II

Les morts n’encombrent pas longtemps les vivants; à peine ont-ils cessé

de geindre, on les enterre et tout est dit!

Mme Brossard quitta ce monde, comme elle avait vécu, sans éclat.

Quelques amis lui accordèrent une courte pensée; ses familiers se

lamentèrent, et son mari, contraint de veiller son corps, évoqua, pour

se distraire, leur existence commune. Assis à son chevet, il en repassa

dans sa mémoire les plus notables circonstances, comme on parcourt une

vieille lettre jaunie, avant de la jeter au feu qui la racornira.

Il avait épousé Thérèse Petit, fort bourgeoisement, et ne l’avait pas

plus choisie qu’il ne choisissait à cette époque son linge et ses

cravates. Sa mère faisait tout cela pour lui; elle le faisait avec

piété, mais sans discernement. Thérèse avait le visage banal, l’esprit

plat, le cœur inerte, mais elle savait coudre et cela fut jugé suffisant

pour assurer le bonheur de Monsieur Brossard, du jeune Brossard, comme

on disait alors.

Au reste, M. Petit, le père, était administrateur d’une Compagnie

d’Assurances contre Incendie, «la Jeanne d’Arc», son gendre lui

succéderait; pouvait-on demander davantage? Le jeune Brossard se laissa

marier. Sa femme manquait de coquetterie: elle s’habillait mal, se

lavait à peine. Pourtant, il vécut avec elle en bon époux, exécutant,

sans trop de zèle, les gestes rituels de l’amour conjugal, ne la

trompant que lorsque l’occasion s’en présentait et généralement de façon

si vulgaire que, l’eût-elle su, elle n’aurait pu s’en offenser.

Que d’années inutiles! Ils sortaient ensemble, mangeaient ensemble,

dormaient ensemble: ils s’ignoraient! S’aimaient-ils? Se haïssaient-ils?

On n’aurait su le dire. Ils n’échangeaient que des propos matériels, ne

s’entretenaient que de choses qui ne les touchaient point et mêlaient à

tout cela des appellations tendres, dépourvues d’accent.

Plus tard, la santé de Thérèse déclina. Elle eut d’incompréhensibles

mélancolies, des fatigues auxquelles son mari ne croyait pas, car elles

l’importunaient et jusqu’à des évanouissements qui le mirent en colère.

Il s’apaisa lorsqu’il sut son état sans remède: l’incertitude l’eût

tourmenté.

--On oublie un malheur, disait-il, on n’oublie pas un danger!

Et, maintenant, il regardait le visage sévère et pincé de la morte,

comme s’il ne l’eût jamais connue. La lumière tremblante des bougies

faisait jouer des ombres sur sa figure, il lui sembla qu’elle parlait.

Pour la première fois, l’idée lui vint à l’esprit que peut-être elle

avait eu des pensées inexprimées; cela lui parut étrange et troublant.

Il détourna les yeux, fixa son regard sur le chapelet d’ivoire qui

enchaînait au crucifix les mains décharnées de Thérèse; il pensa à Dieu,

il pensa à la mort, et puis, il s’endormit.

* * * * *

L’enterrement eut lieu à son heure. Monsieur Brossard le conduisit; il

fut parfait. Déjà, aux funérailles de son père, de sa mère et des

membres influents de son conseil d’administration, il s’était fait

remarquer par sa tenue; jamais encore il n’avait atteint à cette

profondeur, à cette mesure, à cette majesté dans la douleur.

--Quand on songe que c’est la première fois qu’il enterre sa femme,

murmura le docteur Reymond, son médecin, on ne peut que se découvrir.

--C’est un homme admirable, répondit Lamorille.

C’était vrai. A l’église, tournant le dos au public, il avait, d’un

simple mouvement des épaules, indiqué son accablement; puis, devant le

catafalque, le goupillon à la main, il avait retenu un sanglot, un seul,

mais saisissant. Plus tard, dans la rue, tandis que la foule le

regardait et saluait, il essaya de se recueillir. Il ne quittait pas des

yeux les couronnes de roses qui s’en allaient devant lui, cahotées,

secouées, lamentables: il glissait, trébuchait; il était las. Derrière

lui, les conversations, d’abord animées, étaient tombées; une morne

fatigue gagnait les plus robustes.

--Je suis veuf! se répétait Monsieur Brossard.

Et ce mot sonnait en lui, ridicule. Veuf? pourquoi veuf? Il était libre,

et voilà tout!

Au cimetière, le bruit du cercueil heurtant les parois de la tombe

l’étonna. Était-ce vraiment sa femme que l’on descendait là? Il se

pencha pour la voir, chancela. Des amis l’entraînèrent; il entendit

quelqu’un murmurer:

--Le pauvre homme! C’est une loque!

Et cela le flatta.

Chez lui, Bathilde, rentrée la première, l’attendait; mais elle avait

gardé sa capote de crêpe et ses gants de filoselle noire; il sentit

qu’il ne pourrait rien lui demander, pourtant il avait soif; il eût

voulu se reposer, mais il ne s’appartenait pas; le défilé des amis

recommença, il dut subir à nouveau le supplice des phrases vides qu’il

avait souvent répétées lui-même dans des circonstances analogues, et

qu’il n’avait jamais pensées. Cependant, de temps à autre, il s’y

laissait prendre, et il s’attendrissait.

Avec M. Lamorille, son ami, il put s’entretenir plus longuement. La

journée finissait; ils étaient seuls.

--Vraiment, c’était très bien, dit Lamorille, les fleurs, la musique, le

monde!... Il y avait beaucoup de monde!

Et il remit son lorgnon en place, ce qui était, chez lui, signe

d’admiration.

--Oui, fit Monsieur Brossard, je crois qu’elle eût été contente!

Et tandis qu’il levait les yeux au ciel, M. Lamorille reprit:

--Mme Lamorille a envoyé quelques fleurs, je ne sais si vous les avez

vues?

--Mais oui, je les ai vues! Superbes! Beaucoup trop belles! Oh! vous

êtes bon, mon ami; Mme Lamorille aussi est bonne. Ma pauvre Thérèse vous

aimait tant! Elle regrettait de ne pas vous voir davantage.

--Oui... et maintenant?

--Ah! Maintenant!

Les deux hommes se serrèrent les mains; ils avaient des larmes dans les

yeux. Monsieur Brossard demanda d’une voix triste:

--Et au bureau, qu’y a-t-il de nouveau?

Il eût voulu savoir si l’on parlait de lui, et ce qu’on en disait.

Lamorille manquait de finesse, il répondit:

--Pas grand’chose, un petit sinistre à Pantin, et notre secrétaire, le

jeune Beaumartin, qui se décide à divorcer.

--Il divorce? Le pauvre garçon, s’il savait!

Lamorille soupira:

--Que voulez-vous? Il est des cas... il l’a surprise... enfin tout cela

est bien compliqué!

Il s’était levé; Monsieur Brossard le conduisit jusqu’à la porte.

--Allons, au revoir, mon bon ami! mes hommages à Mme Lamorille, et

merci, merci encore!

Un instant, ils hésitèrent, puis, sans savoir pourquoi, ils

s’étreignirent. Ernest Lamorille en fut bouleversé; et tandis qu’il s’en

allait, ému, peiné et plein de commisération, Monsieur Brossard rentra

dans son bureau, sonna, et demanda le dîner.

Son repas ne fut pas agréable. Il se sentait brisé par le poids de cette

longue journée. Il aurait eu besoin d’une détente, d’un changement,

d’une figure nouvelle, d’une voix légère qui lui eût dit des choses

jamais entendues. Au lieu de cela, il y avait Bathilde qui étouffait ses

pas, levait les yeux au plafond, soupirait et reniflait. Elle

l’irritait. Il se contint un moment, et puis il éclata:

--Assez, Bathilde, assez! Vous avez assez pleuré! Il est un temps pour

tout, dit l’Ecclésiaste! Il est un temps pour gémir et un temps pour

servir à table! Retirez-vous, je vous en prie, retirez-vous!

Et, lui-même, jetant sa serviette, alla s’enfermer dans le salon.

Bathilde joignit les mains.

--Pauvre Monsieur, dit-elle, comme il souffre! Il n’a pas fini sa crème,

lui qui l’aime tant!

Dans son salon, Monsieur Brossard ne fut pas plus heureux. Pour la

première fois, il eut le sentiment d’être seul, irrémédiablement seul,

et sa maison lui sembla triste. Pourtant, il n’y avait rien de changé,

ou presque rien: ce n’est point la malade enfermée dans sa chambre qui

eût animé le silence. D’où venait donc cet ennui qui lui vidait le cœur?

Il essaya de fumer; l’inaction l’énervait; il regardait son cigare,

croisait les jambes, les décroisait; il ne savait comment se placer, à

quoi rêver, ni même où jeter sa cendre. Il se leva, fit quelques pas,

s’installa devant sa table. Là, il se sentit mieux et s’efforça de

penser à la morte.

Bien souvent, du temps qu’elle était vivante, il avait connu auprès

d’elle des soirs accablants. Il allait, venait, tournait, l’obsédait. Et

elle, que cette vaine agitation fatiguait, lui disait, de sa voix la

plus douce:

--Mon bon ami, vous finirez par me trouver insupportable. Vous restez

là, toujours enfermé, vous vous rendrez malade. Alors, que

deviendrais-je? Allez vous distraire, sortez, cela vous fera du bien.

Et comme il hésitait, tourmenté par l’envie qu’il avait d’obéir, elle

ajoutait:

--Je vous en prie... Allez! Demain vous me conterez ce que vous aurez

vu, ce sera comme si je l’avais vu moi-même.

Monsieur Brossard se laissait convaincre. Il partait! Étaient-ils dupes

de leurs paroles? Connaissaient-ils le fond de leur pensée? Eût-il mieux

valu que Monsieur Brossard s’écriât:

--Où trouverais-je un prétexte pour quitter cette chambre où j’étouffe,

où j’enrage, où je ne contiens qu’à peine ma fureur et mon dégoût?

Et qu’elle lui répondît:

--Mais, va-t’en, va-t’en! Ne vois-tu pas que ta présence m’exaspère?

Va-t’en, et que, du moins, je t’oublie jusqu’au matin!...

Qu’est-ce que la vérité? demanda l’inconnu... et Jésus ne répondit pas.

Ce soir-là, comme naguère, Monsieur Brossard se rongeait. Il évoquait le

visage de Thérèse, le son de sa voix, la couleur de ses yeux. Il

concentrait sa pensée sur son image retrouvée et, soudain, il lui sembla

que la pauvre femme posait une main sur son épaule et parlait.

--Mon bon ami, ne vous laissez pas aller à votre douleur, ne restez pas

là, à souffrir pour moi, vous en viendrez à détester ma mémoire. Allez!

Secouez votre chagrin, ayez le courage de vous distraire, cela me fera

plaisir!

Monsieur Brossard se leva, prit son chapeau et sortit.

Il n’avait point de projets, il s’en allait, au hasard, seul encore,

mais moins triste. Le bruit de ses talons frappant l’asphalte

l’accompagnait, l’air vif dissipait les vapeurs de son cœur affadi: il

sortait d’un cauchemar.

Il descendit jusqu’aux boulevards, tourna, revint par l’avenue Gabriel.

Ses pensées, ses sentiments, ses souvenirs étaient tombés, il ne lui

restait qu’une tristesse amortie, une lassitude!

Il rentra d’un pas égal, fit sans y songer les gestes habituels et

lorsqu’enfin il s’étendit dans son lit, bien au chaud, bien au large,

déjà presque inconscient, il murmura:

--Quelle bonne fatigue!

Le lendemain, Monsieur Brossard s’éveilla tard. Ses sensations étaient

confuses; puis, le voile se déchira, un flot de souvenirs l’envahit.

D’un geste, il rejeta ses couvertures, sauta hors du lit, se libéra.

Les êtres les plus sincères placés brutalement en face de la douleur

éprouvent parfois cet effroi qui les fait reculer. Il semble

qu’intérieurement ils se disent: je souffrirai plus tard! Et ils

s’étourdissent dans l’accomplissement de besognes indifférentes: ils

oublient!

Monsieur Brossard fit sa toilette, déjeuna, parcourut les journaux, et

ce ne fut qu’en ouvrant son courrier, en lisant les lettres de

condoléances dans lesquelles ses amis le plaignaient, qu’il se sentit

malheureux. Il les lut, les relut, s’apitoya puis, craignant de

s’attrister, les jeta pêle-mêle dans un tiroir, où elles devinrent

aussitôt des lettres banales, impersonnelles, pareilles à toutes les

lettres auxquelles tôt ou tard il faudra répondre et dont la pensée nous

importune.

Momentanément délivré de ce souci, Monsieur Brossard se dirigea vers la

chambre de sa femme, ainsi qu’il le faisait chaque jour depuis tant

d’années. Tout y était en ordre; rien ne rappelait le drame qui venait

de s’y jouer; un rayon de soleil égayait la poudreuse en bois de rose et

faisait scintiller les couleurs des tapis. Monsieur Brossard éprouva une

émotion fugitive, presque un regret. Alors, détournant la tête, il passa

dans le boudoir de Thérèse; c’était la pièce la plus charmante de la

maison; pourtant il y venait rarement, soit qu’elle ne fût pas arrangée

à son goût, soit qu’il déplorât qu’elle ne fût pas sienne, ou,

peut-être, tout simplement parce que Mme Brossard exigeait que l’on n’y

fumât point. Presque sans y songer et cependant par bravade, il alluma

une cigarette, et il regarda autour de lui; des yeux il supprimait les

meubles, changeait les tentures, choisissait l’emplacement de nouvelles

bibliothèques. Un livre traînait sur une table, il le prit, le

feuilleta: C’était l’_Imitation_, que Thérèse lisait sans cesse; la

reliure était médiocre, l’édition vulgaire, il jeta dédaigneusement le

volume sur un fauteuil, et murmura:

--C’est ici que je logerai mon Enfer!

Puis, d’un geste rapide, il rafla les photographies qui traînaient çà et

là, et dont la vue, souvent, l’avait agacé. Il y en avait de tous

genres. Vieux portraits de famille, visages d’amies oubliées, petits

groupes effacés et jaunis; il en fit un tas, et les lança dans le tiroir

d’une commode qu’il referma d’un coup de pied. Il dérangea encore

quelques bibelots, groupa les plus laids sur le coin du piano, se dit:

--Je les donnerai à ses amies en souvenir d’elle.

Alors, n’ayant plus rien qui le retînt, il traversa la chambre de

Thérèse, ferma la porte, revint à son bureau.

_Éléonore ou l’Heureuse Personne_, le dernier ouvrage qu’il eût rapporté

de chez M. Botte, était là, bien en vue, à côté d’un paquet de

faire-part que l’on n’avait pas utilisé. Il prit le tout, s’approcha de

la cheminée, glissa les billets bordés de noir sous les bûches, et,

tandis qu’une flamme claire montait dans l’âtre, il s’assit, enveloppa

ses jambes dans les pans de sa robe de chambre, et, doucement, se mit à

lire.

Midi sonnait; tout était calme dans la maison; aucun bruit étranger ne

troublait le silence, pas une voix, pas un souffle! La vie, un instant

déchirée, reprenait son cours, comme le fleuve après le roc; Thérèse

Brossard était morte, à jamais.

L'envers d'un homme de bien · 第 9 / 35 题