étiez à ma place?
Et il se lamenta! Il fit le tableau de ses démarches, de ses fatigues,
de ses découragements; il dit son regret d’avoir accepté une mission
difficile et sans gloire; il enviait Lamorille de pouvoir rester là,
cependant qu’il courrait les chemins, tout seul...
Il parlait encore, lorsque Mme Lamorille entra; elle avait l’air
misérable; elle lui tendit la main:
--Alors? dit-elle, tristement, vous nous quittez, vous aussi?
Il s’étonna:
--Moi aussi? et qui donc?...
--Mon mari ne vous a pas dit?
Il lui paraissait impossible que l’on pût parler d’autre chose. Monsieur
Brossard se tourna vers Lamorille; son geste interrogeait.
--Eh! oui! dit celui-ci. Notre neveu est parti avec son escadron pour
une destination inconnue et ma pauvre Cécile se tourmente. Ah! Elle
n’est pas cornélienne, ma femme! Je le lui ai dit pourtant: il faut que
chacun se sacrifie! Regardez-moi! Est-ce que je perds la tête? Est-ce
que je pleure? Évidemment, c’est ennuyeux que vous partiez aussi, nous
allons nous trouver bien seuls.
--Oh! moi, dit Monsieur Brossard, ce n’est pas la même chose!
--Non, dit Cécile, vous... vous vous en allez!
--Oui! Et c’est bien plus dur! Votre neveu court au combat, à la
bataille, peut-être à la mort! Cela l’exalte, le grise, le soutient,
tandis que moi...
Et il recommença ses plaintes! Il redisait les mêmes choses, il
employait les mêmes mots, mais, tout en gémissant, il regardait Mme
Lamorille. Ses beaux bras blancs, son cou doré, sa chair blonde, lui
suggéraient des réflexions qui modifiaient sensiblement la ligne de son
discours, et, soudain, sans le vouloir, il laissa échapper cette phrase:
--Je puis disposer d’une place dans ma voiture, et, s’il plaisait à Mme
Lamorille d’en profiter...
Il s’arrêta court: il venait de s’entendre!
Cécile Lamorille le regarda, puis elle regarda son mari.
Lamorille parut réfléchir, leva les yeux et dit:
--Puisque vous êtes si bon, peut-être pourriez-vous vous charger de
quelques valeurs...
Il montra une valise, qu’il avait préparée à tout hasard.
--J’avais pensé y joindre mon argenterie, fit-il, timidement, mais ce
serait peut-être un peu lourd.
--Oui, dit Monsieur Brossard, ce serait trop lourd.
Il sentit sa faiblesse, il en éprouva de l’humeur. Tant de sans-gêne
l’indignait!
Cependant, Lamorille, ayant réussi à embarquer sa fortune, se tourna
vers sa femme:
--Et toi, Cécile, veux-tu partir?
Elle n’osait répondre: elle était sans volonté. Marcel Deslandes était
loin; s’il écrivait, ce serait à Paris; elle craignait, en s’en allant,
de retarder sa correspondance.
Monsieur Brossard n’insistait plus; il entrevoyait mille complications.
Au fond, il regrettait son offre; la conversation tomba.
Lamorille essuyait nerveusement son lorgnon dans son journal; il était
clair qu’un combat se livrait en lui; enfin, il murmura:
--Je crois qu’il vaut mieux que tu partes, Cécile!
Elle baissa la tête.
Alors, il se tourna vers Monsieur Brossard:
--A quelle heure partez-vous?
--De très bonne heure! De très bonne heure! Je ne sais si Mme Lamorille
pourra se trouver prête.
Il partait à dix heures, mais il accumulait les difficultés,
inutilement.
--Dix heures! fit Lamorille. Mais ce n’est pas trop tôt. Ma femme est
matinale. Elle ne prendra d’ailleurs qu’un tout petit sac, pour ne pas
abuser de votre complaisance.
--Oui, fit Monsieur Brossard autoritaire, un tout petit sac!
--Tu entends, Cécile, tu ne prendras qu’un tout petit sac!
Elle n’entendait pas; sa pensée la fuyait; elle était triste.
Ils ne trouvaient plus rien à se dire; Monsieur Brossard se leva; le
silence le chassait.
--Adieu, mes amis, dit-il; à demain! J’ai des papiers à classer, je
crois que je ne dormirai guère!
Ce n’étaient point ses papiers qui l’occupaient, mais ses livres!
Il rentra chez lui et là, ayant, par goût du faste, allumé toutes les
lampes, il se mit à l’ouvrage.
Il possédait une valise énorme, il la porta dans la chambre de Thérèse,
l’ouvrit, y plaça un peu de linge, des valeurs, et revint à sa
bibliothèque.
Alors, la tragédie commença! Jamais encore il n’avait connu à quel point
le choix est un sacrifice! De deux volumes, s’il en prenait un, il ne
voyait que l’abandonné, il n’éprouvait que des regrets, point de
plaisir.
Il passait, juge et bourreau tout à la fois, et le bruit sec d’un volume
retiré condamnait tout un rayon. Il fut sévère, inexorable, pareil à
l’amant qui châtie l’infidèle et sait pourtant qu’il en mourra. La
chambre de Thérèse s’emplissait, il y avait des livres sur le prie-Dieu,
sur le lit, et jusque sur le crucifix.
--Comment ferais-je tenir tout cela? murmura-t-il.
Et ses regards tombèrent sur le secrétaire de la morte! Elle l’avait
sauvé, pouvait-il être ingrat? Il ouvrit le petit meuble, prit les
papiers, les ficela, fouilla encore, retira d’un tiroir quelques
vieilles photographies de Thérèse et les posa par terre, à côté des
papiers.
Il eut de la peine à fermer sa valise; il s’agenouilla sur son flanc
rebondi, pesa, tira, donna un tour de clef, s’aperçut qu’il s’était
écorché un doigt, le mit dans sa bouche, et, soudain, fit entendre un
juron:
--Cornebleu! j’oubliais mon Enfer!
Il courut à sa chère collection et revint, pressant entre ses bras une
trentaine de petits volumes. Il rouvrit sa mallette, reprit un à un les
livres emballés, les examina, les caressa, puis brusquement, résolu, il
saisit à pleines mains les papiers de la morte et les jeta sur le lit, à
la volée. Ses chers petits livres se placèrent, il voulut fermer,
quelque chose résistait encore.
--Pardieu! s’écria-t-il, ce sont ces vieilles photos!
Et, violent, il les lança sur les papiers où elles s’éparpillèrent!
Il avait les mains rêches, les reins endoloris, mais la tâche était
accomplie.
Il s’assit devant sa valise, la contempla, la soupesa du regard! Il
était satisfait.
Soudain, sous le prie-Dieu, presque caché, il aperçut un point d’or; il
se baissa, le saisit; c’était «Éléonore ou l’Heureuse personne»,
étroitement gainée dans sa reliure de missel.
--Bah! Le volume n’est pas grand, je le mettrai dans ma poche,
songea-t-il.
Il alluma un cigare, aspira une bouffée de tabac, murmura:
--Et si la petite Lamorille s’ennuie, je lui en lirai des passages.
Il donna une pensée à Cécile; il revit ses yeux battus, son cou gras,
ses épaules rondes; il glissa un doigt entre les pages d’Éléonore,
l’ouvrit, soupira:
--Pauvre Lamorille!
Et, le cœur en paix, il commença sa lecture.