UN MOIS
EN AFRIQUE
PAR
PIERRE-NAPOLÉON BONAPARTE
Je ne m'abaisse pas à une justification, je raconte; la vérité est
l'unique abri contre le _venticello_ de Basile.
AUX CITOYENS
DE LA CORSE ET DE L'ARDÈCHE.
UN MOIS EN AFRIQUE.
La France, la République, les Armes, voilà les aspirations de toute ma
vie de proscrit. Mes idées, mes études, mes exercices avaient suivi,
dès longtemps, cette direction. En vain, depuis dix ans, je m'étais
réitérativement adressé au roi Louis-Philippe, à ses ministres, aux
vieux compagnons de l'empereur; même une place à la gamelle, même un sac
et un mousquet en Afrique, m'avaient été refusés. Vainement, ne pouvant
pas servir mon pays, je frappai à toutes les portes, pour acquérir,
au moins, quelque expérience militaire, en attendant l'avenir. Ni la
Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Méhémet-Ali, ni le Czar, de qui
j'avais sollicité la faveur de faire une campagne au Caucase, ne purent
ou ne voulurent pas accueillir mes souhaits. A l'âge de dix-sept ans, il
est vrai, j'avais suivi en Colombie le général Santander, président de
la République de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu la nomination
de chef d'escadron, qui m'escala depuis le grade _au titre étranger_ que
notre Gouvernement provisoire m'avait conféré.
Ce fut peu de jours après Février que, nommé chef de bataillon au
premier régiment de la légion étrangère, je vis, bien que d'une façon
incomplète, exaucer mes voeux. J'étais en France, la République était
proclamée, et je pouvais la servir par les armes. Sans doute, la nature
exceptionnelle de mon état militaire, et la non-abrogation de l'article
VI de la loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille,
apportaient des restrictions pénibles à mon joyeux enthousiasme; mais
l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter implicitement cette
loi, le gouvernement de la République ne pouvait m'admettre dans un
régiment français. Faire cesser décidément notre exil, cela n'entrait
pas encore dans ses vues; je ne discuterai pas le mérite politique de
son appréciation, mais je dois loyalement reconnaître que tout esprit
de haine ou d'antipathie était bien loin de la pensée de ses honorables
membres à cet égard. Le jour où Louis Blanc m'annonça ma nomination[l]
fut un des plus beaux jours de ma vie; j'allai le remercier avec
effusion, ainsi que ses collègues, et quels qu'ils soient maintenant,
membres de l'Assemblée Nationale, simples citoyens, proscrits, hélas! ou
captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.
[Note 1: Voyez sa lettre aux Pièces justificatives.]
Bien avant la révolution, j'avais eu l'honneur de connaître
particulièrement Marrast, Crémieux, et Lamartine, dont la famille est
alliée de celle de ma mère. Pouvais-je douter de l'amitié de Crémieux,
dont la voix éloquente et généreuse s'était élevée si souvent en faveur
des proscrits de mon nom? Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une
bienveillance toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprimé cordialement,
en termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au service
d'une manière plus complète. Et si des considérations étrangères à ma
personne ne les avaient arrêtés, il est certain que le Gouvernement
provisoire ou la Commission exécutive n'eût pas tardé à naturaliser mon
grade.
Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, ont parlé de
la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale est qu'on ne
peut obtenir d'emploi dans l'armée, si on n'a satisfait à la loi de
recrutement, ou si on ne sort pas d'une école militaire. Mais, de bonne
foi, cette thèse était-elle soutenable à mon sujet? Comment aurais-je pu
remplir les conditions de la loi, si j'étais dans l'exil? Sans doute,
et à part la période d'omnipotence dictatoriale, où le Gouvernement
provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un décret de
l'Assemblée eût été rigoureusement nécessaire. Mais si, dans un moment
opportun, le gouvernement, quel qu'il fût, l'avait proposé, peut-on
supposer que les représentants du grand peuple qui, en rappelant les
proscrits, a placé l'un d'eux à sa tête, ne l'eussent pas rendu?
Supposons que la Légion étrangère n'existât pas, la conséquence de
la stricte application des lois qui régissent l'armée aurait été de
m'interdire absolument le service militaire, fût-ce comme simple soldat.
En effet, pas plus comme simple soldat que comme chef de bataillon, je
n'eusse pu être admis, car l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril
1832, explicative de la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reçu à
contracter un engagement, si on est âgé de plus de trente ans. Or, en
Février 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer ainsi,
c'est, après un long exil, qu'on me permette de le dire, une nouvelle
proscription dans l'état; car comment appeler autrement une disposition
qui vous défend sans retour, dans votre patrie, la carrière à laquelle
vous vous étiez exclusivement voué, ou qui ne vous permet de la suivre
que dans des conditions anormales et intolérables?[2]
[Note 2: Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers
au titre étranger, et pour les conditions de leur état militaire, le
chapitre VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pièces
justificatives, le discours que j'ai prononcé à la séance de l'Assemblée
législative, le 22 décembre 1849.]
Qu'on ne m'accuse pas de présomption, parce que j'ai supposé qu'une
auguste assemblée aurait pu être appelée à se prononcer sur un intérêt
individuel et aussi secondaire. Non, car non-seulement il est de
l'essence des institutions démocratiques que les grands pouvoirs de
l'État ne dédaignent pas les réclamations des plus humbles citoyens,
mais les précédents parlementaires n'auraient pas manqué dans l'espèce.
Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel maréchal Ney
passèrent ainsi, avec leurs grades, des rangs étrangers dans ceux dont
leur père avait été un des plus glorieux luminaires. Les services des
parents sont entrés plus d'une fois en ligne de compte, et pour ne citer
qu'une circonstance récente, n'avons-nous pas, à la Constituante
de 1848, voté par acclamation, et comme récompense nationale, la
nomination, en dehors des règles ordinaires, du jeune fils de l'illustre
général Négrier, qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux
travaux législatifs et à l'armée?
Quoi qu'il en soit, nommé, au titre étranger, par le Gouvernement
provisoire, je me préparais à rejoindre mon régiment, lorsque un grand
nombre de Corses résidant à Paris m'offrirent la candidature de notre
département à l'Assemblée Nationale. La vivacité des sympathies de nos
braves insulaires pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la
mémoire de l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir
fondé d'être au nombre des élus du Peuple, appelés à constituer
définitivement la République, on comprendra que le service d'Afrique, en
temps de paix, et surtout dans un corps étranger, dut me paraître
une condition secondaire. M. le lieutenant-colonel Charras, alors
sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre, voulut bien
m'autoriser à suspendre mon départ jusqu'à nouvel ordre. En effet, le
4 mai 1848, j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collègues, en
présence de la population parisienne, l'ère parlementaire de notre jeune
République, et d'apporter à cette forme de gouvernement, qui avait été
le rêve de toute ma vie, la première sanction du suffrage universel.
Le coupable attentat du 15 mai, les funèbres journées de juin, vinrent
nous attrister dès les premiers travaux d'une assemblée, qui fut, quoi
qu'on ait pu en dire, une des plus dignes, et qu'on me passe le mot, une
des plus honnêtes qui aient jamais honoré le régime représentatif. Le
23 juin, pendant la séance, Lamartine quitta l'Assemblée, pour faire
enlever une redoutable barricade qu'on avait établie au-delà du canal
Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me permit de le
suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps d'aller chercher mon
cheval, ou de le faire venir, il m'offrit un des deux qui l'attendaient
à la porte du palais législatif. En compagnie du ministre des finances,
et de notre collègue Treveneuc, des Côtes-du-Nord, nous longeâmes les
boulevards, où quelques rares piquets de gardes nationaux étaient sous
les armes. Au-delà de la porte Saint-Martin, nous fûmes entourés d'une
foule de citoyens appartenant à la classe ouvrière, et dont la plupart,
j'en ai la conviction, étaient le lendemain derrière les barricades.
L'accueil qu'ils nous firent, les poignées de main cordiales qu'ils nous
donnèrent, leurs propos vifs et patriotiques, m'ont douloureusement
prouvé une fois de plus que les meilleurs instincts peuvent être égarés,
et que la guerre civile est le plus horrible des fléaux.
Les projectiles des insurgés arrivaient jusque sur le boulevard.
Lamartine tourna résolument à gauche, et nous le suivîmes dans la rue du
Faubourg-du-Temple, sous le feu de la barricade et des maisons occupées
par nos adversaires. Arrivés sur les quais, nous vîmes un détachement de
gardes mobiles et quelques compagnies d'infanterie repoussés avec perte
jusqu'à la rue Bichat. Ce fut là, près du pont, que le cheval que
je montais fut atteint d'une balle, à quelques pas de Lamartine,
circonstance qui parut fixer favorablement l'attention de ce grand et
courageux citoyen. Et certes, si le soir même il n'avait résigné ses
pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il n'en aurait pas fallu davantage
pour le porter à provoquer une décision touchant mon assimilation aux
officiers qui servent _au titre français_.
Lamartine est un grand caractère; je n'en veux pour preuve que les
belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour où nous
nommâmes la Commission exécutive. «Si je voulais me séparer de
Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent mille hommes derrière moi;
_mais je craint la réaction et la guerre civile._» Quoi qu'il en soit,
n'est-il pas profondément triste, après tant de vicissitudes, que ce que
j'eusse obtenu de Lamartine, ou peut-être même du général Cavaignac,
m'ait été dénié, malgré bien des promesses antérieures, par mon propre
cousin, sous prétexte d'une opposition sincère et modérée, que je
n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, et abdiquer toute
dignité et toute indépendance?
Mais procédons par ordre.
A le Commission exécutive succéda le général Cavaignac. Le décret du 11
octobre 1848 abrogea formellement, en ce qui touchait ma famille, la loi
du 10 avril 1832, qui, confondant les proscripteurs et les proscrits,
avait banni la branche aînée des Bourbons, et maintenu, moins la
sanction pénale, l'exil dont ils nous avaient frappés, par la loi du
12 janvier 1816. La candidature de Louis-Napoléon fut produite, et une
immense acclamation répondit qu'il était resté dans le coeur du peuple
le souvenir de l'homme qui avait porté à son plus haut degré le
sentiment de notre nationalité. Le dix décembre, comme je le dis alors,
est la dernière page de l'histoire de l'empereur, et pour l'écrire, près
de six millions de Français ont déchiré les traités de 1815, et proclamé
que la sainte-alliance nous doit une revanche de Waterloo.
Malgré les efforts des républicains et de quelques hommes bien
intentionnés qui tentèrent d'arriver à la seule conciliation
véritablement utile et durable, celle des deux grands pouvoirs de
la République, la Constituante, battue en brèche par le nouveau
gouvernement, vit adopter la motion Rateau, modifiée, il est vrai, par
Lanjuinais, et fixer à un court délai sa dissolution. Durant cette
session d'une année, j'ose le dire, un grand nombre de mes collègues
d'opinions diverses m'avaient accordé quelque sympathie, et si jamais
j'ai pu espérer avec raison la régularisation de mon état militaire,
c'est bien dès l'avènement de Louis-Napoléon à la présidence jusqu'à
l'installation de la Législative. A part les dispositions bienveillantes
dont je viens de parler, l'amitié de mon cousin, nos relations qui
dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, tout m'autorisait
à penser que l'opportunité ne serait pas perdue. Je dois aussi ajouter
la confiance que j'avais lieu de placer, à cet égard, dans le chef
du cabinet, M. Odilon Barrot, qui plus d'une fois avait blâmé les
administrations précédentes de ne m'avoir pas fait admettre dans
un régiment français. Bref, un mécontentement injuste de mes votes
consciencieux, et conséquents avec la voie que j'avais suivie avant même
que Louis-Napoléon fût représentant du peuple, des influences exclusives
et que je ne signalerai pas davantage[3]; enfin, des menées qui se
résument dans le vieil adage: _divide et impera_, m'enlevèrent le
modeste succès que j'ambitionnais comme ma part, pour ainsi dire, dans
le grand triomphe du dix décembre.
[Note 3: Il m'est permis de croire que le président de la
République, laissé à lui-même, m'aurait appuyé. Peu de jours avant son
élection, je causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me
donner le commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficultés
qu'il rencontrerait chez des hommes toujours prêts à crier au privilège,
et dans les susceptibilités de quelques-uns des honorables officiers qui
siégeaient à l'Assemblée. Il me répondit: «Si le peuple me nomme, il
approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.»]
L'indifférence du ministère, qui, dans ce cas, était de l'hostilité,
l'intention de me sacrifier par le silence, étaient flagrantes. Au fond,
je désespérais de réussir; deux fois déjà j'avais donné ma démission;
elle avait été refusée avec insistance par le président et par le
ministre de la guerre. Je résolus de tenter un dernier effort. Il y
avait trop longtemps que je poursuivais mon but, il était trop près, j'y
tenais trop, pour me décourager complètement. Quoique à regret, j'étais
décidé à me retirer de la carrière, plutôt que de servir au titre
étranger. Je désirais surtout vivement obtenir la naturalisation de
mon grade de la Constituante. Au moment de nous séparer, j'aurais été
heureux que l'accès de nos rangs me fût ouvert par les collègues qui
avaient brisé la loi de mon exil. Il me semblait qu'une décision
favorable eût été comme une accolade fraternelle, et qu'aucun effort ne
m'aurait coûté pour la justifier.
Sous l'empire de ces pensées, je résolus de présenter une pétition à
l'Assemblée. Elle fut déposée le 17 mars 1849. M. Armand Marrast, notre
président, voulut bien la renvoyer immédiatement au comité de la guerre.
Elle y fut examinée; le ministre de la guerre s'abstint d'y paraître;
deux membres, amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins
quatorze voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collègues qui
se prononcèrent en ma faveur me permettent de leur exprimer ma profonde
reconnaissance. J'en dois surtout au brave et vénérable général Laidet,
à MM. Avond et de Barbançois, qui voulurent bien plaider ma cause avec
une véritable et chaleureuse fraternité. Quant à ceux qui crurent devoir
repousser ma requête, s'il en est parmi eux pour qui mon nom ait été un
motif de défiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui que mon épée a été
brisée, de leur dire avec désintéressement qu'ils se sont trompés; dans
aucun cas, la République n'aurait eu un soldat plus fidèle, comme elle
l'aura encore, si elle était attaquée, bien que ce ne puisse plus être
dans les rangs de l'armée.
M. le général Leflô avait été nommé rapporteur de ma pétition, mais nos
nombreux travaux et les graves préoccupations du moment empêchèrent de
la porter à l'ordre du jour. La Constituante fit place à la Législative,
et ma position militaire resta la même. Ce moment, il faut en convenir,
a été décisif dans ma vie, car si j'étais entré dans un régiment
français, au lieu de me présenter aux nouvelles élections, j'aurais
suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacré à la carrière
des armes. Quoi qu'il en soit, nommé dans l'Ardèche et en Corse, je
revins siéger à l'Assemblée actuelle.
Ma position n'y était pas facile, ni agréable. D'un côté, je voyais
une majorité composée de divers éléments, tous d'origine monarchiste,
opposés par conséquent à mon principe, mais soutenant, quoiqu'en
l'égarant, suivant moi, le pouvoir exécutif. De l'autre, une minorité,
formée aussi de nuances diverses, moins hétérogènes, il est vrai;
minorité républicaine, révolutionnaire, réformatrice, humanitaire,
demandant de grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considéraient
Louis-Napoléon comme un antagoniste, et qui eussent été contre lui,
c'est mon opinion, quoi qu'il eût fait. Sans doute, je me sentais
instinctivement entraîné vers la Montagne; mais, à part ses antipathies
individuelles, je pensais sincèrement qu'elle dépassait le but, et
qu'elle compromettait la République, notamment en se rapprochant des
hommes qui approuvaient le 15 mai et les journées de juin. Restait le
tiers-parti, et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait
parfois les entraînements de mon coeur, les élans de ma raison me
rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, où est-il, que peut-il?
sinon attendre, pour sauvegarder le principe démocratique, en apportant,
suivant les circonstances, son faible contingent contre la réaction ou
les excès. Du reste, les mêmes antipathies que j'ai signalées, moins
violentes, mais non moins intenses, existaient, qui peut en douter? dans
son sein.
Ces considérations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-être
trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage le regret
de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait préférer mon mandat au
service actif. En vérité, la direction donnée à nos armes en Italie me
prouvait que le nouveau gouvernement pouvait ordonner des opérations
militaires auxquelles, à aucun prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais
on parlait aussi d'expéditions prochaines en Afrique, cette terre où se
sont formés tant de bons officiers. Le président, mes autres parents,
des amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement à faire
à mon corps _un acte de présence_ qui facilitât, disaient-ils, la
régularisation de ma position. On peut penser de moi ce que l'on voudra;
mais tous ceux qui connaissent un peu mes inclinations, mes habitudes et
mes antécédents, croiront sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier
longtemps pour me décider à faire une campagne, sans mon inconvenante
condition d'officier au titre étranger. Blessé que le gouvernement
d'un homme, à qui notre nom avait valu la première magistrature de
la République, me marchandât tant mon épaulette, je déclinai toute
proposition, et la prorogation de la Législative étant arrivée, je
retournai dans les montagnes des Ardennes belges, où j'avais fait
un long et tranquille séjour avant la révolution. Ce qui me navrait
surtout, c'était de voir des gens qui avaient eu leur place au soleil de
la monarchie, tandis que nous traînions dans l'exil une vie agitée ou
misérable; ce qui me navrait, dis-je, c'était de voir ces courtisans
obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, tandis
qu'on me refusait, à moi, de servir modestement le pays suivant mon
aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement aussi naturelle que
juste et méritée.
Mon séjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de nouvelles et
plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus le tort de céder et
de revenir presque aussitôt à Paris. Elles y furent encore renouvelées,
et un jour même, à Saint-Cloud, on me témoigna tant de mécontentement
de mon hésitation que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet
_acte de présence_ à mon corps pour réaliser le mirage de la miraculeuse
épaulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais protesté à
satiété que je ne monterais pas une garde tant que je ne compterais
dans l'armée qu'au titre étranger; j'aurais dû, pour tous ces motifs,
maintenir ma résolution; mais ce qui enfin l'ébranla, ce fut la
perspective de la campagne qui se préparait dans le sud de la province
de Constantine. Il fut décidé que je serais envoyé en mission temporaire
auprès du gouverneur général de l'Algérie, et que d'Alger j'irais
rejoindre la colonne expéditionnaire aux ordres du général Herbillon.
Toujours mécontent de ma position exceptionnelle, j'avais, quoi qu'on
ait pu en dire, bien et dûment stipulé avec tout le monde, président,
ministres, intermédiaires officiels ou officieux, que j'allais en
Afrique pour n'y rester que le temps que je voudrais, pour en revenir
quand je le jugerais convenable, et pour n'y faire, au besoin, que
l'_acte de présence_ qu'on paraissait croire indispensable à la
régularisation de mon état militaire. J'étais loin de croire qu'on
contesterait un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais
gardé d'accepter ma mission; mais si des preuves matérielles étaient
nécessaires, je pourrais produire des lettres que j'écrivis de Lyon, de
Marseille et de Toulon, à plusieurs de mes amis, avant de m'embarquer,
lettres dans lesquelles je leur parlais de mon retour à l'Assemblée pour
le 15 novembre, au plus tard.
Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux législatifs, j'assistai
à la séance, j'obtins un congé, et le lendemain, de bonne heure, je
quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. Le 3, au soir, j'étais à
Lyon, le 4 à Avignon, le 5 à Marseille. Je partis presque immédiatement
pour Toulon, où j'arrivai pendant la nuit. Cette jolie ville était dans
la consternation, le choléra décimait les habitants, les hôtels avaient
été abandonnés par leurs propriétaires; à la _Croix de Malte_, je fus
reçu par le seul domestique qui restât dans la maison. Je passai la
journée du 6 à Toulon, et le 7, après midi, nous appareillâmes pour
Alger, à bord du _Cacique_, frégate à vapeur de l'État.
Nous arrivâmes le 9 au soir. Je me rendis immédiatement chez le
gouverneur général, à qui je remis une lettre du président de la
République. Je reçus de M. le général Charon le plus gracieux accueil;
il voulut bien me retenir à dîner pour le soir même, et le jour suivant.
Le lendemain, avec le capitaine Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je
visitai le magnifique jardin d'essai, où, entre autres merveilles, on
voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du brave général
Jusuf qui, malgré ses glorieux services, n'a pu obtenir son assimilation
à nos autres généraux.
Le soir, j'assistai à une danse de ravissantes Moresques comme on n'en
voit qu'à Alger, et à une cérémonie religieuse très originale des nègres
de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. Je pris congé du
gouverneur, et le lendemain, au matin, je partis pour Philippeville, à
bord d'un petit pyroscaphe côtier, affecté au service des dépêches. Nous
côtoyâmes assez près de terre les montagnes encore verdoyantes de la
Kabylie; nous relâchâmes à Dellys, Bougie, Djidjeli, et le lendemain, 12
octobre, nous étions à Stora. C'est une belle baie, où l'on trouve un
port sûr et spacieux, à une demi-heure de marche de Philippeville. Notre
pyroscaphe fut aussitôt entouré de plusieurs bateaux montés par de
nombreux marins. A leur costume, à leurs acclamations sympathiques, aux
coups de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de
suite nos intrépides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de frêles
embarcations non pontées, se hasardent à aborder aux côtes d'Afrique,
pour y mener la vie laborieuse qui leur permet de rapporter quelques
économies à leurs familles. J'allai à terre avec ces rudes et chers
enfants du peuple, et je me mis en route pour Philippeville, en
compagnie du capitaine Gautier, commandant la gendarmerie de la
province. Le chemin, taillé dans la montagne, suit les bords de la mer;
la vigoureuse végétation du sol d'alentour, couvert d'épais arbustes, me
frappa par son extrême ressemblance avec la Corse. A peu près à moitié
route, on trouve une magnifique batterie parfaitement entretenue.
A Philippeville, où je passai la journée du 12, je me présentai chez
le commandant supérieur, M. Cartier, major du deuxième régiment de la
Légion étrangère, et je fis la connaissance du commandant Vaillant,
frère de nos deux généraux de ce nom, et savant naturaliste. Une
distance de vingt-deux lieues que parcourt une excellente route,
exploitée quotidiennement, comme en Europe, par un service de
messageries, sépare Philippeville de Constantine. Toutes les places
ayant été retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain
de grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu
m'accompagner. Nous traversâmes les nouveaux villages de Saint-Antoine
et Gastonville, ce dernier peuplé de pauvres prolétaires parisiens
qui sont venus chercher un meilleur sort dans la colonisation, tache
difficile pour laquelle, malgré leur courage, ils n'ont ni la force, ni
l'aptitude nécessaires. Au camp d'El-Arrouch, je fus retenu à déjeuner,
de la manière la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils étaient
tristes de voir la garnison décimée par le choléra qui sévissait contre
elle, plus cruellement qu'à Philippeville et que sur aucun autre point
de la division territoriale. Après avoir relayé au camp de Smendou, nous
arrivâmes fort tard à Constantine.
En l'absence du général Herbillon, parti à la tête de la colonne
expéditionnaire, M. le général de Salles, gendre de l'illustre maréchal
Valée, me reçut le soir même, avec cette parfaite et cordiale urbanité
qui le fait aimer de tous ceux qui l'approchent. Le lendemain, 14, grâce
à l'obligeant empressement de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau
arabe, tous mes préparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., étaient
terminés. Je fus vivement contrarié, et on le concevra sans peine dans
une telle circonstance, de n'avoir pu, malgré mes recherches, réussir à
me monter convenablement. Ce que je trouvai de moins mauvais, ce fut un
petit cheval indigène, vif, mal dressé, peu maniable et peu vigoureux,
dont je dus pourtant me contenter.
Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, pour rejoindre
la colonne. Mon escorte se composait du maréchal-des-logis Bussy et
de quatre cavaliers du troisième régiment de spahis, deux chasseurs
d'Afrique, Rouxel et Valette, un soldat du train des équipages, et
Gérard, mon fidèle domestique ardennais.
Avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas inutile de donner ici
un rapide aperçu des causes qui avaient amené l'expédition à laquelle
j'allais prendre part, et des faits qui avaient précédé mon arrivée.
Dans l'origine, la politique du gouvernement était de maintenir un
calme, au moins apparent, dans la province, en pesant le moins possible
sur les indigènes. Ce système, qui avait d'abord réussi, permettait
d'occuper avec le gros de nos forces les autres points du pays
plus agités. L'établissement de colonies agricoles sur la route de
Constantine à Philippeville vint tout à coup changer cet état de choses.
De tout temps, les communications entre ces deux villes avaient été
inquiétées par les kabyles; mais quelques attentats sur des hommes
isolés, et un surcroît d'activité pour notre cavalerie étaient
considérés comme des inconvénients de peu d'importance par l'autorité,
qui avait à dessein fermé les yeux, afin d'éviter de plus graves
complications.
Lorsque nous eûmes nos colons à protéger, on voulut en finir avec la
Kabylie. Ce n'était point facile, et on paraissait oublier qu'une des
choses qui ont fait le plus de mal à l'Algérie, c'est ce penchant à
s'étendre continuellement et à occuper un trop grand nombre de points,
fût-ce avec des moyens insuffisants. Pour former les deux colonnes qui,
au mois de mai de l'année dernière, sous les ordres de MM. Herbillon et
de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir les
garnisons du sud, au point qu'on m'a assuré que Batna était resté avec
500 hommes et Biscara avec 250. Les meilleurs officiers furent appelés
à faire partie de l'expédition; le brave et infortuné commandant de
Saint-Germain fut du nombre, et en son absence le commandement supérieur
de Biscara dut être confié à un capitaine. De ces mesures, dit-on,
est sortie la guerre que les dernières opérations de M. le colonel
Canrobert, aujourd'hui général, viennent de terminer.
Une des causes principales des derniers troubles a été, sans aucun
doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes destinés à
administrer les indigènes. Il y a inconvénient à intervenir de trop près
dans les phases intestines de l'existence des tribus. Dans le Hodna, par
exemple, la guerre a toujours existé, même du temps des Turcs. En pleine
hostilité aujourd'hui, demain les diverses tribus de ce territoire sont
réconciliées par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions,
surtout si l'expérience a prouvé qu'elles s'enveniment d'autant plus
que nous nous en mêlons davantage? Si, comme on l'annonçait, un nouveau
bureau arabe est établi à Bouçada, la neutralité cesse d'être possible;
l'officier français, appelé à se prononcer entre les deux partis,
tranche le différend ou le fait décider par ses chefs, et si une
soumission complète ne s'ensuit pas, en avant les colonnes! une
expédition devient indispensable.
Gouverner l'Algérie, y exercer le commandement suprême, mais
n'administrer que les points qui jamais ne pourront se soustraire à
notre domination, telle est, en résumé, la politique que nous aurions dû
toujours suivre, si j'en crois mes impressions, et l'opinion des hommes
véritablement compétents. De puissants chefs arabes, même nous servant
mal quant à la rentrée de l'impôt, mais faisant respecter nos routes
et nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que certains
caïds relevant plus directement de nous, mais qui révoltent à chaque
instant les populations par les concussions dont ils les accablent en
notre nom? Il serait d'une haute politique d'entourer de la plus grande
considération les chefs à notre service, et de les relever aux yeux de
leurs administrés, en leur laissant ce prestige de nationalité indigène
qui leur donne l'air de ne céder qu'à notre force invincible, tout en
nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait pas
perdre de vue que quelque temps de paix consolide notre pouvoir mieux
que l'expédition la plus heureuse, et que si une longue période de
tranquillité générale était donnée à la colonie, l'Arabe, qui est
fataliste, commencerait à croire à la perpétuité de notre domination, et
se soumettrait définitivement en disant: Dieu le veut!
Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'état de la subdivision de Batna,
lors des derniers événements.
En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures familles
de Bastia, avait succédé, dans le commandement de cette subdivision, à
M. le colonel Canrobert. Ce dernier venait de rendre un immense service,
en s'emparant, par un coup de main hardi, comme il sait en faire, du
dernier bey de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources étaient
bien faibles pour maintenir, dans une si grande étendue de territoire,
tant de populations diverses. En effet, la subdivision de Batna
comprend ces montagnards de l'Aurès, toujours turbulents, le massif des
Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara
ou Désert, où se trouve la région des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban.
Les Aurès venaient de massacrer ou de chasser les caïds nommés par
nous; la plupart des autres points du pays n'étaient soumis que de nom;
l'échec essuyé par nos armes en 1844 n'avait pas été vengé, et si une
révolte ouverte avait éclaté, les plus fâcheuses complications étaient à
prévoir. Dès lors, le colonel Carbuccia avait senti les difficultés de
cette situation et les avait fait connaître à son chef immédiat, M. le
général Herbillon, commandant de la province. En avril et mai 1849, le
colonel s'était vu contraint de parcourir le Hodna, à la tête d'une
colonne expéditionnaire, pour maintenir notre caïd Si-Mokran, dont les
Arabes avaient voulu se débarrasser. Notre autorité en fut momentanément
raffermie, une réconciliation apparente eut lieu, et des otages furent,
suivant la coutume, amenés à Batna.
Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, ou
peut-être à cause même de notre éloignement, les oasis le plus au sud,
Tuggurt et Souf, étaient dans les meilleures dispositions à notre égard.
Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, Ahmed-bel-Hadj, a voulu,
en dernier lieu, traverser ce pays, pour se mettre à la tête de
l'insurrection, il a été repoussé avec perte par nos fidèles alliés
Ben-Djellal et Ben-Chenouf.
Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, et dans
lequel est situé Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de temps encore,
que de la culture du palmier, qui suffisait à leur nourriture et aux
échanges. Menacés sans cesse par les nomades, qui les pillaient et les
rendaient tributaires, leur sort était exceptionnellement malheureux. En
1845, sous le commandement de M. de Saint-Germain, ils commencèrent
à jouir d'une administration régulière et uniforme. Grâce aux
encouragements de cet officier supérieur, ils produisirent d'abondantes
céréales, et l'on peut dire que, quatre ans après, la misère avait
complètement disparu de leur territoire. Le but de M. de Saint-Germain,
qui voulait gouverner directement le pays, était de soustraire le Sahara
à la dépendance du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-même,
sous le rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan ne
pouvait produire que de fâcheux résultats chez un peuple qui nous sera
encore longtemps et peut-être toujours hostile.
Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que nous, et
certes ils se seraient gardés de rendre le désert indépendant du Tell.
La nécessité où sont les tribus sahariennes de venir, tous les ans,
s'approvisionner dans la région des céréales, est la meilleure garantie
de leur obéissance. Si elles nous mécontentent, leur compte est
bientôt réglé, et en cas de rébellion armée, nous pouvons leur fermer
complètement le Tell, et les obliger à recourir à des intermédiaires, ce
qui décuple pour eux le prix des denrées. Ce n'est d'ailleurs que dans
le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires et
leurs moutons, des pâturages d'été, saison où le manque absolu d'eau
serait mortel aux troupeaux dans le désert. Cette dépendance du Sahara
envers la région des céréales est un fait tellement important qu'aucune
intrigue ou sédition de la part des nomades ne peut nous préoccuper
longtemps, placés qu'ils sont sans cesse sous l'inévitable coup d'une
répression pécuniaire, et même plus terrible, au besoin. Quatre passages
à travers une chaîne de montagnes qui court parallèlement à la mer,
conduisent du désert au Tell; à l'est, celui de Kinchila; à l'ouest,
celui de Soubila; ceux de Megaous et de Batna, au centre. Les deux
premiers sont en dehors de la direction que suivent les tribus.
Batna est fortement occupé par nous; quant à Megaous, notre caïd des
Ouled-Sultan y est établi et peut en défendre l'accès à tout venant qui
se serait attiré notre colère. Tout cela prouve encore une fois que
nous pouvons gouverner de loin les Arabes du Désert et abandonner cette
administration directe qui les avait enrichis, mais qui nous a créé des
obstacles tellement graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout
l'héroïsme de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.
La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'était l'égalité devant
l'impôt, et il n'avait voulu tenir aucun compte des privilèges des
marabouts, dans un pays pourtant où cette caste est aussi nombreuse
qu'influente. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire des ennemis
irréconciliables de gens qui n'auraient pas mieux demandé que de nous
servir, si, comme les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions
ménagé leur suprématie. En 1848, la contribution des palmiers qui
n'avait été, dans l'origine, que de 15 à 20 centimes le pied, fut tout
à coup portée, sans transition, à 50, soit que ces précieux végétaux
rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en eussent pas. Une mesure
financière aussi vexatoire était justifiée jusqu'à un certain point par
la nécessité où l'on était de fournir aux frais de fortifications de
Biscara, frais que le gouvernement central n'avait pas voulu couvrir; et
en effet, 120,000 francs, produit du nouvel impôt, furent affectés à
la construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un
prétexte d'insurrection était trouvé pour les marabouts que nous nous
étions maladroitement aliénés. Tous affiliés à la secte religieuse dite
des frères de Sidi-Ab-er-Rahmann, qui a de nombreuses ramifications
dans les Ziban, ils fomentèrent sourdement la révolte, à laquelle il ne
manqua désormais qu'un fait déterminant.
L'administration directe de nos autorités militaires, et le nivellement
de l'impôt au préjudice des anciennes prérogatives des marabouts et
des familles nobles, voilà donc les causes principales de la dernière
guerre. Deux autres motifs, bien que secondaires, méritent d'être
mentionnés. D'une part, nos malheureuses discordes civiles avaient porté
leur fruit jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux
naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, établis à Alger, où
la plupart font le métier d'hommes de peine, ne cessaient de mander aux
leurs, depuis la Révolution de Février, que chaque jour nos régiments
rentraient en France, que nous allions quitter l'Afrique, que nous nous
battions entre nous, et mille choses semblables.
D'autre part, une des conséquences de notre administration directe était
d'annihiler complètement l'autorité du scheick El-Arab, qui avait été
jusqu'alors un sûr moyen de domination dans le désert. Deux familles
s'étaient trouvées, tour à tour, en possession de cette dignité, espèce
de grand vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Saïd. Les Turcs, suivant
les exigences de leur politique, les avaient alternativement élevées, et
il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab était réellement
le suzerain du Sahara, percevait les contributions, payait au bey de
Constantine la redevance exigée, administrait comme il l'entendait, et
garantissait ainsi de tout embarras le gouvernement suprême. En 1837,
après la prise de Constantine, les Ben-Saïd, dont le chef a été tué à
notre service, étaient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale leur
substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le titulaire actuel,
que je connais, et qui est décoré de la Légion d'honneur, a vu son
autorité tellement amoindrie que, pour ne citer qu'un exemple, il n'a
pu, lors de la dernière campagne et bien qu'il fût dans notre camp,
procurer au général Herbillon un seul espion à qui accorder créance.
Cependant, la part d'impôt, que ce scheick prélève annuellement à son
bénéfice, est de plus de 100,000 francs.
Telle était la situation des choses, lorsque le départ de M. de
Saint-Germain et les détachements considérables exigés par l'expédition
de Kabylie décidèrent les mécontents à se prononcer. Bou-Zian, ancien
scheick de l'oasis de Zaatcha, annonça que le prophète, qu'il prétendit
avoir vu en songe, lui avait ordonné de réunir les croyants et de les
convier à la guerre sainte. Aussitôt, il sacrifie le cabalistique mouton
noir, et invite de nombreux affidés au banquet sacré, où il donne le
signal de l'insurrection. M. Séroka, jeune et vaillant officier du
bureau arabe de Biscara, se porte à Zaatcha, avec quelques cavaliers,
pour arrêter Bou-Zian et ses fils. Déjà ce fanatique était entre ses
mains, quand, attaqué à l'improviste, M. Séroka se voit contraint de
battre précipitamment en retraite, ramené à coups de fusil par toute la
population ameutée. Le lendemain, un détachement beaucoup plus fort est
repoussé à son tour, et la révolte gagne des proportions inquiétantes.
Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante ans, énergique,
intelligent, courageux, fameux tireur. Il n'était pas marabout;
mais depuis ses prétendus entretiens avec Mahomet, il avait joué le
personnage religieux, et il jouissait d'une réputation de sainteté bien
établie.
Tout porte à croire que si M. de Saint-Germain avait pu rentrer
immédiatement à son poste, et diriger de suite un bataillon sur Zaatcha,
il aurait eu beau jeu de cette levée de boucliers. Malheureusement,
l'expédition de Kabylie obligea le général Herbillon à le retenir, avec
mille hommes placés sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il
fut de retour à Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands
progrès. Le Sahara tout entier s'agitait à la voix de ses marabouts;
les montagnards des Aurès étaient en pleine rébellion; notre caïd des
Ouled-Sultan avait trouvé la mort en défendant notre souveraineté
ébranlée; enfin, les Ouled-Denadj, révoltés contre leur chef Si-Mokran,
avaient enlevé sa _smala_ et blessé dangereusement son fils Si-Ahmed. Ce
brave et intéressant jeune homme, doué de la figure la plus distinguée,
est notre grand partisan, il a visité Paris, parle un peu français, et
se trouve heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidélité à
notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur serait
bien placée.
Pour avoir raison des insurgés qui jetaient le trouble dans la
subdivision territoriale placée sous ses ordres, M. le colonel Carbuccia
prit lui-même le commandement de la colonne de 1,500 hommes qui, le
6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec six obusiers de douze
centimètres. Le 9, avant le jour, une tribu redoutée, les Ouled-Sahnoun,
nos ennemis irréconciliables, étaient rasés de fond en comble. Le 15,
la colonne arrivait à Biscara, où l'on pensait généralement que
l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la menace de détruire
les palmiers suffiraient à réduire l'ennemi.
Sous l'impression de ces données inexactes, le colonel Carbuccia se
présenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. Il reconnut en
personne les abords de la place et put se convaincre des graves
difficultés de son entreprise. Cet excellent officier eut raison de ne
pas s'exposer aux énormes inconvénients d'une retraite sans combat, et
ne consultant que son courage, il ordonna l'attaque.
Deux colonnes de 450 hommes chacune abordèrent vigoureusement les
Arabes, et au bout de deux heures de lutte très vive, par une chaleur
de 59°, ils les avaient refoulés, de jardin en jardin, jusque dans
l'enceinte crénelée du village. Là, nos bons soldats furent arrêtés par
un obstacle matériel, un fossé de cinq mètres de large, qu'on ne put
franchir sous le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze
centimètres ayant été insuffisants pour entamer un mur à soubassement en
pierres cyclopéennes du temps des Romains, il fallut se retirer, après
de longs efforts proclamés héroïques par l'armée d'Afrique tout entière.
Dès lors, la révolte gagna de proche en proche, même en dehors des
Ziban, et la défection de Sidi-Abd-el-Afid, chef de la redoutable
secte religieuse des Ghouans, vint mettre le comble aux dangers de
la situation. Heureusement, en apprenant cette nouvelle, le colonel
Carbuccia, revenu à Batna, se hâta d'en faire partir pour Biscara le
seul bataillon qu'il eût de disponible. Bien que ce bataillon fût d'un
faible effectif et n'amenât qu'une pièce d'artillerie, il permit à M.
de Saint-Germain, resté au commandement de Biscara, d'entreprendre la
brillante affaire du 17 septembre, dont tous les journaux ont retenti,
et où ce vaillant officier trouva une mort glorieuse.
Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le général Herbillon quitta
Constantine, pour commander en chef l'expédition à laquelle j'allais
prendre part. Arrivé le 7 octobre devant Zaatcha, il livrait le 20 un
premier assaut, soutenu avec succès par les Arabes, malgré l'invariable
bravoure de nos soldats.
On a vu que le 15, de bon matin, j'étais parti de Constantine. Après
quelques heures de marche, nous fîmes halte à la fontaine du Bey. Dès la
veille, j'avais fait connaissance avec le sirocco, une des conditions
les plus incommodes de la guerre d'Afrique. Nous nous rafraîchîmes
copieusement à une belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux
mangeaient l'orge, qu'on déchargeait les mulets, et qu'on retirait
des cantines notre frugal déjeuner, je m'amusai à chasser des bandes
nombreuses de gangas, que je trouvai très farouches, pour une contrée
aussi déserte.
Nous arrivâmes de bonne heure à l'étape d'Aïn-Mélilla, où ma tente
fut bientôt dressée près de la fontaine. Les eaux abondantes qui en
découlent, forment un long marais qui s'étend de l'est à l'ouest et qui,
par sa végétation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, égaie un
peu la triste vallée où nous nous trouvions. Elle est surplombée de deux
montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu
voisine nous assurèrent, sans perdre leur sérieux, qu'à certains jours,
les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine
et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens à
imagination poétique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus
sûrs alliés. Un de leurs chefs, à figure biblique encadrée dans un
bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la _diffa_. Elle
consistait dans un grand plat de bois, à pied, comblé de _couscous_ et
de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'étais non-seulement le
frère du sultan des Français, mais le fils d'un prophète, et qu'il
n'avait rien à me refuser. J'usai de son hospitalité, en lui demandant
du lait qu'il nous procura aussitôt, et que l'ardeur produite par le
sirocco nous rendit extrêmement agréable avec du thé. La nuit, des
voleurs de chevaux vinrent rôder autour de nos tentes; mais les chiens
des _douairs_ voisins firent un tel vacarme qu'ils les éloignèrent.
Réveillés par leurs aboiements, nous entendîmes dans le lointain le
rugissement d'un lion. Cette première étape, par son originalité
romanesque, ne fut pas sans charme; de Constantine à Aïn-Mélilla il y a
quarante-deux kilomètres.
Dès que le jour parut, nous pliâmes bagage, et après quelques heures de
marche assez vive, nous fîmes notre grande halte sur les bords du marais
d'Aïn-Feurchie. Le gibier, dans cet endroit, foisonne, mais il est très
défiant; le pays, tout à fait découvert, ne permet pas qu'on l'approche;
je poursuivis inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre
des outardes. Continuant notre route, nous passâmes entre deux lacs
salés qu'on appelle la _Sebka_. Dans cette saison, l'eau qui s'en était
entièrement retirée, laissait à découvert une vaste plaine de sel,
dont le blanc bleuâtre, sillonné de sentiers frayés par les indigènes,
rappelait ces contrées septentrionales couvertes de neige, et où le
soleil brille après une forte gelée. Nous rencontrions souvent des
bandes d'Arabes, parmi lesquels des Sahariens qui, poussant devant eux
leurs dromadaires chargés de sacs de grains, regagnaient le désert. Nous
remarquâmes une femme qui, sur un cheval, entourée jusqu'à la ceinture
de paquets de toutes sortes, se voila le visage quand nous parûmes.
Trois autres femmes très laides la suivaient à pied. Le soin qu'avait
pris la première de se cacher la figure à notre approche fait présumer,
contrairement à ce qu'on croirait en Europe, qu'elle était jolie; ses
yeux l'étaient certainement, car tout en se dérobant à notre curiosité,
elle avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai
en passant auprès d'elle, mais je n'en obtins qu'un dédaigneux silence.
Avant le coucher du soleil, nous étions à l'étape d'Aïn-Yagout, distante
de soixante-seize kilomètres de Constantine.