L'administration militaire a fait ici bâtir un bel abreuvoir et une

grande maison de plain-pied qui sert, en même temps, d'auberge et de

poste retranché. Je fus reçu par un sergent allemand de la Légion

étrangère, à qui en était confiée la garde. Les Arabes, pour lesquels

l'abreuvoir est d'une grande utilité, l'entouraient, en foule, hommes et

femmes de différents _douairs_. Je me mêlai un instant à eux, et je

pus remarquer que les événements qui s'accomplissaient avaient leur

influence sur ces populations, et qu'une partie, du moins, était déjà

ouvertement hostile à notre domination.

Le lendemain, nous étant mis en marche sous un soleil ardent, nous fîmes

notre halte et notre déjeuner à l'ombre de rochers gigantesques; après

quoi, nous quittâmes enfin la zone brûlée et sans bois que nous suivions

depuis Constantine, pour entrer dans celle couverte d'une végétation

vivace qui entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous

arrêtâmes à un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, et

qui était gardé par un détachement du 5me bataillon de chasseurs à

pied. Au moment où nous reprenions notre marche, je vis accourir à ma

rencontre un groupe d'officiers du 2me régiment de la Légion étrangère

qui, M. le lieutenant-colonel de Caprez en tête, me firent le meilleur

accueil. Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs

d'Afrique, que j'avais connu à Paris, où nous eûmes ensemble le bonheur

de rendre moins graves les suites d'un duel inévitable entre deux

vaillants officiers, porteurs de deux des plus beaux noms de l'époque

impériale.

En causant avec ces braves, je fus bientôt rendu à Batna, création de

nos soldats, qui prend déjà les proportions d'une petite ville.

Un simulacre d'enceinte, inachevée, et qui n'offrirait pas grande

résistance en Europe, paraît devoir suffire à la garantir, au besoin,

de toute attaque de la part des Arabes. Par ordre de M. le colonel

Carbuccia, en ce moment à la colonne expéditionnaire, son logement fut

mis à ma disposition par M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en

fit les honneurs avec une charmante cordialité. Je commençai, dès

lors, à sentir les effets de l'hospitalité, vraiment corse, du colonel

Carbuccia et de sa vive amitié, qui ne s'est point démentie, et qui a

été pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai essuyées.

J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de Caprez,

commandant intérimaire, ne crut pas devoir me laisser partir avec une

aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre au surlendemain, 19

octobre, le départ d'un convoi, dont il m'accorda le commandement. Cette

précaution était bien loin d'être superflue. La province tout entière se

trouvait dans une agitation extrême. Non-seulement des meurtres sur des

hommes isolés avaient eu lieu, même sur la route de Constantine que nous

venions de parcourir, mais les montagnards des Aurès, dont le territoire

s'étend presque aux portes de Batna, s'étaient montrés en force dans la

vallée de Lambesa, à une très petite distance de la place. Lambesa est

une ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intérêt pour

les archéologues. Dans des fouilles dirigées par le colonel Carbuccia,

on y a trouvé des objets extrêmement intéressants, et particulièrement

des statues d'un très beau style que j'ai vues à Batna. C'est sur

les débris de cette vieille résidence des maîtres du monde que le

gouvernement se propose de fonder la colonie où doivent être transportés

les malheureux combattants de juin. Ni les matériaux, pierres et bois,

ni des eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne

manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages adoucir leur

sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de l'exil!

J'employai la journée du 18 à visiter tout ce que Batna renferme de

remarquable. La population civile m'a paru commerçante, industrieuse et

prospère. Des boutiques bien assorties, un établissement de bains, des

plantations très productives, dénotent les progrès qu'en persévérant

dans son travail elle est appelée à faire tous les jours. Les

établissements militaires, magasins, casernes, hôpitaux, sont dignes

d'attention. Les charpentes de ces divers bâtiments sont toutes en bois

de cèdre, que l'on retire d'une belle forêt qui couronne la cime d'une

montagne voisine. Le cèdre ne justifie pas, du reste, sa réputation, et,

en Algérie du moins, il paraît qu'il se détériore en peu de temps.

Dans la visite que je fis aux hôpitaux, je m'entretins avec plusieurs de

nos blessés qui revenaient de la colonne du général Herbillon, et ce ne

fut pas sans émotion que je reconnus parmi eux un garde mobile, jeune

Parisien engagé depuis peu dans la Légion étrangère. Il avait reçu toute

la décharge d'un tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquiétait

que de son frère, volontaire comme lui, et qu'il avait laissé dans les

Ziban; heureusement, l'officier de santé répondait de sa guérison.

Le 19 octobre, après avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, je

dis mon lieutenant-colonel, puisque je savais déjà que j'étais destiné

au commandement du 3e bataillon du 2e régiment de la Légion étrangère;

après avoir pris les ordres de ce vieux serviteur de la France, je

partis avec la cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez

est Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a

d'éminemment militaire dans son généreux dévouement. Il me fit l'honneur

de m'accompagner jusqu'à une certaine distance de la place. L'infanterie

nous avait précédés, sous le commandement d'un jeune lieutenant normand

du 8e de ligne, M. Wolf, relevant à peine d'une blessure, et mort d'une

belle mort, peu après, à la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.

Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, accompagnés

d'autant de conducteurs arabes, et portant soixante-dix mille rations,

outre quelques munitions de guerre. L'escorte placée sous mes ordres

n'était que de vingt-huit fantassins de la Légion et trente-sept

cavaliers, chasseurs d'Afrique et spahis. MM. Conseillant,

sous-intendant militaire, et Dubarry, officier de santé, voyageaient

avec nous. Malgré le voisinage des monts Aurès, la route de Batna à

El-Ksour, première étape vers Biscara, n'avait pas encore été inquiétée;

nous y arrivâmes sans encombre. C'était un poste en maçonnerie, encore

en construction, et situé près d'une source qui ne tarit point. Un petit

détachement de la Légion, commandé par le lieutenant Sarazin, y tenait

garnison. Nous plantâmes le piquet; je pris quelques précautions pour

la nuit, et le lendemain, à quatre heures du matin, je fis battre _le

premier_. Les tentes furent bientôt abattues, et le café pris. La

distribution de café est une excellente innovation, qui plaît beaucoup

au soldat et qui, sous ce climat, parait être très favorable à son

hygiène; elle est due, si je ne me trompe, à M. le général Lamoricière.

Chaque homme a dans son sac sa petite provision de café moulu et mêlé

au sucre en poudre; instantanément, dans une gamelle ou dans le premier

récipient venu, la boisson est préparée, souvent même à froid. Cela ne

devrait pas empêcher, ce me semble, de distribuer journellement aux

soldats une ration d'eau-de-vie; versée dans leurs bidons, elle en

corrigerait l'eau qui, la plupart du temps, saumâtre et malsaine,

occasionne des diarrhées qui dégénèrent fréquemment en dysenteries,

affaiblissent et démoralisent un grand nombre d'hommes dans toute

colonne en marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une

économie mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que j'ai

observé. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en campagne, chez

les cantiniers et même dans les places de second ordre, est cher

et détestable; le vin bleu des barrières de Paris est un nectar en

comparaison; cependant, personne, à quelques rares exceptions près, n'en

a de meilleur, et vraiment c'est pénible de voir tant de braves gens,

qui n'épargnent ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il

serait si facile à l'administration de leur fournir du bon vin à un prix

raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique pour les

ambulances, du vin de distribution dont la qualité serait garantie dans

l'adjudication au fournisseur; on le céderait aux hommes au prix de

revient.

Le _rappel_ battu, nous partîmes en nous éclairant, bien qu'il n'y eût

pas de probabilité que nous fussions attaqués ce jour-là. Deux spahis

ouvraient la marche, suivis, à peu de distance, d'un brigadier et quatre

cavaliers; cent cinquante pas derrière ceux-ci, venaient la moitié de

l'infanterie, le convoi, sur un grand front, quand le passage des lits

desséchés des torrents n'obligeait pas à le réduire, le reste des

fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrière-garde, un

sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis fermaient

la marche, et quatre chasseurs à droite et à gauche la flanquaient.

Cette petite colonne était très originale et pittoresque, dans une

plaine sauvage jalonnée de ruines d'anciens postes romains. Pour

l'empêcher de s'allonger, nous faisions, toutes les heures, une halte de

cinq minutes, et malgré les prescriptions réglementaires, je permis aux

fantassins de déposer les sacs sur des mulets haut le pied, attention à

laquelle nos soldats sont très sensibles.

Nous arrivâmes de bonne heure à la rivière des Tamaris, où nous fîmes

notre grande halte. Ce lieu est célèbre par les fréquentes embuscades

des Arabes. Tandis que nous déjeunions, nous vîmes arriver une

évacuation de nos blessés, parmi lesquels étaient MM. Marinier et

Thomas, capitaines dont l'état nous inspira, pour leur vie, de vives

inquiétudes. Ils venaient de Biscara, sous l'escorte d'un détachement de

chasseurs d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre de

faire rétrograder, avec les blessés, les troupes que j'amenais de Batna.

Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, les deux chasseurs et

deux des spahis que j'avais pris à Constantine, les deux autres étant

restés malades à Batna, et je me remis en route avec M. Hamme, dont le

détachement faisait partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui

nous attendait à El-Kantara.

En quittant la rivière des Tamaris, et à mesure qu'on avance vers le

sud, le pays, d'abord ondulé et encore couvert de quelque végétation, se

montre tout à coup abrupte, stérile et montagneux. On arrive ensuite à

un défilé rocailleux qui aboutit au passage d'El-Kantara, où une petite

rivière torrentielle s'ouvre une étroite issue entre deux hautes

montagnes d'une pierre rougeâtre, sombres, dépouillées et taillées à

pic. C'est sur ce cours d'eau, au lit profondément encaissé, qu'est jeté

un pont de construction romaine, dont la solidité a bravé le temps et

les crues, et donné un nom à la localité, car El-Kantara en arabe veut

dire le pont. A la sortie de ce passage, le regard, fatigué de s'arrêter

sur les roches décharnées qui l'enserrent, est frappé d'un spectacle

magique; un vaste horizon apparaît sans transition, et au débouché même

du défilé, une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits,

tandis qu'au delà, comme en deçà, le sol est infertile et escarpé.

Ici, je dus remarquer que, malgré leur bravoure et leur fanatisme, les

Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages du terrain. Il est

certain que, dans tout autre pays de montagnes, en Corse, en Grèce,

en Catalogne ou dans le Tyrol, une poignée de tireurs eût suffi pour

disputer le passage même à des forces considérables, et sans convoi,

dans une gorge aussi bien disposée pour la guerre de chicane.

M. le capitaine Vivensang, qui était venu à notre rencontre, nous

conduisit où campaient ses chasseurs. Les deux détachements réunis, nous

disposions d'une soixantaine de sabres, qui, en rase campagne, valaient

au moins, comme on sait, et comme on verra par la suite, un nombre

décuple d'Arabes. Sans doute, nous avons en France de beaux et bons

régiments, mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette

admirable cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux

qui aime à voir les agents de guerre véritablement appropriés à leur

destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai gaiement

avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. La soupe à l'oignon

ni le vin bleu ne furent dédaignés. Du reste, le caïd de l'endroit,

revêtu d'un bournous d'investiture, c'est-à-dire rouge, donné par nos

autorités, nous fit apporter des poules, des oeufs et des oranges

amères.

Le 21, au lever du soleil, nous pliâmes bagage et nous fîmes filer aussi

lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. La route ne

nous offrit rien de particulièrement remarquable, si ce n'est une roche

de l'aspect le plus bizarre, imitant à s'y méprendre, même à une faible

distance, les ruines d'un château féodal. A la grande halte, nous

chassâmes, le capitaine et moi, aux bords d'une rivière couverts de

lauriers roses, et, malgré l'avis qu'on nous avait donné que nous

rencontrerions l'ennemi avant d'être à El-Outaïa, nous arrivâmes sans

encombre, après quelques heures de marche, à cette misérable oasis,

dont les plantations ont été complètement détruites par Ahmed, bey de

Constantine. Nous nous trouvions à environ deux cents kilomètres de

cette ville, et à trente seulement de Biscara.

Le caïd et le maréchal-des-logis des spahis bleus du Désert, cavaliers

irréguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent

nous recevoir. Ce maréchal-des-logis, qui s'appelle Déna, est un ancien

chef de parti, autrefois la terreur du pays, qu'il parcourait en

rançonnant, à la manière des Bédouins, les voyageurs; au demeurant,

brave et fidèle à ses engagements, il nous a été très utile, et je

devais en avoir bientôt la preuve.

Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient les

chevaux, je pris mon fusil et je me mis à poursuivre des ramiers, dont

nous voyions de toute part d'innombrables volées. Ces oiseaux n'ont rien

perdu en Afrique de la ruse qui les caractérise en Europe; aussi, ennuyé

de ne pouvoir en approcher, je m'arrêtai à une source où les femmes de

l'oasis venaient remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rébecca,

justifiait la réputation de beauté qu'on accorde indûment au sexe

d'El-Outaïa. C'était une jeune fille presque blanche, légèrement

tatouée, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes sveltes et

arrondies, qu'un _haïk_ couvrait à peine. Sans doute, le sentiment

qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait moins sauvage; car,

tandis que ses laides compagnes me faisaient des yeux d'hyène, elle

sourit doucement à mon salut, tant il est vrai que l'instinct de la

coquetterie n'abandonne jamais complètement les femmes d'aucun pays.

Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la langue du pays

comme un Arabe, et qui, avec son activité accoutumée, avait été aux

renseignements, m'avertit qu'on avait connaissance de l'ennemi.

Évidemment, la journée du lendemain ne se passerait pas sans le voir.

Le soir, en soupant avec les officiers, il fut convenu de commander

quelques cavaliers de Déna, qui, par la connaissance qu'ils ont des

moindres plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de

précieux éclaireurs, qui devaient nous prévenir en cas d'embuscade.

Le _boute-charge_ des chasseurs nous réveilla à la pointe du jour. Une

heure après, on sonna à cheval, et avec la moitié de notre monde en tête

et le reste en queue du convoi, nous nous avançâmes dans la plaine,

précédés de nos spahis bleus. Le chemin suit cette plaine, ou plutôt

cette vallée, jusqu'au col de Spha, gorge étroite où l'on traverse la

dernière chaîne de l'Atlas, limite du Désert, au-delà de laquelle, à

une petite distance, se trouve Biscara. Le sol, généralement uni, d'un

aspect sauvage et dominé au loin par des montagnes de sel, est relevé

par-ci, par-là, de quelques mamelons isolés, et coupé de ravins ou de

lits de torrents desséchés, très propres aux embuscades. Nous savions

à n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, ce marabout influent des monts

Aurès, qui, au mois de septembre dernier, avait été frotté d'importance

par l'infortuné commandant Saint-Germain, était aux aguets avec un

_goum_ nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient

assassiné un chasseur et deux spahis à l'entrée du col de Spha, où nous

vîmes le sol encore rougi de leur sang. On prétendait aussi que nous

aurions affaire à des fantassins qu'on avait vus, disait-on, postés dans

le défilé, ce qui nous aurait embarrassés quelque peu, attendu que nous

n'avions pas nous-mêmes une seule baïonnette; mais dans la plaine, quel

que fût le nombre des ennemis, la valeur éprouvée de nos bons chasseurs

et le prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gré ou de force,

le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.

Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire de grande

halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je faisais remarquer à

un de mes voisins que, dans un autre moment, la nature du terrain

nous eût invités à les poursuivre, lorsque je fus frappé de l'aspect

singulier de deux mamelons isolés et rapprochés qui, à l'endroit où

nous étions, masquaient le débouché du col, situé à un petit intervalle

derrière eux. J'observai que, suivant toutes les probabilités, là devait

être l'embuscade. Elle y était, en effet; mais, en nous voyant avancer,

l'ennemi avait filé doucement par la droite, et gagné le lit d'un

torrent à notre gauche. Nos spahis bleus, s'en étant approchés avec

précaution, le fusil haut, firent tout à coup demi-tour et revinrent

vers nous au galop. Le premier arrivé nous dit en arabe, en montrant

du doigt le lit du torrent: le goum de Si-Abd-el-Afid est là. Nous

n'aperçûmes rien d'abord. Cependant, ayant fait filer l'avant-garde

et le convoi, ce qui ne fut pas fait sans peine, je restai avec M.

Vivensang et deux autres officiers à l'arrière-garde. Nous n'avions,

en définitive, qu'une trentaine de chevaux, et bientôt nous vîmes, à

quelques cents mètres de nous, sortir successivement d'embuscade un

grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangèrent en assez bon ordre

_de l'autre côté du ravin_. Cette circonstance me fit penser de suite

qu'ils n'étaient pas décidés à nous aborder, et qu'ils nous redoutaient,

bien qu'ils fussent au moins deux cents. Quelques chefs, plus hardis ou

mieux montés que les autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient

faire la _fantasia_ un peu plus près de nous; mais lorsque, avec le

capitaine et Bussy, je m'avançai pour les reconnaître, plusieurs groupes

se détachèrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. Nos

chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, voulaient les charger,

et je ne doute pas que ce n'eût été avec succès; mais le soin du convoi

confié à notre garde nous prescrivait impérieusement de le rallier;

d'autant plus que nous ne savions pas jusqu'à quel point il pouvait être

vrai qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous serrâmes

donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais à une distance

respectueuse.

Déjà l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs étaient engagés dans

le défilé. C'était curieux de voir l'empressement de nos Arabes, à qui

la peur d'avoir le cou coupé par les Aurès faisait faire des prodiges

de diligence, qu'avec la meilleure volonté du monde il nous aurait été

impossible d'obtenir d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit,

nous effectuâmes le passage sans autre accident; seulement, une heure ou

deux après, l'ennemi massacra et mutila horriblement de pauvres colons

qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer seuls sur ce chemin.

Les fantassins qu'on avait aperçus sur la hauteur n'étaient pas des

partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un petit poste de nos auxiliaires, que

le commandant supérieur de Biscara y avait établi, pour signaler ce qui

se passait au-delà du col.

Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers arabes!

Ce fait me parut d'autant plus frappant que les adversaires, à qui nous

avions eu à tenir tête, sont bien loin d'être des lâches. Il prouverait

une fois de plus, s'il en était besoin, l'avantage d'avoir des corps

d'élite, aguerris, redoutés de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis

convaincu, il n'est point d'organisation militaire parfaite.

A la sortie du défilé, nous trouvâmes un détachement de cavalerie qui

venait à notre rencontre, et qui aurait pu nous être d'un grand secours,

si le combat s'était engagé. Nous gagnâmes bientôt le nouveau camp

retranché de Raz-Elma, construction remarquable qui commande la source

d'où jaillissent les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait,

en cas de révolte, la faculté de les détourner et de ramener ainsi les

habitants à l'obéissance. C'est à travers un bois de palmiers chargés

de leurs régimes dorés, que nous atteignîmes le village et la casbah,

résidence du commandant supérieur. De nombreux Arabes des deux sexes

cueillaient paisiblement les dattes, sans avoir l'air de songer à la

lutte mortelle dont le bruit pouvait retentir jusqu'à eux, engagée

qu'elle était à quelques lieues de là, entre leurs coreligionnaires et

nous. C'est le caractère de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment

d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans la condition

d'infériorité où il se trouve.

Grâce toujours à la prévenante courtoisie de M. le colonel Carbuccia,

le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain fut mis à ma

disposition. La casbah était remplie de blessés et de malades, à qui

le capitaine Bouvrit, commandant supérieur, et nos officiers de santé

prodiguaient les soins les mieux entendus. J'allai porter à ces braves

l'expression de ma sympathie, et comme représentant du Peuple, celle

du pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde

émotion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du général comte

Guyot, et filleul de l'empereur. Ma présence parut produire sur lui une

vive impression; bien qu'il fût dangereusement blessé, je ne prévoyais

pas alors la catastrophe qui devait terminer sa noble existence et

replonger dans le deuil une famille qui a si largement payé sa dette à

la patrie.

A Biscara, je rencontrai également M. Séroka, jeune officier de la

Légion, dont j'ai déjà parlé, et qu'un bonheur inespéré me faisait

trouver en pleine convalescence, bien qu'il eût eu le cou traversé d'une

balle, de la même balle qui avait frappé le colonel du génie Petit, dont

toute l'armée déplore la perte.

Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine de chasseurs, je

partis pour le camp du général Herbillon. Désormais, nous voyagions dans

le Sahara. Le sable, où nos chevaux enfonçaient parfois jusqu'au genou,

nous l'aurait dit assez, à défaut de l'aspect tout différent du pays.

Zaatcha se trouve à sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourné

à l'ouest; à gauche nous apercevions le désert, dont la monotonie n'est

interrompue que par les palmiers des oasis se montrant de temps en

temps à l'horizon. A droite, l'extrême Atlas élève, comme une enceinte

continue du Tell, sa croupe décharnée et dépourvue de toute végétation,

étayée, en guise de contre-forts, par d'énormes masses de sable que le

sirocco y amoncelle.

Un mois en Afrique · 第 2 / 8 段