IV

Monsieur Brossard croyait à l’éternité des choses agréables et

singulièrement de son bonheur personnel. Il l’avait organisé pour lui

seul et de telle façon que nul trouble ne lui pût venir du monde

extérieur; du moins le pensait-il ainsi. Il n’était l’esclave d’aucune

affection; s’il perdait un ami il en prenait un autre, et il se portait

bien. Mais les destins sont cruels; l’égoïsme même ne les désarme pas,

il semble parfois qu’il les excite.

Un jour, un samedi de la fin de juillet, alors qu’il songeait tout

bonnement à passer de paisibles vacances, Monsieur Brossard en eut la

brusque révélation. Il remontait les Champs-Elysées, il avait chaud, et,

tout en marchant, il lisait son journal. Soudain le cœur lui manqua, ses

jambes fléchirent, il dut s’arrêter.

Il regarda autour de lui, tout était tranquille, normal, indifférent.

Des jeunes filles le croisèrent, elles riaient. Une feuille tomba d’un

arbre, devant lui. Un enfant traversa l’avenue en courant. Monsieur

Brossard se remit en marche, la main crispée sur la feuille dépliée

qu’il ne lisait plus. De temps à autre, il jetait des regards irrités

sur les passants: «les fous!», murmurait-il, et il pressait le pas.

Chez lui, il se laissa tomber sur un fauteuil, la tête entre les mains.

Il essayait de réfléchir; il ne le pouvait pas. Le sang lui battait dans

les artères, et, par moments, il répétait d’une voix sourde:

--La guerre!

L’angoisse le rendait clairvoyant. La guerre allait éclater; il le

sentait, il le savait, il avait peur! Ce n’était pas la peur des coups,

la peur de la bataille, la peur de mourir! Monsieur Brossard avait passé

l’âge d’être soldat; il ne l’oubliait pas. Mais il éprouvait une sorte

de panique intérieure, comme si tout ce qu’il y avait en lui de

bourgeois, de solide, d’organisé, n’eût plus été qu’une armée en

déroute, un tourbillon d’insaisissables, une fuite éperdue!

Les jours suivants, il vécut dans une agitation peu raisonnable. Il

avait oublié la morte, ses papiers, sa sainteté; les choses dans son

esprit reprenaient leur place et se classaient suivant leur réelle

importance. Il pensait à ses livres, à sa fortune, à sa personne, il

pensait même à son pays qui résumait tout cela. Certes, il était

patriote; il l’était avec violence, mais, d’une façon singulière: il

souhaitait la gloire pour sa patrie en raison de ce qui pourrait en

rejaillir sur lui de flatteur ou d’agréable; il ne se souciait pas d’en

partager les désastres.

Conduit par ces sentiments obscurs, il entreprit de sauvegarder ses

intérêts. Pour ce qui le concernait directement la tâche fut légère:

réaliser quelques valeurs, enfouir de l’or dans un coffre, ne sont pas

choses qui occupent longtemps; mais, à la «Jeanne d’Arc» il en fut

autrement. Aucun de ses collègues ne voulait croire au danger; ils

étaient obstinés et confiants. Pourtant vers le milieu de la semaine,

Lamorille, que Monsieur Brossard avait ébranlé, laissa voir son

angoisse. Elle fut contagieuse. Ce que le raisonnement n’avait pas fait

en trois jours, la terreur le fit en un instant.

Pâles, nerveux, impatients, ils discutèrent. Il s’agissait

principalement de savoir s’ils tiendraient ou non les engagements pris

en des temps moins troublés; assurer la vie des gens dont on sait qu’ils

feront tout pour ne point mourir, passe encore, mais, dès l’instant que,

saisis de folie, ils iront par milliers s’offrir en holocauste au dieu

des Armées, cela prend tournure de dilapidation.

Seul, Monsieur Brossard n’était point de cet avis.

--Un engagement est un engagement, disait-il, quoi qu’il arrive on se

doit d’y faire honneur.

Ce n’était point par conviction qu’il s’exprimait de la sorte; mais il

avait cru à la guerre alors que personne n’y voulait croire, il y avait

gagné une manière d’autorité et il sentait confusément que, pour la

conserver, il fallait, désormais, quel que fût le litige, qu’il se

trouvât seul de son avis, seul contre tous.

Zélé, affairé, superbe, il restait à la «Jeanne d’Arc» jusqu’à la nuit.

Il en partait le dernier. Il redoutait le silence et la solitude. Chez

lui, incapable de lire, incapable même de penser, il était la proie des

heures. Les nuits étaient torrides; il ne pouvait dormir. Des

appréhensions vagues, mais terribles, l’assaillaient, l’étreignaient,

l’étouffaient! Et, par moments, il sentait son âme se dissoudre et

tourner d’un mouvement si rapide qu’il en perdait l’équilibre et

s’épouvantait!

Et la guerre éclata!

Alors il releva la tête. L’inquiétude l’avait abattu, le danger le

transforma. Puisqu’il n’avait pu éviter la bataille, il lui fallait la

victoire. Que deviendraient sans elle son avenir, son existence et ses

biens? Il ne douta plus du triomphe. Il fut splendide!

On le vit sur les boulevards, dans les cafés, au cercle. Partout, il

exaltait les courages. Il parlait d’une voix rude aux gens qu’il ne

connaissait pas. Il se plaignait de l’inaction à laquelle le condamnait

son âge. Il enviait ceux qui partaient les premiers, les plus jeunes. Il

aurait envoyé le monde entier à la mort, avec des mots d’ivresse. Au

coin des rues, sur le seuil des boutiques, il faisait de courtes

conférences: «La guerre durerait trois mois. Bousculée sur le Rhin,

pressée sur la Vistule, l’Allemagne tomberait à genoux!» Il disait cela;

on l’écoutait. Il fut une force dans son quartier; on regrettait qu’il

ne prît pas une part plus grande dans la direction des affaires; il le

déplorait aussi, sincèrement!

Ses nuits, par contre, étaient troublées. Il dormait mal, il avait la

fièvre. Des pensées incomplètes et désordonnées tournaient en lui,

l’agitaient. Il détesta sa solitude.

Lamorille n’était pas son ami le plus cher, mais c’était l’ami le plus

proche, celui que l’on voit souvent parce qu’il demeure à côté.

Un matin, Monsieur Brossard lui dit:

--J’irai vous dire bonsoir, après dîner: nous bavarderons!

Et, dès lors, il y alla chaque soir; il s’y réfugia!

A première vue, il ne semblait pas qu’Ernest Lamorille pût être d’un

grand secours pour Monsieur Brossard; mais les hommes sont divers:

traqués, ils n’ont point tous, pour se rassurer, recours aux mêmes

expédients. Les uns, comme Lamorille ont besoin qu’on leur parle, qu’on

les persuade, qu’on les rudoie. D’autres, et Monsieur Brossard était de

ceux-ci, n’écouteraient pas pareils discours; ils n’écoutent jamais rien

et les paroles meurent à leurs pieds comme les vagues au bord des

falaises. Ce qu’il leur faut, c’est un être à convaincre, un faible qui

s’accroche à eux, les interroge; alors, ils se grisent, s’aveuglent,

accumulent des arguments, y croient. Il semble qu’avec des mots ils se

bâtissent une citadelle intérieure, inattaquable. Hélas! dès qu’ils se

taisent, dès qu’ils sont seuls, leurs châteaux s’écroulent, et, de

nouveau, ils tremblent.

Monsieur Brossard avait besoin de Lamorille. Ce n’était qu’un pauvre

homme, timide, mal portant et dépourvu d’imagination. La grandeur des

événements lui échappait, et lorsqu’il était confiant, ce n’était point

fermeté, mais sottise.

--Que voulez-vous, disait-il, la guerre était inévitable, mieux vaut

qu’elle ait éclaté.

Et il parlait d’abcès qui crèvent, d’éruption volcanique et de césarisme

avec une déconcertante tranquillité. Il avait acheté l’Iliade et

quelques volumes dépareillés de Corneille; un soir, il voulut en lire,

mais les grands vers l’ennuyaient, et, d’ailleurs, il lisait mal.

--Cette poésie ne nous touche pas, dit Monsieur Brossard, parce que

Corneille attribue à des héros inhumains des sentiments qui sont les

nôtres. En vérité, il nous dépouille. Nous l’excusons, car, pour vivre,

il lui fallait flatter les grands. Mais nous savons, aujourd’hui, que la

gloire des princes n’est faite que de la vertu des foules. Ce ne sont

pas les généraux connus qui gagnent les batailles, ce sont les autres;

on ne sait pas leurs noms!

Ernest Lamorille rajusta son lorgnon. Il lui plaisait de croire que les

grandes actions n’eussent jamais été réalisées que par des gens obscurs,

des gens comme Monsieur Brossard ou comme lui-même, Lamorille.

Mme Lamorille écoutait les deux hommes, ou, du moins, elle paraissait

les écouter. Pourquoi se fût-elle inquiétée? Elle n’avait point de fils

et ses armoires regorgeaient de provisions: il y avait des pâtes

alimentaires jusque dans la baignoire et des haricots secs dans les

cartons à chapeaux.

Lorsque Monsieur Brossard arrivait il la trouvait ordinairement étendue

sur le divan, vêtue d’un kimono de soie bleue. Il faisait chaud, elle

avait fait de longues courses à pied, elle était lasse. Ses grands yeux

verts un peu cernés, donnaient à son visage aminci par la fatigue, une

expression de langueur attachante. Sa robe japonaise découvrait sa gorge

blonde en triangle, les manches larges laissaient voir ses bras nus.

Elle fumait des cigarettes odorantes qu’elle écrasait ensuite

nerveusement dans une coupe de jade. Par moments, elle faisait danser au

bout de son pied sa petite mule de cuir rouge, qui, parfois,

s’échappait, tombait sur le tapis.

Elle ne se dérangeait point pour accueillir Monsieur Brossard; il lui

baisait la main, mais ne la voyait pas.

La marche des armées l’intéressait davantage.

Lamorille avait étalé de grandes cartes sur la table et, s’aidant des

journaux et des renseignements contradictoires qu’ils avaient ramassés,

çà et là, les deux hommes devançaient l’avenir.

Les premiers succès en Alsace donnèrent des ailes à leur imagination:

Strasbourg, le Rhin, le Palatinat... il n’y avait qu’à regarder la

carte!

Ils escomptaient la Victoire, et, tranquillement, se partageaient le

monde!

Debout devant la table, un coupe-papier à la main, Monsieur Brossard

faisait le partage. Lamorille, exigeait que l’on fût équitable, il

voulait que l’on rendît au Danemark ses provinces et il n’admettait pas

l’annexion du Luxembourg; Monsieur Brossard, au contraire, la jugeait

indispensable.

Cependant, ils ne savaient que faire de la Saxe, et cela les

embarassait!

Mme Lamorille, la tête renversée dans les coussins noir et or, soufflait

vers le plafond la fumée bleue de sa cigarette.

Elle n’avait point de fils, mais elle avait un neveu: un grand diable de

neveu exubérant, cynique et caressant! Il portait ses cheveux en coup de

vent, son visage était clair, sa taille haute, ses mains fortes.

Lorsqu’il s’agenouillait auprès de sa tante pour lui baiser les doigts

on eût cru voir Hercule aux pieds d’Omphale. Elle posait sa main légère

dans les cheveux d’or du jeune garçon; elle jouait à la maman. Elle

avait vingt-neuf ans, il en avait vingt-six; il s’appelait Marcel

Deslandes.

Il était cuirassier, et depuis les premiers jours de la guerre, il

campait près de Paris. Cela lui permettait d’y venir souvent, presque

chaque soir, et, parfois, il y passait la nuit. Il restait alors chez

Lamorille et couchait sur le divan. Il avait ces jours-là, une façon

d’attendre le départ de Monsieur Brossard où Lamorille voyait à tort

plus d’attention que d’impatience.

Rentré dans sa chambre et, tout en se préparant pour la nuit, le brave

homme s’étonnait de la sagesse de ce garçon.

--Quand on songe, s’écriait-il, que cet enfant va mourir et qu’il le

sait...

--Pourquoi voulez-vous qu’il meure? demandait Cécile d’une voix douce.

--Si, si! il mourra! Nous n’avons pas de fils, nous devons l’offrir à la

France!

«Je parle comme un Romain», se disait-il intérieurement, et il

regrettait que Monsieur Brossard ne fût pas là pour l’entendre.

Puis, ayant ainsi sacrifié son neveu, il exprimait toute la surprise que

lui causait sa conduite et qu’au lieu de se précipiter vers les plaisirs

obscurs qu’il n’avait pas encore eu le temps de goûter pleinement, il

passât ses derniers soirs à écouter des causeries politiques.

--Décidément, confiait-il à sa femme, la guerre aura changé quelque

chose en France. Cette jeunesse sera sérieuse et la morale s’en trouvera

bien. Les hommes riches en vertu, comme Monsieur Brossard, se faisaient

rares; ce sont eux pourtant qui font la force de la nation.

--Sans doute, disait Mme Lamorille, sans doute!

--D’ailleurs, ajoutait-il, il vaut mieux qu’il nous écoute; il est bon

que nos soldats sachent pourquoi ils vont se battre.

Et, Mme Lamorille qui regardait dans la glace la rondeur voluptueuse de

ses épaules nues, ne pouvait s’empêcher de songer que cela aussi avait

son importance.

Vers la fin du mois d’août, Cécile remarqua que le partage de

l’Allemagne excitait moins d’enthousiasme; son mari abandonnait le

Danemark et Monsieur Brossard renonçait à la Westphalie! Les deux

hommes, assis près de la table, chuchotaient à voix basse. Ils étaient

inquiets!

Mme Lamorille n’était pas plus tranquille, mais son tourment ne se

nourrissait pas de la même substance, il était intime et secret. Marcel

Deslandes n’était point venu la veille et, ce soir-là, il lui avait

mandé par un ami qu’il lui serait à l’avenir difficile de pénétrer dans

Paris. Il ajoutait que l’on fermait les grilles de la ville, qu’on les

tapissait de planches et que, dans certains quartiers, on allait jusqu’à

émonder les arbres afin d’organiser avec leurs branchages des ouvrages

défensifs. Mme Lamorille ne perçut pas ce qu’il y avait de grave dans

ces préparatifs; au contraire, elle en fut rassurée, et, se sentant à

l’abri derrière les chevaux de frise de la porte Dauphine, elle

s’abandonna toute entière au chagrin que lui causait l’absence de son

neveu.

Elle y rêvait encore ce soir-là, lorsque Monsieur Brossard prit congé.

Il serra la main de Lamorille et soupira:

--Vous me téléphonerez, si vous avez des nouvelles!

--Quelles nouvelles? demanda Mme Lamorille.

Et ses yeux papillotèrent.

Monsieur Brossard s’inclina, sans répondre, puis, dans l’antichambre:

--Il vaut mieux que Mme Lamorille ignore la gravité des événements. Les

femmes s’inquiètent facilement.

--Cécile est fatiguée, dit Lamorille.

--Notre présence la rassure; elle sent que nous sommes là pour la

défendre, qu’elle peut compter sur nous! Certes, la valeur militaire a

son importance et je ne prétends pas la diminuer, mais elle est

irréfléchie et pour cela facile. La valeur morale la domine, par son

essence et ses effets. Croyez-le, Lamorille, notre calme, notre

confiance, feront plus pour la victoire que leurs boulets et leurs

canons.

Lamorille garda le silence, il serra la main de Monsieur Brossard; il se

sentait réconforté.

V

Ce soir-là, Lamorille avait attendu Monsieur Brossard avec impatience;

et maintenant, face à face, les deux hommes se regardaient.

--Et bien? murmura Lamorille.

Monsieur Brossard fit un geste vague. Il était découragé. Des bruits

sinistres couraient la ville; les Allemands étaient en France; Lille

n’avait pas été défendue; on reculait à Morhange. Il se plaignit de la

censure, accabla le Gouvernement. Lamorille approuvait, puis, à son

tour, il parla.

Chacun exagérait ce qu’il avait entendu. Il semblait qu’ils voulussent

se donner l’un à l’autre la plus mauvaise nouvelle, afin de se faire

contredire et de trouver dans cette contradiction un appui, un espoir,

un peu de terre ferme où poser le pied. Mais leurs âmes étaient ouvertes

à tous les vents mauvais, la raison les avait abandonnés.

--Moi, dit enfin Lamorille, je ne bougerai pas. Mon père a fait le siège

en 70, il a subi les bombardements, traversé la Commune...

--Mais ce n’est pas possible, fit Monsieur Brossard; ils ne viendront

pas! Il se produira quelque chose!

Il avait posé la main sur le genou de Lamorille; il répéta:

--Il se produira quelque chose!

Lamorille secouait la tête d’un air hébété. Monsieur Brossard comprit

qu’il n’en pouvait attendre aucun secours, il se remit à parler. Il cita

des numéros de régiments, des formules d’explosifs, des noms de généraux

appris dans la journée et qui, il ne savait pourquoi, lui inspiraient

confiance.

Il avait eu une seconde de défaillance, il se dominait, il dit, en

terminant:

--D’ailleurs, je vous l’avoue, mon cher Lamorille, cet après-midi je

suis allé à Notre-Dame! Cela vous étonne, mais, voyez-vous, c’est là que

l’on se sent le plus près de la France; je croyais entendre battre son

cœur contre le mien! Je me suis assis, j’ai essayé de méditer; les yeux

clos, immobile, je faisais le vide dans mon esprit, le temps passait, et

soudain...

--Soudain?

De nouveau, Monsieur Brossard saisit le genou de Lamorille, il le serra

nerveusement.

--Soudain, dans une grande lumière, Thérèse m’est apparue!

--Thérèse!

--Oui, Thérèse, ma femme! Elle était grave et souriante; elle était

belle, nous aurons la victoire!

Lamorille demeura muet, puis, brusquement, il se tourna vers sa femme:

--Tu entends, Cécile? Il a vu Thérèse, nous aurons la victoire!

Cécile ne répondit pas. Inerte et brisée, blottie dans les coussins,

elle souffrait d’une douleur massive, inconnue, dans laquelle elle ne

distinguait rien et qu’elle comparait confusément à la mort.

Il y eut un long silence. Monsieur Brossard songeait à ce qu’il venait

de dire. Lamorille se taisait; sa pensée l’entraînait, comme la pierre

le noyé. Il dit enfin, et ce fut un râle dans l’agonie:

--La France ne peut pas être battue!

Monsieur Brossard répéta à mi-voix:

--Battue!

Et il baissa le front.

En eux l’angoisse patriotique s’était soudain révélée; elle ne dominait

pas encore leurs soucis personnels, mais elle se mêlait à eux. Chez

Monsieur Brossard à la peur de perdre ses livres, sa cave et sa maison

s’ajoutait la pensée déchirante de la France meurtrie, du pays rabaissé.

--Mon Dieu! soupira-t-il. Que deviendrions-nous?

--Moi, fit Lamorille, je n’y survivrais pas. Je me ferais sauter la

cervelle!

Et après un moment, il ajouta:

--Ou bien, j’irais vivre au Canada!

Vers dix heures, un coup de sonnette les fit sursauter. Ils pâlirent!

--Je vais voir! dit Lamorille.

Il n’en eut pas le temps. La porte s’ouvrit: Marcel Deslandes entra.

--Toi! s’écria Mme Lamorille.

Et elle se jeta à son cou.

Lamorille serra, avec effusion, les mains du jeune cavalier. Monsieur

Brossard, lui-même, l’accueillit sans déplaisir. Et, c’est, qu’en

vérité, leur détresse était si grande que la présence d’un tiers, de

quelqu’un qui n’avait point suivi depuis une heure le cours de leurs

pensées, les soulageait. Marcel Deslandes était ardent, plein de vie et

de gaieté! Il était jeune, il était soldat!

--Et bien! demanda Lamorille.

Son visage était crispé!

--Et bien quoi? fit Marcel. Vous avez tous l’air de n’avoir pas dîné.

--Mais si, dit Lamorille, nous avons dîné.

--Vous avez de la chance! Je ne peux pas en dire autant.

--Oh! mon petit! cria Cécile. Et ce fut un cri maternel!

Puis il y eut du bruit, des appels, une grande confusion, et, enfin,

Marcel Deslandes se trouva assis devant une table à jeu, couverte d’un

napperon, et sur laquelle on avait posé des fleurs, des fruits, du

jambon, des sardines, plusieurs carafes et quantités de petites choses

hétéroclites telles qu’on n’en voit que dans les soupers d’amoureux.

Marcel mangeait comme un guerrier. Autour de lui Cécile, Lamorille et

Monsieur Brossard se tenaient debout, attentifs. Leurs sentiments

étaient divers, mais non pas opposés. Lamorille souriait, Cécile n’avait

jamais éprouvé bonheur si doux et Monsieur Brossard, un peu à l’écart,

regardait ce soldat attablé, ce vieillard ému, cette jeune femme

attendrie et il se félicitait de faire partie d’une aussi belle image.

--Comment es-tu venu? demanda Cécile. Nous ne t’attendions pas.

Elle espérait qu’il allait répondre: sur les ailes de l’amour. Il

s’exprima en d’autres termes:

--Je me suis fait confier un pli pour le Ministère et je passe la nuit à

Paris.

Lamorille sursauta:

--Tu viens du Ministère?

--Dame! oui!

--Ah? fit Lamorille.

L’angoisse le serrait à la gorge, il n’osait interroger.

Plus courageux, Monsieur Brossard demanda:

--Et... que dit-on au Ministère?

--On est très content!

Les deux hommes se regardèrent avec inquiétude, puis de sa voix la plus

douce, Lamorille insista:

--Et de quoi est-on si content, mon petit?

--Comment, de quoi? Mais, ça va très bien. Nous avons encore remporté

une victoire aujourd’hui.

--Une victoire!

Monsieur Brossard dut s’asseoir, il suffoquait!

--Où cela, cette victoire? demanda Lamorille.

Marcel vida son verre de bourgogne; regarda son oncle d’un air étrange

et répondit simplement:

--A Guise!

Monsieur Brossard et Lamorille bondirent ensemble vers la carte étalée

sur le bureau; leurs fronts se heurtèrent, ils ne virent pas le regard

échangé entre Cécile et Marcel, ils ne virent pas la jeune femme se

pencher au-dessus de la table. Ils cherchaient...

Soudain, Lamorille poussa un cri déchirant.

--Là, là, disait-il et son doigt s’écrasait sur l’atlas!

Monsieur Brossard releva la tête, il était pâle, deux larmes roulèrent

sur sa barbe grisonnante.

--Nous sommes perdus, dit-il.

L’énormité du verbe dont il fit usage ne choqua personne, mais Marcel

Deslandes se dressa; frappa du poing sur la table:

--Quoi? On vous apporte une victoire et c’est là l’effet que cela vous

produit? Vous ne comprenez donc rien à la guerre? Quelle importance cela

a-t-il qu’on se batte ici ou là, pourvu que l’on se batte?

Lamorille s’était écroulé sur un fauteuil.

--A ce train, dit-il, ils seront à Paris dans huit jours.

--Qu’ils y viennent! cria Marcel, les casernes sont pleines, elles

regorgent, on ne sait plus où nous mettre!

Et comme il vit à ce moment le visage décomposé de Cécile, il voulut la

rassurer:

--D’ailleurs nous leur préparons une jolie réception. Toute la région de

Luzarches est minée, il y a là de quoi faire sauter trois cent mille

boches avant qu’ils n’aient tiré un coup de fusil.

Il avait lancé cela au hasard, mais à certaines heures, les mots les

plus vagues, les contes les plus invraisemblables, tour à tour, donnent

confiance ou découragent. Déjà, Monsieur Brossard cherchait Luzarches

sur la carte et il se prenait à souhaiter que les Allemands fussent

assez fous pour s’aventurer là; son imagination exaltée lui représentait

par avance des armées entières volant en morceaux.

* * * * *

Monsieur Brossard s’en alla rasséréné; les paroles de Marcel Deslandes

lui avaient fait du bien; il ne se hâtait point. Mais dès qu’il fut

rentré dans sa maison silencieuse, ses angoisses à nouveau

l’assaillirent. Il se coucha: il ne put dormir. L’inquiétude était en

lui, elle lui labourait la poitrine, elle le brûlait positivement.

Vers deux heures du matin, n’y pouvant plus tenir, il sauta hors du lit,

marcha vers la fenêtre, revint, s’assit, se leva à nouveau. Il fit

quelques pas, se trouva dans son bureau, s’étonna d’y être, puis sans

réflexion, il se dirigea vers la chambre de sa femme, poussa la porte,

entra. Il était en chemise de nuit, pieds nus, décoiffé. Il se vit dans

la glace, et sembla se demander ce qu’il était venu chercher là. Ses

pensées tournaient dans sa tête, en désordre. Il regarda le portrait de

Thérèse, la supplia d’intervenir, d’éviter les désastres; et il

implorait Dieu aussi et la Vierge, comme un homme acculé par la ruine

s’adresse, dans un moment de crise, à des amis de sa famille, perdus de

vue depuis longtemps et qu’il suppose plus puissants qu’ils ne sont,

uniquement parce qu’il a besoin de leur puissance.

--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira-t-il, et il posa ses deux mains sur son

front, comme pour le comprimer.

Ses regards tombèrent sur le prie-Dieu, il s’agenouilla.

--Mon Dieu! Mon Dieu! répéta-t-il. Protégez-moi! Faites qu’il ne

m’arrive pas malheur, je vous en prie!... Notre Père...

Et il pria!

Il priait avec ferveur, mais sans méthode. Il ne savait plus ses

prières. Il fit un effort pour retrouver au fond de sa mémoire les

oraisons de son enfance, «Notre Père...»

Les phrases une à une revenaient à ses lèvres; il les disait mot à mot,

il en pénétrait le sens, il y mettait toute son âme.

A mesure que sa mémoire le servait mieux, il allait plus vite et son

esprit s’engourdissait. Le calme lui revenait; il priait plus posément,

d’une voix plus basse, plus uniforme, puis il cessa de prier; il

s’assoupit.

Une légère fraîcheur l’éveilla; il pouvait être quatre heures; la

lumière du jour filtrait à travers les rideaux. Il se redressa

péniblement, ses membres étaient endoloris; il frissonna!

Un meuble craqua, il tourna la tête, aperçut le secrétaire de Thérèse,

tressaillit!

Il sentait qu’une idée venait de naître en son esprit, une idée qu’il ne

connaissait pas encore, mais qui allait jaillir, là, non ailleurs, une

idée enfin inspirée par la morte!

Et, soudain, fébrile, impatient, il ouvrit le secrétaire, fouilla les

papiers, cherchant la «Promesse» qui quelque temps auparavant l’avait

irrité.

Il la trouva enfin, la déplia, et malgré le froid qui lui glaçait les

jambes, la relut en entier: «Dieu m’a donné la douleur et la douleur m’a

purifiée! Dieu me donnera la mort et la mort me délivrera! Je veux

remercier Dieu de tous ces biens passés et futurs et je fais la promesse

de porter à Lourdes mon témoignage reconnaissant... Si la mort m’empêche

d’accomplir ce serment, mon bien cher époux l’accomplira pour moi. Je le

lui demande et je vous le promets, Seigneur! Il le fera...»

Monsieur Brossard leva les yeux; il avait compris l’appel de la morte et

grave, solennel, la main tendue, oubliant l’indignité de sa tenue, il

dit:

--Dors tranquille, Thérèse! Je tiendrai ta promesse!

Il entendit ses propres paroles, comme si un autre les eût prononcées.

Il les répéta, pour s’en bien pénétrer, puis il referma le secrétaire et

dit encore:

--Tu fus la compagne de ma vie, que ta volonté soit faite! J’irai à

Lourdes, Thérèse, j’irai pour toi! Déjà, j’ai trop tardé: je partirai

demain!

D’une voix forte, il répéta:

--Je partirai demain, Thérèse!

Puis il retourna se coucher. Il n’avait plus de fièvre; il ne pensait

plus à la guerre; son âme était paisible; il s’endormit profondément!

L'envers d'un homme de bien · 第 11 / 35 题