«Crémone, 14 mai 1796.
«Nous avons eu, ma tendre mère, une brillante action. Elle décide de la
possession de Milan; nous avons battu complétement l'ennemi en arrière
et en avant de Lodi. Le passage de l'Adda est une des entreprises les
plus hardies et les plus heureusement exécutées de cette guerre.
«Toute l'armée s'est couverte de gloire, et, si les marches forcées
qu'elle a faites lui ont causé de grandes fatigues, elle se trouve bien
dédommagée par l'abondance dont elle jouit aujourd'hui.
«Je ne vous donne point de détails sur l'affaire. La relation que vous
en lirez dans les feuilles publiques est fort exacte et vous mettra
parfaitement au fait. Vous aurez, je crois, le plaisir d'y lire mon nom.
«L'ennemi a perdu beaucoup de monde. L'affaire a été très-chaude, et
cependant nous n'avons pas eu deux cents hommes tués ou blessés.
«J'ai couru, pour ma part, d'assez grands dangers. J'ai chargé à la
tête de cent cinquante hussards, et c'est moi qui me suis emparé de la
première batterie de l'ennemi. Je montais un cheval un peu ombrageux; à
la fin de la charge, il fit un écart et me désarçonna; la cavalerie que
je commandais et qui était la première, et toute celle qui me suivait,
passa sur moi sans me toucher ni me faire le moindre mal.
«Chargé par le général d'aller voir un mouvement des ennemis à notre
droite, je suivis la rive droite de l'Adda pour y arriver plus tôt.
L'armée autrichienne était en bataille sur la rive gauche, et tout
entière elle tira sur moi: j'eus donc à essuyer environ trente mille
coups de fusil et cinquante coups de canon. J'avais avec moi quatre
dragons, deux ont été tués ainsi que deux chevaux. Que ces dangers-là
ne vous effrayent pas, ma chère mère, ils sont passés, et nous allons
prendre quelque repos à Milan, où nous nous rendons demain.
«Nous nous sommes emparés, avant-hier, de Crémone. L'ennemi l'avait
évacué, et y avait seulement laissé un poste de cinquante hulans. Je
suis arrivé avec trois cents chevaux, et nous les avons chassés; mais
il est difficile de peindre le peu de courage de nos troupes à cheval.
Autant l'infanterie est intrépide, autant la cavalerie l'est peu.
Heureusement que nous sommes dans un pays extrêmement coupé, et qu'elle
devient d'une très-petite influence.»