MARMONT À SON PÈRE.

«Cairo, 22 avril 1796.

«Vous me pardonnerez, mon cher père, de vous avoir écrit moins souvent

que je ne le désire, lorsque vous saurez que, depuis que nous avons

pris l'offensive, mon activité est de tous les moments. Elle est telle,

que l'autre jour, je suis resté vingt-huit heures à cheval sans en

descendre, et qu'après trois heures de repos j'y suis remonté quinze

heures.

«La vie extrêmement active que je mène me va à merveille, et je la

trouve préférable aux plaisirs de Paris.

«Je veux vous donner une idée des opérations militaires qui ont été

faites ici. Je le ferai succinctement, parce que je suis fort pressé.

«Le général Bonaparte était occupé à organiser son armée lorsque

l'ennemi l'attaqua sur le point de Voltri. Ce point, beaucoup trop

étendu sur la droite, n'avait été occupé que pour intimider les Génois.

L'ennemi employa ses forces d'une manière assez maladroite: il attaqua

de front et nous fit replier sans de grandes pertes.

«Le lendemain, il attaqua une redoute située dans les montagnes qui

couvrent Savone. S'il l'eût prise, notre position était bien critique.

Elle fut défendue vaillamment. Le général se décida sur-le-champ à

prendre l'offensive. Le 23, un corps de troupes nombreux sortit de la

redoute; un autre la tourna en attaquant Montenotte, passant par

Altare. L'ennemi fut battu; il eut mille hommes tués ou blessés, et

deux mille prisonniers. Le 24, nous marchâmes en avant, et nous

investîmes le château de Cossaria. Nous essayâmes de l'emporter de vive

force; nous ne réussîmes pas. Nous perdîmes deux cents hommes. De ma

vie je n'ai vu un feu semblable. Comme les troupes qui le défendaient

étaient sans subsistances, elles se rendirent le lendemain, et nous

prîmes aux ennemis seize cents hommes d'élite avec un lieutenant

général. Le soir, nous attaquâmes l'ennemi dans la position de Dego. Il

était fort et bien placé; il ne fit pas cependant une grande résistance.

J'étais à la tête du bataillon qui donna le plus vigoureusement et qui

reçut le plus de leur feu, et nous eûmes huit hommes tués et dix

blessés. Il perdit beaucoup; mais nous fîmes, par la disposition de nos

colonnes, quatre mille prisonniers et nous primes vingt-huit pièces de

canon.

«Le lendemain, l'ennemi nous attaqua à son tour. Nos volontaires

étaient débandés et pillaient. Nous perdîmes deux cents hommes tués ou

pris; mais, le soir, nous les attaquâmes de nouveau, et nous leur

prîmes encore dix-huit cents hommes. Il évacua la position parallèle,

et, le 26, nous nous trouvâmes devant le camp retranché. Plusieurs

redoutes furent emportées; les autres auraient eu le même sort si

l'ennemi ne les eût évacuées. De ce moment le fort de Ceva fut cerné,

et, aujourd'hui, sa prise ne tient plus qu'à l'arrivée de quelques

pièces de canon.

«L'ennemi avait pris une belle position derrière Cossaria; sa gauche au

Tanaro. À l'instant où nous allions l'attaquer, il fit sa retraite; dix

mille hommes se retirèrent sur Mondovi. Le combat s'engagea dans

l'après-dînée; il fut chassé des positions qu'il occupait; Mondovi fut

cerné. Nous nous emparâmes de dix pièces de canon, avec lesquelles je

tirai sur la ville, et on nous apporta ses clefs. Nous y avons pris

seize cents hommes et des magasins très-considérables. L'ennemi s'est

retiré en désordre, et, dans ce moment, il est derrière la Stura et

occupe les lignes de Cherasco. Il est très-important de le débusquer de

cette position; son moral est affecté, et il sera battu.

«La prise de Mondovi est d'une haute importance pour nous: elle met

l'armée dans une grande abondance et la délivre de l'affreuse misère où

elle était plongée.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) · 第 44 / 83 题