A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas longtemps sans

l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu à ma rencontre avec quelques

officiers de son régiment, me conduisit à sa tente, et de là à celle

du général qui m'accueillit très bien. Celui-ci me confirma qu'il me

destinait au commandement d'un bataillon de la Légion, ce qui n'était

pas absolument ce qu'on m'avait promis à Paris. Le 1er régiment de la

Légion étrangère, auquel j'appartenais, était dans la province d'Oran;

il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles bataillons du 2e, dont M.

Carbuccia est colonel. Je me félicitais d'ailleurs de servir sous les

ordres d'un Corse qui déjà m'avait donné des marques de sympathie. Le

soir même, devant le régiment assemblé, il me fit reconnaître en

qualité de chef du 3e bataillon, dont l'effectif était de trois cent

quarante-huit hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux

ordres de M. le capitaine Souville, était encore plus faible; il ne

comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et je ne m'éloigne

pas de la vérité en disant que nous n'avions, en tout, qu'un officier, à

peu près, par compagnie.

La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain sablonneux

et ondulé, dont l'état-major et l'ambulance occupaient les points

culminants. Leurs tentes étaient adossées à de grands rochers. A quatre

cents mètres environ du front de bandière coulait un ruisseau aux eaux

saumâtres, mais abondantes; deux cents mètres plus loin, étaient la

lisière de l'oasis et la _Zaouïa_, espèce de petite mosquée à minaret,

entourée de quelques maisons désertes.

Mon régiment était établi en première ligne. On dressa ma tente non loin

de celle du colonel, qui voulut bien me conduire lui-même chez tous les

officiers supérieurs, et à l'ambulance, où nous visitâmes les blessés,

que j'eus la satisfaction de voir entourés de tous les soins possibles

par M. le docteur Malapert et ses aides.

Cette nuit, je fus réveillé par une fusillade assez vive. Un parti

ennemi, à la faveur de l'obscurité, s'était glissé près du camp et

brûlait sa poudre sans résultat; cependant, les balles sifflaient

autour de nos tentes et un cheval même en fut atteint. Le feu de nos

grand'gardes fit bientôt taire celui des Arabes, et le colonel dit en

riant qu'ils étaient très bien élevés, puisque, ayant appris l'arrivée

d'un représentant du Peuple, ils le saluaient d'une salve de bienvenue.

Tout rentra dans le silence, sauf quelques coups de fusil qu'on

entendait dans la direction de la tranchée, à de rares intervalles, et

je me rendormis jusqu'à la diane, _cette voix de l'aurore_, comme dit

Victor Hugo, si agréable au soldat.

Certes, il y avait un charme indéfinissable pour moi à me réveiller

ainsi, sous une tente française, en face de l'ennemi, au bruit de la

musique guerrière de nos fameux régiments. Que d'idées et de sentiments,

que de souvenirs et de traditions se pressaient dans mon esprit et dans

mon coeur! Mais, hélas! ils étaient bientôt, sinon refoulés, du moins

amoindris, paralysés par une amère réflexion que mon estime pour mes

bons camarades de la Légion ne parvenait pas à détourner. Je me disais

que, représentant du Peuple, et un des plus proches parents du plus

grand de nos capitaines; au point de vue militaire, c'est-à-dire à celui

qui m'importait le plus, j'étais encore une espèce de paria, puisque

cette fatale qualification: _au titre étranger_, me ravalait encore au

rang des proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de

l'invasion étrangère, et des persécutions dont l'étranger, oppresseur de

la France, avait poursuivi ma famille, même dans l'exil! Et songer que

c'était à l'avènement d'un Bonaparte que je devais la continuité de

cette situation anormale, et penser que le 10 décembre, le 10 décembre!

m'avait fermé la porte qu'un autre que Louis-Napoléon m'eût ouverte,

ou du moins qu'il ne m'eût pas barrée, n'était-ce pas désespérant? Je

sentais alors qu'après tout j'avais eu tort de permettre qu'un membre de

ma famille fût nommé au titre étranger; mais bientôt le soleil du Désert

resplendissait sur les armes, mon colonel se montrait avec sa voix

sympathique et son énergique gaieté; les coups de feu se faisaient

entendre à la tranchée, et les réflexions pénibles s'évanouissaient.

Comme il n'y avait pas à la colonne d'autre général que le commandant

en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait, à son tour, pendant

vingt-quatre heures, les fonctions de général de tranchée. Ce jour-là,

le colonel Carbuccia et notre régiment étaient commandés. Vers midi,

je formai mon bataillon devant le front de bandière, je fis rompre par

section à droite, et nous marchâmes, musique en tête, sur la Zaouïa, où

était l'entrée des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, embusqué

dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient pas, dirigea sur

nous son feu, qui nous blessa un sous-officier et un clairon. En

arrivant à la tranchée, un sergent du bataillon mit sa tête à un créneau

et, à l'instant même, il reçut une des plus singulières blessures qu'on

ait jamais vues. Il fut atteint, immédiatement au-dessus de l'oeil

gauche, par deux balles de petit calibre, faisant probablement partie de

la charge d'un de ces tromblons dont les assiégés avaient une certaine

quantité. Ces armes, fort dangereuses de près, n'impriment pas une très

grande vitesse à leurs projectiles; c'est ce qui sauva notre sergent,

car, au lieu de lui briser la tête, les balles lui contournèrent le

crâne, et vinrent s'arrêter près de l'oreille. On le crut perdu; me

trouvant près de lui, je lui dis, sans le croire: ce n'est rien,

sergent, vous en reviendrez bien vite. Heureusement, le fait me donna

raison; le chirurgien sonda la plaie, trouva les balles, à la surprise

des assistants, et n'eut pas de peine à les extraire. Deux ou

trois jours après, je vis le blessé; il était debout, et en pleine

convalescence.

Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une idée du village

de Zaatcha, et de la nature des travaux du siège, si siège il y a sans

investissement. En effet, cette place, ou plutôt cette bicoque, n'avait

pu être investie, et de nombreux contingents y entraient et en sortaient

à volonté, relevant les défenseurs, et les approvisionnant de vivres

et de munitions. Situé dans la forêt de palmiers qui forme l'oasis,

entièrement construit en terre sèche et compacte, Zaatcha n'est, en

définitive, qu'un mauvais village à peine fortifié. Il est entouré d'un

mur de pierre, flanqué, à ses saillants, par des tours ou maisons hautes

et carrées. Un fossé large et profond en défend absolument l'approche,

si ce n'est, je crois, du côté de l'ouest, où, pour des motifs que

j'ignore, on n'avait pas encore dirigé d'attaque. Le pâté de maisons

en face de la tranchée m'a paru beaucoup plus élevé que le reste du

village, qui, si je ne me trompe, devait en être défilé. Les assiégés

n'avaient point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des

tours, partait des créneaux percés au-dessus du fossé, souvent au ras du

sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, et nous frappait

avec tant de précision et d'à-propos, qu'on ne pouvait douter qu'une

communication continue et facile, en guise de chemin couvert, n'existât

sur tout le front d'attaque.

Quand j'ai parlé de tranchée, ce n'est pas qu'on eût eu à en ouvrir une

proprement dite. La surface de l'oasis est coupée, en tout sens, de

murs en pisé, d'environ deux mètres de haut, servant de clôture et

de séparation à d'innombrables petits jardins, qui sont autant de

propriétés particulières. Nos officiers du génie avaient profité de

ces obstacles, abattant ceux qui gênaient, bouchant les brèches qui

présentaient une solution de continuité, élevant ceux qui étaient

insuffisants au défilement, et décrivant, en somme, une espèce de

parallèle qui resserrait à l'est et au nord, c'est-à-dire du coté du

camp, la moitié du développement du village, à une distance qui pouvait

varier de quarante à cent mètres. Par les nombreux créneaux pratiqués

dans les murs qui remplaçaient pour nous l'épaulement de tranchée, notre

mousqueterie répondait à celle des Arabes.

Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos soldats

avaient su tirer un très bon parti du tronc des palmiers, et ils

n'avaient presque pas eu de terre à remuer, si ce n'est pour les deux

cheminements de droite et de gauche. Des troupes occupaient les jardins

jusqu'à la lisière de l'oasis, et assuraient les flancs, les derrières,

et les communications avec le camp.

Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne étaient établies

au centre et à la droite de la tranchée. La première portait le nom du

colonel Petit, en l'honneur de cet officier supérieur qui y avait été

mortellement atteint; la seconde s'appelait la batterie Besse, en

mémoire d'un vaillant capitaine d'artillerie, tué raide d'une balle au

front, au moment où il pointait une pièce.

Après avoir fait, avec le colonel, la visité de nos lignes, et fourni

notre contingent de travailleurs aux armes spéciales, j'essayai de tirer

quelques balles par les créneaux. Ceux des Arabes étaient si petits

qu'il fallait beaucoup de soins et quelque adresse pour les emboucher,

mais on ne pouvait voir le résultat des coups. Aucun ennemi ne se

montrait à découvert; tout ce qu'on apercevait entre la place et la

tranchée se réduisait à quelques débris de murailles battues en brêche

par notre artillerie, et aux cadavres des nôtres qu'on n'avait pu

enlever, et qui infectaient l'air. Près de la sape de gauche, on voyait

les ruines d'une tour qui s'était écroulée, le 20 octobre, sur les

grenadiers de la Légion; un grand nombre de ces braves avaient péri sous

les décombres, et j'en remarquai un, homme magnifique, dont le corps nu,

enflé, noirci, était écrasé sous un énorme madrier.

Parfois, les projectiles des assiégés embouchaient nos créneaux,

écrêtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'étaient pas bien

défilés. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles tireurs,

particulièrement les domestiques noirs, que les chefs emploient à la

chasse des autruches. Nos soldats les avaient entrevus visant nos

officiers, et, avec cette vivacité d'imagination qui les caractérise,

ils en avaient fait un être idéal et unique, qui, sous le nom du

_Nègro_, était censé avoir porté les plus mauvais coups.

Indépendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure en heure une

bombe de seize centimètres. Nous n'avions qu'un mortier, et le défaut de

projectiles nous empêchait de l'employer plus souvent. On n'aura pas de

peine à comprendre qu'un tir aussi rare ne pouvait être efficace. Il

nous aurait fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimètres,

et non de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de

chacun, leur pénétration était insuffisante. Quant aux canons, par une

circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus tout l'effet

désirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des rez-de-chaussée

au-dessous du niveau du sol, qui n'étaient qu'une espèce de caves où

les boulets ne pouvaient atteindre; les étages supérieurs ruinés,

les habitants se réfugiaient dans ces souterrains, et la résistance

continuait de plus belle.

Malgré le courage et l'activité du génie, les deux sapes à droite et à

gauche cheminaient très lentement. On s'était vu contraint d'en faire

les épaulements en sacs à terre, et de les blinder, tant bien que mal,

avec des branchages de palmier, pour mettre les hommes à l'abri des

pierres que les Arabes ne cessaient d'y lancer. La tête de sape était

continuellement en butte à leur fusillade, et les sapeurs qui se

montraient à découvert étaient aussitôt tués ou blessés. Une espèce de

mantelet en planches et en tôle, qu'ils poussaient devant eux en guise

de gabion farci, ne se trouva pas à l'épreuve des balles, ce qui était

d'autant plus fâcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tête.

Mais aussi qui eût pu croire qu'un misérable village du Sahara nous

obligerait à l'assiéger de la sorte?

Vers le soir, le général vint faire la visite de la tranchée et donner

des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et sympathique;

officier sous l'empire, il fut blessé à Waterloo. J'observai qu'il

s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa suite, comme porte-fanion

de l'état-major-général, se trouvait le fameux tueur de lions, Gérard,

maréchal-des-logis aux spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai

quelque temps avec cet intrépide chasseur, qui est de plus un excellent

soldat. C'est à l'affût, à la chute du jour, et souvent à nuit close,

qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort près,

avec une carabine à deux coups, chargée de balles ogivales à pointe

d'acier. Cette précaution lui a paru nécessaire depuis que, malgré son

sang-froid et la précision de son tir, il lui est arrivé qu'on lion,

dont il s'approchait croyant l'avoir tué, se releva, la balle qui

s'était aplatie sur l'os frontal, dont la dureté est extrême, n'ayant

fait que l'étourdir; Gérard l'acheva, mais non sans peine.

Le général parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais à

une de ces réfections frugales comme on peut en faire à la tranchée. MM.

les officiers de la Légion en avaient décidé autrement, et ils avaient

eu la charmante idée de me donner là, sous le feu de l'ennemi, un dîner

de bienvenue, qui, certes, a été le plus original que j'aie fait de ma

vie. Devant la _gourbie_ du colonel (hutte en feuilles de palmier), on

étendit une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous

assîmes à l'entour, les jambes croisées. Le repas fut bon, copieux et

surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet entrain de bon goût

qui est le propre des hommes d'esprit. La musique du régiment, placée

non loin de nous, joua des airs patriotiques, et même le caustique

_drin, drin_ de Lafon, qui acquérait du prix à cinq cents lieues

de Paris. Au dessert, le colonel porta la santé du président de la

République, qui fut accueillie avec une cordialité toute militaire.

Alors la musique joua la _Marseillaise_, tandis que les Arabes, inquiets

de ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons

dont l'explosion plus retentissante était accompagnée d'une grêle de

petites balles qui venaient frapper les palmiers à l'entour. On but

une dernière rasade, dont les musiciens et les factionnaires qui se

trouvaient près de nous, eurent leur part, et, à un signal de notre

chef, chacun retourna à son poste.

Après avoir fait la ronde de la tranchée, des postes et des sapes,

j'allai me reposer auprès du colonel, qui avait bien voulu m'admettre

dans sa _gourbie_. Par son ordre, un clairon était chargé de sonner

les heures par autant de vibrations détachées qu'il en fallait pour en

marquer le nombre; et comme il lui était prescrit de monter sur une

petite élévation de terrain, les Arabes l'avaient aperçu, et un coup de

fusil ou de tromblon lui répondait régulièrement. A cela ne se bornaient

pas leurs taquineries. Ils rôdaient autour de la tranchée, en poussant

des cris lugubres, et en appelant par son nom le colonel Carbuccia

qu'ils connaissaient particulièrement, comme ses anciens administrés.

Parfois ils engageaient la conversation avec nous, au moyen de

l'interprète du colonel, et il y avait peu de temps que celui-ci avait

failli être victime d'une de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout

à fait reconnaissable se faisait entendre chaque nuit, demanda à lui

parler. Le colonel s'approcha du mur de la tranchée et ordonna à

l'interprète de dire qu'il était présent et qu'il écoutait. Un long

intervalle s'écoula sans réponse, et le colonel, fatigué d'attendre,

s'éloignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups de feu

furent dirigés sur la place qu'il venait de quitter. Les factionnaires

préposés à la surveillance de nos créneaux ripostèrent, mais la surprise

et l'obscurité nuisirent à la justesse de leurs coups, bien qu'il eût

fallu un certain temps aux Arabes pour se glisser à terre le long des

palmiers.

Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette latitude, et

malgré l'odeur exécrable des cadavres, je m'étais endormi, quand mon

sommeil fut brusquement interrompu par une forte fusillade qui éclatait

à notre gauche. Nous courûmes à la sape de ce côté; elle était attaquée,

et l'ennemi, qu'on ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproché, que

dans l'idée qu'il voulût tenter d'escalader la tranchée, nous nous

apprêtâmes à le recevoir sur les baïonnettes. Par ordre du général, les

armes de nos hommes avaient été chargées avec deux balles, dont l'une

coupée en quatre; quelques coups de fusil et la décharge à mitraille

d'un obusier suffirent pour éloigner momentanément ces chicaneurs

d'Arabes.

Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer les nôtres

dans leurs embûches. Quelques nuits auparavant, ils avaient imaginé de

lâcher des bourriquets, et de les pousser vers les jardins occupés par

nos troupes, dans l'espoir que les soldats sortiraient pour les prendre,

et tomberaient dans l'embuscade qu'on leur avaient dressée. Nos gens se

contentèrent de tuer les bourriquets par les créneaux, et les Arabes en

furent pour leurs frais.

Un autre stratagème dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, qui était au

camp, nous menacèrent, mais qui ne fut pas employé, leur réussit, à ce

qu'ils prétendent, dans leurs guerres intestines, et il est trop curieux

pour ne pas être rapporté. Il consiste à enduire de goudron, auquel on

met le feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile;

une espèce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils mordent, ils

portent le désordre dans les rangs de l'ennemi, mais surtout, je pense,

dans ses troupeaux. Quant aux Zaatcha, j'ignore s'ils étaient assez

lettrés pour avoir pensé que nous aurions, au moins, aussi bon marché de

leurs dromadaires enflammés que les Romains des éléphants de Pyrrhus

à Bénévent; le fait est que malgré les pronostics des cavaliers de

Ben-Gannah, ils ne tentèrent pas l'aventure.

Peut-être ces détails paraîtront puérils, mais ils aideront à prouver

que les assiégés ne négligeaient rien, et que leur défense, suivant

l'expression de M. le général Charon, était intelligente et énergique.

L'alerte passée, nous retournâmes, le colonel et moi, à sa _gourbie_,

mais à peine avions-nous fermé l'oeil, que de nouvelles fusillades

réclamaient notre présence aux sapes menacées. Ce manège continua toute

la nuit, et notamment mon excellent adjudant sous-officier, Trentinian,

n'eut pas une minute de repos.

Le 25 octobre au matin, le général vint à la tranchée, et ordonna à mon

colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont 200 de mon régiment, et 200

du 3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, couper des palmiers près

du village de Lichana, que les contingents ennemis occupaient en force.

Cette mesure d'abattre les palmiers était nécessaire et bien entendue,

quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui s'arrogent

le droit de juger, au coin de leur feu, à Paris, les opérations d'une

guerre réputée très difficile par les hommes les plus compétents.

Il s'agissait non-seulement de faire des éclaircies pour faciliter

l'investissement, mais aussi de ruiner l'ennemi et de fomenter ainsi,

à notre profit, des récriminations et des discordes entre les diverses

fractions de la population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana,

par exemple, ne manquèrent pas d'imputer à la résistance de Zaatcha la

dévastation des plantations, leur principale ressource, et j'ai appris

depuis que, comme on l'avait prévu, ils en furent touchés au vif, et

que, malgré leur fanatisme, leur solidarité s'en trouva ébranlée.

On n'avait pu faire de lever du terrain. Le général nous indiqua, comme

point de direction, un bouquet de palmiers à l'horizon, et je m'y

portai, au pas de course, avec une compagnie d'infanterie légère

d'Afrique. Suivaient les hommes de la Légion, et les travailleurs des

deux corps avec des haches. J'étais prévenu que, sur la lisière de la

forêt, M. le colonel de Barral appuierait le mouvement.

Après avoir escaladé plusieurs clôtures de jardins en terre sèche, longé

et traversé dans l'eau un fossé large et peu profond, nous établîmes

notre ligne de tirailleurs, le centre à environ trois cents mètres de la

plaine, contre un mur crénelé par les Arabes, et dans un petit jardin

encaissé et très propre à la défensive. Entre le mur et le jardin, et au

niveau du premier, il y avait un terrain nu d'environ vingt mètres de

large, où notre ligne formait un angle saillant. Je plaçai en réserve, à

portée de couvrir ce point, un petit détachement de mes grenadiers,

aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, réfugié polonais, parent de

l'infortuné comte Dunin, tué à Boulogne à côté de mon cousin. Cet

officier avait déjà été dangereusement blessé devant Zaatcha, lors de

l'expédition du mois de juillet dernier.

Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrépidité vraiment

corse qui le caractérise, vint voir nos dispositions, et je crus

comprendre qu'il les approuvait, à la manière flatteuse dont il répondit

à l'assurance que je lui donnai, que le diable lui-même ne nous

délogerait pas de là. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'était pas

une rodomontade, et que je tins la position jusqu'à ce que le général

m'eut envoyé l'ordre d'effectuer ma retraite.

Derrière nous, nos travailleurs s'occupaient déjà, avec une grande

activité, de l'abattage des palmiers. Je ne sais plus dans quel journal

j'ai lu cette assertion mirobolante, que _la hache rebondit sur l'écorce

élastique du palmier_. Au contraire, rien n'est plus facile que de le

couper, et nos hommes y allaient grand train. Vraiment, c'était pitié

de voir ces précieux végétaux, la plupart centenaires, s'abattre avec

fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent pas perdues,

comme on pense bien, et nos soldats s'en régalèrent à tire-larigot.

Les Arabes, d'abord en petit nombre, exaspérés de cette exécution, et

craignant peut-être une attaque sur Lichana, dont nous étions tout près,

engagèrent le combat sur notre droite. A l'extrémité du mur crénelé,

derrière un amas de décombres, un groupe de chasseurs du bataillon

d'Afrique soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, étendu sur le

ventre, se distinguait par la précision avec laquelle il dirigeait ses

coups. Il avait placé une grosse pierre devant lui peur se garantir; une

balle arrive, touche la pierre et la lui lance à la tête; le caporal se

frotte le front, prend la pierre, la replace où elle était d'abord, et

continue son feu; une autre balle arrive, le frappe à la tête et le tue

raide.

Au-delà du mur était une espèce de ravin, par où l'ennemi aurait pu

arriver inaperçu. J'ordonnai aux hommes qui gardaient les créneaux de

redoubler d'attention; mais nos adversaires, guidés par la connaissance

des lieux, furent plus rusés que nous. Au lieu de nous aborder de front,

un certain sombre d'entre eux gagnèrent sur notre gauche, et se baissant

au-dessous des créneaux, à la file l'un de l'autre, ils arrivèrent, pour

ainsi dire en rampant, à garnir le mur du côté opposé au nôtre. Nous

n'étions séparés d'eux que par cet obstacle, haut de deux mètres à peu

près. Le reste, c'est-à-dire la masse, était resté dans le ravin, et à

un signal donné, ils se levèrent tous, avec des cris sauvages, tandis

que d'autres encore, dispersés en tirailleurs en face du jardin encaissé

et du terrain nu dont j'ai parlé, nous fusillaient à l'angle ou crochet

formé par notre ligne.[4]

[Note 4: Je n'ai pas la prétention de faire de la tactique à propos

d'une si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet

était un oubli des principes, je lui répondrais qu'il s'agissait de

protéger des travailleurs placés dans une circonférence irrégulière, et

qu'une ligne droite était impossible. Dans un combat de cette nature, il

était indiqué, d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.]

En un instant, plusieurs des nôtres furent couchés par terre, ou

contusionnés par des nuées de pierres qu'on nous lançait par dessus

le mur. Cette manière de préluder à un engagement plus sérieux est

familière aux Arabes. Bientôt une haie serrée de leurs fusils parut à la

crête du mur, et nos soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mêmes,

et quoi que pussent faire les officiers, le couronnèrent de leur feu.

A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement atteint.

Deux de ses camarades le traînaient en arrière, poursuivis par les

Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui couper la tête. J'allai à

leur rencontre et les tins en échec avec mon fusil de chasse. Nyko et

ses grenadiers étaient à cent pas de là; je leur fis signe d'accourir,

et il était temps, car l'engagement devenait de plus en plus vif. En un

instant, le capitaine Touchet, après avoir tué de sa main un ennemi,

tomba frappé d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet

reçut une balle à travers la cuisse; Nyko fut blessé à la tête; moi-même

je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi sur ma _carghera_

corse (ceinture à cartouches), ne me fit pas grand mal. Je restai seul

d'officier.

Un mois en Afrique · 第 3 / 8 段