«26 juin 1796.
«Nous sommes, mon tendre père, à deux jours de Livourne; dans peu nous
y entrerons, et, nous emparant de tous les magasins anglais, nous
ôterons à nos plus cruels ennemis le moyen de nous nuire. Nous le
reléguerons à Saint-Florent et à Gibraltar.
«Enfin la voix de la raison a été entendue, et le gouvernement renonce
à une expédition aussi ridicule que dangereuse par ses suites; nous
n'irons pas à Rome. Notre armée n'était pas assez forte pour la diviser
ainsi, et les dix mille hommes jetés ainsi au fond de la botte
n'entraîneront point la grande armée dans des malheurs incalculables.
Le plan sage et bien conçu du général Bonaparte est adopté; nous
reprendrons incessamment l'offensive, car c'est le moyen le plus sûr de
triompher. Nous allons porter la guerre dans la Souabe et la Bavière,
et, si, selon toutes les apparences, nos projets réussissent, la paix
ne sera-t-elle pas le fruit de tous nos travaux?
«On a peine à concevoir d'aussi grands résultats avec d'aussi petits
moyens. C'est lorsqu'on pouvait à peine espérer des succès secondaires
que les hautes destinées de l'armée nous ont portés en Allemagne, après
avoir traversé l'immense et riche pays de l'Italie; l'imagination
s'exalte en pensant à d'aussi grandes actions. Nous devons tout au
général Bonaparte. Un autre à sa place nous eût peut-être menés aux
bords du Var. Ah! que je me sais bon gré de l'avoir bien jugé lorsqu'il
était peu connu, et lorsque même des femmes, prétendues d'esprit,
mettaient en question son esprit et ses talents!
«Nous sommes entrés sur les États du pape; nous lui avons pris deux
bonnes citadelles, l'une avec de la cavalerie. Nous lui avons fait deux
mille prisonniers, et nous l'avons dépouillé de deux cents pièces de
canon; en vérité, le ridicule jeté sur les soldats du pape est bien
mérité, car tous ces succès ne nous ont pas coûté un seul coup de fusil.
«La suspension d'armes est conclue avec le pape. Sa taxe est d'environ
trente-cinq millions ou leur valeur. Il nous donne cent statues et cent
tableaux à notre choix, avec beaucoup de manuscrits. Ainsi Paris va
devenir le dépôt des précieux restes de l'antiquité, et les étrangers
viendront habiter la France pour les admirer et s'instruire.
«Nous sommes arrivés à Bologne. C'est une grande et belle ville, riche,
et où l'on nous a bien reçus. J'y ai pris l'idée des bons spectacles
italiens. Rien ne peut être comparé au talent de la première actrice.
Nos premières cantatrices de l'Opéra sont à mille piques au-dessous
d'elle, et tous les connaisseurs l'ont jugée au moins aussi
favorablement que moi.»