«Milan, 15 mai 1796.
«Mon tendre père, nous sommes aujourd'hui à Milan. Hier, nous y avons
fait notre entrée triomphale. Elle m'a donné l'idée de l'entrée à Rome
des anciens généraux romains, lorsqu'ils avaient bien mérité de la
patrie. Je doute que l'ensemble de l'action offrît un coup d'oeil, un
spectacle plus beau et plus ravissant. Milan est une très-belle ville,
très-grande et très-peuplée. Ses habitants aiment les Français à la
folie, et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement
qu'ils nous ont données.
«Les Autrichiens ont laissé deux mille cinq cents hommes dans la
citadelle. Ils paraissent vouloir être les meilleures gens du monde;
ils n'ont pas encore tiré un seul coup de canon, quoique nos troupes en
soient tout près. Cependant c'est un siége à faire.
«L'armée s'embellit chaque jour, son courage a encore augmenté avec ses
victoires; elle est aujourd'hui aussi richement pourvue de tout qu'elle
était pauvre et misérable dans les montagnes. On oublie toutes les
fatigues d'une guerre aussi active que celle-ci, quand la victoire en
est le prix.
«Nos succès sont vraiment incroyables. Ils éternisent à jamais le nom
du général Bonaparte; et on ne peut pas se faire d'illusion, nous les
lui devons. Tout autre, à sa place, aurait été battu, et il n'a couru
que de triomphes en triomphes.--C'est un mois juste après notre départ
de Paris que la campagne a été ouverte et que nous avons remporté sur
l'ennemi la première victoire.
«C'est juste un mois après l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire
deux mois après notre départ de Paris, que nous sommes entrés à Milan.
«C'est avec une armée dépourvue de tout, sans habits, sans souliers,
sans artillerie, souvent sans cartouches, douze jours sans pain, mais
toujours avec du courage, que nous avons obtenu ces succès.
«C'est avec une armée de trente-quatre à trente-six mille hommes, car
notre armée actuelle n'a jamais été plus forte, que nous avons ainsi
chassé devant nous ou détruit une armée de soixante à soixante-dix mille
hommes présents qui composaient celles des Piémontais et des
Autrichiens réunis.
«C'est avec cette même armée que nous avons remporté six victoires
décisives, pris quinze mille hommes aux ennemis, tué ou blessé six
mille, pris deux places de guerre, forcé le roi de Sardaigne à nous
ouvrir les portes de ses États, jeté les débris de l'armée des
Autrichiens à trente-cinq lieues de nous.
«Cette campagne est la plus belle et la plus brillante qui ait jamais
été faite. Elle doit être écrite et lue. Elle est savante: et ceux qui
pourront la comprendre en tireront bien parti. Voilà, mon tendre père,
le tableau fidèle de notre position.»