MARMONT À SON PÈRE.

«Cherasco, 26 avril 1796.

«Nous venons d'ajouter un nouveau succès, mon tendre père, à ceux que

nous avions déjà obtenus. L'armée s'est approchée de Cherasco, ville

forte où l'ennemi s'était réfugié. Elle est située au confluent du

Tanaro et de la Stura; ses fortifications sont en terre, mais bien

disposées, fraisées et palissadées. Je vins hier matin, avec cent

hussards, faire la reconnaissance de la place, à quatre-vingts toises.

Tandis que j'étais à faire mes observations, on m'a tiré quelques coups

de canon à mitraille qui ont tué l'ordonnance qui m'accompagnait et qui

s'était placé derrière moi; je l'ai regretté: c'était un brave homme.

«Nos dispositions faites, nous allions brûler la ville; mais les

habitants ne s'en sont nullement souciés. La place ne touche pas la

Stura, et l'on pouvait empêcher la garnison de se rendre sans passer la

rivière: ces considérations l'ont décidée à l'évacuer. Le commandant a

craint, en perdant sa troupe, d'affaiblir encore l'armée piémontaise,

qui, dans ce moment, est réduite à douze ou quinze mille hommes

découragés. Ainsi nous avons vaincu le seul obstacle qui semblait nous

empêcher d'arriver aux portes de Turin.

«Notre gauche a canonné Fossano, et l'ennemi l'a évacué: sa ligne est

absolument coupée.

«Il est impossible de faire une campagne plus brillante; nous le devons

au courage de nos troupes et aux excellentes combinaisons qui ont été

prises. Le général Bonaparte est heureux, et il mérite de l'être; sa

réputation se consolide tous les jours, et les derniers traits de son

tableau ne sont pas les moins brillants.

«Le général Colli, qui commande l'armée piémontaise, a demandé une

suspension d'armes, en attendant les arrangements de paix qui seraient

pris à Gênes par nos ministres respectifs. Le général Bonaparte a

répondu qu'il désirait sincèrement voir les malheurs de l'humanité

diminuer, mais que, comme les succès qu'il a obtenus lui en promettent

d'autres, il demande au roi de Sardaigne, pour gage de la pureté de ses

intentions, la possession d'Alexandrie, de Tortone et de Coni. Le

général Colli a répondu qu'il envoyait un courrier au roi pour le lui

demander; il a ajouté verbalement que la nation française pouvait seule

donner la paix à l'Europe, après avoir déployé autant de grandeur; que

les Piémontais, après leurs désastres, ne pouvaient plus espérer

résister aux Français, et qu'ainsi la paix leur était nécessaire.

«Nous sommes parfaitement reçus partout où nous passons; les Piémontais

de la plaine ne ressemblent guère à ceux des montagnes. Quelle richesse

de sol, et quelle douceur chez les habitants! Ils n'ont sans doute pas

notre franchise, mais au moins paraissent-ils respecter nos actes,

notre caractère et notre courage. J'ai été avant-hier, à la tête de

deux régiments de cavalerie, m'emparer de la ville de Bene; après avoir

fait replier quelques troupes de cavalerie qui la couvraient, les

habitants sont venus m'en apporter les clefs et me demander sûreté et

protection.

«Junot est parti hier pour porter au Directoire vingt et un drapeaux

pris aux ennemis depuis l'ouverture de la campagne. J'aurais été fâché

de quitter l'armée à l'instant où ses succès sont si brillants et où

ses marches sont si instructives et si savantes. J'ajoute tous les jours

à mon instruction militaire, et cette école ne peut que me promettre une

carrière satisfaisante.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) · 第 45 / 83 题