1798-1799
Sommaire.--Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa conduite
politique.--Situation intérieure de la France.--Première idée d'une
descente en Angleterre.--Bonaparte, nommé général en chef de l'armée
d'Angleterre, reconnaît l'impossibilité d'effectuer une
descente.--Mariage de Marmont.--Projet arrêté d'une grande expédition
en Égypte.--Moyen par lequel on se procure de l'argent.--Départ de
Toulon (19 mai 1798).--Anecdote.--Réflexions sur l'expédition
d'Égypte.--Malte.--Alexandrie (1er juillet).--Les
Mameluks.--Mourad-Bey.--Ibrahim-Bey.--L'armée française
d'Égypte.--Marche sur le Caire.--Les savants.--Ramanieh (13
juillet).--Le Nil.--Premier engagement avec les mameluks.--Combat de la
Flottille.--Chébréiss.--Camp de Ouardân (19
juillet).--Embabéh.--Pyramides.--Pêche aux mameluks.--Entrée au
Caire.--Mécontentement de l'armée.--Expédition contre
Ibrahim.--Aboukir. (1er août).--Paroles de Bonaparte en apprenant ce
désastre.--Mission confiée au général Marmont.--Excursion malheureuse
dans le Delta.--Le canal du Calidi.--Influence des vents.--Apparition
d'une flotte anglo-turque à Alexandrie (26 octobre
1798).--Dilapidations.--Le général Manscourt.--Marmont nommé commandant
d'Alexandrie.--Menou.--Son singulier caractère.--Peste.--Réflexions sur
cette maladie.--Bombardement sans effet contre Alexandrie.--Idris-Bey et
M. Beauchamp.--Arnault.--Triste situation des Français à Alexandrie.
On peut juger quelle sensation produisit l'arrivée du général Bonaparte
à Paris. La paix avait donné de l'assiette au gouvernement; la
tranquillité intérieure était rétablie, l'ordre commençait à régner dans
l'administration, le numéraire avait reparu, et une grande
considération, en Europe, était accordée aux armées françaises.
Il n'était pas un homme de bonne foi qui ne reconnût la cause d'un
changement si complet dans la fortune publique.
Le mouvement imprimé par les prodigieux succès obtenus en Italie avait
seul donné ce résultat: aussi, dès ce moment, Bonaparte, après avoir
tout éclipsé, fut-il considéré comme le représentant de la gloire
française, l'appui et le pivot de l'ordre établi.
On pressentait cependant qu'un tel homme, après avoir surgi avec tant
d'éclat, dont le caractère, les talents, avaient paru si supérieurs; on
pressentait bien, dis-je, que cet homme, si jeune, ne pouvait plus se
contenter d'un rôle secondaire et d'une vie obscure. Si la France était
sortie, comme par miracle, de la maladie violente et terrible qui avait
failli la détruire, elle ressentait encore du malaise. Les dépositaires
du pouvoir ne jouissaient d'aucune considération personnelle, et ni
l'opinion de leurs talents ni l'idée de leurs vertus ne venaient
rassurer sur l'avenir. Aussi beaucoup de bons esprits pensèrent-ils,
dès ce moment, à favoriser l'ambition de Bonaparte; lui, jugeait plus
sagement le temps présent et l'avenir; il savait bien que le pouvoir
suprême devait être son partage, mais il sentait aussi que le moment
n'en était pas arrivé. Si, aux yeux des hommes éclairés, on devait tout
redouter d'un gouvernement faible, mal pondéré, et composé d'hommes
corrompus, il n'y avait pas cependant assez de maux présents pour
justifier, aux yeux de la multitude, une action dont l'objet aurait été
de s'emparer violemment de l'autorité. Le grand nombre est conduit par
la sensation du jour, et, pour le moment, il n'y avait pas de reproches
graves à faire au gouvernement. En effet, la France, depuis deux ans,
avait toujours marché vers un état meilleur. Le Directoire l'avait
trouvée dans le chaos, dans le désordre et au milieu des défaites. Des
victoires multipliées et la paix avaient changé cet état de choses, et,
si on pouvait prévoir une vie fort courte pour lui, rien ne démontrait
encore d'une manière absolue qu'il ne pût continuer à vivre. La grande
entreprise de s'emparer du pouvoir doit, pour réussir, être provoquée
par l'opinion publique, et, en quelque sorte, préalablement justifiée
par l'assentiment universel; il faut que le besoin d'un changement soit
généralement senti; et le général Bonaparte savait tout cela mieux que
personne; il connaissait par expérience l'incapacité des directeurs, la
corruption de plusieurs d'entre eux; il avait jugé combien la lutte des
pouvoirs était à redouter; combien un pouvoir exécutif aussi mal
constitué était faible devant les assemblées; il n'avait pas oublié que
sans lui ce gouvernement débile aurait croulé, à l'époque du 18
fructidor, au milieu de ses triomphes; malgré tout cela, il recula
devant les propositions qu'on lui fit de le renverser à son profit, et
il eut raison. Lors du 18 brumaire, Bonaparte fut applaudi
universellement, avec transport, et regardé comme le sauveur de l'État;
mais, si en ce moment il eût fait la même tentative, les neuf dixièmes
des citoyens se seraient retirés de lui.
Le Directoire, au milieu du plus grand appareil, en séance publique au
Petit-Luxembourg, reçut des mains du général Bonaparte le traité de
paix ratifié par l'empereur d'Autriche. Cette cérémonie fut, comme il
arrive toujours en pareil cas, l'occasion de discours remplis de lieux
communs, prononcés par le ministre des affaires étrangères, M. de
Talleyrand, par le général Bonaparte et le président du Directoire. Le
public contempla avec avidité ce spectacle. Les conseils des Anciens et
des Cinq-Cents se réunirent pour fêter le vainqueur de l'Italie, et un
repas immense fut donné dans la grande galerie du Louvre. Cette fête
fut triste; personne n'était à son aise; l'avenir était incertain, et
la sécurité de l'avenir est un élément indispensable au bonheur présent.
Après ces ovations, le général Bonaparte affecta la plus grande
simplicité, il évita de se montrer; et cette modestie feinte, nullement
dans ses goûts, fut bien calculée, car elle augmenta sa popularité.
Deux événements, peu importants, lui furent très-agréables; le premier
lui procura une surprise pleine de grâce: par arrêté de
l'administration de la ville de Paris, la rue Chantereine, où il
demeurait, perdit son nom, et reçut celui de rue de la Victoire: il
l'apprit un soir, au moment où il rentrait chez lui, en voyant les
ouvriers occupés à changer l'inscription. L'autre fut sa nomination à
la première classe de l'Institut, section mathématique. Il prit avec
empressement ce titre, qu'il plaça en tête de ses lettres; c'était un
moyen d'agir sur l'opinion. En général, rien de plus flatteur que de
réunir de hautes facultés dans des genres différents. Sa capacité comme
grand capitaine et homme d'État n'était pas mise en question; sa
nomination à l'Institut lui donna la réputation de savant, cette
nomination le mit à même de voir familièrement un grand nombre de ces
hommes dont la France s'honore, devenus ses collègues. Ces hommes ont
beaucoup d'influence sur les renommées, et la renommée, indépendamment
de ce qu'elle a de flatteur, est un moyen puissant d'action pour ceux
qui se nourrissent d'ambition: elle était donc chère à Bonaparte à
double titre, car il aimait passionnément la gloire, en même temps que
son ambition était sans bornes.
La guerre continuait avec l'Angleterre, et tous les efforts devaient
naturellement être dirigés contre cette puissance. On prononça le mot
de descente. Cet épouvantail dont on s'est servi plusieurs fois sans y
croire; cette menace, souvent renouvelée sans effet, fut, quelques
années plus tard, au moment d'être réalisée, et de changer probablement
la face du monde. Le général Bonaparte, placé si haut dans l'opinion,
pouvait seul en être chargé: aussi fut-il nommé général en chef de
l'armée d'Angleterre, titre ambitieux, d'où ressortit bientôt notre
impuissance. Le gouvernement désigna les principaux généraux, ceux dont
la réputation était la plus grande, pour être employés sous ses ordres,
et on s'occupa des vastes préparatifs que ce projet exigeait. Le
général en chef voulut avoir des renseignements circonstanciés sur les
moyens défensifs des Anglais, sur diverses localités, ces
renseignements, enfin, qu'un général habile sait toujours se procurer
avant d'agir; renseignements nécessaires pour arrêter ses projets. Il
lui vint une étrange idée pour se les procurer. Un M. Gallois, homme
recommandable et distingué, avait une mission en Angleterre pour
l'échange des prisonniers. Au moment de partir, il était venu avec M.
de Talleyrand chez le général Bonaparte, rue de la Victoire. Tout à
coup la porte du cabinet s'ouvre, le général Bonaparte m'appelle, et je
me trouve, moi quatrième, dans ce cabinet, et il me dit: «Marmont, M.
Gallois part pour l'Angleterre avec la mission de traiter de l'échange
des prisonniers; vous l'accompagnerez; vous laisserez ici votre
uniforme; vous passerez pour son secrétaire, et vous vous procurerez
telle et telle nature de renseignements, vous ferez telles
observations,» etc. Et il me détailla mes instructions. Je l'écoutai
sans l'interrompre; mais, quand il eut fini, je lui répondis: «Je vous
déclare, mon général, que je n'irai pas.
--Comment, vous n'irez pas? me dit-il.
--Non, mon général, poursuivis-je; vous me donnez là une mission
d'espion, et elle n'est ni dans mes devoirs ni dans mes goûts. M.
Gallois remplit une mission d'espionnage convenue, la mienne est hors
des conventions reçues. Mon départ avec lui sera connu de tout Paris,
et l'on saura en Angleterre que son prétendu secrétaire est un des
principaux officiers de votre état-major, votre aide de camp de
confiance. Hors du droit des gens, on m'arrêtera, et je serai pendu ou
renvoyé honteusement. Ma vie, comme soldat, vous appartient, mais c'est
en soldat que je dois la perdre. Envoyez-moi, avec vingt-cinq hussards,
attaquer une place forte, certain d'y succomber, j'irai sans murmurer,
parce que c'est mon métier; il n'en est pas de même ici.»
Il fut atterré de ma réponse, et me renvoya en me disant: «Je trouverai
d'autres officiers plus zélés et plus dociles.»
Cette lutte hardie avec un homme si puissant, cette réponse nette, en
opposition à ses volontés, firent une grande impression sur M. de
Talleyrand, qui ne me connaissait pas alors, et m'en a plusieurs fois
parlé depuis.
Quand MM. de Talleyrand et Gallois furent sortis, le général me rappela
et me dit: «Y avez-vous pensé, de me répondre ainsi devant des
étrangers?--Mon général, lui répondis-je, je sens tout ce que ma
réponse a dû vous faire souffrir, tout ce qu'elle semblait avoir
d'inconvenant; mais, permettez-moi de vous le dire, vous l'aviez rendue
nécessaire: vous n'aviez pas craint de me faire devant eux une
proposition offensante, et je ne pouvais me laver de l'injure qu'en la
repoussant aussi devant eux avec indignation. Si en tête-à-tête vous
m'en eussiez parlé, je l'aurais discutée avec vous dans les formes
commandées par le respect que je vous porte et les sentiments que je
vous dois.»
Il me comprit, mais me montra pendant très-longtemps une assez grande
froideur. Duroc, auquel j'avais rendu compte de cette scène, me dit:
«Je suis bien heureux que cela ne soit pas tombé sur moi, car je
n'aurais jamais osé le refuser.» Sulkowsky, témoin de l'explication, et
redoutant que la mission ne lui revînt, se hâta de la prévenir en lui
disant: «Mon général, aucun de nous ne s'en serait chargé.» Il n'en fut
plus question, et tout le monde en fut préservé.
Bonaparte se décida à voir par lui-même l'état des choses dans nos
ports; en conséquence, le 10 février, il entreprit une course sur les
côtes. Huit jours suffirent pour lui démontrer la disproportion
existante entre le but et les moyens. Il fallait tout créer, et un
temps très-considérable devait y être nécessairement consacré. Il ne
trouvait pas d'ailleurs, dans le Directoire, la force et la tenue
nécessaires à des travaux d'une aussi longue haleine, et, dès lors, il
crut devoir y renoncer. À son retour, il me dit à peu près ces paroles:
«Il n'y a rien à faire avec ces gens-là; ils ne comprennent rien de ce
qui est grand; ils n'ont aucune puissance d'exécution. Il nous faudrait
une flottille pour l'expédition, et déjà les Anglais ont plus de
bateaux que nous. Les préparatifs indispensables pour réussir sont
au-dessus de nos forces; il faut en revenir à nos projets sur l'Orient:
c'est là qu'il y a de grands résultats à obtenir.»
Je ne l'accompagnai pas dans cette tournée; alors j'avais conçu un
projet dont l'exécution réussit pour le malheur de ma vie. Quelques
amis eurent l'idée de me marier; on me proposa mademoiselle Perregaux,
fille du banquier de ce nom, appelée à avoir une assez grande fortune.
Sa famille était honorable, et mademoiselle Perregaux jolie et agréable.
Elle me trouva à son goût, et, en deux mois, tout fut préparé et
exécuté. J'étais fort amoureux, je l'ai été encore longtemps; mais, en
l'épousant, j'ai appelé sur moi mille infortunes. Je n'avais pas
vingt-quatre ans, et je devais passer ma vie à courir le monde, deux
circonstances funestes en pareil cas. À vingt-quatre ans, un jeune
homme n'a pas la maturité nécessaire pour sentir le prix du bonheur
domestique: les passions sont trop fougueuses pour ne pas l'entraîner à
le compromettre; d'un autre côté, une séparation prolongée, donnant à
une jeune femme l'habitude et le goût de l'indépendance, lui fait
trouver insupportable le joug d'un mari au moment où il revient, tandis
que, pendant son absence, elle reste sans défense auprès de ceux qui
veulent la séduire. Je parlerai peu de cette malheureuse union, le
moins qu'il me sera possible, quoiqu'elle ait joué un grand rôle dans
l'histoire de ma vie; souvent elle a été pour moi un obstacle en
aggravant mes maux, mes chagrins, mes embarras; jamais elle ne m'a
apporté de joie, de secours ou de consolation; mais elle a toujours
contrarié et obscurci ma destinée. Mademoiselle Perregaux, avec une
grande inégalité de caractère, avait tous les défauts d'un enfant gâté;
elle n'était pas incapable de bons mouvements, mais un amour-propre
excessif et beaucoup de violence en détruisaient les effets. Plus tard,
les flatteurs l'ont perdue, et ses torts envers moi ont été sans mesure
et de toute nature.
L'inspection des côtes avait donc fait renoncer le général Bonaparte à
l'expédition d'Angleterre; mais son intérêt personnel exigeait du
mouvement. Il voulait continuer à agir sur les esprits, faire prononcer
de nouveau son nom avec admiration et entretenir l'enthousiasme qu'il
avait inspiré. Le temps et le silence effacent le souvenir des plus
grandes choses, en France surtout; et il voulait éviter pour lui ces
tristes effets. Alors revint à sa pensée le projet favori de
l'expédition d'Égypte, dont il s'était occupé en Italie et qui avait
été si souvent l'objet de ses entretiens spéculatifs d'alors. C'était
le pays des grands noms et des grands souvenirs, le berceau de toutes
les croyances; aller fouiller cette terre, c'était rappeler à la vie
les grands hommes qui l'avaient habitée. S'emparer de l'Égypte, c'était
porter un grand coup à l'Angleterre, prendre une position menaçante
contre son commerce et ses possessions, acquérir une colonie d'autant
plus précieuse, que tous les genres de produits peuvent y être obtenus,
et qu'une population laborieuse, docile et sobre, s'y trouve toute
réunie à la disposition du maître qui y commande.
La proposition fut faite au Directoire, et lui plut; tous les avantages
en furent déroulés: il y avait de la gloire et des résultats politiques
importants. D'ailleurs, Bonaparte, embarrassant pour ces petites gens,
avait une taille trop haute et trop grande pour le cadre dans lequel il
était placé, et son éloignement satisfaisait à tout. Ou son expédition
réussissait, et le gouvernement grandissait, et les talents de
Bonaparte étaient mis à profit sans devenir dangereux; ou elle ne
réussissait pas, et le Directoire était débarrassé de lui. Tous ces
avantages réunis firent donc accepter sa proposition. L'expédition fut
préparée dans tous ses détails par Bonaparte seul, et le ministre de la
guerre, Schérer, ne fut même pas mis dans le secret de la destination
des troupes qu'on rassemblait. Le manque d'argent présentait des
obstacles: ils furent levés au moyen d'une expédition sur Rome et d'une
autre sur Berne. On prétendit avoir à se plaindre des Suisses; des
patriotes vaudois avaient réclamé des secours. Deux corps furent formés;
l'un entra par Soleure, et l'autre par Lausanne. Un combat dispersa les
forces des confédérés: on arriva à Berne, où l'on s'empara d'un trésor
considérable formé par la prévoyance et l'économie, et l'ordre politique
de l'Helvétie fut changé.
Bernadotte avait été nommé à l'ambassade de Vienne, immédiatement après
la paix. Un drapeau tricolore, établi dans sa maison, devint la cause
ou le prétexte d'un mouvement populaire. D'abord on crut au
renouvellement de la guerre; mais peu de jours suffirent pour convaincre
que cet événement fortuit était sans importance et ne cachait aucun
projet. Des excuses faites, des assurances de bienveillance données, on
reprit les travaux un moment suspendus, et on s'occupa à mettre la
dernière main aux préparatifs de l'expédition, déjà très-avancés. Le
secret avait été si bien gardé, que l'opinion publique fut complètement
trompée; on croyait généralement à une descente en Portugal ou en
Irlande.
La prise de Malte avait été considérée comme un préliminaire nécessaire
de l'expédition, et on résolut de s'en emparer en passant. Quelques
intrigues ourdies dans la bourgeoisie de Malte, la division des
chevaliers, et la faiblesse du grand maître Hompesch, semblaient
autoriser l'espérance d'une prompte reddition à l'apparition de nos
forces; mais c'était jouer gros jeu que de baser le succès de
l'expédition sur cette conquête; le moindre retard pouvait occasionner
et entraîner la destruction de l'armée, et il a tenu à bien peu de chose
qu'il n'en fût ainsi. L'escadre destinée à nous porter et à nous
convoyer se composait de quatorze vaisseaux de ligne, dont deux vieux,
le _Conquérant_ et le _Guerrier_, faiblement armés, et pour ainsi dire
hors de service; de trente frégates ou bâtiments légers, et la flotte,
de trois cents voiles. Les bâtiments de la Méditerranée étant en général
très-petits, ce nombre immense fut indispensable. On juge d'après cela
des difficultés et de la lenteur de sa marche. Une division prépara son
embarquement à Civita-Vecchia; et son point de ralliement lui fut donné
devant Malte. Le général Desaix commandait les troupes qui y furent
embarquées. L'armée de terre formait cinq divisions commandées par les
généraux Desaix, Bon, Kléber, Menou et Régnier; sa force en troupes de
toute arme ne s'élevait pas au delà de vingt-quatre mille hommes. Elle
emportait un matériel d'artillerie considérable, mais un très-petit
nombre de chevaux. Le temps ni la grandeur des bâtiments n'avaient
permis de faire les dispositions nécessaires pour en avoir davantage;
l'armée n'avait en tout avec elle que mille huit, chevaux d'artillerie,
de cavalerie ou d'état-major; mais les régiments de troupes à cheval
emportèrent des équipages pour les chevaux au complet. Tout était
embarqué le 15 mai, et, le 19, l'escadre et cette immense flotte
mettaient à la voile.
Je dois raconter ici un événement dont je n'ai vu le récit nulle part:
il caractérise la carrière de Napoléon, carrière de génie et de courage
sans doute, mais où la fortune se trouva souvent son puissant
auxiliaire. Aussi avait-il une sorte de foi dans une protection
surnaturelle; cette superstition l'a décidé dans plus d'une
circonstance à s'abandonner à des chances extraordinaires, qui l'ont
sauvé contre tous les calculs humains. Plus tard, je n'en doute pas, il
a cru sincèrement avoir une mission du ciel.
Bonaparte était arrivé à Aix en Provence, à l'entrée de la nuit, se
rendant en toute hâte à Toulon. Il voyageait avec madame Bonaparte,
Bourrienne, Duroc et Lavalette, dans une très-grande berline, fort
haute, et sur laquelle était une vache. Voulant continuer son chemin,
mais sans passer par Marseille, où il aurait été probablement retardé,
il prit une route plus directe, par Roquevaire, grande route aussi,
mais moins fréquentée que l'autre; les postillons n'y avaient pas passé
depuis quelques jours; tout à coup la voiture, à une descente qu'elle
parcourait avec rapidité, est arrêtée par un choc violent. Tout le
monde est réveillé, on se hâte de sortir pour connaître la cause de cet
accident; une forte branche d'arbre, avançant sur la route, et placée à
la hauteur de la vache, avait barré le chemin à la voiture. À dix pas
de là, au bas de la descente, un pont placé sur un torrent encaissé,
qu'il fallait traverser, s'était écroulé la veille, et personne n'en
savait rien; la voiture allait infailliblement y tomber, lorsque cette
branche d'arbre la retint sur le bord du précipice.
Ne semble-t-on pas voir la main manifeste de la Providence? N'est-il
pas permis à Bonaparte de croire qu'elle veille sur lui? Et sans cette
branche d'arbre, si singulièrement placée et assez forte pour résister,
que serait devenu le conquérant de l'Égypte, le conquérant de l'Europe,
celui dont, pendant quinze ans, la puissance s'exerça sur la surface du
monde?
Il était impossible que les Anglais n'eussent pas l'éveil sur nos
projets et notre prochaine sortie de Toulon. L'amiral Nelson avait été
envoyé dans la Méditerranée avec une escadre de quatorze vaisseaux, et
chaque jour pouvait la voir paraître. Puisque l'expédition était
résolue, rien n'était plus pressant que de partir sans retard; aussi
rien n'était négligé pour en rapprocher le moment. On signala quatre
voiles de guerre, et on fit sortir en toute hâte l'escadre légère pour
les reconnaître. Tout annonçait qu'elles étaient ennemies, et on se
disposa au combat; quand nous fûmes à portée, elles furent reconnues
pour quatre frégates espagnoles. J'étais à bord de la _Diane_, montée
par l'amiral Decrès, commandant l'escadre légère. Le temps était gros,
et je fus extrêmement malade; les dispositions du combat me guérirent
en un moment du mal de mer; et j'ai toujours vu qu'une grande
préoccupation d'esprit, une agitation un peu vive, garantissaient ou
guérissaient de cette maladie. Elle a son siége dans le système nerveux,
et elle cède à la secousse qu'il reçoit. L'escadre et la flotte
sortirent enfin, et nous fîmes voile en longeant les côtes d'Italie;
nous passâmes entre la Corse et la Toscane, ensuite entre la Sardaigne
et la Sicile, et nous nous dirigeâmes sur Malte, où nous arrivâmes le
10 juin.
J'ai expliqué les motifs du général Bonaparte pour s'éloigner de France
momentanément. Chercher des occasions de faire retentir son nom et, de
se grandir dans les esprits était toute sa pensée; mais certes je
n'entreprendrai pas de justifier une expédition faite avec des chances
contraires si multipliées, et en présageant même de si funestes. En
effet, nos vaisseaux étaient mal armés, nos équipages incomplets et peu
instruits, nos bâtiments de guerre encombrés de troupes et de matériel
d'artillerie qui gênaient la manoeuvre. Cette flotte immense, composée
de tartanes et de bâtiments de toute espèce, aurait nécessairement été
dispersée et même détruite par la seule rencontre d'une escadre ennemie.
Nous ne pouvions pas compter sur une victoire navale, et une victoire
même n'eût pas sauvé le convoi.
Pour que l'expédition réussît, il fallait avoir une navigation paisible,
et ne faire aucune rencontre fâcheuse; mais comment compter sur un
pareil bonheur avec la lenteur forcée de notre marche, et la station
que nous avions à faire devant Malte? Toutes les probabilités étaient
donc contre nous, il n'y avait pas une chance favorable sur cent: ainsi
nous allions de gaieté de coeur à une perte presque certaine. Il faut en
convenir, c'était jouer un jeu extravagant, et le succès même ne saurait
le justifier.
Arrivé devant Malte, le général en chef m'appela à son bord, et me
donna la mission d'aller en parlementaire demander la permission, pour
l'escadre et le convoi, d'entrer dans le port sous prétexte d'y faire
de l'eau. Si elle nous eût été accordée, le projet était de débarquer
dans la ville et de nous en rendre maîtres par un coup de main; mais on
mit à cette permission des restrictions qui la rendaient illusoire. Dès
lors il fallut se disposer à débarquer dans l'île et à employer la
force ouverte pour atteindre notre but.
Le bruit de nos projets sur Malte nous avait précédés, et le grand
maître avait levé dans l'île des troupes pour la défense de la place.
Elles consistaient environ en six mille hommes de milices assez bien
organisées, en uniforme, et animées d'un très-bon esprit. Elles auraient
suffi et au delà à l'objet proposé, si on avait su s'en servir avec un
peu de sagesse et de bon sens. Quoi qu'on ait dit et répété, il n'y
avait aucun marché de fait, aucun arrangement de pris avec le
gouvernement maltais. Quelques intrigues seulement avaient été tramées
dans la bourgeoisie par un nommé Poussielgue, dont la famille était
établie à Malte.
Toutes nos espérances étaient fondées sur la faiblesse du gouvernement,
sur la désunion existant dans la place, et la puissance d'opinion qui
parlait en notre faveur; mais, je le répète, rien ne garantissait un
succès prompt: c'était un véritable coup de dés qui pouvait et devait
naturellement être contre nous. Voici quel était l'état de l'intérieur
de la ville: six cents chevaliers environ s'y trouvaient rassemblés,
trois cents appartenant aux langues de France, les autres, Espagnols,
Allemands et Italiens. Les uns déclarèrent que leur souverain étant
l'allié des Français, les autres que leur pays étant en paix avec la
France, ils ne voulaient pas combattre contre nous. Les chevaliers
français seuls furent d'avis de résister. Ils montrèrent, dans cette
circonstance, l'énergie propre à notre nation, et, comme on le verra
aussi, cette confiance, cette légèreté et cette imprudence que
l'histoire a consacrées plus d'une fois, et qui, souvent, ont rendu
inutiles nos plus généreuses résolutions; ceux-ci décidèrent donc et
organisèrent la défense. Nous commençâmes immédiatement nos opérations.
Chargé de débarquer à la calle Saint-Paul avec cinq bataillons, savoir:
trois du 7e léger, et deux du 19e de ligne, je fus le premier Français
qui prit terre dans l'île. Quelques compagnies du régiment de Malte,
placées sur la côte, se retirèrent sans combattre; nous les suivîmes,
et elles rentrèrent dans la place. Je fis l'investissement de la ville
depuis la mer jusqu'à l'aqueduc, pour me lier avec le général Desaix,
débarqué à l'est de la place. Je m'approchai de la ville et reconnus un
ouvrage à cornes, celui de la Florianne, couvrant la place de ce côté,
mais non armé. J'établis des postes aussi rapprochés que possible, pour
resserrer la garnison et l'enfermer. Je venais d'exécuter ces
dispositions, quand je vis baisser le pont-levis et sortir une troupe
nombreuse et confuse, marchant à moi. Je réunis en un moment mes postes,
et me retirai par la route en bon ordre et avec lenteur, en tirant de
temps en temps des coups de fusil sur la tête de cette colonne, afin
d'en ralentir le mouvement. J'envoyai l'ordre à deux bataillons du 19e,
campés à une portée de canon de la ville, à droite et à gauche de la
route, de s'embusquer et de se lever quand je serais arrivé à leur
hauteur, et que je leur en aurais fait le commandement. Tout cela fut
exécuté comme je l'avais prescrit. Les Maltais, me voyant retirer,
prenaient confiance. Arrivés ainsi en masse à petite distance du 19e,
ce régiment se montra et les reçut par un feu meurtrier qui les mit
dans le plus grand désordre. Je courus alors sur eux avec les troupes
que j'avais ramenées, et ils se mirent en déroute. Nous les suivîmes la
baïonnette dans les reins; nous en tuâmes un certain nombre, et
j'enlevai, de ma main, le drapeau de l'ordre, porté en tête de la
colonne. Ces pauvres soldats maltais, simples paysans et ne parlant
qu'arabe, firent ce raisonnement très-simple: nous combattons des
Français, nous sommes commandés par des Français, et nous sommes battus;
donc les Français qui nous commandent sont des traîtres. Et, dans leur
colère et leur déroute, ils massacrèrent sept des chevaliers français
sortis avec eux; et cependant c'étaient les chevaliers français seuls
qui avaient été d'avis de se défendre. Ce traitement n'était pas
encourageant; il n'y avait plus de sécurité pour eux: en conséquence,
ils me firent dire, dès le lendemain, par un émissaire, que, si les
négociations entamées n'amenaient pas la reddition de la ville, ils me
livreraient la porte Saint-Joseph. Les négociations arrivèrent à bonne
fin, et la capitulation fut signée. Ainsi eurent lieu les funérailles
de l'ordre de Malte, déchu de sa gloire et de sa splendeur par son
manque de courage et sa lâcheté. Les Maltais étaient furieux. Nous
eûmes un moment d'inquiétude sur l'exécution de la capitulation: ces
paysans soldats étaient en possession de deux forts intérieurs,
composés de cavaliers très-élevés, fermés à la gorge, armés et dominant
toute la ville, connus sous les noms de forts Saint-Jean et
Saint-Jacques, et refusaient d'en sortir lorsque nous avions déjà passé
les portes et pénétré dans l'enceinte; il n'a tenu à rien qu'ils ne
fissent résistance, et Dieu sait ce qu'aurait produit ce seul obstacle
dans la position où nous étions.
Si le gouvernement de Malte eût fait son devoir, si les chevaliers
français, après avoir mis en mouvement la défense, n'eussent pas été
des insensés, ils ne fussent pas sortis, avec des milices sans
instruction, pour combattre des troupes nombreuses et aguerries; ils
seraient restés derrière leurs remparts, les plus forts de l'Europe, et
jamais nous n'aurions pu y pénétrer. L'escadre anglaise, lancée à notre
poursuite, aurait, peu de jours après notre débarquement, détruit ou
mis en fuite la nôtre, et l'armée de terre, débarquée, manquant de tout,
après avoir souffert pendant quelques jours l'extrémité de la faim,
aurait été obligée de mettre bas les armes et de se rendre comme les
trois cents Spartiates à l'île de Sphacterie. Il n'y a aucune
exagération dans ce tableau, c'est la vérité tout entière; et l'on
frémit en pensant à de pareils risques, si faciles à prévoir et si
menaçants, courus capricieusement par une brave armée. Mais alors la
main de la Providence nous conduisait, et elle nous préserva de cette
catastrophe.
Huit jours suffirent à pourvoir aux besoins de l'escadre, à mettre les
bâtiments de guerre de Malte en état de nous suivre. Nous nous
embarquâmes ensuite, et nous continuâmes notre route pour Alexandrie,
seul port de l'Égypte. Je fus élevé au grade de général de brigade, et,
les troupes que j'avais eues sous mon commandement ayant reçu l'ordre
de rester à Malte pour y tenir garnison, on me donna une brigade
composée d'un seul régiment, le 4e léger, faisant partie de la division
du général Bon. Cette nomination me rendit très-heureux; je sortais de
pair, et j'étais destiné à avoir toujours des commandements.
Le général Baraguey-d'Hilliers, malgré sa haute distinction, regrettait
d'être parti de France, et désirait y retourner; sa femme exerçait un
grand empire sur son esprit, et il était inconsolable de l'avoir
quittée. Le général Bonaparte le renvoya, et le chargea de porter au
gouvernement les trophées de Malte. Il s'embarqua sur une frégate en
partie désarmée, et qui, après un léger combat, tomba au pouvoir de
l'ennemi.
Nous partîmes de Malte le 12 juin, en nous dirigeant sur l'île de
Candie, que nous reconnûmes. Cette multitude de petits bâtiments, dont
la flotte était composée, offrait un spectacle curieux. Se précipitant
sur la côte dans toutes les directions, pour y chercher un abri, ils
résistaient aux ordres de l'amiral, aux signaux, et bravaient les coups
de canon des bâtiments d'escorte. Cette navigation des petits bâtiments
de commerce de la Méditerranée est fort misérable; tout ce qui n'est pas
simple cabotage les étonne et les intimide. Nous serrâmes donc beaucoup
l'île de Candie, et cette circonstance contribua à sauver l'armée.
L'amiral Nelson était arrivé devant Malte, avec son escadre de quatorze
vaisseaux, peu après notre départ: il reconnut cette ville occupée par
les troupes françaises. Le bruit public indiquait l'Égypte pour notre
destination; le seul point de débarquement étant la côte d'Alexandrie,
il se dirigea sur ce point. Il marchait bien réuni et toujours prêt à
combattre: quatorze vaisseaux de ligne tiennent d'ailleurs peu d'espace
à la mer. Le hasard régla la marche respective des deux escadres de
manière que le moment où elles furent le plus rapprochées fut celui où
nous étions sous Candie. À la fin du jour, nous étions en vue de cette
île, et ce fut pendant la nuit que l'escadre anglaise nous doubla. Tout
notre convoi s'était rapproché de la terre, comme je l'ai dit plus haut;
il se trouvait au nord, et les Anglais, naviguant au sud, n'aperçurent
personne et continuèrent leur route pour l'Égypte. Ils arrivèrent devant
Alexandrie, où ils n'apprirent rien et où personne n'avait de nos
nouvelles. Nelson ne fit pas entrer dans ses calculs la lenteur forcée
de notre marche, causée par le nombre et la nature de nos bâtiments; ne
nous trouvant pas sur la côte d'Égypte, il crut faux les premiers
renseignements reçus sur notre destination: il nous supposa en route
pour la Syrie. Dans son impatience, il fit voile sur Alexandrette: s'il
fût resté un jour devant Alexandrie, nous étions perdus. Decrès,
commandant l'escadre légère, avait reçu l'ordre d'envoyer à Alexandrie
une frégate pour y prendre langue, s'enquérir de l'ennemi et nous
ramener le consul de France. La _Junon_, chargée de cette mission,
arriva à Alexandrie précisément au moment où l'escadre anglaise venait
d'en partir, et du haut de ses mâts on put encore l'apercevoir. Elle
revint promptement, et nous apprit cette fâcheuse nouvelle: on juge de
l'effet qu'elle produisit sur les esprits. Les Anglais pouvaient
reparaître à chaque instant; le moindre renseignement reçu en mer
pouvait les éclairer: notre salut dépendait donc d'un prompt
débarquement; aussi eut-il lieu avec une célérité presque incroyable.
La flotte se dirigea sur le Marabout, petite anse située à quatre lieues
ouest d'Alexandrie. Arrivée au milieu de la journée du 1er juillet,
toutes les chaloupes furent aussitôt mises à la mer, et le débarquement
commença, malgré la mer la plus agitée et la plus houleuse. Dans le
cours de la nuit, chacune des divisions de l'armée mit à terre environ
quinze cents hommes, de manière que l'armée eût environ six à sept mille
hommes d'infanterie en état de marcher, le 2, à la pointe du jour. Nous
nous dirigeâmes immédiatement sur Alexandrie; nous rencontrâmes un petit
nombre d'Arabes, qui s'éloignèrent après avoir reçu quelques coups de
fusil. Les cinq divisions de l'armée étaient placées en échiquier, à
distance de demi-portée de canon l'une de l'autre. La division Bon, dont
je faisais partie, était à l'extrême droite et chargée d'envelopper la
ville et d'intercepter, du côté de Rosette et de l'intérieur de
l'Égypte, les communications par lesquelles les troupes turques
pouvaient se retirer. L'enceinte d'Alexandrie, dite des _Arabes_, bien
inférieure à celle de la ville grecque, est cependant encore
très-étendue; c'est la limite que lui donna le calife Omar quand il la
fit fortifier. Cette ville, où il reste encore tant de monuments de sa
splendeur passée, a toujours été en diminuant. La population qui lui
restait lors de notre débarquement occupait à peine l'isthme séparant
les deux ports et réunissant, avec la terre ferme, l'ancienne île de
Pharos, aujourd'hui la presqu'île des Figuiers; aussi y a-t-il un
très-vaste espace entre les maisons habitées et l'enceinte, espace
rempli par des ruines. À l'angle sud-ouest est une espèce de citadelle
appelée le fort triangulaire. Il se compose de deux faces faisant
partie de l'enceinte formant un angle obtus, et d'un rempart intérieur.
Ce fort était occupé. Des Turcs, placés de distance en distance, dans de
grandes tours carrées qui flanquaient le rempart dans tout son
développement, en défendaient les approches; mais des brèches assez
nombreuses donnèrent le moyen d'y pénétrer, et les troupes les eurent
bientôt escaladées. Le général Menou, marchant à la gauche, fut
renversé du haut de la brèche, après l'avoir gravie; le général Kléber
reçut un coup de feu à la tête au moment où il commandait l'assaut:
heureusement cette blessure était légère. J'arrivai, pendant ce temps,
avec ma brigade, à l'autre extrémité de la ville, et j'y pénétrai, en
faisant enfoncer à coups de hache, et malgré le feu de l'ennemi, la
porte de Rosette, qu'il défendait. Les Turcs, forcés sur tous les
points, se retirèrent dans leurs maisons, et, le cheik _El Messiri_
s'étant présenté pour implorer la clémence du vainqueur, les hostilités
cessèrent. Toute la flotte entra aussitôt dans les deux ports, et
l'escadre alla mouiller dans le port d'Aboukir pour y continuer le
débarquement des troupes et du matériel de terre placé à son bord. Elle
devait y rester jusqu'à ce que l'on eût reconnu la possibilité de la
faire entrer dans le port Vieux.
L'armée une fois mise à terre, son sort allait dépendre d'elle-même. La
marine avait rempli sa tâche. Il lui fallait maintenant conquérir cette
belle contrée, s'y établir, réaliser de grandes espérances de gloire et
de civilisation; et le général Bonaparte sentait en lui la force
nécessaire à cette mission. Nous passâmes huit jours à Alexandrie pour
nous organiser, débarquer les chevaux, les munitions, les pièces de
canon attelées, nous pourvoir de biscuit et nous mettre en mesure de
commencer notre marche sur le Caire.
Nous n'avions trouvé aucun mameluk à Alexandrie; les habitants seuls
avaient présenté une légère résistance.
Les mameluks composaient une admirable cavalerie, mais ils n'avaient
aucune idée de la véritable guerre. En recevant la nouvelle de notre
arrivée et de notre débarquement, Mourad-Bey demanda: «Les Français
sont-ils à cheval?» On lui répondit qu'ils étaient à pied. «Eh bien,
dit-il, ma maison suffira pour les détruire, et je vais couper leurs
têtes comme des pastèques dans les champs.» Telle était sa confiance;
mais il fut bientôt détrompé.
La puissance des mameluks est détruite aujourd'hui: il est bon de dire
ici un mot de leur existence passée et de la composition de ce corps,
formant un ordre politique et militaire différent de tout ce qui exista
jamais ailleurs. La souveraineté en Égypte résidait dans le conseil des
beys, au nombre de vingt-quatre; mais là, comme partout où un certain
nombre d'hommes est appelé à exprimer sa volonté, ces vingt-quatre beys
se divisaient en deux partis qui se balançaient, et étaient sous la
direction d'un bey plus influent, dont ils soutenaient et partageaient
la puissance. Chaque bey avait une province pour son apanage, et
entretenait une troupe de mameluks recrutés par des esclaves achetés en
Géorgie et en Circassie, de l'âge de douze à quinze ans, et choisis
parmi les individus d'une grande beauté et d'une belle conformation.
Une fois admis dans la maison d'un bey, ils étaient exercés tous les
jours à monter à cheval et à se servir de leurs armes: les faveurs de
leur maître, des gratifications, de l'avancement, récompensaient leur
adresse, leur zèle et leur courage. Toutes les charges, toutes les
dignités, même celle de bey, leur étaient dévolues, et, par conséquent,
ils étaient appelés à partager la souveraineté de l'Égypte. Ces
mameluks avaient, comme on le voit, devant eux une carrière sans
limites, tandis que des corrections corporelles étaient infligées aux
maladroits et aux individus dépourvus de zèle et de bravoure. On devine
l'effet produit par ce mélange de récompenses et de punitions, et à
quel point il stimulait le zèle et l'ambition. Des esclaves étrangers
et achetés pouvaient seuls composer le corps des mameluks; le fils d'un
bey ne pouvait y entrer; et, chose singulière! cette milice, dont la
formation remonte au temps de Saladin, composée uniquement d'esclaves,
conservait constamment, d'une manière exacte, et avec défiance, au
profit d'autres esclaves qu'elle ne connaissait pas, le pouvoir viager
qu'elle tenait de ses devanciers; et la crainte de voir ce pouvoir
changer de nature et devenir l'apanage héréditaire d'une race empêchait
tout homme né en Égypte d'être admis parmi eux. Cette loi singulière,
dont tout le bénéfice était pour des individus à naître de personnes et
de familles inconnues, a toujours été fidèlement exécutée, et ce corps
est arrivé jusqu'à nous dans la pureté de son institution. Un mameluk
se considérait comme le fils du bey qui l'avait acheté. Il s'établissait
entre eux, du jour de l'admission, des devoirs réciproques de
protection, de fidélité et de dévouement à la vie et à la mort. Une
place de bey devenait-elle vacante, le divan, c'est-à-dire la réunion
des beys, choisissait, parmi les mameluks, le plus brave, mais presque
toujours sur la recommandation d'un bey prépondérant. Le nouvel élu,
quoique partageant le droit légal des autres beys, conservait pour son
ancien maître, celui dans la maison duquel il avait passé sa jeunesse
et fait sa carrière, un sentiment de dévouement et de déférence qui ne
se démentait presque jamais. Ainsi, quand un bey avait fourni plusieurs
beys, pris dans sa maison, sa puissance tendait toujours à s'accroître.
La maison de Mourad-Bey ou celles qui en ressortissaient avaient donné
le plus grand nombre de beys existant alors: aussi Mourad-Bey était-il
le plus puissant; celle d'Ibrahim avait fourni presque tous les autres,
et Ibrahim était son rival et son compétiteur. Le nombre de tous les
mameluks réunis s'élevait à huit mille: cinq mille obéissaient à Mourad,
et les trois mille autres à Ibrahim. Mourad passait pour un soldat
d'une valeur extraordinaire; Ibrahim, pour un homme d'une intelligence
supérieure et possédant de grands trésors. Tels étaient les mameluks
sous le rapport politique et militaire. Cette cavalerie, nécessairement
très-brave et très-redoutable, ne fuyait jamais: tant que son chef était
à sa tête, aucun mameluk n'était capable de l'abandonner. Le caractère
particulier des barbares est d'être beaucoup plus soumis aux influences
personnelles qu'aux lois; ils s'attachent facilement à un homme, c'est
le premier lien qui peut les unir; il faut déjà quelques lumières pour
porter du respect à la règle et s'attacher à cette puissance morale,
placée hors de l'action de nos sens. Le défaut de cette cavalerie était
de posséder seulement de l'instruction individuelle, et d'ignorer
complétement celle dont l'objet est d'organiser et de mouvoir les
masses, celle enfin qu'on appelle la tactique, et dont les manoeuvres
sont les éléments.
Avant de commencer le récit de la marche et des opérations de l'armée,
je dirai un mot de sa force et de son organisation. Cette armée, dont
le nom, revêtu de tant d'éclat, ne périra jamais, qui a fait de si
grandes choses et occupé pendant quatre ans tous les esprits en Europe;
cette armée, dont les travaux ont été au moment de fonder quelque chose
de durable, et qui au moins a servi à jeter les germes d'une espèce de
civilisation dans cette partie du monde, était d'une faiblesse
numérique difficile à croire; mais les états officiels ôtent tout doute
à cet égard. Commandée par les généraux les plus illustres de l'époque,
Bonaparte, Kléber, Desaix, sa force morale, il est vrai, était grande.
Formée en cinq divisions d'infanterie et une de cavalerie, et composée
de quarante-deux bataillons, son effectif présent sous les armes
s'élevait en tout à vingt-quatre mille trois cent quarante hommes; la
cavalerie avait deux mille neuf cent quinze hommes, montés ou non
montés, et l'artillerie mille cinquante-cinq. L'armée partit enfin
d'Alexandrie et se porta sur le Nil, au village de Ramanieh. La
division du général Desaix formait l'avant-garde; soutenue par la
division Régnier, elle était à une marche du reste de l'armée. Le pays
traversé en partant d'Alexandrie présente à la vue une plaine sans
culture et sans eau, et forme un véritable désert. Un seul et misérable
puits, situé dans une localité nommée Beda, fut mis à sec par les
premières troupes: les suivantes n'y trouvèrent que de la boue et des
sangsues, et ce début de notre marche détruisit beaucoup d'illusions.
Plus tard, on rencontra de pauvres villages sans ressources, composés
de huttes éparses sur la frontière du grand désert; mais ces villages,
comme je l'expliquerai plus loin, ont une culture peu étendue; elle
dépend du temps nécessaire pour assurer à Alexandrie les
approvisionnements d'eau, l'arrosement de leur territoire leur étant
subordonné. Cette première partie de notre marche nous fit donc
éprouver des privations augmentées par la chaleur brûlante du climat
dans cette saison. Aussi, dès ce moment, des murmures se firent
entendre dans les troupes. On nous avait annoncé comme un point de
repos et de ressources Damanhour, grande ville de vingt-cinq mille âmes;
on sait quelle idée donne, dans notre Europe, une ville de cette
importance; aussi étions-nous impatients d'y arriver. On ne nous avait
pas trompés sous le rapport de la population, mais cette population,
comme celle de tous les villages que nous avions traversés, se
composait uniquement d'agriculteurs; et cette ville nous offrit pour
tout secours quelques subsistances, c'est-à-dire du bétail et des
légumes; quant au pain, il n'y fallait pas penser, les Égyptiens n'en
faisant presque aucune consommation.
Il faut expliquer ici ce qui compose un village d'Égypte. Une cabane,
dont les murs sont faits en terre et quelquefois en briques cuites au
soleil, a quatre pieds de haut; la dimension est proportionnée à la
famille; on ne peut y entrer que courbé; on ne peut s'y tenir debout.
Elle est surmontée habituellement par une jolie tour construite avec
grâce et servant de logement à une grande quantité de pigeons; voilà la
maison de presque tous les cultivateurs de l'Égypte; quelquefois elle
est précédée par une petite enceinte lui servant de cour. Les récoltes
restent à l'air, et d'énormes tas de lentilles, de haricots, d'oignons,
etc., sont près de la maison et s'y conservent parfaitement, parce qu'il
ne pleut jamais. Près de chaque village, en Égypte, il y a un bois de
dattiers, arbres d'un très-grand revenu (chaque dattier rapporte par an
environ sept francs); ces bois sont plus ou moins vastes, suivant la
population et la richesse des villages. Ils composent les paysages les
plus agréables. La touffe gracieuse qui couronne ces arbres élancés
leur donne une élégance extrême. Le voyageur, harassé par la marche et
un soleil brûlant, compte y trouver un asile délicieux, où le repos et
la fraîcheur vont lui rendre les forces: espérance déçue, complète
illusion! Ces arbres ne donnent aucun ombrage; la rareté de leurs
branches et leur grande élévation permettent aux rayons du soleil de
pénétrer, et l'on n'y trouve aucun abri. Cette sensation est pénible;
malgré l'expérience, elle se renouvelle toujours. Si, par fortune, on
trouve près de là un sycomore, ce qui est rare, on n'a plus rien à
regretter: leur feuillage épais, leur grande envergure, donnent un
ombrage frais, immense, et rien n'est plus délicieux que de s'y reposer.
Dans sa marche, l'armée rencontra quelques milliers d'Arabes-Bédouins
qui venaient avec défiance contempler un spectacle si nouveau pour eux.
S'approchant des petits détachements, ils échangeaient quelques coups
de fusil et prenaient des hommes isolés; plusieurs de ceux-ci furent
tués, d'autres rendus après avoir été victimes de la plus indigne et la
plus brutale corruption. Les Arabes-Bédouins, plus intelligents que les
paysans (fellahs), nous regardaient avec curiosité; mais les derniers
ne montraient aucun étonnement et ne semblaient rien remarquer. La
curiosité chez les hommes suppose le développement des facultés
intellectuelles; elle est presque toujours dans la même proportion, et
l'homme encore voisin de la brute n'est frappé de rien. Les fellahs
voyaient passer nos régiments sans les regarder, et cependant ce
spectacle était tout nouveau pour eux. N'ayant aucune idée de la valeur
des monnaies autres que les leurs, paras, piastres et sequins, ils
auraient préféré quelqu'une de ces pièces de peu de prix à une pièce
d'or de la nôtre. Un paysan remarqua un jour le bouton d'uniforme d'un
soldat; il le trouva à son gré, le lui demanda comme moyen d'échange,
de préférence à un louis d'or qu'il lui offrait. Le soldat le lui donna
bien vite, et, en peu d'instants, tous les habits des soldats du
régiment furent privés de boutons et les boutons mis en circulation.
Un contraste quelquefois fort plaisant pouvait se remarquer chaque jour:
d'un côté, le mécontentement et le dégoût de l'armée, venus si
promptement, et, de l'autre, l'enthousiasme toujours croissant de nos
savants. Monge nous donnait souvent ce spectacle: son imagination vive
lui représentait tout ce qu'il voulait voir. Dans cette marche, nous
suivîmes pendant quelque temps l'ancien canal du _Calidi_, servant
autrefois à la navigation entre Alexandrie et le Nil, et depuis
consacré seulement à y conduire les eaux douces. Monge tout à coup
s'arrête, observe d'anciennes fondations, en parcourt le développement,
reconnaît une cour et l'entrée d'un corps de logis avec ses divisions,
et déclare que c'était une auberge située sur le canal, et où, d'après
Hérodote, on buvait du vin, il y a trois mille deux cents ans, à tel
prix la bouteille. Son exaltation, reçue par des rires universels, ne
l'empêchait pas de renouveler fréquemment des scènes semblables.
J'ai oublié de parler de cette troupe de savants et d'artistes
embarqués avec nous: belle pensée et qui a porté ses fruits. Quoique
assurément beaucoup d'entre eux fussent au-dessous de leurs fonctions
et dénués de zèle, décourage et quelquefois d'instruction, leurs
recherches en général ont été utiles et leurs travaux profitables: le
grand ouvrage de l'Institut est un monument destiné à vivre
éternellement. Mais, si des hommes de premier ordre, ces flambeaux de
leurs semblables, ces phares des siècles, tels que Monge, Berthollet,
Fourrier, Dolomieu, etc., honoraient l'expédition, une foule de
misérables écoliers ou d'artistes sans talent avaient usurpé un nom
dont ils n'étaient aucunement dignes; et la qualification de savant
perdit de sa considération et fut tournée en ridicule. Les soldats,
attribuant l'expédition à ceux qu'on nommait ainsi, leur reprochaient
leurs souffrances, et se plaisaient, pour se venger, à appeler du nom
de savant les animaux si nombreux et si utiles (les ânes) dont le pays
est rempli; et, habituellement, un mot était substitué à l'autre.
Nous arrivâmes à Ramanieh, et nous vîmes le Nil, ce fleuve célèbre dont
les prodiges se renouvellent depuis tant de milliers d'années, créateur
et bienfaiteur de cette vaste contrée, dont le cours est si étendu, que
sa source a été longtemps inconnue [4], comme l'origine de ces races
illustres chargées par la Providence de gouverner le monde. Ce fut une
grande joie pour l'armée: nous étions assurés d'échapper au moins à une
partie de nos souffrances, car notre marche ne devait pas nous éloigner
de ses bords. La flottille qui le remontait arriva en même temps;
plusieurs savants et non-combattants s'y embarquèrent: elle reçut
l'ordre de se tenir toujours à notre hauteur et de flanquer ainsi notre
marche sous notre protection. Nous étions au moment des plus basses
eaux du Nil; il en résultait une marche difficile pour les plus forts
bâtiments, et entre autres pour la demi-galère amenée de Malte. Cette
flottille était commandée par le contre-amiral Perrée, matelot renforcé,
sachant à peine lire. Nous partîmes de Ramanieh le 13 juillet pour nous
rendre au Caire, en suivant la rive gauche du Nil.
[4] Elle l'est encore (1856), et une expédition commandée par le comte
d'Escairac de Lauture est à sa recherche.
Notre flottille nous précédait, et, marchant avec trop de confiance,
avait dépassé le village de Chébréiss, quand elle rencontra la
flottille ennemie, soutenue de quatre ou cinq mille mameluks, à la tête
desquels était Mourad-Bey. On connaissait l'approche de l'ennemi; une
rencontre avait eu lieu, deux jours auparavant, entre lui et trois
cents hommes de notre cavalerie. Un nombre très-supérieur de mameluks
avait attaqué ce détachement; mais on vit en cette circonstance
l'avantage et la puissance résultant de l'organisation et des
mouvements d'ensemble, qui rendent un corps compact, et le font mouvoir
comme un seul homme. Les mameluks, infiniment mieux montés, mieux armés,
composés d'hommes plus adroits, au moins aussi braves et en nombre
double, ne purent pas entamer cette troupe; elle se retira en bon ordre,
sans confusion et sans avoir éprouvé d'autres pertes que celles causées
par le feu de l'ennemi. Le général Mireur, commandant ce détachement, un
des meilleurs officiers de l'armée d'Italie, fut tué en cette
circonstance.
C'était la première fois que notre infanterie rencontrait les mameluks,
aussi marchâmes-nous avec la plus grande précaution: il fallait faire
connaissance avec eux. On forma en un seul carré chaque division, sur
six hommes de profondeur; au centre on mit la cavalerie, les ambulances,
les caissons, et tous les embarras de la division. Les six pièces de
canon composant toute son artillerie furent placées aux angles et
extérieurement. Des compagnies de carabiniers, marchant à trois cents
pas en avant, et sur les flancs, pour éloigner les tirailleurs,
devaient se retirer dans le carré aussitôt que l'ennemi approcherait en
force et se disposerait à charger. Les cinq divisions de l'armée,
savoir: Desaix, Régnier, Bon, celle de Kléber, commandée par le général
Dugua, celle de Menou, commandée par le général Vial (Kléber et Menou,
blessés, étant restés à Alexandrie); ces cinq divisions, dis-je,
formaient ainsi cinq carrés placés en échiquier, et marchaient en se
soutenant réciproquement, l'extrême gauche appuyée au Nil.
Pendant les dispositions préparatoires à notre marche, notre flottille
combattait avec beaucoup de vivacité. La flottille ennemie, nombreuse,
pourvue d'une artillerie bien servie, avait pour chef un Grec nommé
Nicolle, très-brave homme et excellent soldat, depuis passé au service
de France, que j'ai beaucoup connu, parce qu'il a été longtemps placé
sous mes ordres, à la tête d'un corps composé de Cophtes. Notre
flottille souffrit beaucoup pendant cet engagement; la demi-galère,
engravée par le manque d'eau, abandonnée par nous, prise par l'ennemi,
fut reprise ensuite; les mameluks s'étant approchés de la rivière avec
de petits canons, et en mesure de se servir aussi de leurs fusils,
notre flottille, dominée par les rives escarpées du fleuve et dans la
situation la plus critique, allait périr, quand l'arrivée de l'armée la
dégagea et la sauva.
Les mameluks restèrent à une assez grande distance, sans oser s'engager
sérieusement: l'attitude de l'armée leur imposa; quatre ou cinq
seulement vinrent sur une compagnie de carabiniers qui flanquait la
droite de notre carré, et se ruèrent sur elle; ils furent tués, eux ou
leurs chevaux; ceux qui se trouvaient seulement démontés vinrent, le
sabre à la main, expirer sur les baïonnettes de cette compagnie;
c'étaient des fous dont le courage égalait l'ignorance et la déraison.
Voilà tout ce qui se passa dans cette journée, appelée pompeusement et
assez ridiculement du nom de bataille de Chébréiss. Toutefois la mort
de ces quatre ou cinq mameluks fut un événement important. Dépouillés,
on trouva sur chacun d'eux cinq ou six mille francs en or, de riches
habits et de belles armes. L'idée de pareilles dépouilles éveilla la
cupidité des soldats, et leur rendit pour un moment toute leur bonne
humeur. L'ennemi se retira et se rapprocha du Caire. Mourad-Bey, après
avoir montré tant de confiance en partant, dit, pour se justifier de
n'avoir rien entrepris, qu'il avait trouvé les Français liés entre eux
et attachés les uns aux autres avec des cordes, et n'avait pas cru
pouvoir les entamer. Nous continuâmes notre marche, prenant chaque jour
position à des villages remplis de subsistances; nous étions dans
l'abondance de toutes choses, excepté de pain et de vin. Le pain est
tellement dans l'habitude des soldats français, et d'une nécessité si
absolue pour eux, que cette privation leur parut insupportable; il y
avait souffrance et mécontentement; cet état de malaise n'affectait pas
seulement les soldats, mais aussi les officiers. J'avouerai que je
partageai ces sensations; je le dirai naïvement, je crus avoir été
quinze jours sans manger, parce que pendant ce temps je n'avais pas eu
de pain; depuis, en y réfléchissant, j'ai reconnu le ridicule de cette
prévention, et je suis convaincu qu'il est nécessaire de modifier les
habitudes de nos soldats et de les accoutumer à se passer de pain, ou à
savoir s'en procurer eux-mêmes. La chose n'est pas difficile, la
volonté seule suffit; j'expliquerai plus tard mes pensées à cet égard.
Nous approchions du Caire, et aussi du moment où l'ennemi tenterait
certainement le sort des armes. Nous nous arrêtâmes à Ouardan, et nous
y campâmes pendant deux jours, afin de faire reposer les troupes,
nettoyer les armes, et nous mettre dans le meilleur état pour
combattre. Le général en chef vint visiter les camps, placés dans une
situation assez agréable; il annonça notre entrée prochaine au Caire,
très-douce perspective; mais personne ne crut y voir le terme de nos
travaux, de nos fatigues et de nos privations.
Le 21 juillet, on leva le camp de Ouardan pour marcher sur Embabéh, où
était placé celui des mameluks; un retranchement d'un très-grand
développement l'entourait; il était armé de quarante pièces de canon de
gros calibre, et sa droite était flanquée par la flottille commandée
par le Grec Nicolle. Nos cinq divisions, formées comme à Chébréiss,
étaient en échiquier, la droite très-avancée. On avait marché plusieurs
heures, et chaque division venait de faire halte pour se rafraîchir au
milieu de ces immenses champs de pastèques dont l'Égypte est couverte,
quand trois mille mameluks parurent à l'improviste et fondirent sur la
division du général Desaix. Cette division, enveloppée en un moment,
courut aux armes et reçut convenablement la charge. La division Régnier,
à portée, soutint la division Desaix par le feu de son canon. L'ennemi
échoua dans sa tentative, fit quelques pertes, et se retira, partie
dans les retranchements d'Embabéh, partie en dehors et plus haut, sur
le bord du Nil. Au signal de cette attaque, toute l'armée s'ébranla. La
division Bon, dont je faisais partie, reçut l'ordre d'enlever de vive
force les retranchements. Trois petites colonnes de trois cents hommes
chacune, mises aux ordres du général Rampon, mon camarade et mon ancien,
précédaient la division. Trois ou quatre cents mameluks le chargèrent
pendant leur marche, mais ils furent repoussés; alors toute
l'artillerie ennemie tira sur nous, sans nous faire grand mal. Mon
général de division imagina assez mal à propos de s'arrêter à ce feu,
de faire mettre en batterie nos six pièces de trois ou de quatre, et de
répondre ainsi à l'ennemi. Je lui fis observer qu'il n'y avait aucune
proportion ni dans le nombre des pièces ni dans le calibre, et que la
seule chose à faire était de marcher en avant le plus vite possible: il
me crut, et notre mouvement continua. Une misérable infanterie
défendait ces retranchements informes, et s'enfuit; nous y pénétrâmes
sans difficulté. Alors les mameluks placés encore dans l'enceinte, au
nombre de deux mille environ, s'ébranlèrent pour en sortir en remontant
le Nil. Il fallait passer par un défilé existant au lieu même où le
retranchement aboutissait à la rivière; je m'en aperçus, et, prenant
avec moi tout un côté du carré, composé d'un bataillon et demi de la
quatrième légère, je me rendis au pas de course, en suivant le parapet,
jusqu'à son extrémité. À notre arrivée, nous canardâmes les mameluks
qui défilaient. Les hommes et les chevaux tués eurent bientôt obstrué
le passage, et, comme de toute part ces malheureux étaient pressés, ils
se jetèrent avec leurs chevaux dans le Nil, dans l'espoir d'atteindre
le bord opposé. Quelques-uns y parvinrent, mais plus de quinze cents
perdirent la vie ou s'y noyèrent.
Tout le camp tomba en notre pouvoir. Après cette destruction, la
flottille ennemie, sous le feu de laquelle nous étions passés pour faire
notre attaque, fut abandonnée et incendiée par ses équipages, qui se
retirèrent sur la rive droite. Telle fut la bataille des Pyramides. Le
général Desaix, avec sa division, se porta sur Giséh, où il s'établit.
La division Bon resta sur le champ de bataille et dans le camp dont elle
s'était emparée, attendant sur les bords du Nil que tout fût préparé
pour notre entrée au Caire. Nous restâmes deux jours dans cette
position. Pendant ce temps, les cheiks de cette ville vinrent faire
leur soumission. Les bateaux nécessaires au passage étant rassemblés,
nous prîmes possession de cette capitale. Pendant notre séjour sur le
bord du Nil, à Embabéh, il arriva une chose digne d'être racontée.
On connaît déjà l'usage qu'avaient les mameluks de porter sur eux-mêmes
presque toutes leurs richesses. Les soldats de la division Bon, après
avoir dépouillé les mameluks tués à Embabéh, étaient au désespoir de
perdre les trésors des noyés: un Gascon, soldat dans le 32e de ligne,
imagina d'essayer de se les approprier en retirant leurs corps du
fleuve. Il courba sa baïonnette et fit ainsi un crochet, une espèce
d'hameçon; placé au bout d'une corde, il le traîna au fond du fleuve, et
ramena à la surface un mameluk. Grande joie pour lui, et grand
empressement de la part de ses camarades à l'imiter. Beaucoup de
baïonnettes ayant été courbées immédiatement, la pêche fut abondante; il
y eut des soldats qui déposèrent jusqu'à trente mille francs dans la
caisse de leur régiment.
La division dont je faisais partie prit possession du Caire, on s'y
établit militairement; le général en chef s'occupa immédiatement de la
sûreté des troupes, des moyens à prendre pour contenir cette grande
population avec peu de monde, de l'isoler des mameluks et des Arabes,
en empêchant les uns et les autres de pénétrer dans la ville. À cet
effet, il fit mettre en état de défense la citadelle qui la commande,
et construire un système de petits forts ou tours fermées à l'abri d'un
coup de main, armés de canons et placés en vue les uns des autres à
petite distance, et l'enveloppant de toute part. Cette ville du Caire
avait alors trois cent mille habitants: elle me parut très-belle pour
une ville turque. Les maisons, bâties en pierre, étant fort élevées, et
les rues très-étroites, la ville paraît très-peuplée; de grandes places,
sur lesquelles étaient bâties les maisons des principaux beys,
l'embellissaient; enfin tout cet ensemble nous parut fort supérieur à
l'idée que nous nous en étions formée. La maison du Kasnadar, trésorier
d'Ibrahim-Bey, m'échut en partage. Elle était belle, et les principales
pièces étaient rafraîchies par des jets d'eau, usage de ce pays et luxe
rempli de charmes avec une température aussi élevée. Toutes les maisons
se trouvèrent aussi bien meublées que les moeurs de l'Orient le
comportent, et nous nous reposâmes avec délices de nos fatigues dans ces
lieux que l'imagination des poëtes et des voyageurs a souvent
représentés comme enchantés. Quoique notre existence fût devenue
supportable, le mécontentement de l'armée n'en était pas moins vif, et
les soldats, les officiers, et même quelques généraux, l'exprimaient
souvent de la manière la plus indiscrète. Cette disposition des esprits
donna quelques inquiétudes au général en chef; il s'assura secrètement
des corps sur lesquels il pouvait le plus compter. Je m'occupais
beaucoup de celui qui m'était confié, j'en étais fort aimé, et je lui
en répondis pour toutes les circonstances; mais aucune révolte n'eut
lieu, et tout se passa, comme il arrive souvent en France, en plaintes
et en murmures. Les travaux du général en chef étaient immenses. Il
fallait organiser et constituer le pays; achever de le conquérir et de
l'occuper; créer les ressources nécessaires pour satisfaire aux besoins
impérieux, urgents et journaliers de l'armée. Comme j'en ignore les
détails, je ne dirai rien des dispositions administratives qui furent
prises. J'ai l'intention d'écrire ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, ce
que j'ai été à même de mieux savoir qu'un autre, et je ne dépasserai
pas ces limites indiquées par la raison et posées par moi-même.
Au bout de quelques jours, je fis avec le général Desaix le projet
d'aller visiter les pyramides célèbres à l'ombre desquelles nous
venions de combattre. Cet ouvrage, le plus grand, l'un des plus anciens
sortis de la main des hommes, respecté par les siècles, et qui en verra
tant d'autres s'écouler encore, jusqu'à ce qu'un cataclysme bouleverse
cette planète, est tout à la fois l'oeuvre de la superstition et de
l'esclavage; car l'intérêt d'un avenir sans limites pouvait seul donner
la pensée d'un pareil travail, comme l'esclavage, les moyens de
l'exécuter. Aucun monument sur la terre ne parle davantage à
l'imagination par sa masse immense. Mais mes désirs ne purent être
satisfaits.
Rendus à Giséh, au jour indiqué, nous nous mîmes en route; je montais
un cheval arabe pris à la bataille des Pyramides; mon cheval se cabra,
se renversa; je ne fus point écrasé, mais je tombai sur la poignée de
mon sabre, qui m'enfonça une côte; porté sur un bateau et transporté au
Caire, souffrant beaucoup, je ne pouvais faire aucun mouvement.
Peu de jours après, le général en chef se disposa à forcer Ibrahim-Bey
à quitter Belbeis et Salahieh, et à se retirer dans le désert et en
Syrie; il résolut de marcher sur lui avec la division Régnier, ma
brigade et la cavalerie, tandis que le général Desaix entreprendrait la
conquête de la haute Égypte. Mon état de souffrance rendait mon départ
difficile; le général en chef vint me voir, m'annonça ce qu'il allait
exécuter, m'ordonna de rester, et voulut ainsi me consoler de ne
pouvoir le suivre. Mais rester, tandis que mes troupes partaient pour
aller à l'ennemi, était pour moi pire que la mort. Tous les mouvements
de flexion me faisaient souffrir des douleurs atroces; mais, ayant
remarqué que, debout et très-droit, elles étaient supportables,
j'essayai de me faire placer sur un petit cheval dont les allures
étaient douces; je supportai ce mouvement, et je me mis en marche avec
ma brigade. Je m'arrêtai à Matarieh, anciennement Héliopolis, lieu où
le général Kléber a gagné depuis, contre le grand vizir, une bataille
glorieuse pour lui et pour nos armes. Le 30 mars 1800, avec moins de
dix mille hommes, il y remporta une victoire complète sur soixante
mille Turcs, et cette bataille l'a placé dans l'histoire à une hauteur
digne de son courage et de son esprit supérieur. De là, je fus à
El-Kanka, où je restai en réserve et en observation, tandis que le
général en chef, aux prises avec Ibrahim-Bey, le rejetait, le 11 août,
dans le désert. Ibrahim-Bey retiré en Syrie, le général en chef se mit
en route pour retourner au Caire; il s'arrêta dans ma tente pour se
reposer et pour dîner. Ce fut là qu'il apprit le désastre d'Aboukir du
1er août, par les dépêches du général commandant à Alexandrie. Le
général Bonaparte fut calme, et, sans se déguiser l'immensité de la
perte et les conséquences graves qui en résulteraient probablement, il
s'occupa sur-le-champ à diminuer l'effet qu'elles devaient faire sur
les esprits, et nous tint à peu près ce discours: «Nous voilà séparés
de la mère patrie sans communication assurée; eh bien, il faut savoir
nous suffire à nous-mêmes! L'Égypte est remplie d'immenses ressources:
il faudra les développer. Autrefois, l'Égypte, à elle seule, formait un
puissant royaume: pourquoi cette puissance ne serait-elle pas recréée
et augmentée des avantages qu'amènent avec elles les connaissances
actuelles, les sciences, les arts et l'industrie? Il n'y a aucune
limite qu'on ne puisse atteindre, de résultat qu'on ne puisse espérer.
Quel appui pour la République, que cette possession offensive contre
les Anglais! Quel point de départ pour les conquêtes, que l'écroulement
possible de l'empire ottoman peut mettre à notre portée! Des secours
partiels peuvent toujours nous être envoyés de France; les débris de
l'escadre offriront des ressources importantes à l'artillerie. Nous
deviendrons facilement inexpugnables dans un pays qui n'a pour
frontières que des déserts et une côte plate et sans abri. La grande
affaire pour nous, la chose importante, c'est de préserver l'armée d'un
découragement qui serait le germe de sa destruction. C'est le moment où
les caractères d'un ordre supérieur doivent se montrer: il faut élever
la tête au-dessus des flots de la tempête, et les flots seront domptés.
Nous sommes peut-être destinés à changer la face de l'Orient et à
placer nos noms à côté de ceux que l'histoire ancienne et celle du
moyen âge rappellent avec le plus d'éclat à nos souvenirs.» Et ensuite
il ne perdit pas un moment pour prévenir les reproches qu'on ne pouvait
manquer de lui adresser, et rejeter le blâme sur le pauvre amiral qui
venait de périr. Cependant il ne trompa personne; jamais l'amiral
Brueys, le fait est indubitable, n'a eu l'ordre d'aller à Corfou ni de
croiser. Peut-être plus d'efforts pour faire entrer son escadre dans le
port vieux d'Alexandrie, chose rigoureusement possible, auraient pu la
mettre à l'abri; mais jamais Bonaparte n'a conçu ni manifesté
l'intention de se séparer de son escadre. La manière même dont il
accusait Brueys prouvait le peu de sincérité de son langage.
Je rentrai au Caire avec le général en chef, et je reçus immédiatement
l'ordre d'en partir avec le 4e léger et deux pièces de canon, pour me
rendre sur la côte et pourvoir à sa sûreté. Je devais ramener à
l'obéissance les habitants de Damanhour, révoltés contre un détachement
parti d'Alexandrie et forcé d'y rentrer; je devais me rendre ensuite à
Rosette, assurer la défense de l'entrée de cette branche du Nil et y
faire construire une batterie; mettre également en défense la
presqu'île d'Aboukir, armer le fort et y ajouter un retranchement; de
là venir à Alexandrie pour concourir à tout ce que demandaient les
besoins de cette place; enfin revenir à Rosette pour avoir l'oeil sur
toute la côte, empêcher autant que possible la communication entre les
Anglais et les Arabes, et surtout l'envoi de secours en subsistances à
l'escadre; en un mot, me porter partout où la présence de mes troupes
serait nécessaire, en me plaçant, à Rosette, sous les ordres du général
Menou, ou à Alexandrie sous ceux du général Kléber; tous les deux
étaient généraux de division et chargés chacun du commandement de leur
arrondissement. Je partis du Caire le 20 août, et je remplis cette
mission à la satisfaction du général en chef; je vis les désastres de
notre escadre, ses débris étaient encore fumants; il n'y avait plus que
quelques vestiges de notre puissance maritime, elle avait entièrement
disparu. Rien ne menaçait l'existence de l'armée; mais, dès ce moment,
elle était complétement isolée, forcée de trouver en elle les moyens de
satisfaire à tous ses besoins. Avec la disposition d'esprit des soldats,
la chose paraissait difficile et l'avenir effrayant; mais les
événements se succédèrent avec une telle rapidité, que nous ne fûmes
pas un seul moment inoccupés; grand moyen de maîtriser les mécontents.
De nouvelles combinaisons venaient constamment s'emparer des
imaginations; rien d'ailleurs n'était au-dessus de la capacité et de
l'autorité du chef que l'armée avait alors, et de celui qu'elle devait
avoir ensuite. On avait pourvu aux premiers besoins d'Alexandrie, et
cette place paraissait en sûreté; d'après mes instructions, je
retournai à Rosette pour y attendre les événements. Je remarquai dans
cette circonstance un phénomène bien d'accord avec l'ancien usage
d'Égypte de conserver les morts; la nature semble en faire tous les
frais, et l'état de l'atmosphère se charger de cette opération. Une
grande quantité de cadavres avaient été jetés sur la côte d'Aboukir, et
aucun d'eux n'était entré en putréfaction; une forte chaleur et un air
sec les avaient desséchés, pour ainsi dire, en un moment, sans
qu'aucune partie de leur peau eût été endommagée ou détruite par la
corruption. Dans nos climats, au contraire, la putréfaction suit
toujours de très-près la mort.
Pendant mon séjour à Rosette, le général Menou me proposa de faire une
excursion dans l'intérieur du Delta; aucun de nous ne l'avait encore
parcouru et ne le connaissait. C'est la partie la plus fertile de
l'Égypte; elle est entièrement composée d'alluvions, pouvant être
arrosée avec facilité par des prises d'eau sur les deux branches du Nil,
à différentes hauteurs, à l'abri des incursions des Bédouins: c'est une
terre de promission. Notre curiosité nous coûta cher et nous fit courir
de grands risques. Nous composions une assez nombreuse caravane. Il y
avait d'abord le général Menou, ses officiers et les miens, en outre
plusieurs savants et artistes: Dolomieu, Denon, Delisle, botaniste,
Redouté, peintre, et un nommé Joly, dessinateur. Une compagnie de
carabiniers du 4e léger, forte de soixante hommes, nous servait
d'escorte, et nous nous dirigeâmes sur un des principaux villages de
l'intérieur du Delta, situé à quatre lieues du Nil, et nommé
Caffre-Schiabasammer. Nous marchions au pas de nos chevaux en
dissertant, sans nous occuper de notre escorte, et nous arrivâmes avant
elle aux portes de ce village. Le Nil étant déjà fort élevé, et les
inondations tendues, nous suivions une digue fort étroite, aboutissant
à ce village. Après avoir achevé de la parcourir, et arrivés au
commencement du plateau, fait de main d'homme, à la sommité duquel il
est placé, nous aperçûmes en face de nous, et hors de ses murs, environ
deux cents paysans armés, courant à nous et criant: «_Erga, erga_!» ce
qui veut dire: «Retourne.» Et ils accompagnèrent leurs paroles de
quelques coups de fusil. Notre escorte encore éloignée, nous n'avions
aucun moyen de combattre; il fallut nécessairement aller la rejoindre
pour revenir ensuite et punir les paysans, et c'est ce que nous nous
mîmes en devoir de faire. Mais Joly, l'un de nos compagnons, éprouva
une terreur telle, que toutes ses facultés l'abandonnèrent. Il se mit à
crier qu'il était perdu; et, au lieu de nous suivre, il descendit de
cheval, apparemment de peur d'en tomber. Je m'arrêtai, j'allai à lui,
je cherchai à le rassurer, je l'engageai à remonter sur son cheval,
mais ce fut vainement; je lui dis de prendre la queue du mien, que nous
nous retirerions au petit trot, et qu'ainsi il échapperait. Je ne pus
m'en faire entendre, il avait l'esprit égaré, et enfin il tomba comme
frappé d'apoplexie. Pendant ce temps, l'ennemi s'était approché, et
plusieurs paysans entrés dans l'eau allaient s'emparer de la digue; il
ne me restait plus qu'un moment pour me retirer, et c'est ce que je fis.
J'allai rejoindre mes compagnons, déjà très-inquiets pour moi. Notre
escorte arriva, et nous attaquâmes le village, espèce de forteresse. Un
mur d'enceinte, formant un carré, était flanqué par quatre tours
placées aux quatre angles; l'une d'elles, beaucoup plus grande et plus
haute, formait un donjon. Après avoir escaladé la muraille et incendié
le village, nous fîmes le siége du réduit, et mîmes le feu à la porte;
des postes extérieurs formèrent le blocus, afin de prendre la garnison;
mais la résistance, qui se prolongea jusqu'au milieu de la nuit, nous
coûta cher, et nous ne prîmes personne: les révoltés, profitant de
l'obscurité, se sauvèrent, homme par homme, en observant le plus grand
silence. Nous perdîmes vingt soldats, tués ou blessés; le général Menou
eut son cheval tué sous lui. Le malheureux Joly eut la tête tranchée;
nous le trouvâmes ainsi mutilé à notre retour; mais certes il ne
s'aperçut pas de son supplice, ayant déjà perdu toute connaissance de
lui-même à l'instant où nous l'avions quitté. Après cette belle
expédition, nous rentrâmes à Rosette.
Peu de jours après, j'en partis avec ma brigade, pour aller garder le
canal du Calidi et assurer l'arrivée des eaux douces à Alexandrie; ceci
mérite explication. Le canal du Calidi prend naissance au Nil, à
Ramanieh, et arrive à Alexandrie, autrefois canal de navigation, et
depuis quelques années rendu à son ancienne destination par Méhémet-Ali;
travail très-utile, parce qu'il donne les moyens d'éviter la barre du
Nil, dont le passage est fort dangereux. Il n'avait alors d'autre objet
que d'amener l'eau dans les citernes d'Alexandrie et d'arroser les
terres riveraines. Les eaux du Nil amenant avec elles beaucoup de limon,
des dépôts annuels très-considérables se forment particulièrement dans
les lieux de repos, à son embouchure, où le choc continuel du courant
du fleuve contre les eaux de la mer suspend son cours, et dans les
canaux où l'eau est sans mouvement. Ainsi se forment les barres dans
toutes les rivières; elles sont plus ou moins fortes, suivant que les
eaux du fleuve sont plus ou moins chargées; à ce titre, celle du Nil est
très-élevée, et la rivière a peu de profondeur à son arrivée dans la
mer.
Une absence totale d'administration ayant privé le canal de tout
entretien, la navigation l'avait abandonné; mais, comme il est toujours
indispensable pour conduire les eaux potables à Alexandrie, qui sans
cela en serait entièrement dépourvue, on avait borné les soins à
remplir cet objet. La seule eau courante en Égypte est celle du Nil; il
n'y pleut presque jamais: ainsi le désert est nécessairement là où les
eaux du Nil n'arrivent pas, et l'importance d'Alexandrie, où est situé
le seul port de cette côte, est telle, que dans tous les temps, et au
milieu des plus grands désordres, les mesures ont été prises pour
assurer l'arrivée des eaux douces dont cette ville ne peut se passer.
Le dépôt annuel du limon des eaux ayant successivement élevé le fond du
canal, il était plus haut que la campagne environnante dans une grande
partie de son développement. Quelquefois cette élévation dépassait dix
pieds: dans cet état de choses, la moindre ouverture faite à une digue
s'élargit promptement par la pression de l'eau, et à cause du peu de
ténacité des terres dont elle est formée: une ouverture d'un pouce
devient une ouverture d'un pied dans un quart d'heure, et de vingt pieds
dans quelques heures. Les possesseurs des terres voisines du canal
étaient très-intéressés à avoir des arrosements, seul moyen d'obtenir
des récoltes. On leur en donnait d'une manière régulière, et on faisait
entre eux la distribution des eaux aussitôt après avoir rempli les
immenses citernes d'Alexandrie; mais jusque-là il fallait les leur
refuser. De leur côté, il n'y avait sorte de moyens qu'ils
n'employassent pour en obtenir par surprise: c'était une lutte établie
entre les riverains et l'autorité, et il fallait, de la part de
celle-ci, la plus grande surveillance. Sous le gouvernement des
mameluks, un bey était chargé d'y camper tout le temps nécessaire
chaque année. On me donna cette tâche, et je posai mon camp contre ce
canal, auprès d'un village nommé Léloua. J'établis des postes de
surveillance à des distances déterminées, des dépôts d'outils, de
fascines et d'approvisionnements de toute espèce, pour réparer les
brèches qui seraient faites, et des patrouilles entre ces stations
allaient continuellement à la rencontre les unes des autres. De
fréquentes entreprises furtives eurent lieu contre le canal par les
riverains; mais, tout étant réparé promptement, Alexandrie reçut son
approvisionnement d'eau.
Pendant ce temps, l'armée avait grand besoin de munitions de guerre;
toutes étaient déposées à Alexandrie, et Alexandrie avait besoin du blé
déposé à Rosette et sur le Nil. Les Anglais bloquant le port et les
bouches du Nil, aucun bateau ne pouvait les franchir sans un imminent
danger: j'imaginai de faire servir le canal à la navigation pendant le
temps de la haute crue du Nil, et j'y réussis. Le canal passe tout à
côté du lac de Madieh, lac d'eau salée communiquant avec la mer [5]; il
est sans profondeur; aussi les pêcheurs sont-ils obligés d'employer de
très-petites barques, et, pour la plupart, tirant moins d'eau que la
profondeur du canal. Je fis transporter à bras, et dans l'espace de
deux jours, trente de ces barques: elles firent voile sur-le-champ pour
Alexandrie; elles y chargèrent des munitions de guerre qu'elles
transportèrent à Ramanieh, où elles échangèrent ces munitions contre des
blés qu'elles portèrent à Alexandrie; elles continuèrent jour et nuit à
opérer ces doubles transports. Un succès complet couronna donc cette
invention, dont l'usage dura environ trois semaines.
[5] Ce lac a été desséché depuis par Méhémet-Ali; une digue le sépare de
la mer et le met à l'abri de son envahissement. L'emplacement qu'il
occupait est aujourd'hui couvert de sel cristallisé que l'on exploite.
(_Note de l'Éditeur._)
Cette navigation me donna l'occasion de faire des observations assez
curieuses sur les causes du débordement du Nil. On attribue en général
le débordement annuel aux pluies de l'Éthiopie; ces pluies ont une
certaine influence, sans doute; la couleur des eaux du Nil à cette
époque, le limon qu'elles charrient, le prouvent d'une manière
suffisante; mais ces pluies n'en sont pas la seule cause. À partir du
printemps et jusqu'en automne, les vents de nord-ouest règnent dans la
Méditerranée d'une manière constante. Tous les jours, la brise de mer
s'élève de neuf à dix heures, et elle va toujours croissant jusqu'au
soir. Ce vent bienfaisant diminue beaucoup l'inconvénient de la chaleur;
constamment frais, il donne le moyen de respirer et de supporter
l'ardeur du soleil. Ce même vent chasse les nuages d'Europe, et on les
voit passer chaque jour avec rapidité à une grande hauteur, allant se
condenser et se réduire en eau dans les montagnes de l'Abyssinie, où
sont les affluents du Nil, et au coeur de l'Afrique, où sont placées ses
sources. Mais ces vents rendent encore d'autres services à l'Égypte, en
refoulant les eaux de la mer sur la côte; l'élévation de celles-ci
soutient les eaux du fleuve, qui se gonflent et débordent. J'acquis la
preuve de leur influence immédiate sur l'élévation du Nil de la manière
suivante. La navigation dont j'ai rendu compte durait depuis quinze
jours, lorsque tout à coup les eaux baissèrent d'un pied: ma petite
flottille resta engravée en face de mon camp. Je supposai la crue finie,
et je fis chercher des chameaux pour emporter le chargement des barques.
C'était vers le 21 ou le 22 septembre, et le vent venait de quitter sa
direction ordinaire et de passer au sud. Tout à coup, au moment où je ne
pensais plus qu'au départ, le vent revint au nord-ouest, les eaux
reprirent leur première hauteur, et la navigation fut rétablie encore
pendant huit jours. La direction des vents et leur constance sont donc
une des causes les plus directes, les plus efficaces et les plus
immédiates du débordement du Nil.
Avant de finir cet article concernant le Nil, je dirai que sa situation
absolue et relative a changé depuis deux mille ans d'une manière
sensible. Il y a deux mille ans, le Nil avait cinq bouches, et toutes
refoulaient les eaux de la mer; c'est à leur action victorieuse et
continuelle que la basse Égypte, le Delta, doivent leur formation.
Aujourd'hui deux véritables bouches existent seulement, et ces deux
bouches ne peuvent pas en même temps soutenir les eaux de la mer. Il y
a trente ou quarante ans, les eaux de la mer pénétraient à six lieues
dans la branche de Damiette; des travaux exécutés donnèrent à cette
branche une augmentation d'eau. Dès ce moment, les eaux de la mer ont
pénétré dans la branche de Rosette. Il est donc très-probable et même
certain que le Nil roule moins d'eau aujourd'hui qu'autrefois. D'un
autre côté, la mer Méditerranée, sur la côte d'Égypte, s'est élevée de
plus d'un pied, et j'en ai trouvé la preuve en observant d'anciens
monuments. Au phare d'Alexandrie, dont la place n'a pu être changée,
des ornements d'architecture sont toujours couverts par un pied d'eau
de la mer; certes, quand les constructions auxquelles ils appartiennent
ont été faites, ils étaient destinés à être vus et découverts. Cette
observation semble être sans réplique.
La navigation du canal tirait à sa fin, quand, le 4 brumaire (26
octobre), dix-huit bâtiments anglais et turcs de diverses grandeurs
parurent subitement devant Alexandrie, vinrent reconnaître la côte et
observer de près nos batteries. Le général Kléber avait quitté cette
ville depuis trois semaines, et s'était rendu au Caire pour y reprendre
le commandement de sa division. L'autorité était, à Alexandrie, entre
les mains du général Mauscourt, ancien officier d'artillerie du
régiment de la Fère, homme au-dessous du médiocre, sans tête et de fort
peu de courage. L'apparition de cette flotte l'effraya, et il se crut
au moment d'être attaqué et perdu. Il m'envoya prévenir en toute hâte,
exagérant beaucoup les dangers prétendus de sa position, et me
demandant de venir à son secours. Je partis à l'instant même avec mes
troupes, laissant quatre cents hommes en arrière pour escorter et
conduire à Alexandrie la petite flottille chargée de grains qui
naviguait encore sur le canal; mais l'empressement des fellahs à
saigner le canal pour arroser leurs terres le mit sur-le-champ à sec.
La flottille s'arrêta, et son chargement fut plus tard transporté sur
des chameaux. Je trouvai une grande alarme à Alexandrie, et cependant
il n'y avait aucun danger. Tout se réduisit, de la part de l'ennemi, à
de légères tentatives contre Aboukir, où un petit débarquement fut
tenté sans succès et repoussé. Je m'y étais rendu dès que j'avais vu la
flotte ennemie se concentrer sur ce point; peu de jours après je revins
à Alexandrie. Des fortifications étaient nécessaires pour mettre en
sûreté cette place, et le général en chef me fit demander un projet
dont je m'occupai. Je fis exécuter aussi quelques travaux à Aboukir,
consistant dans une bonne redoute, située sur la hauteur qui commande
immédiatement le fort et ferme l'entrée de l'isthme, et une autre sur
une hauteur plus élevée et située entre l'isthme et le passage donnant
entrée au lac Madieh; mais ce dernier ouvrage ne put jamais être
conservé, les sables mouvants dont cette hauteur est formée,
constamment poussés par le vent, s'accumulaient en rencontrant des
obstacles, et ne cessaient de s'élever; ils couvrirent en peu de jours
les palissades, comblèrent les fossés, et arrivèrent ensuite jusqu'au
parapet. Là où des sables semblables existent, ce phénomène se
reproduit toujours; la seule manière de les combattre, de les vaincre
et de les arrêter est d'employer la culture. C'est ainsi que les canaux
d'irrigation, en faisant arriver l'eau des inondations loin du Nil,
assurent des conquêtes sur le désert, tandis que les sables envahissent
à leur tour les terres fertiles au moment où celles-ci ne servent plus
à la végétation, au moyen des arrosements périodiques. Cette seconde
redoute ne put donc être d'aucune utilité. On décida pour Alexandrie la
construction de deux forts sur les deux hauteurs existant dans
l'intérieur de la ville. L'un fut appelé, après l'expédition de Syrie,
fort Caffarelli, du nom du général illustre, commandant le génie de
l'armée, qui mourut à Saint-Jean-d'Acre, et l'autre, plus tard, fort
Crétin, du nom de l'ingénieur qui fut chargé des travaux d'Alexandrie,
homme d'un mérite très-distingué, d'un caractère honorable, tué à la
bataille d'Aboukir. On ordonna la réparation de l'enceinte, dite des
Arabes, et la mise en état du fort triangulaire; enfin on arrêta la
construction d'un bon retranchement du fort Crétin jusqu'à la mer. Tous
ces travaux, exécutés pendant l'hiver, furent armés avec profusion et
devinrent capables de faire une véritable défense.
J'avais été chargé d'assurer l'arrivage du blé à Alexandrie, et aucun
effort n'avait été négligé pour y parvenir; il était important d'avoir
dans cette place de grands approvisionnements. La navigation créée
momentanément sur le canal avait paru devoir être d'une grande
ressource; mais ses effets ne se firent pas sentir longtemps. Une
dilapidation horrible consommait presque tout ce qu'elle procurait, et,
quand je croyais les magasins remplis, ils se trouvaient vides. Le blé
avait été évidemment vendu. Je portai des plaintes, je criai bien haut,
j'opposai aux états des magasins d'Alexandrie ceux des magasins de
Ramanieh, dans lesquels nous avions puisé, l'état des transports
effectués, et, en comparant le tout avec les consommations, dont les
bases étaient connues, je trouvai qu'il y avait un grand déficit. Je
demandai la mise en jugement des commissaires des guerres et des
gardes-magasins. Le général Mauscourt s'y refusa et protégea les
fripons presque ouvertement. Après mes vives instances et les ordres
arrivés du Caire, quelques poursuites cependant eurent lieu; mais tout
cela aboutit à fort peu de chose, comme il arrive ordinairement en
pareil cas. Il y eut seulement un garde-magasin condamné à deux ans de
galères. Ces désordres et l'importance d'Alexandrie décidèrent le
général en chef à en changer le commandant, et je fus nommé à la place
de Mauscourt. Il y avait de quoi employer toute mon activité. Ce poste
était flatteur, et je ne négligeai rien pour justifier le choix dont je
venais d'être l'objet. Tous les services étaient déjà en grande
souffrance, et cependant chaque jour devait ajouter encore aux
difficultés. L'escadre nous avait laissé ses débris, et le convoi une
multitude d'hommes à peu près inutiles et consommant beaucoup.
Vérification faite au moment où je pris le commandement, nous n'avions
de subsistances pour vivre régulièrement que pour cinq jours; aucun
moyen de transport par terre n'était en rapport avec nos besoins; des
Arabes, en état de guerre, gênaient nos communications: voilà pour les
vivres. Les troupes, la marine, étaient sans solde depuis longtemps, et
les caisses sans argent. Enfin, quant à la défense de terre de cette
importante ville, aucun ouvrage n'avait encore été commencé. Grâce à
une volonté forte et à une activité soutenue, en quelques mois il fut
pourvu à tout.
La première chose était d'avoir quelques jours de répit; c'est presque
toujours le temps qui manque aux hommes; quand il échappe complétement,
il n'y a aucune ressource; quand au contraire on en a devant soi et
qu'on en fait un bon usage, on peut espérer, à force de soins et
d'efforts, d'esprit et de caractère, parvenir à tout surmonter.
C'est en raison de cela que la prévoyance est la première qualité de
l'autorité, surtout dans les circonstances difficiles, en augmentant le
temps dont elle peut disposer; car, lorsque le moment d'exécuter est
arrivé, si les préparatifs nécessaires sont faits d'avance, elle peut
agir avec promptitude, et le temps est augmenté de tout celui que les
préparatifs auraient exigé.
Je commençai par réunir les principaux habitants, et j'exigeai d'eux un
emprunt de blé qui pût servir à nourrir les troupes pendant quinze
jours. Ces blés existaient chez eux, et, en les leur rendant avec une
plus-value considérable sur le Nil, je ne blessais en rien leurs
intérêts. À cet égard j'étais en fonds, car nous avions de grands
magasins à Rosette et à Ramanieh. Cette première mesure, m'assurant
vingt jours de subsistances, me donna du temps et par conséquent
quelque sécurité. La croisière des Anglais empêchait la navigation; il
fallait donc exécuter d'abord des transports par terre. Voici ce que
j'imaginai.
Il y a quatre tribus d'Arabes qui résident à portée d'Alexandrie; elles
habitent la frontière du grand désert. La plus considérable, celle des
Oulad-Ali, se compose de quatre mille âmes et de mille hommes à cheval,
et se tient sur la côte d'Afrique, à l'ouest d'Alexandrie; celle des
Frates, plus voisine, est moins nombreuse: après elle, vient celle des
Anadis. Je fis sonder ces deux dernières tribus, et j'entamai avec
elles une négociation pour traiter de la paix. Je prévoyais bien le peu
de durée de ces traités; mais des rapports pacifiques, même momentanés,
avec les Arabes, et les secours qu'on pouvait en tirer pour les
transports, ne fût-ce que pendant un mois, étaient beaucoup dans la
circonstance. Les négociations eurent un plein succès, et la paix fut
résolue. Les cadeaux d'usage faits, les principaux chefs vinrent manger
avec moi le pain et le sel, et il fut convenu qu'ils me donneraient à
loyer tous les chameaux dont j'aurais besoin, se chargeraient de
transporter nos blés du Nil à Alexandrie sous leurs propres escortes,
et recevraient le payement de leurs transports en blés pris à Rosette
et à Ramanieh. Cet arrangement, exécuté assez promptement, nous assura
des moyens de subsistance pour six semaines. Le défaut absolu d'argent
se faisait sentir de la manière la plus cruelle; l'armée avait laissé à
Alexandrie de fort grands approvisionnements de vin: j'eus l'idée de
disposer d'une partie, et je fis un emprunt de cent cinquante mille
francs aux négociants de cette ville, hypothéqués sur soixante mille
pintes de vin que je leur livrai. Cette mesure créa immédiatement les
moyens de satisfaire à nos premières dépenses. Mais toutes ces mesures
n'étaient que momentanées et accidentelles; il fallait un système
régulier. J'avais été placé sous les ordres du général Menou, dont le
quartier général était à Rosette, et le commandement s'étendait au
deuxième arrondissement, composé des provinces de Rosette, Bahiré et
Alexandrie. Alexandrie possédant peu de ressources, et se trouvant
cependant le lieu des plus grandes consommations et des plus grandes
dépenses de l'Égypte, les provinces de Rosette et de Bahiré étaient
destinées à satisfaire à ses besoins; il était désirable que l'homme
chargé de leur administration pût apprécier notre situation: en
conséquence, j'engageai mon général de division à venir voir tout par
lui-même, à juger sur place de nos besoins, des travaux de défense à
exécuter, enfin de toutes les mesures rendues nécessaires par les
circonstances. Le général me répondit sur-le-champ d'une manière
affirmative; il sentait la nécessité de ce voyage; il allait l'exécuter
et m'annonçait son arrivée dans trois jours. Cette nouvelle, cause
d'une grande joie pour moi, me rassurait sur l'avenir, et j'attendis
avec impatience son arrivée: je me préparai à le recevoir de mon mieux.
Au jour indiqué, je vais à sa rencontre à une lieue, et je l'attends à
l'ombre imaginaire d'un bois de palmiers; mais j'attends vainement. Au
coucher du soleil, un Arabe arrive et me remet une lettre; elle était
du général Menou: une affaire importante, survenue au moment de partir,
me disait-il, l'avait retenu; mais, le lendemain sans faute, il se
mettra en route. Le lendemain, mêmes préparatifs et aussi inutiles. Un
mois s'écoula ainsi dans les promesses, renouvelées chaque jour et
chaque jour oubliées: jamais elles ne furent réalisées.
Le général Menou a acquis une réputation si tristement célèbre, en
attachant son nom à la perte de l'Égypte, que je saisirai cette
occasion pour le faire connaître et raconter les principaux traits de
sa vie. Le général Menou avait alors quarante-huit ans; il avait joué
un rôle assez honorable à l'Assemblée constituante, et montré beaucoup
de modération dans les crises de la Révolution. Sans aucune espèce de
talents militaires, mais non pas sans bravoure, il avait compromis, par
ses mauvaises dispositions, le sort de la Convention à l'époque du 13
vendémiaire, quand Barras d'abord, et ensuite Bonaparte, lui
succédèrent; il fut accusé et mis en jugement. Le général Bonaparte,
connaissant son innocence, le sauva: de là sa résolution de suivre
celui-ci en Égypte, où, pour le malheur de l'armée, il se trouva être
le plus ancien officier général après la mort de Kléber. Pourvu
d'esprit et de gaieté, il était agréable conteur, fort menteur, et ne
manquait pas d'une certaine instruction: son caractère, le plus
singulier du monde, approchait de la folie. D'une activité extrême pour
les très-petites choses, jamais il ne pouvait se décider à rien
exécuter d'important. Écrivant sans cesse, toujours en mouvement dans
sa chambre, montant chaque jour à cheval pour se promener, il ne
pouvait jamais se mettre en route pour entreprendre un voyage utile ou
nécessaire: on a vu ce que j'ai raconté sur son voyage projeté à
Alexandrie. Quand le général Bonaparte partit pour la Syrie, il lui
donna le commandement du Caire: Menou arriva seulement huit jours avant
le retour de Bonaparte, et l'absence de celui-ci avait été de cinq
mois. Quand, après avoir perdu l'Égypte, il débarqua à Marseille, son
premier soin semblait devoir être de venir se justifier, et il resta
plus de quatre mois à Marseille, sans avoir rien à y faire. Quand plus
tard Bonaparte, premier consul, lui donna, par une faveur insigne,
l'administration du Piémont, il retarda de jour en jour son départ
pendant six mois, et ne partit que parce que Maret, son ami, le plaça
lui-même dans sa voiture attelée de chevaux de poste.
Après avoir montré son incapacité comme administrateur du Piémont, et
en quittant cette fonction, on trouva dans son cabinet neuf cents
lettres qui n'avaient pas été ouvertes. Constamment et partout le même,
on ne cessa cependant de l'employer. À Venise, dont il eut le
gouvernement, il devint éperdument amoureux d'une célèbre cantatrice,
madame Colbran, devenue madame Rossini, dont il fut la risée, courant
après elle dans toute l'Italie, arrivant toujours dans chaque ville
après son départ. Il avait rêvé à Venise être grand-aigle de la Légion
d'honneur et commandeur de la Couronne de fer, et il avait pris les
décorations de ces ordres et les a portées pendant quinze mois.
Toujours perdu de dettes, et de dettes criardes, s'élevant souvent à
trois cent mille francs, et acquittées plusieurs fois par Bonaparte, il
ne pouvait se résoudre à rien payer, et donnait tout ce qu'il avait. Je
l'ai vu faire cadeau à un cheik arabe d'une montre marine du prix de
trois mille francs, et depuis dix ans son valet de chambre était
créancier de ses gages. D'un caractère violent, il tua d'un coup de
bûche, à Turin, un fournisseur de sa maison venu pour lui demander de
l'argent. Son mariage avec une Turque fut l'écart d'esprit le plus
étrange, et le rendit la fable de l'armée et la risée du pays.
C'était un extravagant, un fou, quelquefois assez amusant, mais un fléau
pour tout ce qui dépendait de lui. Incapable des plus petites fonctions,
l'affection de Bonaparte pour lui et son obstination à l'employer
vinrent de ce qu'à son départ de l'Égypte il lui était resté fidèle et
s'était placé constamment à la tête de ses amis. Bonaparte n'oubliait
jamais les preuves d'attachement qu'il avait reçues, et voilà tout le
secret de son incroyable condescendance pour lui.
Je reviens à mes embarras toujours croissants. J'avais pourvu au plus
pressé, en me procurant des vivres et de l'argent pour les premiers
besoins du service. Mais un fléau très-redouté se déclara et vint
compliquer ma position: des symptômes de peste se montrèrent dans un de
nos hôpitaux. Cette nouvelle jeta une grande alarme parmi les Francs et
parmi nos soldats. L'isolement et diverses mesures de prudence furent
ordonnés à l'égard de cet hôpital. Les accidents devenant plus nombreux,
la terreur se répandit dans tous les esprits; jusqu'aux chirurgiens,
tout le monde voulut s'éloigner. Je m'y rendis plusieurs fois, et ma
présence réitérée suffit pour obliger chacun à remplir ses devoirs.
Mais les pestiférés ne se montraient pas seulement parmi les malades
des hôpitaux; ce fut dans les casernes, chez les habitants, enfin
partout.
Dès ce moment, et vu les besoins du service et les communications
indispensables qu'ils entraînent, on put tout redouter. Dans une
circonstance semblable, il y a deux choses à faire: d'abord calmer
autant que possible les esprits, et faire ensuite ce qu'une sage
prévoyance concilie avec les devoirs du service. J'appris par les
habitants qu'un médecin vénitien, appelé Valdoni, établi au Caire
depuis plusieurs années, guérissait la peste: son expérience nous serait
utile, sa présence, dans tous les cas, devait rassurer, et je demandai
au général en chef de me l'envoyer. À son arrivée, je réunis chez moi
les principaux médecins des troupes de terre et de marine en
commission. Cette espèce de charlatan, vêtu à la turque, débuta dans
son discours en nous disant: «La peste? _non e niente affatto_.» Cette
entrée en matière était singulière et plaisante: il détailla cependant
les accidents de cette maladie de manière à satisfaire. Le traitement
qu'il indiqua parut raisonnable aux médecins français. Les symptômes
étaient une grande prostration de forces, une fièvre horrible, une
grande sécheresse à la peau, et la formation d'un bubon. Quand le bubon
aboutissait, le malade était sauvé; quand il ne pouvait pas percer, le
malade mourait infailliblement, et la crise ne dépassait jamais le
quatrième jour. Mais cette tension extraordinaire de la peau cédait
souvent à une saignée; alors la crise salutaire arrivait, et on la
secondait par d'autres remèdes. On suivit la méthode indiquée, et
beaucoup de pestiférés furent sauvés. Les esprits se calmèrent, les
soins convenables furent donnés, et tout rentra dans l'ordre accoutumé.
D'un autre côté, je pris toutes les mesures préservatrices possibles:
les troupes sortirent de leurs casernes et furent consignées hors de la
ville, excepté quatre postes commandés; chaque bataillon fut baraqué
isolément, et chaque baraque ne contenait que deux soldats; quand une
baraque avait contenu des soldats pestiférés, elle était brûlée
aussitôt. Chaque habitant européen s'enferma, suivant son usage, dans
sa maison: ces maisons, nommées _okel_, sont construites pour cette
circonstance, comme pour résister à une insurrection et à un désordre
momentané. Ce sont de grands carrés longs, sans fenêtres extérieures au
rez-de-chaussée, fermés par une espèce de porte de ville. Dans la
distribution intérieure, il y a autant de parties qu'il y a de familles
de la même nation, et tous ces logements communiquent par un corridor
couvert, situé au premier étage et donnant sur une grande cour. Je
consignai dans l'okel de France, où je demeurais, tous mes domestiques,
ne voulant pas, sans motif, ajouter aux dangers que nous courions
nécessairement. Nous continuâmes, moi et mes officiers, à vaquer à nos
devoirs, comme dans un temps ordinaire, laissant à la fortune à disposer
de nous et à régler notre destinée. Dans cette horrible maladie, dont
pendant quatre mois j'ai suivi attentivement toutes les phases, j'ai
constaté qu'un isolement complet garantissait certainement de ses
effets. J'ai remarqué également que ceux qui la redoutaient le plus en
étaient atteints plus promptement que d'autres, et, une fois attaqués,
ils en mouraient toujours: ceux au contraire qui, plus courageux,
n'avaient pas l'esprit inquiet, se montraient moins prédisposés à la
prendre, et, quand ils l'avaient gagnée, ils en guérissaient assez
souvent. Dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, la peur
n'est bonne à rien. Enfin j'acquis la triste certitude que les mêmes
soins, les mêmes traitements, ne produisent pas les mêmes effets: quand
l'état de l'atmosphère a subi des changements notables pendant une même
saison, la maladie prend alors divers caractères, ce qui la rend
très-difficile à traiter.
Nous voilà donc avec une bonne peste, bien conditionnée, ajoutée à tous
les embarras dont j'ai fait le tableau. Cela ne suffisait pas: la
flotte ennemie reçut des bombardes, et, chaque jour, ou plutôt chaque
nuit, elle nous lança cent cinquante bombes pendant dix jours. Ce
bombardement devint un divertissement pour nous, et, au moyen de
quelques précautions prises, il ne produisit aucun effet.
Nous étions absolument sans nouvelles de France, et cette ignorance
était un des plus grands supplices de l'armée.
La certitude de la déclaration de guerre de la Porte ne nous était
point encore acquise; et, quoique des bâtiments portant pavillon turc
fissent partie de la flotte en vue, nous nous abandonnions à
l'espérance que ces bâtiments de transport avaient été conduits de force
par les Anglais.
Nous avions à Alexandrie une caravelle du Grand Seigneur, et le général
en chef se décida à la renvoyer à Constantinople, en forçant le
capitaine Idris-Bey à emmener avec lui M. Beauchamp, astronome célèbre,
trouvé en Égypte à notre arrivée, revenant des bords de l'Euphrate, où
il avait été voyager dans l'intérêt des sciences. Idris-Bey s'engagea
avec moi, par un traité, à tenir caché M. Beauchamp, à le conduire en
Chypre et de là à Constantinople; une fois sa mission remplie, il devait
le renvoyer à Damiette. Son fils resta à Alexandrie, afin de servir
d'otage à M. Beauchamp, et en outre un officier et dix hommes de son
équipage, pour être échangé contre le consul de France à Chypre et les
employés de ce consulat. Beauchamp était porteur d'une lettre pour le
grand vizir, avec lequel Bonaparte cherchait à entrer en relation. Nous
essayâmes à plusieurs reprises de faire partir la nuit la caravelle, au
moment où les Anglais s'éloignaient de la côte, mais toujours sans
succès; elle dut mettre de jour à la voile. Arrêtée et fouillée par les
Anglais, Beauchamp, découvert, fut envoyé à Constantinople, comme il le
demandait, mais mis au château des Sept-Tours, où peu après il termina
sa vie.
D'un autre côté, Bonaparte, voulant établir des rapports avec la France
par la côte de Barbarie, me chargea d'envoyer à Derne un négociant
d'Alexandrie, nommé Arnault, très-brave et très-galant homme, qui
parlait bien arabe et connaissait tous ces parages. Cette mission étant
fort périlleuse, le général en chef craignit qu'il ne refusât de la
remplir; en conséquence, il m'ordonna de l'expédier par surprise. Sous
un prétexte, je le fis arriver sur le brick le _Lodi_, où il reçut ses
ordres, ses instructions et l'argent nécessaire. Il s'y résigna sans
hésiter; le pauvre homme était profondément affligé du doute montré sur
son courage et son dévouement; quatre heures après son embarquement il
était parti pour sa destination. Le brick avait l'ordre, après l'avoir
débarqué, de rester à sa disposition; mais il s'éloigna de la côte
aussitôt après l'avoir mis à terre, et ce malheureux, ainsi abandonné,
fut tué par les Arabes. Sa veuve, madame Arnault, existant encore
aujourd'hui en France, est un exemple de l'erreur des médecins, qui
avaient cru utile l'inoculation de la peste; madame Arnault eut cette
année la peste à Alexandrie; c'était la troisième fois qu'elle en était
attaquée. Chaque fois, à la vérité, la maladie a été plus faible; mais
il n'est cependant pas très-rare en Égypte de voir des gens mourir d'une
seconde attaque.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE TROISIÈME