MARMONT À MENOU.

«Alexandrie, 12 novembre 1798.

«J'attache le plus grand prix, mon cher général, aux témoignages de

confiance que vous voulez bien me donner, et personne plus que moi n'en

sent la valeur. Vous m'imposez l'obligation précieuse de les mériter,

et je suis prêt à tout faire pour y parvenir.

«L'amitié avec laquelle vous me traitez m'autorise, mon cher général, à

vous ouvrir mon coeur, et je crois pouvoir vous dire tout ce que je

pense. Vous connaissez mieux que personne ma position, et vous savez

que dans l'ordre des choses le destin de mes jours sera déterminé par

les événements qui auront lieu d'ici à quelque temps. Si des opérations

militaires doivent avoir pour théâtre l'Égypte, rien au monde ne

pourrait me décider à retourner en France. Je sacrifierais ma vie et

mon bonheur futur pour sauver ma gloire et mériter l'estime publique.

Mais, si nous sommes destinés à être bientôt dans une paix profonde, si

enfin l'honneur me permet de partir, je ferai tout au monde pour en

obtenir la permission. Vous voyez, mon général, que ce n'est point

l'erreur d'une passion légère qui me conduit, c'est un calcul plus sage,

et le désir de prévenir des désordres domestiques qui me prépareraient

des tourments éternels, qui me dirige. Je veux fixer la paix, la

tranquillité et la confiance dans ma maison, et me préparer pour tous

les âges un bonheur durable.--Si le général en chef me donne le

commandement que votre bienveillance sollicite pour moi, ne croyez pas

que je risque d'être oublié longtemps ici, et de perdre l'occasion de

profiter des circonstances favorables qui peuvent se

présenter.--Bonaparte me donne trop de témoignages d'amitié pour la

révoquer en doute. Je crois être certain qu'il comptera pour quelque

chose mon bonheur et mes vrais intérêts. Mais, mon cher général, vous

connaissez les hommes, et vous savez combien il est utile de solliciter

soi-même ce que l'on désire. N'est-il donc pas à craindre que les

difficultés se multiplient pour moi si l'on me place ici? Je suis franc

dans ce moment comme je le suis toujours. Je crois que j'y pourrais être

utile, qu'en peu de temps peut-être même j'y remonterais la machine, et

que mon désir de bien faire, mon zèle et vos conseils suppléeraient à

ce qui me manque. Mais vous voyez ma position, assurez-moi votre appui,

mon cher général, pour obtenir mon changement, lorsque vous ne me

croirez plus nécessaire ici, si le général en chef me donne le

commandement d'Alexandrie. Lorsqu'il n'y aura plus de danger, lorsqu'on

ne pourra plus prévoir d'opération militaire, lorsque tout sera

organisé, que votre amitié si franche me tende une main secourable, et

je me consacre avec le plus grand plaisir à tous les travaux qui se

préparent, et que vous dirigerez.

«Pardon, mon cher général, si je vous ai entretenu si longtemps de mes

intérêts, mais vos bontés m'ont inspiré de la confiance, et cette

confiance, mon abandon.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) · 第 61 / 83 题