L'oeil au guet, le doigt sur la détente, j'attendais que quelque Arabe

se montrât au-dessus du mur. Il en vint un qui, coiffé d'un turban,

brandissait un pistolet de la main droite, s'appuyait sur la gauche,

et se découvrait audacieusement jusqu'à la ceinture. En apercevant un

officier qui le tenait en joue presque à bout portant, il dut penser que

son heure était arrivée; il voulut se rejeter en arrière, mais il n'en

eut pas le temps; je lui lâchai dans le cou, au-dessous du menton, mon

coup droit chargé d'une balle et cinq chevrotines; son coup du pistolet

porta à faux sur ma gauche, sa tête frappa le mur qui fut baigné de son

sang, et derrière lequel il disparut en tombant.

Presque en même temps, à quelques pas de là, un autre, à barbe grise,

armé d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer son arme sur le

haut du mur, pour nous mieux viser. Se voyant visé à son tour, il se

retira; mais aussitôt, élevant les bras et son fusil, il allait tirer

dans notre direction, quand je lui lâchai mon second coup, chargé à deux

balles qui, écrêtant le mur, l'atteignirent à la tête dont on ne voyait

que le sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre côté, ainsi que

son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne pûmes prendre. Les

tirailleurs applaudirent, et ils m'assurèrent que c'étaient des chefs.

Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et beaucoup plus

vite qu'on ne peut l'écrire. Cependant, le feu, au lieu de discontinuer,

prenait une nouvelle intensité. En voyant tomber leurs officiers et

leurs camarades, beaucoup de soldats s'empressèrent autour d'eux, et les

transportèrent sur les derrières; d'autres, comme cela arrive souvent

en pareil cas,[5] les accompagnèrent, sans doute pour les escorter; les

travailleurs avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'étaient pas

venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de mon monde,

c'est-à-dire une vingtaine de grenadiers de la Légion et quatre-vingts

hommes, à peu près, du bataillon d'Afrique. Le brave sergent-major

Marinot, de ce dernier corps, me seconda avec cette sévérité et cette

énergie qui n'admettent point d'hésitation.

[Note 5: L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas

s'occuper des morts, ni même des blessés, pendant l'action; mais, en

Afrique, il a fallu adopter le système contraire, à cause de la cruauté

des Arabes et de l'inconvénient qu'il y aurait à leur laisser mutiler

les corps dont ils font de sanglants trophées qui surexcitent le

fanatisme des populations.]

Mes grenadiers, ou plutôt cette poignée de mes grenadiers, restaient

sous le commandement immédiat du sergent anglais Smitters, dont la

valeur héroïque était digne d'une action plus importante.

Quoique, au même moment, les assiégés de Zaatcha eussent fait une sortie

et attaqué vigoureusement la sape de droite à la tranchée, le colonel

dont la sollicitude paternelle et touchante ne nous oubliait pas, le

colonel, toujours partout, infatigable et dédaigneux du danger, arrivait

encore auprès de nous. Sa présence ranima le combat. Debout sur un

petit monticule où pleuvaient les balles, exactement à la même place où

Smitters fut tué un instant après, il criait: Tenez bon, grenadiers! et

ne voulut point se défiler. Un groupe d'Arabes, à demi couverts par le

mur, tiraient sur nous à soixante pas, et semblaient avoir reconnu des

officiers, si bien que je crus utile de leur envoyer moi-même un nouveau

coup de fusil. Tous ceux qui ont assisté à cette affaire conviendront

que je n'exagère rien en disant que nous étions attaqués par plus de

mille adversaires, et sans la bonté de notre position défensive, je ne

sais vraiment ce que nous serions devenus, surtout sans les renforts qui

nous arrivèrent.

Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il m'approuva,

mais rappelé à la tranchée par le bruit du combat qui continuait à s'y

livrer, il se chargea de les faire demander lui-même au général. En

attendant, nous avions à faire un nouvel effort, et, je dois le dire,

aucun des braves qui m'entouraient ne faillit à cette tâche. Un

lieutenant du bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas

avoir retenu le nom, était venu remplacer un des capitaines blessés;

Marinot, et leurs soldats, défendaient le jardin encaissé; Smitters et

nos grenadiers, le mur et le terrain nu à côté.

La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre humain

tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je déplore de n'avoir

que ce faible écrit pour en conserver la mémoire. En évidence sur la

petite butte que venait de quitter le colonel, il animait ses hommes, et

ajustait ses coups avec un imperturbable sang-froid. Derrière un large

créneau, un Arabe se montrait à demi et se cachait tour à tour. Le

sergent le tenait enjoué, et épiait, pour tirer, le moment favorable,

mais l'ennemi le prévint; foudroyé, Smitters bondit en l'air, tomba à la

renverse, et son sang généreux rejaillit sur les grenadiers. Avant de

lui percer le coeur, la balle avait fait un long éclat à la monture de

son fusil. Effet fréquent de la mort par les armes à feu, on aurait dit

qu'il dormait d'un bon sommeil, tant sa figure paraissait sereine et

presque rayonnante.

Cet intrépide sous-officier était un homme de trente à trente-cinq ans,

d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme

les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort était de venir

mourir dans une oasis du Sahara, à côté d'un neveu du plus grand ennemi

de sa grande nation!

Sa fin produisit une pénible impression, et l'ennemi ne semblait pas

se ralentir. Mais, sur la lisière de la forêt, M. le colonel de Barral

opérait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et

sifflant à travers les palmiers, tombaient et éclataient parmi les

Arabes. Dans la plaine, un de ses échelons, formé du bataillon de

zouaves du commandant de Laurencez, était arrivé à trois cents mètres

de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me décidai à aller lui

demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient

bravement la défense de la butte où leur sergent venait d'être tué. Avec

une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s'empressa

de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune

officier s'écria: En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courûmes

renforcer ma ligne, où l'arrivée des zouaves produisit visiblement

le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les

grenadiers à l'éminence où était tombé Smitters, et un d'eux, nommé

Goise, qui avait été prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se

mit à les défier et à les plaisanter de la façon la plus originale.

C'est encore une preuve de l'ascendant des corps d'élite, que, dès ce

moment, l'attaque se ralentit; l'uniforme des zouaves est redouté de

leurs adversaires à l'égal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos

troupes elles-mêmes savent, par expérience, ce que vaut le concours de

ces triaires de l'armée d'Afrique.

[Note 6: M. de Laurencez, blessé à l'assaut de Zaatcha, est

aujourd'hui lieutenant-colonel.]

La voix du colonel se fit entendre de loin, annonçant des renforts. En

effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs

indigènes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l'artillerie, en

personne, avec deux obusiers, refoulaient l'ennemi, qui ne tarda pas à

rentrer à Lichana. Arrivé près de nous, le colonel me communiqua l'ordre

du général de battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes

rétrogradaient, et que le moment était propice pour continuer l'abattage

des dattiers; mais il me répondit que l'ordre était formel, et qu'il n'y

avait qu'à obéir. Sur ce, nous quittâmes une position que nous avions

gardée quatre heures, on sait à quel prix; nous gagnâmes la plaine sans

aucune opposition, et de là la tranchée. Nous avions eu six morts et

vingt-deux blessés, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un

nombre infiniment plus considérable des leurs hors de Combat.

[Note 7: Voyez les états nominatifs aux Pièces justificatives.]

Je trouvai le général près de la Zaouïa. Il parut regretter de nous

avoir engagés si loin, à cause des pertes que nous avions essuyées;

cependant, il me dit avec une grande cordialité: Je vous remercie de

tout ce que vous avez fait. J'ai été peiné de ne pas reconnaître ces

remerciements dans son rapport d'ensemble publié au _Moniteur universel_

du 4 janvier 1850, où il ne m'a même pas accordé une mention honorable,

et je dus être d'autant plus sensible à cet oubli qu'on venait de me

remercier de la manière que l'on sait.[8] En revanche, je conserve

précieusement les lettres d'éloge et de sympathie que M. le général

Charon, gouverneur général de l'Algérie, le colonel Carbuccia, et une

foule d'autres officiers moins élevés en grade, mais très bons juges

aussi, ont bien voulu m'écrire.

[Note 8: Voyez aux Pièces justificatives ma lettre à la _Patrie_, du

5 janvier 1850.]

A l'égard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le

général Herbillon s'exprime ainsi:

«Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes

employés à la coupe des palmiers que nous laissâmes une caisse de

tambour et des outils entre leurs mains. Je fus obligé d'appeler les

troupes du camp pour assurer la retraite.»

Comme on l'a vu, nous avions été attaqués par les gens de Lichana,

qui n'étaient nullement assiégés; il n'y avait donc pas eu de sortie

proprement dite. La retraite fut ordonnée par le général, et le général,

ce me semble, aurait pu le dire, d'autant mieux qu'il pouvait avoir

d'excellentes raisons de la prescrire, entr'autres le peu d'importance

du résultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce

résultat n'aurait pas été en rapport avec le nombre des troupes

employées, que les soutiens, à la fin de l'engagement, avaient porté à

un chiffre très considérable. Je ne sache pas qu'il y ait en de caisse

ni d'outils tombés aux mains des Arabes; mais il n'est pas impossible

qu'il en soit resté sur le terrain, ce qui n'est certes pas la même

chose. Quant à la caisse, les états nominatifs des morts et des blessés,

qu'on peut voir aux Pièces justificatives, constatent qu'aucun tambour

ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle

avait été abandonnée par un tambour du bataillon d'Afrique, qui

grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonné

des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs

les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n'ont pu

arriver jusqu'à eux. Qu'on me passe ces particularités; elles paraîtront

insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait

étonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre éloge ne m'a

été décerné, et que l'occasion d'une espèce de blâme semble avoir été

cherchée dans des détails peu dignes de figurer dans un rapport général.

Pendant que nous combattions du côté de Lichana, la sape de droite,

comme je l'ai dit, était audacieusement assaillie à la tranchée. Les

Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et

bravaient héroïquement la mort, avaient mis tant d'acharnement dans

leur attaque, qu'on en tua plusieurs à deux pas de nos créneaux, qu'ils

cherchaient à prendre. Un, surtout, vint tomber si près, que les

voltigeurs du 38ème se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre

de canon, et me l'envoyèrent par le plus ancien soldat de la compagnie.

Je le conserve précieusement en souvenir de ces braves et du courageux

Arabe mort pour son pays.

On sait que la garde et les travailleurs de tranchée sont relevés toutes

les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut

prolongé jusqu'au soir, ce qui me donna l'occasion de compléter la

journée; car le général étant venu à la _gourbie_, où nous déjeunions,

il m'ordonna d'abattre encore des palmiers, cette fois à proximité de

la tranchée. Après avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands

jardins, je les fis complètement raser, sans forte opposition de la part

des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du matin, soit que

le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contentèrent de

nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal;

un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut blessé par la chute

d'un palmier.

Le soir, vers cinq heures, nous retournâmes au camp. Nos tentes et nos

lits de cantines nous parurent des palais et des édredons après la

tranchée. Les vivres étaient abondants à la colonne; le pain seulement,

qu'on faisait venir de Biscara, commençait à manquer, mais du biscuit

trempé le remplace, au besoin. L'eau était désagréable, malsaine, et

tellement chargée de sels, qu'en ayant passé un litre environ à travers

un mouchoir de toile, j'en obtins un résidu qui, séché et approché du

feu, crépitait comme du nitre. Le sable, d'une finesse imperceptible,

s'infiltrait partout; quelque précaution que l'on prit, tout ce qu'on

préparait pour manger en était tellement saupoudré, qu'à chaque morceau

on le sentait craquer sous la dent. Je fis l'expérience de placer du

papier sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse bouclé les

contre-sanglons pour la fermer complètement, deux heures après le papier

était tout couvert de sable. Ces petits inconvénients n'étaient qu'un

sujet d'observations; mais la mauvaise qualité de l'eau incommodait tout

le monde, et engendrait même des maladies.

Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentées par la mort

du capitaine Graillet, commandant du génie. Par le plus malheureux des

hasards, tandis qu'il dirigeait les travaux à la sape de droite, il fut

tué d'une balle qui passa dans l'interstice de deux troncs de palmiers

placés en épaulement. C'était un officier jeune, très distingué, et

à jamais regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre

d'eau-de-vie, et dans la conversation que nous eûmes ensemble sur les

opérations du siége, je remarquai qu'il était pour les partis les plus

vigoureux.

Le 27 se passa sans événement remarquable. Les travaux continuèrent sur

le même pied à la tranchée. Les Arabes tiraillèrent plus ou moins toute

la journée, et se montrèrent parfois à la lisière de l'oasis, d'où leurs

balles arrivaient jusqu'à notre front de bandière. Les carabines à tige

de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs à pied, placés derrière

des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure.

Un fait remarquable et qui, en ma qualité de nouvel arrivé, m'avait

surpris, c'est que notre camp était littéralement encombré d'Arabes;

j'en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient à la porte de

ma tente, si bien que la toile seule m'en séparait. Le scheick El-Arab,

je l'ai déjà dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux,

l'avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs

sympathies pussent bien être ailleurs. Plusieurs fois, ils étaient allés

parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu'ils

rapportaient à l'état-major-général devaient lui paraître suspects; le

fait est qu'à aucun prix on ne pouvait se procurer des émissaires sûrs,

et telle était, au point de vue arabe, la nationalité et surtout la

sainteté de la cause de Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait

pu établir chez l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, être considérées

que comme servant aux deux partis.

Nous étions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait les dépêches

du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d'être

enlevé par les Arabes. Nous approchions à grands pas de l'époque

qu'avant de quitter Paris j'avais fixée pour mon retour à l'Assemblée

législative, et il n'y avait pas de probabilité que nous touchassions au

dénouement de l'expédition. Le général, fermement résolu à ne lever le

camp qu'après avoir eu raison de Zaatcha, semblait décidé à ne

plus livrer d'assaut, et à attendre des renforts, pour compléter

l'investissement de la place et la réduire par le feu de l'artillerie.

Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous

mener fort loin, et bien qu'il ait été modifié, Zaatcha ayant été pris

d'assaut, cet événement final n'a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans

compter que les opérations successives et secondaires ont prolongé la

campagne jusqu'au mois de janvier.

On a vu à quelles conditions j'avais consenti à y prendre part,

conditions tellement nettes et incontestées jusqu'alors, que l'idée ne

me vint seulement pas qu'on pourrait me disputer le droit de revenir

siéger au palais législatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs

sujets de juste mécontentement et de profond dégoût me maintenaient

dans ma résolution. D'une part, on avait failli à la promesse dont

l'accomplissement eût compensé, pour moi, l'inconvénient de servir au

titre étranger. Je veux parler du commandement de compagnies d'élite,

qu'on m'avait assuré à Paris, et au sujet duquel aucun ordre n'avait

été transmis ni à Alger, ni à la colonne. D'autre part, des bruits

offensants, universellement répandus au camp, et dont on pourrait

trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes

positions, me désignaient comme _envoyé en punition en Afrique_ (je dis

le mot comme on me l'a répété, quelque impertinent et stupide qu'il

soit). Sans doute, c'était le dernier degré de l'absurdité que de

supposer qu'un homme honoré d'un mandat souverain et inviolable pût être

envoyé en punition par qui que ce soit; mais, si on réfléchit bien, on

comprendra la créance que jusqu'à un certain point pouvaient obtenir des

inventions par lesquelles on me représentait comme l'objet d'une sorte

de disgrâce domestique, fondée sur mes opinions peu gouvernementales. Ce

qui me paraissait ajouter du poids à ces manoeuvres, c'était la nouvelle

que, sans doute, on ne se serait pas amusé à répandre gratuitement,

qu'après la campagne on me destinait au commandement du cercle

de Biscara, comme si dans l'état actuel des choses ces fonctions

permanentes avaient pu me convenir, et comme s'il avait dépendu de

quelqu'un, sous quelque prétexte que ce fût, de me reléguer, sans me

consulter, au fond du Désert, en échange du poste législatif que la

sympathie et la confiance de deux départements m'ont assigné.

Indigné d'être ainsi traité par ceux-là mêmes à qui j'étais le plus

disposé à me dévouer, rebuté par d'aussi nauséabondes menées, la

cordialité de mes chefs militaires, et en général de tous les officiers

du camp, ne modifia point mon projet primitif. Décidé à partir, j'en

avais parlé à mon colonel et au général, lorsque celui-ci voulut bien

me charger, pour M. le général Charon, d'une mission indiquée dans une

dépêche qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, le

29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pièces justificatives. Le

but principal de cette mission était de hâter l'arrivée des renforts

qu'il attendait, et qui, demandés par la voie de terre au moment où les

communications n'étaient rien moins que sûres, auraient pu tarder

encore longtemps à le rejoindre, sans la diligente prévoyance de M. le

gouverneur général.

M. le général Herbillon, aux éminentes qualités duquel je serai toujours

heureux de rendre hommage, malgré l'oubli où il m'a laissé dans son

rapport d'ensemble, a été, pour moi, spontanément bienveillant; je

ne doute pas qu'il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la

résolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgré les graves et

nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas où, contrairement à ce

qu'il avait décidé pour lors, un assaut eût été à prévoir dans un délai

rapproché. C'est ici l'endroit de répondre à certaines gens qui auraient

dû s'informer au moins des faits, des distances, des dates, avant

d'insinuer cette outrageante assertion que j'aurais quitté la colonne

la veille d'un assaut. D'assaut il n'était pas question alors; il a

été livré un mois après, et il est à présumer que je ne m'y fusse pas

trouvé, quand même j'aurais été encore en Afrique, mon régiment ayant

été dirigé sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.

Un autre propos infâme, dont personne n'a osé prendre vis-à-vis de moi

la responsabilité, mais que j'ai appris avoir été tenu tout bas, un de

ces propos qui ne seraient que ridicules, s'ils n'étaient odieux, c'est

celui qui attribuait mon départ _à ma crainte du choléra_. En vérité,

on rougit de s'arrêter à des accusations anonymes aussi saugrenues, et

c'est se ravaler que d'y répondre, mais il n'est peut-être pas superflu

que mes charitables Basiles sachent:

D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y avait point

de choléra, et on était si loin de le craindre, que l'on considérait le

camp comme un refuge pour les troupes, à cet égard. Le choléra y fut

apporté par la colonne de M. le colonel Canrobert; à mon départ,

non-seulement on ne savait pas qu'elle en fut attaquée, mais on ignorait

même sa prochaine arrivée. A Marseille, à Toulon où le choléra

faisait des ravages réels et où je m'arrêtai deux jours; à Alger, à

Philippeville, à El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui

d'ailleurs est rarement contagieuse, ait modifié un instant mes plans de

voyage. Et si les actions d'un proscrit n'étaient pas naturellement

peu connues, on saurait qu'aux États-Unis, à Malte et ailleurs, on se

souvient de mes visites aux cholériques; et à Paris même, si la haine

aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d'honorables

citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien

longtemps, un de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlevé en quelques

heures par le choléra.

Mais assez de ces dégoûtantes et viles calomnies, qu'un soldat et un

homme de coeur préférerait avoir à relever autrement qu'avec la plume.

Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre,

mon départ de Zaatcha fut fixé au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon

régiment fut encore de service à la tranchée; mais comme nous nous y

rendîmes sans musique, suivant les prescriptions réglementaires,[9]

nous y arrivâmes sans avoir personne hors de combat. Le commandant

de Laurencez et son bataillon étaient de garde avec nous. Ce sont

d'excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui

s'était fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de _vexer

l'Arabe_, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit

à parodier les chants du pays de la façon la plus amusante.

[Note 9: Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]

Les mêmes circonstances que j'ai déjà décrites se renouvelèrent ce

jour-là et le lendemain. Les cheminements avançaient, quoique lentement;

l'artillerie s'occupait de mettre deux nouvelles pièces en batterie à

l'extrême droite; son feu fit s'écrouler avec fracas, dans un nuage de

poussière, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon

des défenseurs continuaient, et nos soldats, mieux défilés à mesure que

les travaux avançaient, les leur revalaient.

Un mois en Afrique · 第 4 / 8 段