«Alexandrie, 2 octobre 1798.
«J'ai eu, mon cher général, une entrevue avec le capitaine de la
caravelle turque; il est intimement convaincu de l'amitié de la Porte
pour nous, il ne croit à aucune hostilité, et il prétend que la marine
turque qui est devant le port d'Alexandrie a été ramassée dans les îles
de l'Archipel par les Anglais, et se trouve aujourd'hui sous leur
oppression.
«Il a dit à un officier qu'il avait reçu la nouvelle de la sensation
que notre entrée ici avait faite à Constantinople; que d'abord elle
avait été fâcheuse; mais que, la note officielle étant parvenue,
l'opinion avait changé, et que le Grand Seigneur avait expédié partout
des petits bâtiments pour ordonner d'avoir des égards pour les Français;
qu'il avait envoyé un bâtiment à Alexandrie pour vous porter des
témoignages de bienveillance et d'amitié; que le bâtiment avait été
pris par les Anglais et n'avait pu communiquer. Effectivement, on vous
a rendu compte qu'il y a environ deux mois un petit bâtiment turc vint
pour entrer dans le port; mais, chassé et arrêté par une frégate
anglaise, il resta deux jours à Aboukir. Le capitaine de la caravelle
envoya à celui qui le commandait des rafraîchissements; les Anglais les
prirent, les portèrent à bord, mais empêchèrent que le canot ne
communiquât.
«Il ajoutait que le Grand Seigneur, las de ne recevoir aucune nouvelle
d'Alexandrie, d'entendre constamment les calomnies des Anglais,
envoyait le capitan-pacha avec une division de trois vaisseaux et de
plusieurs bâtiments légers, pour voir par lui-même ce qui se passait,
et donner de nouvelles assurances d'amitié; qu'il était parti il y a
déjà quelque temps, et qu'il l'attendait sous trois ou quatre jours;
que, si à son approche on avait des inquiétudes sur la conduite qu'il
garderait, il proposait de laisser en otage ses enfants, et d'aller
lui-même en parlementaire annoncer au capitan-pacha la manière
distinguée dont nous avions traité tout ce qui appartenait au Grand
Seigneur.
«Il nous redit hier mot pour mot les mêmes choses, mais cela seulement
comme bruit qu'il avait entendu et comme sa conviction particulière;
pour se dispenser probablement de nous faire connaître par quelle voie
ces nouvelles lui étaient parvenues.
«Je lui fis observer que, puisque le capitan-pacha venait avec des
intentions amies, les Anglais mettraient sans doute obstacle à son
entrée, et qu'alors nous serions privés de recevoir les témoignages
éclatants qu'il nous promettait par l'envoi du _hatti chérif_. Il ne
put pas concevoir cette difficulté, et la fierté ottomane ne put
admettre que les Anglais osassent encourir l'indignation de la Porte,
en faisant injure à un grand de l'empire.
«Le capitaine de la caravelle paraît, au reste, un homme loyal; tout ce
qu'il fait, tout ce qu'il dit, a le caractère de la vérité; il peut être
trompé, mais n'est pas trompeur.
«Après avoir canonné quatre jours sans succès, les ennemis se sont
lassés. J'ai ordonné quelques travaux que je crois utiles pour couvrir
le fort, et pour donner refuge à la légion nautique, si des forces
supérieures venaient à effectuer un débarquement. J'ai fait bien armer
les batteries, et je ne crois pas qu'avec le secours de troupes qu'en
cas de besoin j'y conduirais il puisse y avoir quelque chose à
craindre.»