«Goritz, 1796.
«J'ai reçu, mon cher père, les lettres que vous m'avez adressées; elles
m'ont fait éprouver les plus douces satisfactions. Je suis arrivé ici
hier, après avoir couru longtemps après le quartier général, dont les
mouvements sont aussi rapides que ceux de l'armée et la retraite de
l'ennemi. Le prince Charles a perdu six mille hommes depuis huit jours,
et il se retire avec une armée dispersée. On s'est cependant peu battu,
mais les manoeuvres ont été belles et les dispositions savantes.
«Nous sommes à la hauteur de Trieste, et nous avons aujourd'hui la
certitude d'y entrer; mais une plus haute destinée nous attend, c'est à
nous de détruire encore une armée autrichienne, et, en un mot, de
renverser de fond en comble la réputation éphémère que s'est acquise le
prince Charles par les sottises de nos généraux du Rhin et de notre
gouvernement.
«Je suis resté dix jours à Florence pour me remettre d'une fluxion de
poitrine qui était la suite d'un gros rhume. Je suis aujourd'hui
parfaitement guéri. Pendant ma maladie, j'ai reçu mille témoignages
d'intérêt de tous les personnages de la cour du grand-duc: lui-même a
envoyé savoir de mes nouvelles. À mon rétablissement, j'ai été le voir,
et j'en ai été parfaitement bien reçu; nous avons causé, pendant plus
d'une demi-heure, gouvernement, commerce, politique. Je n'ai pas laissé
échapper l'occasion de faire l'éloge des moeurs des Toscans et du
bonheur dont ils jouissent; j'en ai attribué la cause à la sagesse du
gouvernement, qui influe d'une manière si directe sur le sort des
peuples. Cette observation a fait fortune et a été très-bien reçue. Le
grand-duc m'a montré infiniment d'intérêt, et je l'ai quitté fort
content de lui.
«Vous avez dû voir ma réponse à M. Dumas; elle a été mise dans
plusieurs papiers, notamment dans le _Moniteur_.
«L'armée offre en ce moment le plus beau coup d'oeil: brave,
enthousiaste de son général, équipée, disciplinée, nombreuse, tout nous
assure des succès; et, pour peu que la fortune nous seconde, nous sommes
certains d'aller faire signer, sous les murs de Vienne, une paix que
l'Europe désire depuis si longtemps.
«J'espère que ma mission de paix près du pape m'obtiendra de ma tante
des indulgences plénières.»