L'officier de garde à la sape de gauche vint nous avertir que le léger
blindage qui la recouvrait paraissait céder sous les pierres que les
Arabes, abrités par un renfoncement du sol, à quelques pas de nous, ne
cessaient de lancer. La fusillade éclata; nous accourûmes, le colonel,
M. de Laurencez et moi, mais, même de la tête de la sape, il nous
fut impossible d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions
cependant parler entre eux à voix basse. L'endroit où nous étions était,
comme toute la tranchée, dominé par des palmiers, mais les Arabes ne
s'avisèrent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli
être victime. Du reste, nous étions sur nos gardes; nos factionnaires,
collés contre l'épaulement, le genou en terre, la baïonnette au canon,
le doigt sur la détente, auraient bien reçu les audacieux qui se fussent
offerts à eux. Un coup d'obusier à balles fut tiré, mais je crois qu'il
passa au-dessus de la tête des Arabes. Aucun ne se montra, et pour
ne pas rester inactifs, nous leur renvoyâmes quelques-unes de leurs
pierres. Nous sentîmes alors combien des grenades nous eussent été
utiles, mais il n'en existait pas une seule à la tranchée, ni au camp.
Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de placer quelques zouaves à la
batterie Petit, d'où l'on pouvait, en tirant obliquement, flanquer
jusqu'à un certain point la tête de la sape, non sans risquer de blesser
nos sapeurs. Pour obvier à cet inconvénient, et pour toucher l'ennemi
dans l'obscurité, on choisit les hommes les plus adroits. De retour à la
_gourbie_ du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j'entendisse
les cris d'un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d'une
voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles à
l'interprète du colonel, qui me les traduisit ainsi: «_Roumis_
(chrétiens), disait le malheureux blessé, que vous avais-je fait pour me
traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour
ma patrie et pour ma religion!» Pourquoi la nature de cette guerre
impitoyable nous empêchait-elle de tendre une main sympathique et
secourable au brave qui, sous l'étreinte de la mort, proclamait de si
hauts sentiments!
Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux
défenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes
qui avaient fait à Alger le métier de portefaix, et souvent, c'est en
baragouinant notre langue, qu'ils s'efforçaient de nous adresser des
injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe
ou Français est Juif, ils gratifiaient la Légion étrangère du titre
de _bataillon di Jouifs_. Parfois, appelant nos soldats: _couchons,
Jouifs,_ criaient-ils, _oun caporal et quatre hommes en factionne; va te
coucher!_ Cette dernière injonction était accompagnée d'un coup de feu
qui dénotait le genre de couche qu'ils nous souhaitaient.
Relevé le 29 au soir, j'allai, dès que je fus de retour au camp, prendre
congé du général et de son chef d'état-major, M. le colonel Borel. En
présence des attaques dont j'ai été l'objet, il est bon de rappeler que
dans cette entrevue, il fut constaté qu'il y avait, pour lors, beaucoup
plus de risques à courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin
de Batna était journellement inquiété et parfois intercepté par
de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints
assassinats, et le général s'était vu dans la nécessité d'envoyer à
Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir
les communications. Du camp à Biscara, j'avais un convoi de blessés et
de malades à conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place
à Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel
Borel doutait que je pusse arriver à ma destination, et je me séparai de
lui et du général, en leur promettant que je passerais à tout prix.
Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans émotion, à mon
excellent colonel et à MM. les officiers de la Légion, et je partis à la
tête du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd'hui chef
de bataillon, qui se rendait à Batna. Notre allié le marabout Si-Mokran,
dont j'ai déjà parlé, se joignit à nous avec une douzaine de cavaliers.
Nous marchions lentement, à cause de la longue file de mulets
d'ambulance qui portaient nos blessés et nos malades dans des cacolets,
ou bien dans des lits parfaitement adaptés aux bâts, pour ceux à qui
leur état ne permettait pas de garder une position perpendiculaire.
Ce système de transports est admirablement entendu; il est toujours
praticable dans toute espèce de terrain, et il peut devenir rapide en
cas de nécessité absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvénient
de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui,
parfois, laissent la tête du blessé beaucoup plus bas que les pieds.
Cela doit être douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne place dans
les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois,
remédier à cette imperfection par un système de bascule, au moyen duquel
le lit serait toujours maintenu dans la même direction. Quoi qu'il en
soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire,
le plus expéditif et le plus universellement applicable qu'on puisse
imaginer.
Nous fîmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivâmes de bonne
heure à Biscara, où je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint
à dîner. J'allai voir les blessés alités à la casbah, parmi lesquels
étaient les capitaines Butet et Touchet, blessés sous mes ordres le 25.
Le premier allait déjà beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis à Paris.
La blessure du second était plus grave, et l'on m'a assuré qu'il en
souffre encore. Je revis également le brave commandant Gujot, filleul de
l'empereur, mais, hélas! dans quel état! La plaie suppurait abondamment
par la bouche et répandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour
sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrépide officier,
pour qui la parité de grade et les autres raisons que j'ai signalées
m'inspiraient le plus vif intérêt. En lui serrant la main, je fis des
voeux pour que ce ne fût pas la dernière fois; mais il était écrit
qu'ils demeureraient stériles, et que l'armée regretterait un de ses
plus nobles enfants.
Le 31, dès que le jour commença à poindre, je me mis en route avec un
détachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d'Yanville et
Lermina. Pour arriver à temps à Philippeville, y prendre le bateau à
vapeur d'Alger, et afin de dérouter les partis ennemis, nous doublâmes
l'étape. A El-Outaïa, où nous fîmes halte, Déna et quelques-uns de
ses spahis bleus, dont j'avais déjà eu lieu de reconnaître l'utile
intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous étions à El-Kantara,
après avoir fait cinquante-huit kilomètres dans la journée. Nous reçûmes
l'hospitalité du caïd, et nous passâmes la nuit sous la sauvegarde de sa
fidélité.
Le lendemain, même journée. Notre halte se fit à El-Ksour, où Déna nous
quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet à deux coups dans le même
canon, dont il avait remarqué la justesse en me voyant tirer un corbeau
pendant la marche. Nous arrivâmes à Batna fort avant dans la nuit; nous
avions parcouru une double étape de soixante-onze kilomètres.
M. le lieutenant-colonel de Caprez me reçut avec sa cordialité
accoutumée, et m'installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia.
Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver à Constantine, une
partie des renforts attendus à la colonne. Le lendemain, avec M. Osman,
jeune lieutenant indigène, et quelques-uns de ses spahis, j'allai
coucher à Aïn-Yagout.
Le surlendemain, 3 novembre, près du lac salé dont j'ai parlé, nous
fîmes une chasse fort singulière. M. Osman ayant aperçu, fort loin dans
la plaine, une hyène qui se dirigeait vers les montagnes à droite, deux
ou trois de nos spahis se mirent à sa poursuite. Ils la rejoignirent
bientôt et lui tirèrent, sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil.
Mettant le sabre à la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup
de pointe, qui la blessa très légèrement; mais le cheval de cet homme
s'étant abattu en même temps, il se trouva sur l'hyène, qu'il maîtrisa
sans en être mordu. Nous accourûmes tous; à l'aide de ses camarades, qui
avaient mis pied à terre, il la musela avec des cordes. Attachée par le
cou à une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et
comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle fût
énorme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et
n'opposa pas la moindre résistance. Je savais que ces animaux ne
sont pas très dangereux; mais je fus étonné et presque touché de la
mansuétude de notre capture. Sa fourrure était fort belle, mais, usée
par les cordes qui nous avaient servi à la fixer sur le bât d'un mulet,
je ne pus la conserver. Les spahis, à ma surprise, mangèrent la viande
au bivouac du soir.
Après cette chasse, nous rencontrâmes une colonne de renforts qui
allait rejoindre le général Herbillon. A sa tête étaient M. le
lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers supérieurs,
circonstance bonne à retenir pour le moment où il sera question de
la réponse que me fit M. le ministre de la guerre à la tribune de
l'Assemblée.
Arrivés à Aïn-Mélilla, où nous passâmes la nuit, nos spahis nous
donnèrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, ce fut une
espèce de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant
le bras; un des deux partenaires se voile le visage et représente une
fiancée, l'autre le prétendu; les couples défilent devant le spectateur,
en se dandinant et en chantant à la moresque sur un air monotone. Un
second jeu consiste à placer un homme, accroupi et entortillé dans son
bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout derrière
lui, et lui appuie les mains sur les épaules, prêt à lancer des coups de
pied à ceux qui l'attaquent. Le premier est _le mouton_, le second _le
chien_, les autres joueurs sont _les chacals_, et il leur est permis de
porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le
faire tomber, mais ils ont à se garer du chien, contre lequel ils n'ont
d'autre recours que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces
exercices paraissaient égayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il
n'était pas sans intérêt de voir la naïveté de ces braves gens qui
s'amusent comme des enfants et se battent comme des hommes.
Le 4, M. Osman retourna avec eux à Batna, et je continuai ma route. A
peu de distance d'Aïn-Mélilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A
Constantine, où je fus rendu avant la soir, M. le général de Salles
m'apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa
jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs
à pied, campé aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche
pour les Ziban, ce qui portait à plus de 3,000 hommes la totalité des
renforts envoyés au général Herbillon. Celui-ci n'en demandait pas
davantage pour terminer ses opérations.
Je reçus à Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi
d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalité la plus affectueuse, et le
5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau à vapeur d'Alger
partait le lendemain; un autre était attendu qui devait appareiller le
8, directement pour Marseille. Les renforts assurés, le but principal de
ma mission étant de hâter leur arrivée, elle se trouvait remplie, et il
devenait inutile de faire une double traversée, et de passer par Alger.
Je résolus donc de partir par le bateau du 8; j'écrivis, dans ce sens,
au gouverneur général, et je lui expédiai immédiatement mon ordonnance,
avec ma lettre et la dépêche du général Herbillon. La réponse que j'ai
reçue, loin d'exprimer aucun blâme, est très aimable et honorable pour
moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu à dénaturer une
chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'était pas en
guerre ouverte avec l'impartialité et la bonne foi.[10]
[Note 10: Voyez aux Pièces justificatives mes interpellations au
ministre de la guerre.]
Le 7, les Corses résidant à Philippeville m'offrirent un banquet.
C'étaient des soldats, des négociants, des marins; réunion touchante
qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait l'accueil sympathique de l'île
paternelle, à qui ma famille doit tant!
Le 8, je m'embarquai sur le _Sphinx_, pyroscaphe de la compagnie Bazin,
commandant Bonnefoi. Le temps était gros et le vent contraire; mais,
grâce à l'habileté et à la vieille expérience de notre bon capitaine,
nous touchâmes à Marseille dans la nuit du 10 au 11.
A Paris, où j'arrivais très irrité de la position que l'on m'avait faite
en Afrique, contrairement aux promesses que j'avais reçues, on
avait déjà répandu, sur mon retour, les interprétations les plus
malveillantes. Un journal ministériel avait publié un article injurieux,
et d'autres, sans même s'enquérir des faits, ne m'avaient pas épargné.
Cependant, comme le ministère qui avait présidé à mon départ n'était
plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre,
pour lui offrir un rapport circonstancié que j'avais préparé sur la
situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul se montra très
affable, et comme il m'interrogeait sur mon retour, et qu'il paraissait
ignorer dans quels termes j'avais consenti à faire acte de présence
en Algérie, j'entrai dans quelques développements, et je lui parlai
incidemment de l'ordre du général Herbillon, prescrivant mon départ de
Zaatcha pour Alger. Il demanda à le voir. Voulant maintenir intact mon
droit de représentant du Peuple, je lui déclarai d'abord que je ne m'y
croyais pas obligé; mais comme il y mettait une certaine insistance
affectueuse et parfaitement convenable, je consentis à le lui
communiquer. En le voyant, il s'écria, à plusieurs reprises, non pas
comme il l'a dit à la tribune: _Cet ordre vous couvre_, mais: _Vous
êtes parfaitement_ _en règle_; et il me pria de le lui laisser, pour le
montrer au président de la République, qu'il m'engageait fortement à
aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de la manière
dont j'avais été traité, il ne pouvait entrer dans mes vues de me
présenter à l'Elysée, et c'est probablement ce qui a rendu possible
un scandale que je déplore et que j'ai la conscience de ne pas avoir
provoqué. Ma lettre à _la Patrie_[11], dont a parlé M. d'Hautpoul,
n'était qu'une réponse aux attaques dont j'avais été l'objet, et dont
certains organes de la presse gouvernementale ne s'étaient pas fait
faute. La conviction qui résulte pour moi de mon entrevue avec
le ministre de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assumé la
responsabilité de l'affront public qui m'a été fait, c'est à d'autres
qu'il doit être attribué. Des informations ultérieures m'ont prouvé que
je ne m'étais pas trompé.
[Note 11: Voyez aux Pièces justificatives.]
Quoi qu'il en soit, je reçus, le lendemain, avec une lettre du général
Bertrand, directeur du personnel, le décret qui parut le surlendemain
au _Moniteur_, signé Louis-Napoléon Bonaparte, et portant en tête
la devise: Fraternité! Sa légalité, de l'avis de bien des personnes
compétentes, aurait pu être contestée sous plus d'un rapport, mais
ayant, en tout cas, l'intention de donner au gouvernement ma démission,
je ne crus pas devoir lui disputer mon épaulette _au titre étranger_. On
peut voir, aux Pièces justificatives, ces divers documents, ainsi que ma
réponse au général Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite.
On y trouvera aussi le texte, d'après le _Moniteur_, de mes
interpellations qui eurent lieu à l'Assemblée nationale, le 22 novembre,
et celui de la réponse de M. d'Hautpoul.
En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de
ce discours du ministre de la guerre. N'était-il pas, au moins, étrange
de venir dire sérieusement à l'Assemblée, qu'à ma place, ayant rencontré
les renforts, il se serait mis à leur tête, il serait parti avec eux,
et, le lendemain, il serait monté à l'assaut de Zaatcha!! Je transcris
littéralement ses expressions, mais c'est à ne pas y croire! Comment,
moi, officier au titre étranger, j'aurais donné des ordres à des troupes
ayant à leur tête des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au
titre français? Mais ils m'auraient _envoyé promener_, et ils auraient
bien fait! M. d'Hautpoul, ce jour-là, semblait avoir oublié les
rudiments de la hiérarchie militaire, et les droits au commandement que,
même à parité de grade, un officier étranger ne peut exercer vis-à-vis
d'un officier au titre français.[12]
[Note 12: Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]
Et que dire de cette prétention de monter à l'assaut le lendemain?
D'abord, les renforts étant séparés de Zaatcha par une distance de
plusieurs journées de marche, le plus grand foudre de guerre, à moins
d'être Josué, n'aurait pu accomplir le miracle dont parlait l'honorable
général. Laissant de côté cette légère erreur géographique, qu'aurait
dit le général en chef si, m'arrogeant ses prérogatives, j'étais venu
lui prescrire un plan, ou tenter une opération quelconque sans prendre
ses ordres? Et avec quoi l'aurais-je tentée, qui m'aurait obéi, ou
plutôt _ne m'aurait-on pas pris pour fou!_ C'est dommage d'entendre un
homme respectable débiter de pareilles excentricités, et n'a-t-il pas
fallu que les esprits fussent bien prévenus, pour les écouter sans
sourciller? D'ailleurs, l'ordre formel de mon général n'était-il pas
de me rendre à Alger, et si j'eusse désobéi, fût-ce pour retourner à
Zaatcha plutôt qu'à l'Assemblée nationale, M. d'Hautpoul _ne m'eût-il
pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, révoqué de
mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand même je n'en aurais
pas eu?_
M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup à mon nom, et il
venait déclarer, en même temps, que ce nom et les longues persécutions
qu'il a attirées, ne valaient pas la peine de naturaliser mon épaulette,
ni d'arrêter une mesure qui certes n'était pas empreinte d'aucun esprit
de famille.
Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulières méprises, il me
reprochait de ne pas avoir _consulté mon coeur de soldat_, on comprendra
que si j'avais voulu descendre à des personnalités, rien ne m'eût été
plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m'eût pas
convenu envers un ministre et un vieux général.
Quoi qu'en dise le _Moniteur_, il n'est pas exact que l'Assemblée
presque entière se soit levée contre l'ordre du jour que je
présentai.[13] Au contraire, la gauche presque entière, et cela m'importe
beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, malgré la position délicate
que ma susceptibilité à l'endroit de Louis-Napoléon m'avait faite dans
l'opinion de la plupart de ses honorables membres.
[Note 13: Voyez aux Pièces justificatives.]
Quant à mes autres collègues, je prendrai la liberté de leur exposer
avec le profond respect que je dois à une fraction si importante de la
souveraineté nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d'eux, mais
des citoyens des départements qui m'ont élu, et que je ne me crois
nullement tenu de conformer mon opinion à celle de la majorité. Cette
opinion, fût-elle individuelle, elle pèse dans la balance, du poids d'un
vote libre, consciencieux et sans contrôle.
Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni même dans la loi
électorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un représentant
abdique l'indépendance de son caractère, et perde le droit de revenir
prendre part aux délibérations législatives quand il le juge nécessaire
ou seulement opportun. J'y vois, plutôt, comme je l'ai fait remarquer à
la tribune, que s'il n'est pas revenu avant l'expiration du délai de six
mois fixé par la loi, son mandat de représentant est périmé de droit.
Ainsi donc, si, en Algérie, ou même plus loin, il était obligé
d'attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire
perdre à dessein sa haute qualité, soit en lui refusant l'autorisation
de retour, soit en tardant simplement à l'envoyer.[14]
[Note 14: L'article 28 de la Constitution dit: «Toute fonction
publique rétribuée est incompatible avec le mandat de représentant
du peuple. Les exceptions seront déterminées par la loi électorale
organique.» L'article 85 de cette loi dit: «Sont exceptés de
l'incompatibilité les citoyens chargés temporairement d'un commandement
ou d'une mission extraordinaire, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur.
Toute mission qui aura duré six mois cessera d'être réputée
temporaire.»]
On a dit qu'un représentant était libre d'accepter ou non une mission du
gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas bien profond; mais, sous les
phases variées de notre politique, ce qui convient aujourd'hui peut fort
bien ne pas convenir dans quinze jours, ou même demain. Il ne faudrait
pas chercher bien loin pour trouver deux honorables représentants qui
avaient accepté de hautes missions sous le ministère Barrot-Dufaure, et
qui les ont résignées à l'avènement du ministère _d'action_.
Je ne disconviens pas que l'alternative résultant des dispositions
que je viens de citer ne soit un argument péremptoire en faveur des
incompatibilités, et, pour ma part, je les ai votées presque toutes. Je
comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilités
soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je
maintiens que l'esprit de notre pacte fondamental est, qu'en droit et
en thèse générale, un représentant du Peuple reste toujours libre de
reprendre une position qui, en définitive, ne relève que de la nation;
et je ne voudrais pas affirmer qu'une révision même de la loi électorale
pourrait faire disparaître, dans le sens de la majorité, une lacune
qu'on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes.
Pour moi, après le coup que Louis-Napoléon a porté à un de ses plus
proches parents, à un neveu de l'empereur, au fils de Lucien, au
représentant de la Corse, je n'aurais pas osé paraître à la tribune
nationale, si je n'avais été fort de ma _conscience_ et de mon _droit_.
De ma _conscience_, parce que, tant que j'ai été en Afrique, j'ai fait
mon devoir non-seulement d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce
qu'en toute sincérité, je ne puis reconnaître à personne la faculté de
prescrire les fonctions suprêmes que les membres du Pouvoir Législatif
tiennent du Peuple.
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
No 1.--Lettre de Louis Blanc.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.
Palais national du Luxembourg.
_A Pierre-Napoléon Bonaparte._
Citoyen,
C'est avec un plaisir extrême que je vous fais part de la décision prise
à votre égard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer
chef de bataillon dans la Légion étrangère, bien convaincus que votre
intention formelle est de mettre au service exclusif de la République
les fonctions confiées à votre loyauté par le gouvernement républicain.
Faire servir à l'établissement, à la consolidation, au triomphe complet
de la liberté, le prestige attaché au grand nom de Napoléon, c'est se
montrer digne de porter un tel nom et bien mériter de la patrie. Le
temps des prétentions dynastiques est passé à jamais. La glorieuse
révolution qui vient de s'accomplir a définitivement coupé court au
régime de la royauté et de tout ce qui lui ressemble.
C'est parce qu'il vous sait pénétré de cette conviction, imbu de ces
sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une
marque de confiance qu'en ma qualité de Corse je suis heureux de vous
annoncer.
Salut et fraternité,
Le 15 avril 1848.
LOUIS BLANC,
Membre du Gouvernement provisoire.
No 2.--Pétition à la Constituante
Citoyens Représentants du peuple,
Le lendemain de Février, accouru de l'exil pour offrir mes services à
mon pays, j'ai accepté avec une profonde reconnaissance, des mains
des fondateurs de la République, le grade de chef de bataillon au 1er
régiment de la Légion étrangère. J'étais autorisé à le regarder comme un
état transitoire devant amener ma mutation dans un régiment français.
L'intention de M. de Lamartine, et après lui, celle de M. le général
Cavaignac, était de demander à l'Assemblée nationale une décision à cet
égard. Elle était nécessaire, en présence de la loi du 14 avril 1832 sur
l'avancement. A part toute autre considération, ces hauts fonctionnaires
de la République avaient pensé qu'une exception paraîtrait fondée en
ma faveur, puisque l'exil dont ma famille était frappée m'avait seul
empêché soit de satisfaire à la loi de recrutement, soit d'entrer dans
une école militaire. Ce qui corroborait encore ces considérations,
c'étaient les demandes réitérées de servir dans l'armée d'Afrique, que,
depuis douze ans, je n'avais cessé d'adresser au gouvernement déchu, et
que les maréchaux Soult et Sébastiani m'ont offert d'attester au besoin.