«Castiglione, 26 juillet 1796.
«Nous avons eu de grands événements depuis peu, mon cher père; la
fortune nous a abandonnés un instant, mais elle a bientôt été forcée de
nous revenir fidèle.
«Le siége de Mantoue se faisait avec vigueur; nous étions à la veille
de prendre cette ville, lorsque Wurmser a tenté un coup hardi. Il l'a
bien exécuté. Une armée nombreuse et brave lui en a donné les moyens;
les secours du Rhin l'avaient prodigieusement augmentée. Nous étions
dans une parfaite sécurité; une partie de nos troupes occupait les
montagnes. Elle fut attaquée vigoureusement le 11; elle fit une
résistance opiniâtre, mais elle fut forcée à la retraite, et notre
perte, ce jour-là, fut évaluée à trois mille hommes. L'armée se jeta
sur Mantoue pour protéger les opérations du siége. On agita la question
de savoir si on lèverait le siége ou non; les avis étaient partagés.
J'étais du premier, et je crois avoir eu raison. C'est le parti qu'on a
pris, et l'on s'en est bien trouvé.
«Nous sommes partis brusquement, et nous avons été rallier et rassembler
l'armée à deux marches d'ici. Les Autrichiens étaient tombés aussi sur
Brescia, qu'ils avaient pris. Nous marchâmes sur eux, et ils se
replièrent dans les montagnes. Le lendemain, 16, on s'avança plus près
de la grande armée de l'ennemi; les armées se trouvèrent en présence.
On avait eu déjà un combat, où l'on avait fait quatre cents prisonniers;
les bonnes dispositions des troupes et mille circonstances décidèrent
à donner bataille le 16.
«L'armée occupait un front de trois lieues. Elle avait son centre à
Lonato, sa droite à Monte-Chiaro et sa gauche en arrière de Salo.
Toutes les différentes parties de la ligne donnèrent; tout le monde fit
son devoir de la manière la plus brillante: infanterie, cavalerie,
artillerie, tout s'est battu à merveille. Le général en chef était au
centre; j'étais à la droite, et c'est là que l'affaire fut la plus
chaude. J'y restai constamment. Le combat fut opiniâtre, et, quoique la
victoire ait fini par se déclarer pour nous, elle fut chancelante un
instant. Nous forçâmes la balance à pencher de notre côté. Trois ou
quatre, dont j'étais, se jetèrent à la tête des troupes, les rallièrent,
les encouragèrent, et, en les menant à l'ennemi, les firent triompher.
«La victoire fut donc complète à la droite. L'ennemi ne fut pas mis en
déroute, mais nous restions maîtres du champ de bataille, et nous lui
prîmes, de ce côté seulement, sans exagération, quatre mille hommes,
dix-huit pièces de canon, et nous lui avons tué quinze cents hommes.
«Notre perte a été de six cents hommes tués ou blessés à droite; au
centre, nous avons pris deux mille cinq cents hommes et deux généraux;
à la gauche, douze cents hommes et quatorze pièces.
«Il a eu au moins mille hommes tués au centre et à la gauche; ainsi il
a éprouvé une perte de trois mille hommes.
«Le lendemain il resta en présence. Un corps de trois mille cinq cents
hommes était cerné: il fut forcé de mettre bas les armes.
«L'ennemi, battu, a voulu payer d'audace et chercher à approvisionner
Mantoue, mais inutilement. Nous l'avons attaqué à la droite, et il a
été non-seulement battu, mais mis encore dans la déroute la plus
complète. J'étais à la droite, où je commandais un corps de troupes et
quinze pièces d'artillerie légère, et nous avons, les premiers, entamé
l'ennemi. J'ignore combien nous avons fait de prisonniers, vous voyez
que l'ennemi a eu au moins dix-huit mille hommes hors de combat depuis
cinq jours.
«J'ai couru quelques dangers: un boulet m'a touché légèrement le côté
gauche, sans me faire le moindre mal. Nous avons perdu de bons
officiers.
«J'ai eu du plaisir à me trouver à la bataille de Lonato; c'est, sans
contredit, la plus belle bataille rangée que j'aie encore vue.
«Le combat d'aujourd'hui a été extrêmement intéressant et instructif.
«Adieu, mon cher père. Depuis huit jours je n'ai pas dormi quatre
heures; je tombe de fatigue, mais je me porte bien. Nous n'avons plus
d'ennemis à combattre, et nous allons bien, je l'espère, profiter de
nos triomphes.»