Il était neuf heures du matin et Monsieur Brossard ne s’éveillait pas.
Trois fois déjà Bathilde avait frappé à sa porte sans obtenir de
réponse, et, retournée dans sa cuisine, elle bousculait les casseroles
et malmenait la vaisselle. Le sommeil capricieux des maîtres offense les
serviteurs; en toute autre occasion, Bathilde se fût irritée,
aujourd’hui, elle s’indignait. Elle était descendue dans la rue. Elle
avait écouté les fournisseurs et elle ne pouvait concevoir que Monsieur
Brossard dormît alors qu’elle, sa servante, savait ce qu’elle savait, et
mourait d’inquiétude.
Lasse enfin, inhabile à contenir son impatience, elle revint chez son
maître, ouvrit la porte, s’approcha de la fenêtre, tira les rideaux.
Monsieur Brossard remua, grogna, se tourna vers le mur et parut se
rendormir.
Bathilde perdit la tête:
--Monsieur, cria-t-elle, le déjeuner refroidit!
C’était un cri d’alarme, Monsieur Brossard ouvrit les yeux.
--Déjà? Quelle heure est-il?
Bathilde ne se souciait plus des heures; grandie par les événements,
elle vivait dans une sorte d’éternité éphémère, elle demanda:
--Monsieur ne connaît pas les nouvelles?
--Quelles nouvelles?
Il s’était dressé, les mains crispées sur le drap, la bouche amère.
Mais, aussitôt il se rappela la promesse qu’il avait faite à la morte
dans la nuit; il se rappela sa décision; ses nerfs, ses muscles se
détendirent; il s’allongea dans son lit, comme un lion dédaigneux qui ne
s’est levé que pour rugir.
--Posez votre plateau, dit-il.
Bathilde obéit, mais elle parla:
--La boulangère, Monsieur sait? La boulangère qui sert la sœur du député
nous a dit que les Allemands allaient venir, Monsieur me comprend?
--Allons, allons, ma bonne Bathilde, vous n’allez pas écouter toutes les
commères du quartier. Vous leur direz de ma part qu’il n’y a rien à
craindre et que ceux qui ont peur sont de mauvais Français.
--Ah! Monsieur sait quelque chose?
--Oui, Bathilde, je sais des choses.
Il savait, en effet, qu’il était décidé à quitter Paris, sans retard,
mais, cela, il ne pouvait le dire. Bathilde, la bouche ouverte, semblait
attendre une confidence. Il ne put résister à cette humble supplication,
et, d’un ton plein de mystère, il dit:
--D’abord, nous avons eu une victoire à Guise. C’est quelque chose, il
me semble!
Puis, voyant que cela ne suffisait pas à sa servante, il ajouta:
--Ensuite, mais ceci est un secret, on a si bien miné la région de
Luzarches qu’à l’heure qu’il est plus de trois cent mille Allemands
doivent être pulvérisés! Pfoûoû!
--Quelle horreur! fit Bathilde.
Les bras levés, elle murmura:
--Je savais bien que Monsieur aurait fait quelque chose.
Il eut un geste magnifique:
--C’est bon; allez vous occuper aux soins du ménage.
Et, tandis qu’elle s’éloignait, emportant ses habits, il trempa, sans
hâte, son croissant dans son café.
Lorsqu’il eut achevé son déjeuner, il déplia les journaux que Bathilde
avait posés auprès de lui. Les titres étaient réconfortants, le texte
l’était moins. A mesure qu’il lisait, Monsieur Brossard sentait croître
son énervement et, quand il en arriva aux dispositions prises par les
compagnies de chemins de fer, il éclata:
--Les fous! les fous! s’écria-t-il. Ils vont produire une panique?
Et, une petite voix disait, au fond de lui:
--S’ils font partir tout le monde, comment trouverais-je un passage,
moi?
Sans plus attendre, il rejeta ses couvertures, fit une toilette
sommaire, s’habilla et sortit.
Les rues étaient calmes, presque désertes; il semblait que sous la
chaleur du matin, dans la lumière aveuglante, la cité fût engourdie, les
âmes closes, les maisons mortes.
Monsieur Brossard s’en allait vers la gare; une voiture chargée de
malles le dépassa; il songea qu’il devrait attendre longtemps au
guichet; il pressa le pas.
Parvenu au pont de Solférino, il regarda devant lui; sur l’autre rive de
la Seine, une foule sombre remuait. Il crut à une émeute; ces mots: «la
Révolution!» sonnèrent dans sa tête et la sueur perla ses tempes. Il se
mit à courir.
Un gamin qu’il croisa dit, en riant:
--Dépêchez-vous, bourgeois! C’est la saison des bains de mer!
Giflé par cette phrase, il s’arrêta. Il distinguait maintenant les
chariots, les fiacres, les voitures à bras et la foule des voyageurs qui
se bousculaient en silence. Il y avait là des gens de toute condition;
les yeux fixes, ils cherchaient à se dépasser les uns les autres, les
plus forts ou les plus sournois laissant derrière eux les timides et les
faibles. Près des guichets de longues théories de malheureux
attendaient, debout, accroupis, assis sur leur bagage, tous asservis par
la même pensée: partir!
Et, devant eux, dans la gare, dressés jusqu’au plafond, des murs de
malles abandonnées, des murs immenses, bariolés, redoutables, semblaient
opposer à leur désir une infranchissable barrière.
Monsieur Brossard voulut traverser tout cela; il fut pris dans un
remous, bousculé, insulté, et, avant même que d’avoir franchi une porte,
rejeté hors de la foule. La tête basse il s’en alla.
Comme il s’engageait sur le pont, quelqu’un lui frappa l’épaule; il
réprima un sursaut, tourna la tête.
--Ah! Gerfaut! s’écria-t-il.
--Eh! oui! Voilà longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir.
--Que voulez-vous, mon cher? La vie... mon deuil... la guerre...
--Hélas! dit Gerfaut, le malheur vous a frappé d’une façon soudaine et
cruelle. Je connaissais peu votre femme, mais je vous plains.
--C’était une sainte! Mais, quand je songe à sa maladie, à la guerre,
aux difficultés de toutes sortes, parmi lesquelles il eût fallu nous
débattre, je me dis que sa mort fut un bienfait pour elle.
--Et une tranquillité pour vous, ajouta Gerfaut.
Puis, étendant la main.
--Vous étiez venu voir ceci? C’est un beau spectacle, en vérité: songez
qu’il y a là des gens qui attendent depuis plus de trois jours l’heure
incertaine du départ.
Monsieur Brossard passa son bras sous le bras de Gerfaut; il avait
besoin d’un réconfort.
--Mais où vont-ils? demanda-t-il d’un air détaché.
--Parbleu! Ils ne le savent pas eux-mêmes. Un train se forme, ils
montent, ils sont partis, ils respirent! Que voulez-vous que ça leur
fasse de descendre en Bretagne ou dans le Limousin?
--Les insensés! dit Monsieur Brossard.
Et secrètement, il les enviait.
--Certes, fit Gerfaut, des insensés! La peur est sur eux comme la vague
sur la mer; elle les berce, les emporte, les secoue, les lâche, les
reprend, les rejette à nouveau; ils ne savent ce qu’ils font ni pourquoi
ils le font...
Il entraînait son ami vers les Tuileries, il fit un geste large de sa
canne, et ajouta:
--Non, ils ne savent plus rien, plus rien... mais, voulez-vous mon
opinion?
--Dites?
--Et bien! ils ont raison!
Monsieur Brossard sentit un poids lui tomber sur la poitrine.
--Comment, ils ont raison?
--Ils ont raison de s’en aller.
Monsieur Brossard crut entrevoir une espérance.
--Alors? vous-même?
Gerfaut eut un haut-le-corps, il lui lâcha le bras.
--Vous ne voudriez pas? Non! que les femmes, les enfants s’en aillent,
bast! mais, nous, mon cher, avec nos cinquante ans! de quoi aurions-nous
l’air?
Monsieur Brossard se parlant à lui-même, murmura:
--D’ailleurs, jamais les Allemands ne viendront à Paris, ce serait trop
affreux!
Ils étaient parvenus au milieu des jardins, Gerfaut s’arrêta et
regardant autour de lui:
--C’est vrai, dit-il, je ne puis croire que cela soit possible.
L’air était caressant et tiède; quelques arbres essuyaient au soleil
leur feuillage d’automne, des merles sautillaient sur les pelouses, un
pigeon se posa sur la tête d’une statue.
Monsieur Brossard ne voyait rien; le cœur contracté, le front triste, il
pensait à Thérèse, à Lourdes, à son départ; les choses maintenant lui
paraissaient difficiles.
Gerfaut semblait ébloui. Il regardait tantôt du côté du Louvre, tantôt
vers la Concorde et, dans son clair regard, il y avait de la tendresse,
du ravissement, de la reconnaissance! Il souriait! Était-ce aux arbres?
A la lumière? A la beauté royale des pierres? Était-ce à des souvenirs,
à des rêves en allés, à de vieilles émotions? Il souriait et, soudain,
il regarda Monsieur Brossard, et, d’un ton léger, espiègle un peu, mais
plein de convoitise, il dit:
--Savez-vous, mon cher, ce que nous devrions faire?
--Quoi donc?
--Nous devrions nous engager!
Monsieur Brossard ne comprit pas.
--Nous engager à quoi? demanda-t-il.
Gerfaut éclata de rire, puis, entraînant à nouveau Monsieur Brossard:
--Nous engager, tout simplement! Nous sommes bons chasseurs, la fatigue
ne nous effraie pas et le gibier en vaut la peine... Vous n’avez pas
l’air convaincu?
--Mais si, mais si, seulement, vous me prenez au dépourvu.
Ils étaient parvenus au haut de l’escalier, sur la rue de Rivoli, de
rares voitures passaient:
--Voyez-vous, dit Gerfaut, nous avons eu le meilleur de la vie et ce
sont ceux qui la connaissent à peine que l’on tue: c’est ridicule! Que
ferons-nous désormais dans l’existence? Les femmes qui passent, et il y
en a encore de charmantes, nous trouveront vieux si nous ne sommes pas
partis! Nous battre, mon cher, c’est reconquérir la jeunesse! Je me
demande comment je n’y avais pas songé plus tôt!
Et comme Monsieur Brossard ne lui répondait pas:
--Cela ne vous touche pas, Brossard? C’est que vous n’avez jamais été
jeune. Je dirai plus, alors que votre pauvre femme vivait encore, vous
aviez déjà l’air d’un veuf! Mais vous êtes homme de devoir; je compte
sur vous. Je vous attendrai au cercle; à ce soir!
--A ce soir, répéta Monsieur Brossard.
Puis, se reprenant:
--Ou plutôt à demain; je ne suis pas maître, aujourd’hui, de mon temps.
--Soit, je passerai chez vous demain matin; j’aurai fait les démarches!
Et descendant les degrés de pierre, il s’éloigna.
Monsieur Brossard demeura un moment immobile. Il était soucieux et
mécontent; il était fatigué; il appela un fiacre et se fit conduire au
bureau.
Il n’avait pas eu le temps de poser son chapeau, qu’un secrétaire vint
le chercher!
--Qu’y a-t-il? demanda Monsieur Brossard.
--Ces Messieurs vous attendent dans la salle du Conseil.
--Ha! Ha! Il y a Conseil?
Et dédaigneux:
--Il paraît que l’on s’affole ici!
Il s’approcha de la glace, lissa sa barbe, arrangea sa cravate, donna de
la main droite une chiquenaude sur le revers de sa manche gauche, et dit
simplement:
--Allons!
Le secrétaire, M. Beaumartin, un peu ému par les événements,
l’observait:
--Voilà un homme fort! songea-t-il.
Et il se promit de le prendre pour modèle.
Lorsque Monsieur Brossard entra dans la Salle du Conseil, il reçut en
pleine poitrine quelque chose qui ressemblait à une décharge électrique
et qui faillit lui faire perdre contenance. Depuis plus d’une heure ses
collègues étaient là, les nerfs tendus. Ils avaient fait vingt fois le
tour de leurs idées, ils avaient épuisé leurs forces, ils n’espéraient
plus rien.
Ils accueillirent Monsieur Brossard avec éclat. Cela fit une rumeur qui
l’étonna; il passa de l’un à l’autre, serra des mains; les unes sèches
et brûlantes; les autres moites, flasques, glissantes. Plusieurs voix
demandaient:
--Avez-vous des nouvelles?
Monsieur Brossard haussa les épaules.
--Et ici, que se passe-t-il?
--Il est urgent de mettre nos titres à l’abri, dit le président, mais il
nous faudrait une personne sûre. Pour des raisons qui leur sont
personnelles, aucun de ces messieurs ne peut quitter Paris, aujourd’hui,
vous seul êtes sans famille, et, dame, si nous osions...
Monsieur Brossard se sentit sauvé; il reprit une entière maîtrise de
soi, parut réfléchir, hésiter, puis murmura:
--Il y aurait bien un moyen... mais non, ce n’est pas possible.
On insista. Il se laissa faire violence.
--Non, vraiment! Vous m’auriez demandé cela il y a trois jours, j’aurais
accepté... maintenant, ce n’est plus le temps de partir.
--Il est vrai! dit le président.
Monsieur Brossard le regarda de côté; il sentit qu’il fallait être
prudent:
--Je serais parti d’autant plus volontiers que je devais aller à Lourdes
pour le 1er septembre.
Il y eut un silence; personne ne l’interrogeait; il reprit:
--Ce fut la volonté suprême de ma chère femme, je m’y étais engagé
envers elle.
--Ah! oui! dit Lamorille, cette pauvre Thérèse; l’avez-vous revue?
Ses collègues le regardèrent scandalisés. On le crut fou. De sa voix la
plus calme, Monsieur Brossard répondit:
--Non; pas depuis hier.
Il fallait que les circonstances fussent extraordinaires et l’heure
pressante pour qu’un pareil dialogue n’eût pas de suites plus graves.
--Comment partirez-vous? demanda le président.
--Les trains sont pris d’assaut, on ne trouve plus de place... et puis,
voyager dans un pareil désordre avec des titres...
--C’est impossible.
--Impossible!
--Eh bien, mon cher, trouvez une voiture. Les titres seront chez vous ce
soir: vous partirez demain.
Ils se levèrent; Monsieur Brossard s’approcha du président.
--Aux frais de la Société, n’est-ce pas?
--Bien entendu!
Il lui frappa amicalement l’épaule.
--Bien entendu, et merci! Vous nous rendez service!
Ils sortirent.
Dans l’escalier, Lamorille rejoignit Monsieur Brossard; il redoutait la
solitude; il fut aimable:
--Venez donc déjeuner avec nous, dit-il, Cécile sera si contente, ou, si
vous le préférez, allons au Cabaret, je connais près des Halles...
Monsieur Brossard le regarda de côté; il vit sa figure inquiète et
décida de le quitter. Sa matinée avait été pénible, il ne voulait pas
que les tourments d’autrui prissent la place de ceux qu’il n’avait plus.
Sans attendre que Lamorille eût terminé sa phrase, il lui saisit la
main, la secoua:
--A ce soir, cher ami, j’irai vous dire adieu.
Et il partit, le laissant déconcerté.