Il est doux parfois de songer auprès de la femme que l’on aime ou qui,
par quelque lien, vous tient en servitude, aux mille choses légères que
l’on fera lorsqu’elle sera morte. Monsieur Brossard s’était souvent
bercé de ces rêveries. Il n’imaginait pas alors que la perte de Thérèse
pût l’affliger et, sur le bord de sa tombe, il avait secoué la poussière
de ses sandales.
Pourtant, après trois mois de deuil, il y pensait encore, et les
sentiments qu’il éprouvait l’emplissaient d’étonnement: il ne regrettait
pas sa personne, il regrettait sa présence; il semblait que pour lui, le
malheur ne fût point qu’elle eût cessé de vivre, mais qu’elle l’eût
laissé seul.
Au reste, ses amis entretenaient son souvenir. Ils parlaient d’elle, lui
prêtaient des qualités et, sans le vouloir, lui construisaient peu à peu
une personnalité nouvelle qui, dans l’esprit de chacun, se substituait à
l’ancienne. Monsieur Brossard se laissait entraîner; il joignait ses
éloges à ceux des étrangers et, délivré des soucis que, malade, sa femme
lui causait, il se sentait porté à l’indulgence.
De quoi, d’ailleurs, se fût-il plaint? S’il songeait à elle et que,
soudain, il eût envie de n’y plus songer, il ne se gênait pas. Il ne
redoutait même plus le regard qui le suivait, autrefois, lorsque,
fatigué d’elle, il quittait trop rapidement sa chambre.
Les morts que l’on n’a pas aimés sont d’agréables compagnons,
conciliants, débonnaires, ne se froissant jamais, et n’élevant pas la
voix. Quelques fleurs, une mélancolie décente sont les seules politesses
qu’ils exigent, ils nous donnent en échange la sensation profonde de
notre plénitude et ils nous font apprécier la joie de vivre, la chaleur
du soleil, le parfum des fleurs et la jeunesse éclatante des femmes.
Par les vertus dont nous les parons et qu’ils ne sont plus en mesure de
démentir, nous nous rehaussons nous-même; nos petitesses disparaissent
dans l’éblouissement de leur mémoire et, derrière le masque d’une
douleur exemplaire, nous agissons à notre guise.
Ainsi faisait Monsieur Brossard; Thérèse était morte, il continuait à
vivre.
Chez M. Botte, son relieur, qu’il visitait souvent, il se sentait
particulièrement à l’aise; M. Botte ne lui parlait jamais de Thérèse! Il
ne l’avait point connue! Il ne s’en souciait pas! Cette réserve plut
d’abord à Monsieur Brossard, puis elle lui pesa. Il se prit à soupirer,
et, parfois, tout en maniant une belle peau fauve, souple et dorée comme
une chevelure de bacchante, il s’échappait jusqu’à dire:
--Ma pauvre femme eût bien aimé cela.
Et, si M. Botte levait le nez d’un air étonné, il ajoutait:
--C’était une artiste!
Mais, dans le même temps, son démon intérieur corrigeait sa pensée.
--Si tu avais eu la folie de consulter ta femme, soufflait-il, son
souvenir serait mêlé à tous tes souvenirs et ton plaisir serait
empoisonné.
Monsieur Brossard l’écoutait avec complaisance, puis, oubliant Thérèse,
il composait d’adorables reliures qu’il marchandait avec moins d’âpreté
que jadis. Une fois même, au moment de se retirer, il serra la main de
l’artisan.
Celui-ci n’en fut point choqué: il voyait tant de monde! Il murmura
seulement:
--Ce pauvre Monsieur Brossard! On ne sait s’il est triste ou s’il a
peine à contenir sa joie.
Et M. Botte regarda, non sans amertume, le visage sévère de Mme Botte,
son épouse, qui, pour l’instant, tricotait dans un coin, mais qui chaque
jour lui reprochait d’être relieur dans un vilain quartier alors qu’avec
un peu d’audace il eût pu s’établir boulanger, fleuriste ou libraire et
gagner davantage.
Pourtant, elle était fière de lui. Elle était fière, mais elle se
portait bien et M. Botte songea qu’elle ne mourrait jamais!
Ainsi, sur son passage, Monsieur Brossard faisait naître tantôt l’envie
et tantôt la pitié. Il ne s’en doutait pas; il allait dans la vie,
impassible et glorieux.
Le temps passait; des amis de Monsieur Brossard, soucieux de l’arracher
à l’austérité de son deuil, le convièrent à des repas intimes; il
accepta, puis, à son tour, il rouvrit sa maison.
Il parlait avec autorité. Sur toutes choses, il possédait des certitudes
et il les exprimait. On le supposait triste et l’on n’osait le
contredire; il en tirait avantage et seul le Docteur Reymond, convive
assidu, échappait à son empire: il l’observait. C’était là son plaisir,
car il buvait à peine et les pesantes dissertations de ses voisins ne le
captivaient point. A mesure que le repas s’avançait, il voyait se
troubler le regard de Monsieur Brossard et son visage se colorer. Un
imperceptible sourire glissait alors sur ses lèvres fines. Le Docteur
Reymond était une mauvaise âme! Une âme pleine d’ironie, de
clairvoyance, impitoyable, mais c’était le plus vieil ami de Monsieur
Brossard, il appréciait les belles éditions et Bathilde éprouvait pour
lui une mystérieuse sympathie. On l’invitait!
Le souvenir de Thérèse, dans tout cela, passait un peu inaperçu.
Un soir, pourtant, qu’il était seul et désœuvré, Monsieur Brossard entra
dans la chambre de la morte. Tout y était en ordre, les objets n’avaient
point changé de place; sur la cheminée, le pot de Saxe ébréché était
toujours ébréché; le portrait de Monsieur Brossard avait l’air d’une
relique. Cela lui fut désagréable. Il songea que peut-être un jour, lui
aussi serait mort et, pour chasser cette pensée absurde, il donna de la
lumière.
Il demeura quelques instants immobile, puis, du bout du doigt, il
souleva le couvercle de la poudreuse. Il n’y avait là que des bibelots
de femme, inutiles. Il prit une lime, frotta légèrement ses ongles et,
soudain, rejeta l’instrument. L’endroit décidément ne le retenait point.
Comme il se retirait, son regard tomba sur le secrétaire de Thérèse; il
hésita, s’arrêta, l’ouvrit!
Sur la tablette rabattue, quelques papiers tombèrent; le meuble était
bourré de cahiers, de calepins et de feuilles réunies par des faveurs,
comme des manuscrits.
Monsieur Brossard en prit une, au hasard et reconnut l’écriture de la
morte; alors, il tira des liasses, feuilleta les cahiers et sur toutes
les pages il retrouva la même écriture fine et pointue.
--Pardieu! s’écria-t-il étonné. Elle écrivait!
Et pour la première fois, peut-être, de son existence, il fut tenté de
sourire.
Il saisit un paquet de feuilles volantes, le déplia. Il y était question
de Dieu, de l’âme et de la charité: «Seigneur, vous nous avez envoyé le
devoir et je vous remercie, mais nous l’accomplissons sans connaître les
conséquences de nos actes...»
Il tourna plusieurs pages: «Je me perds en vous Seigneur et je
m’anéantis, ma prière est un don de ma personne...»
Il passait les longues dissertations sur la bonté, les ennuis
domestiques et la grâce suffisante, les «Recueillements» et les
«Méditations». Il passait, mais il retenait quelque chose du style, et,
à mi-voix, il murmurait:
--Dieu, que vous inspirez donc des choses ennuyeuses à ceux qui ne
savent pas écrire!
Il reposait à mesure les papiers dans le meuble, et il allait tout
abandonner lorsqu’une grande feuille dépliée arrêta son regard:
«Promesse!» Au-dessous de ce mot en lettres flamboyantes, Thérèse avait
écrit:
«Dieu m’a donné la douleur, et la douleur m’a purifiée! Dieu me donnera
la mort et la mort me délivrera! Je veux remercier Dieu de tous ses
biens passés et futurs et je fais ici la promesse solennelle de porter à
Lourdes le témoignage de ma reconnaissance...»
--Quelle sainte femme! soupira Monsieur Brossard.
Il poursuivit:
«Si la mort m’empêche d’accomplir ce serment, mon bien cher époux
l’accomplira pour moi. Je le lui demande et je vous le promets,
Seigneur! Il le fera en souvenir de nos premières années et aussi pour
que je lui pardonne les mauvaises pensées que plus récemment sa présence
faisait naître en moi et qui ternissaient ma sainteté!»
Monsieur Brossard éprouva un peu d’humeur:
--De quoi se mêle-t-elle? grommela-t-il.
Et, refermant le secrétaire, il ajouta:
--Je classerai tout cela plus tard.
En vérité, il ne s’en souciait guère; pas un instant, il ne pensa
sérieusement à le faire. Mais, à dater de ce jour, il répondit à ceux
qui lui parlaient de sa femme:
--C’était une sainte! J’ai trouvé dans ses papiers des pensées qu’elle
notait au jour le jour; il y a là des choses admirables!
Il répétait plusieurs fois: admirables! Et il se rengorgeait!
--Comment! disaient les vieilles cousines de la morte, Thérèse écrivait?
--Des choses saintes, ma cousine! Des choses saintes!
--Cela ne m’étonne qu’à demi, disait l’une, cette pauvre Thérèse était
toujours entre le ciel et la terre!
L’autre, moins bienveillante, précisait:
--Oui, elle était souvent dans la lune, je suis sûre que ses domestiques
la volaient!
--Que voulez-vous? répliquait Monsieur Brossard, la pauvre femme vivait
en Dieu.
Il en parlait à tout propos.
Un soir, à dîner, le Docteur Reymond que ce sujet n’amusait plus,
demanda:
--Pourquoi ne les publiez-vous pas, ces chefs-d’œuvre?
Et Monsieur Brossard qui n’y avait jamais pensé, répondit:
--J’y songe! Cela ferait un beau livre. Mais je craindrais de déplaire à
ma bonne Thérèse: elle était si secrète!
Ainsi, dans le cercle étroit de ses relations, se formait la légende.
Certains, pour se donner de l’importance, prétendaient avoir lu les plus
beaux passages. C’est du Bossuet! disaient les uns et d’autres: c’est du
Pascal! On allait même jusqu’à prononcer le nom de saint Augustin qui,
cette année-là, se trouvait à la mode.
Toutes les vieilles dames que Thérèse avait connues venaient voir son
mari et visiter la chambre de la morte. Monsieur Brossard se prêtait à
toutes les curiosités. Il ouvrait la porte du sanctuaire et s’effaçait.
Les visiteurs, pour la plupart s’arrêtaient intimidés, quelques femmes
se signaient.
La chambre de Thérèse n’avait pourtant rien d’imposant. C’était une
pièce carrée, tendue de papier rose. Il y avait le secrétaire, la
poudreuse, la chaise longue et dans le fond de la chambre, le lit
conjugal, large, immense, gonflé par l’édredon et couvert d’un filet
banal. Il était là, évocateur indiscret de la platitude du ménage et les
plus délicats détournaient le regard. Ils contemplaient alors le
prie-Dieu, et sur la table de nuit le Christ et le chapelet, placés en
évidence.
Monsieur Brossard contenait mal son orgueil; la satisfaction perçait sur
son visage: il sentait que de tout cela rejaillissait sur lui une
considération grandissante. A son tour, Bathilde y participa, et, dès
lors, il y eut toujours quelques fleurs sur la cheminée, devant le
portrait de la morte.