confiés. On a vu quels sentiments je portais à mes parents: m'offrir à
eux sous ces glorieux auspices, c'était augmenter beaucoup mon bonheur;
aussi me déterminai-je à passer par Châtillon. La joie de mon père fut
grande en me voyant. Cette gloire de l'armée d'Italie, si éclatante, si
pure, il la sentait plus qu'un autre; plus que personne aussi il était
à même de l'apprécier; j'étais comme le représentant, comme l'image
vivante de cette brave armée illustrée par tant de prodiges, et j'étais
son fils! Je crois, dans le cours de ma carrière, lui avoir fait
éprouver des jouissances profondes, et cette pensée a souvent satisfait
mon coeur; car, en justifiant ses soins par mes succès, c'était en
quelque sorte m'acquitter envers lui. Pour rappeler et consacrer cette
heureuse époque, mon père fit peindre sur le fronton de son château, à
la place des armes existantes autrefois, un trophée où étaient
représentés vingt-deux drapeaux avec la date de mon passage, et cet
ingénieux monument de tendresse a duré jusqu'à l'époque où les
restaurations faites à cette maison l'ont fait disparaître. Je fus reçu
à Paris comme on l'est toujours en pareille circonstance. Tant de
prodiges occupant sans cesse les esprits, on ne pouvait se rassasier de
mes récits, et, devenu moi-même objet de la curiosité générale, mon
séjour à Paris fut un triomphe continuel.
Le jour fut désigné pour la présentation solennelle des vingt-deux
drapeaux. Je me rendis chez le ministre de la guerre, d'où le cortége
partit. Un très-brave homme, mon compatriote, dont la carrière s'était
faite dans le commissariat de guerre, M. Petiet, était alors ministre.
Son frère avait été juge seigneurial de la terre de Sainte-Colombe,
appartenant à ma famille. J'étais en voiture avec le ministre;
vingt-deux officiers de la garnison, à cheval, portant les vingt-deux
drapeaux, nous enveloppaient. Le Directoire nous reçut dans toute sa
pompe, et revêtu du costume assez bizarre qu'il avait adopté pour les
solennités. Je prononçai un discours où je racontai brièvement les
travaux et les hauts faits de l'armée d'Italie, et le président du
Directoire, Laréveillère-Lépeaux, me répondit sur le même ton; mais il
inséra dans son discours une recommandation sur le respect dû aux lois,
annonçant ainsi qu'il pressentait déjà le moment où la force militaire
essayerait de les changer. Je fus nommé colonel, et on me donna le
commandement du 2e régiment d'artillerie à cheval.
J'ai passé les premières années de ma vie à entendre distinguer dans
l'artillerie le grade dans le corps et hors du corps, et on avait
respecté le ridicule amour-propre du corps de l'artillerie en
continuant cette distinction. On se le rappelle, le général Bonaparte
lui-même n'avait pas échappé à ce préjugé; mais on ne devinerait jamais
à quel degré d'absurdité ce principe, faux en lui-même, était arrivé
dans son application. L'état militaire de l'époque dont je parle
présente ceci: Bonaparte, _chef de bataillon d'artillerie_, détaché
dans l'armée comme général en chef de l'armée d'Italie;--et ailleurs:
Marmont, _colonel du 2e régiment d'artillerie_ à cheval, détaché comme
aide de camp du général en chef Bonaparte.
Mes jours s'écoulaient à Paris dans les plaisirs de toute espèce; mais
je n'étais pas homme à leur donner la préférence sur la guerre et sur
mes devoirs. Je reçus d'Italie la nouvelle que l'ennemi se disposait à
rentrer en campagne; je sollicitai vivement d'être expédié pour l'armée,
et le Directoire me donna ses ordres et ses instructions pour le
général en chef; je me mis en route, j'allai embrasser mon père et ma
mère en passant, et je continuai jour et nuit mon voyage. Je trouvai
madame Bonaparte à Milan: elle m'apprit le renouvellement des
hostilités et me dit qu'on était aux mains. Je repartis aussitôt et fis
tant de diligence pour rejoindre le général en chef, que j'arrivai à
Ronco une heure avant le commencement de la bataille d'Arcole.
Après la bataille de Saint-Georges, et Wurmser rejeté dans Mantoue,
voici quelles avaient été les dispositions du général en chef et les
positions de l'armée française: le général Kilmaine, ayant sous ses
ordres le général Sahuguet, commandant toujours la division Serrurier,
et le général Dallemagne, pour lequel on avait organisé une petite
division, observa et bloqua Mantoue; son quartier général était à
Roverbella, celui de Sahuguet à Castellaro. Le faubourg Saint-Georges,
l'un des principaux débouchés de Mantoue, et celui par lequel les
secours pouvaient le plus facilement arriver des bords de l'Adige, fut
fortifié; on en fit une petite place destinée à résister à un coup de
main et susceptible d'être abandonnée à elle-même sans danger pendant
quelques moments; le commandement et la direction des travaux furent
donnés au général Miollis, homme austère, brave, d'une vertu stoïque et
d'une grande résolution. Cette disposition prépara le succès brillant
obtenu plus tard et connu sous le nom de bataille de la Favorite;
Masséna avait son quartier général à Bassano et occupait Trévise;
Augereau était à Vérone, et Vaubois occupait la ligne de Lavis et
couvrait Trente.
Une nouvelle armée autrichienne, commandée par le général en chef
Alvinzi, était sortie de terre comme par enchantement. L'organisation
de l'armée autrichienne, son système de recrutement et d'administration,
donnent constamment des résultats de cette nature, qui tiennent du
prodige; une armée est détruite, elle est aussitôt remplacée; les plus
grandes pertes ne se font pas sentir trois mois; on dirait que les
Autrichiens, dont assurément je ne veux pas révoquer en doute la valeur,
ont cependant moins en vue de gagner des batailles que d'être toujours
prêts à en livrer; et ce système leur a bien réussi, car les plus
grands succès épuisent, et, si une armée victorieuse ne reçoit pas
constamment des renforts pour réparer ses pertes, elle finit par
succomber devant une armée battue, qui, plusieurs fois renouvelée, est
devenue toujours moins bonne, mais enfin existe et semble toujours
menacer. Après l'arrivée de Wurmser dans Mantoue, voici comment était
placée l'armée autrichienne.
Dans le Tyrol, sous les ordres de Davidovich, et dans la vallée de
l'Adige, en présence de Vaubois, treize mille hommes; sous le
commandement de Graffen, en Vorarlberg, trois mille cinq cents hommes;
sous celui de Quasdanovich, en Frioul, quatre mille hommes; sous
Wurmser, dans Mantoue, trente bataillons, vingt-huit compagnies et
trente escadrons formant vingt-neuf mille six cent soixante-seize
hommes, dont dix-huit mille en état de porter les armes. Le 24, Alvinzi
prit le commandement de l'armée; Davidovich fut renforcé de six mille
huit cents hommes de la landsturm du Tyrol; Quasdanovich reçut un
renfort de quinze bataillons de nouvelles levées. Le plan d'opération
était celui-ci: Davidovich devait s'emparer de Trente; Quasdanovich
marcher sur Vérone, et Wurmser, agissant avec tout son monde contre les
troupes formant le blocus, devait contribuer au gain de la bataille qui
aurait lieu sous Vérone. Le général Alvinzi ouvrit la campagne, et son
avant-garde passa la Piave le 1er novembre. La force de son armée, ce
jour-là, présentait sous ses ordres immédiats vingt-quatre bataillons,
onze escadrons: vingt-huit mille six cent quatre-vingt-dix-neuf hommes;
sous Davidovich, dix-neuf bataillons: dix-huit mille quatre cent
vingt-sept hommes. Total: quarante-sept mille cent vingt-six hommes, et
cent trente-quatre bouches à feu. Le général Vaubois commença d'abord
par repousser l'ennemi à Saint-Michel; mais des revers suivirent ce
premier succès: il évacua Trente et se retira sur la Pietra, dans la
vallée de l'Adige. La division Masséna se retira sur Vicence, tandis
que la division Augereau vint à son secours. Ces deux divisions
marchèrent le 6 novembre à l'ennemi; la division Masséna se dirigea sur
Citadella, tandis qu'Augereau se porta sur Bassano. Mais Liptay
repoussa Masséna, et Quasdanovich repoussa Augereau à Montefredo. La
retraite de Vaubois continuant, les divisions Masséna et Augereau se
replièrent d'abord sur Vicence, et ensuite sur Vérone; elles furent
suivies par le prince de Hohenzollern, jusqu'auprès de Vérone, avec
quatre bataillons et huit escadrons; mais, repoussé, il se retira sur
Caldiero, occupé par huit bataillons, deux compagnies, neuf escadrons
et vingt-six bouches à feu. Alvinzi avait à Villanova la plus grande
partie de ses forces; il renforça de quatre bataillons, sous les ordres
du général Brabek, les troupes placées à Caldiero. Les deux divisions
Augereau et Masséna marchèrent de nouveau à l'ennemi et attaquèrent
Caldiero le 12 novembre. Elles furent repoussées: toutes les
circonstances du temps leur avaient été contraires; il fallut revenir à
Vérone. Vaubois avait pris position à Rivoli. La situation devenait
extrêmement critique; l'armée, défalcation faite des troupes
d'observation de Mantoue, ne s'élevait pas à plus de quarante-trois
bataillons et vingt-sept escadrons, dont l'effectif présent ne
dépassait pas vingt-six mille hommes, et Alvinzi en avait plus de
quarante mille. Un miracle semblait nécessaire pour nous sauver, et le
général Bonaparte l'opéra. Alvinzi marchait avec confiance sur Vérone,
et presque toutes ses troupes étaient devant cette place et à San
Martino; tout paraissait lui promettre une prompte évacuation de cette
ville: dès lors il allait se joindre au corps de Davidovich descendant
l'Adige. Il ne nous restait plus qu'à repasser le Mincio et à lever le
blocus de Mantoue; c'était l'opinion de toute l'armée et des habitants:
personne n'envisageait l'avenir autrement. Bonaparte comptait sur cette
opinion si généralement répandue pour assurer ses succès; il fallait
surprendre l'ennemi et l'écraser avant qu'il eût le temps de se
reconnaître. Son avant-garde était devant Vérone, la masse de ses
troupes en échelons, et son artillerie et ses bagages en arrière. Le
général Bonaparte imagina donc de partir le soir de Vérone avec presque
toutes ses troupes, et de descendre l'Adige par la rive droite jusqu'à
Ronco, où il fit jeter un pont; et, lorsque silencieusement et
tristement l'armée se mettait en marche et croyait commencer une
retraite dont il paraissait difficile de prévoir le terme, tout à coup
elle voit son avenir changé, en reconnaissant la nouvelle direction
donnée à ses colonnes. Tout était prêt pour la construction du pont;
avant la fin de la nuit, il était terminé, et, le 17 novembre au point
du jour, l'armée défila et marcha sur Arcole. C'est à ce moment
qu'arrivant de Paris je rejoignis le général Bonaparte au village de
Ronco; il était avec Masséna et plusieurs généraux, au moment de passer
la rivière.
La division Augereau marchait la première; le succès de cette opération
était basé sur l'espérance de surprendre l'ennemi. Il fallait arriver
immédiatement sur la grande route à Villanova et tomber sur le parc de
l'ennemi: on prenait toute l'armée autrichienne à revers, sans être
formée, sans ordre de bataille. Si on réfléchit à la terreur qu'un
semblable début devait inspirer, il était permis d'espérer en peu
d'heures une victoire complète. Mais le général Alvinzi, en général
avisé, s'était fait éclairer avec soin et avait laissé des troupes à
portée de cette partie de l'Adige; il découvrit notre mouvement et se
hâta de porter remède à sa position en jetant à la hâte trois mille
Croates, sous les ordres du colonel Brigido, dans le village d'Arcole.
Alors s'engagea un rude combat d'un bord à l'autre de l'Alpon et sur la
digue qui mène de Ronco à Arcole: nos troupes rebroussèrent chemin, et
l'ennemi eut le temps de se renforcer et de prendre sa nouvelle ligne
de bataille.
À peu de distance de l'Adige, une seconde digue se détache de la
première, à Ronco, et, bifurquant avec elle, se dirige à travers les
marais sur Caldiero; plusieurs digues transversales et parallèles à
l'Adige établissent des communications entre celle-ci et la digue
principale. Cette digue secondaire, sur laquelle la division Masséna
fut dirigée, servit de champ de bataille; mais, comme elle n'arrive à
la grande route qu'après mille détours et trop près de Vérone, elle ne
convenait pas pour servir de débouché à l'armée.
La division Augereau, arrêtée dans son mouvement, battit en retraite;
Augereau, pour l'exciter, avait pris un drapeau et marché quelques pas
sur la digue, mais sans être suivi. Telle est l'histoire de ce drapeau
dont on a tant parlé, et avec lequel on suppose qu'il a franchi le pont
d'Arcole en culbutant l'ennemi: tout s'est réduit à une simple
démonstration sans aucun résultat; et voilà comment on écrit
l'histoire! Le général Bonaparte, instruit de cet échec, se porta à
cette division avec son état-major, et vint renouveler la tentative
d'Augereau, en se plaçant à la tête de la colonne pour l'encourager: il
saisit aussi un drapeau, et, cette fois, la colonne s'ébranla à sa
suite; arrivés à deux cents pas du pont, nous allions probablement le
franchir, malgré le feu meurtrier de l'ennemi, lorsqu'un officier
d'infanterie, saisissant le général en chef par le corps, lui dit: «Mon
général, vous allez vous faire tuer, et, si vous êtes tué, nous sommes
perdus; vous n'irez pas plus loin, cette place-ci n'est pas la vôtre.»
J'étais en avant du général Bonaparte, ayant à ma droite un de mes
camarades, autre aide de camp du général Bonaparte, officier
très-distingué, venant d'arriver à l'armée: son nom de Muiron a été
donné à la frégate sur laquelle Bonaparte est revenu d'Égypte; je me
retournais pour voir si j'étais suivi, lorsque j'aperçus le général
Bonaparte dans les bras de l'officier dont j'ai parlé plus haut, et je
le crus blessé: en un moment, un groupe stationnaire fut formé. Quand
la tête d'une colonne est si près de l'ennemi et ne marche pas en avant,
elle recule bientôt: il faut absolument qu'elle soit en mouvement;
aussi rétrograda-t-elle, se jeta sur le revers de la digue pour être
garantie du feu de l'ennemi, et se replia en désordre. Ce désordre fut
tel, que le général Bonaparte, culbuté, tomba au pied extérieur de la
digue, dans un canal plein d'eau, canal creusé anciennement pour
fournir les terres nécessaires à la construction de la digue, mais
très-étroit. Louis Bonaparte et moi nous retirâmes le général en chef
de cette situation périlleuse; un aide de camp du général Dammartin,
nommé Faure de Giers, lui ayant donné son cheval, le général en chef
retourna à Ronco pour changer d'habits et se sécher: voilà encore
l'histoire de cet autre drapeau que les gravures ont représenté porté
par Bonaparte sur le pont d'Arcole. Cette charge, simple échauffourée,
n'aboutit à rien autre chose. C'est la seule fois, pendant la campagne
d'Italie, que j'aie vu le général Bonaparte exposé à un véritable et
grand danger personnel. Muiron disparut dans cette bagarre; il est
probable qu'au moment du demi-tour il reçut une balle et tomba dans
l'Alpon. Je restai toute la journée à la division Augereau; nous fîmes
tous les efforts imaginables pour donner quelque élan aux troupes, mais
inutilement. L'ennemi déboucha alors, et nous fit plier.
Le général Masséna, occupant la digue gauche, fit tête de colonne à
droite avec une partie de ses troupes, marcha par une des digues
transversales dont j'ai parlé, coupa et prit tout ce que l'ennemi avait
lancé contre nous, et qui avait déjà dépassé le point de jonction des
deux digues. La journée s'écoula ainsi, et fut remplie par une
alternative de succès et de revers, jusqu'au moment où l'ennemi évacua
Arcole et se retira sur San Bonifaccio.
On avait établi le pont de Ronco à l'endroit où le bac était situé,
chose naturelle à cause du chemin dont il indiquait l'existence;
cependant on fit mal. Si on l'eût d'abord établi au village d'Albaredo,
au-dessous du confluent de l'Alpon dans l'Adige, l'armée n'aurait
rencontré aucun obstacle avant de joindre l'ennemi, puisque l'Alpon ne
devait plus être passé, et peut-être les résultats eussent-ils été tels
que Bonaparte les avait espérés; mais la nécessité de franchir le pont
d'Arcole, l'occupation de ce poste, faite à temps par l'ennemi, et
l'énergie de sa première défense, changèrent tout. Le général en chef
reçut à la nuit le rapport de l'occupation d'Arcole, et il donna
l'ordre de l'évacuer et de prendre position en arrière. Cet ordre
surprit, et cependant rien n'était mieux calculé, la situation des
choses ayant entièrement changé: déboucher dans un pays ouvert, devant
une armée prévenue, et avec des forces aussi inférieures, eût été
funeste; puisque nous n'avions pas pu surprendre l'ennemi, il fallait
le forcer à combattre sur un terrain très-rétréci, et un combat par
tête de colonne, sur des digues et dans des marais, nous convenait
merveilleusement; en évacuant Arcole, on engageait ainsi l'ennemi à y
revenir, et, par conséquent, on le mettait dans les circonstances qui
nous étaient les plus favorables. Le général Bonaparte a toujours été
admirable pour changer sur-le-champ tout un système, quand les
circonstances lui en démontraient les inconvénients.
Provera, avec les brigades Brabek et Gavazini, fortes de six bataillons
et deux escadrons, et Mittrowsky, avec les brigades Stiker et Schubitz,
fortes de quatorze bataillons et deux escadrons, reçurent l'ordre
d'Alvinzi de rejeter l'armée française sur la rive droite de l'Adige.
En conséquence, le lendemain le combat se renouvela, et Masséna battit
les troupes ennemies sur les deux digues, qu'il fut chargé d'occuper et
de défendre; la journée se passa sur ces points de même que la
précédente, en alternatives de succès et de revers.
Le général en chef voulut faire passer l'Alpon à la division Augereau,
à son embouchure dans l'Adige, et, comme on manquait de barques et de
chevalets, on prétendit combler l'Alpon avec des fascines sur
lesquelles on passerait. Afin de faciliter cette opération, je fus
chargé d'aller, sur la rive droite de l'Adige, établir une batterie de
quinze pièces de canon, dont le feu devait enfiler et prendre à revers
la digue de la rive gauche de l'Alpon, qui servait de retranchement à
l'ennemi. La digue de la rive gauche de l'Adige défilait l'ennemi, et
je fus obligé de faire tirer à ricochet avec demi-charge. Après une
demi-heure d'un feu soutenu, une colonne chargée de fascines s'ébranla
et vint les jeter au point de passage; mais le courant de l'Alpon, pour
être peu sensible, n'en existait pas moins, et toutes les fascines
furent entraînées dans l'Adige. L'absurdité de ce moyen de passage fut
ainsi démontrée. Le jeune Éliot, aide de camp de Bonaparte et neveu de
Clarke, devenu depuis duc de Feltre, y fut tué roide d'une balle à la
tête. Les deux armées restèrent donc ainsi chacune sur le champ de
bataille, l'ennemi ayant perdu encore bon nombre de prisonniers faits
par Masséna, en poursuivant Provera jusqu'à Caldiero, tandis que
Mittrowsky avait repoussé toutes les attaques d'Augereau. Pendant la
nuit suivante, on construisit un pont à Albaredo, et la division
Augereau vint y passer. L'ennemi avait rassemblé beaucoup de monde à
Arcole; comme cette partie de la rive gauche de l'Alpon est plus élevée,
les troupes étaient plus déployées; ce n'était plus un combat de poste,
mais un combat en ligne; l'ennemi nous fit plier un moment, mais
l'affaire fut promptement rétablie; il plia à son tour; une charge de
vingt-cinq chevaux des guides, faite dans un moment opportun sur la
digue qui suit le ruisseau, et commandée par un officier nègre, nommé
Hercule, servit à faire des prisonniers. D'un autre côté, l'ennemi
avait poussé devant lui une brigade de Masséna; mais la 32e, placée en
embuscade, s'étant levée à propos, lui prit environ mille hommes.
Provera se retira à Villanova, et Mittrowsky à San Bonifaccio. Par
cette suite de combats, dont on peut seulement faire connaître l'esprit
et indiquer la direction, l'ennemi avait eu beaucoup de tués et de
blessés, de cinq ou six mille prisonniers, et perdu toute confiance en
lui-même; aussi se retira-t-il dans la nuit, après le troisième jour de
combat, en se portant sur Vicence. J'en eus l'agréable certitude quand,
le matin, étant allé en reconnaissance jusqu'à Villanova, des blessés,
des traînards et les habitants m'en eurent rendu compte. Le général en
chef accourut, et nous rentrâmes à Vérone par la rive gauche de
l'Adige. C'était apporter la preuve irrécusable des succès obtenus; dès
ce moment personne ne crut plus jamais à la possibilité d'un revers
durable. Cette campagne si courte est d'autant plus remarquable, que
les troupes étaient, sous le rapport du nombre, fort inférieures à
celles de l'ennemi, et, d'un autre côté, se battaient mal et semblaient
avoir perdu toute leur énergie.
Pendant que Bonaparte luttait avec opiniâtreté contre l'ennemi à Arcole,
Vaubois continuait à être battu et avait fait sa retraite jusqu'à
Castel-Novo; encore un pas, encore un jour, et notre situation devenait
extrêmement critique; mais la retraite d'Alvinzi sur Vicence décidait
tout. Bonaparte ne perdit pas un moment pour profiter de son
éloignement, et, après avoir laissé un petit corps à Caldiero pour
couvrir Vérone, il dirigea Augereau par les montagnes de Lugo sur Dolce,
dans la vallée de l'Adige, tandis que Masséna, ayant été joindre
Vaubois, déjà arrivé jusqu'à Castel-Novo, marcha à l'ennemi, le culbuta
et remporta sur lui un succès complet à Rivoli; en six jours l'armée
sortit d'un des plus grands périls qu'elle ait éprouvés pendant ces
immortelles campagnes.
Cette série d'opérations ne donnera lieu qu'à peu d'observations; le
but des mouvements se comprend de lui-même: quelque hardis qu'ils
paraissent, on peut remarquer combien le général Bonaparte avait mis de
soins à ne pas compromettre sa ligne d'opération, on voit clairement
que le sort de l'armée autrichienne ne tint à rien; mais, d'un autre
côté, celui de l'armée française fut bien compromis. On se demande ce
qui força Alvinzi à un mouvement rétrograde le quatrième jour, quand la
marche de sa division du Tyrol allait nous forcer à quitter les bords
de l'Adige, et quand il était évident que nous n'avions pas osé
déboucher dans les plaines de Villanova, après les succès obtenus. On
se demande encore comment Wurmser n'a fait aucune tentative avec la
masse des troupes dont il disposait. À quoi tient le sort des batailles
et le destin des empires, et combien de succès brillants sont dus, à la
guerre, aux fautes de l'ennemi! L'évacuation d'Arcole, le soir du
premier jour, fut pour l'armée un grand objet d'étonnement, et, depuis,
l'occasion de grandes controverses, mais à tort; cette disposition est
digne d'admiration. Il fallait être un général supérieur pour renoncer
ainsi à des succès apparents, afin d'en obtenir plus tard de réels.
Le général Vaubois, dont le général Bonaparte n'avait pas eu lieu
d'être content, reçut une autre destination, retourna à Livourne, et
Joubert, élevé au grade de général de division, fut chargé de la
défense de la Corona, de Montebaldo et de Rivoli. Masséna vint à Vérone
avec sa division. Augereau fut à Legnago, et une nouvelle division, aux
ordres du général Rey, fut placée en réserve à Desenzano. Le général
Kilmaine continuait à observer et à bloquer Mantoue. Murat avait perdu
presque toute sa réputation de bravoure, depuis son retour de Paris,
par sa manière de servir; aussi Bonaparte lui avait-il retiré ses
bontés: voulant sortir de cet état d'abaissement, il demanda à
commander une brigade d'infanterie sous les ordres de Joubert; alors il
retrouva son premier élan; sa réputation se rétablit, et depuis elle
n'a subi aucune altération.
Le général Bonaparte avait perdu deux aides de camp pendant les
affaires d'Arcole: l'un d'eux, Muiron, officier d'artillerie
très-distingué, qui venait à l'instant même de le rejoindre. Muiron
avait été l'ami de ma jeunesse et le compagnon d'armes du général en
chef. Il lui avait succédé immédiatement dans la compagnie du 4e
régiment d'artillerie, dont Bonaparte avait été capitaine titulaire:
enfin il s'était trouvé au 13 vendémiaire. Je lui indiquai, et il
accepta, deux autres officiers pour les remplacer: Duroc, mon ami
intime, alors officier d'ouvriers d'artillerie, et Croisier, officier
de chasseurs très-brillant, tué depuis en Syrie.
Le général Bonaparte, après avoir placé ses troupes ainsi que je l'ai
dit plus haut, attendit les nouveaux efforts des Autrichiens pour
délivrer et sauver Mantoue. La nombreuse garnison de cette place avait
presque consommé tous les vivres et allait être réduite aux dernières
extrémités.
Nous sortions d'une crise où nous avions été au moment de succomber,
malgré nos constants efforts. Des combats si multipliés avaient
affaibli nos moyens; les renforts attendus étaient encore éloignés; le
général en chef eut la pensée, dans la pénurie où il se trouvait, de
faire une tentative pour créer quelques ressources immédiates et en
préparer de plus importantes pour l'avenir. Il m'envoya à Venise pour
renouveler au gouvernement vénitien les propositions qui lui avaient
été déjà faites d'une alliance avec la République française, dont il
pourrait un jour tirer de grands avantages. M. Lallemant, ministre de
France, me seconda et me dirigea dans ces ouvertures, et j'eus deux
conférences, dans son casino, avec M. Pesaro, membre du conseil des Dix,
l'un des hommes les plus influents du gouvernement. Prendre parti pour
une armée qui, quoique victorieuse, paraissait être aux abois, était un
acte de trop grande résolution pour ce gouvernement tombé dans le
mépris et dénué de toute énergie. Les calculs de la raison et de la
prudence auraient dû lui conseiller, au moment de notre invasion, de
prendre les armes pour se faire respecter par les puissances
belligérantes; mais, puisqu'il n'avait pas su adopter cette politique
sage, digne et juste, on ne pouvait espérer le voir se déterminer à
prendre couleur plus tard, en s'associant à l'un des deux combattants,
surtout à nous, dont les principes politiques étaient menaçants pour
l'aristocratie; aussi ma mission fut-elle sans résultat, et je n'en
rapportai que la connaissance de cette ville singulière, l'un des plus
étonnants monuments du moyen âge, et l'expression des besoins de
l'époque où elle fut fondée.
C'est ici le moment de faire remarquer l'absurdité du système de
conduite suivi par Wurmser, et de faire ressortir le parti qu'un homme
plus habile aurait pu tirer de sa position. Ses fautes lui avaient fait
perdre sa ligne d'opération et l'avaient contraint à se réfugier dans
Mantoue, où il se trouvait avec trente mille hommes, une nombreuse
cavalerie et beaucoup d'artillerie attelée. Jamais on ne réunit les
moyens de rien entreprendre de sérieux contre lui; on ne put même le
bloquer qu'en partie. Il resta constamment maître du Seraglio,
c'est-à-dire de tout le triangle formé par le Pô, le Mincio et la
Fossa-Maestra; il pouvait donc se porter sur le Pô à volonté. Si, au
lieu de s'endormir à Mantoue, il eût quitté cette ville, en y laissant
dix mille hommes, et, se portant avec quinze mille, sa cavalerie et une
nombreuse artillerie de campagne, sur la rive droite du fleuve, en
faisant faire, ce qui était facile, une bonne tête de pont sur la rive
gauche, il aurait d'abord, en diminuant le nombre des bouches, assuré
la conservation de Mantoue pour un beaucoup plus long temps; ensuite,
par sa présence dans cette partie de l'Italie, il aurait imprimé un
mouvement favorable aux intérêts de la maison d'Autriche. Le pape Pie
VI se jetait dans les bras de l'Empereur, lui demandait protection et
secours; il donnait à Wurmser argent et soldats, munitions, vivres,
etc.; ses troupes enfin, encadrées dans les troupes autrichiennes,
auraient acquis quelque valeur. La force des choses en eût fait faire
autant à la Toscane; le fanatisme des paysans aurait pu être excité et
devenir un puissant auxiliaire. Il était possible alors que l'armée
française ne fit pas un détachement de ce côté; et, si les divisions
Augereau et Masséna avaient reçu cette destination, on peut voir le peu
de troupes qui seraient restées pour combattre Alvinzi. Livourne
tombait, et la garnison se trouvait prisonnière de guerre. Les
insurrections du pays de Gênes auraient recommencé; l'Italie était en
feu, et il eût fallu des miracles à peine concevables pour sauver
l'armée française et la garantir, sinon d'une destruction, au moins de
la nécessité absolue d'évacuer l'Italie.
Moins de vingt jours s'étaient écoulés, et déjà les renforts reçus par
l'armée autrichienne l'avaient mise en état de rentrer en campagne.
Mais l'armée française aussi avait été renforcée. Elle se composait, au
10 janvier, au moment où les opérations recommencèrent, de
soixante-seize bataillons et trente et un escadrons, dont la force
était de trente-huit mille huit cent soixante-quinze hommes
d'infanterie, trois mille cinquante-quatre chevaux et soixante bouches
à feu. L'ennemi attaqua à la fois les avant-postes d'Augereau, à
Bevilacqua, ceux de Masséna à Saint Michel, devant Vérone, et ceux de
Joubert à la Corona. Cette fois, Alvinzi avait senti que la principale
attaque devait venir du haut Adige. Cette ligne d'opération, la plus
courte pour arriver à Mantoue, est aussi la plus facile: une fois
maître de Rivoli, tout obstacle naturel est vaincu; et, dans une forte
marche, on est sous Mantoue, où l'on entre par la citadelle. Ce plan
avait en outre l'avantage de menacer les communications de l'armée
française sans compromettre les siennes. S'il réussissait, il lui
promettait de grands avantages et mettait l'armée française dans un
péril imminent. Mais il fallait, pour en assurer le succès, trouver le
moyen de la forcer à se partager. Aussi l'ennemi cacha-t-il ses
mouvements avec assez d'art pour donner des inquiétudes sur plusieurs
points à la fois et laisser le général français dans la plus grande
incertitude. Le 1er janvier, l'armée autrichienne se composait de
quarante-cinq mille hommes. Alvinzi divisa son armée de la manière
suivante. Provera, avec dix bataillons et six escadrons, formant en
tout neuf mille hommes, et conduisant un grand convoi, partit de Padoue,
marcha par Este sur Anghiari pour y passer l'Adige et se porter sur
Mantoue. Alvinzi partagea le reste de son armée, qu'il conduisit en
personne, en cinq colonnes, par la vallée de l'Adige et les montagnes
qui la dominent. Les cinq colonnes étaient commandées:
La première, forte de quatre mille neuf cent un hommes, par le colonel
Lusignan;
La seconde, forte de quatre mille six cent soixante-seize hommes, par
le général Liptay;
La troisième, forte de quatre mille cinq cent trente-trois hommes, par
le général Köblös;
La quatrième, forte de trois mille quatre cent six hommes, par le
général Oczkay.
La cinquième, forte de huit mille sept cent un hommes, par le général
Quasdanovich.
Les 11 et 12 janvier, les deuxième et troisième colonnes se portèrent,
par les hauteurs, en face de la position de la Madone de la Corvana; la
troisième attaqua les troupes françaises, qui se retirèrent dans la
vallée de Caprino. Le 14, la troisième colonne s'empara de la chapelle
San Marco; réunie à la quatrième, elle chassa les Français jusqu'à
Canale; la seconde s'empara des hauteurs devant Caprino; la cinquième
descendit la vallée, et attendit que le débouché de Rivoli fût ouvert;
et la première, après avoir tourné toute la position de l'armée
française, se mit en bataille derrière elle afin de lui couper sa
communication avec Vérone. Tels furent les mouvements de l'armée
autrichienne dans les journées des 13, 14 et 15, tandis que Provera,
effectuant son passage de l'Adige à Anghiari, marchait sur Mantoue. Le
salut de l'armée exigeait sans doute qu'à tout prix on parvînt d'abord
à empêcher Alvinzi de déboucher du Tyrol. Pour y réussir, Bonaparte
était obligé de réunir contre lui la plus grande partie de ses forces;
mais, pendant ces combats, Provera arriverait à Mantoue, et Wurmser,
étant ravitaillé, pouvait, avec ces secours, sortir de la place et
tenir la campagne: nous aurions eu alors réellement deux armées à
combattre. Le salut de l'armée française et le succès des opérations
dépendaient donc du parti qu'allait prendre le général Bonaparte: il
fallait, après avoir reconnu le véritable point d'attaque et tout
disposé pour battre d'abord le corps principal de l'ennemi, opérer avec
assez de célérité pour pouvoir, avec les mêmes troupes, se présenter
aux deux corps en lesquels son armée était divisée. Bonaparte fut dans
la plus grande perplexité: pendant vingt-quatre heures sa voiture resta
attelée, incertain s'il remonterait ou descendrait l'Adige. Il m'avait
envoyé auprès du général Augereau pour lui porter des instructions sur
les différentes circonstances à prévoir, et donné l'ordre de lui écrire
à chaque renseignement qui me parviendrait. L'ensemble de tous ces
rapports lui fit juger que la grande attaque venait du haut Adige: dès
ce moment, il se mit en route pour Rivoli, emmena avec lui la division
Masséna, et m'envoya l'ordre de le rejoindre sur-le-champ. Cet ordre me
parvint au milieu de la nuit, au moment où le général Provera tentait
le passage de l'Adige à Anghiari. Je hâtai ma marche, afin d'informer
promptement le général en chef de cet événement.
Le général Bonaparte, arrivé à Rivoli, trouva Joubert aux prises;
celui-ci était trop inférieur à l'ennemi pour résister encore bien
longtemps, mais il disputait opiniâtrément son terrain et le défendait
pied à pied: quelques moments plus tard, il allait perdre les dernières
positions de la montagne: c'était le sort de la bataille. Une armée
venant du Tyrol par la vallée de l'Adige ne peut arriver sur le plateau
de Rivoli qu'après s'être emparée des montagnes qui le dominent;
jusque-là, l'accès du plateau, qui commande et ferme la vallée, lui est
interdit, et les deux armes, l'artillerie et la cavalerie, auxquelles
les montagnes n'ont pas donné passage, sont accumulées dans la vallée
et sans emploi, tandis que celui qui défend le bassin de Rivoli a
toutes ses armes combinées pour combattre l'ennemi, quand le terrain
leur permet d'agir. Joubert était réduit au poste qui dominait le plus
immédiatement le débouché, quand Bonaparte arriva. Avant le jour, le
général en chef ayant fait attaquer, les positions perdues furent
enlevées. L'ennemi tenta un grand effort par la vallée afin d'ouvrir le
débouché; mais il fut écrasé, et le combat continua à notre avantage
dans la montagne.
L'ennemi, suivant l'usage autrichien, avait fait un détachement pour
tourner l'armée et l'envelopper; la première colonne, commandée par
Lusignan, avait marché par le bord oriental du lac de Garda, et, de
chaîne en chaîne, était venue, le 15 au matin, couronner les hauteurs
dont le bassin de Rivoli est entouré. Par le fait de ce mouvement,
l'armée française perdit ses communications et se trouva enfermée par
l'ennemi. Arrivée au moment où le mouvement s'achevait, je fus un des
derniers à entrer dans le cercle, et je n'y pénétrai même qu'à
l'instant où il s'achevait, et sous les coups de fusil. Je courus
informer le général Bonaparte de cet état de choses: pour le moment, il
se contenta de placer en observation, contre ce rideau de troupes, la
soixante-dixième demi-brigade, sous les ordres du général de brigade
Brune.
Le général en chef avait donné l'ordre au général Rey, commandant la
division de réserve de Castel-Novo, de venir le joindre. Ce général, en
arrivant, trouva l'ennemi entre lui et l'armée, et n'imagina pas de le
combattre; il prit position en face de lui et attendit, avec une
stupidité difficile à comprendre, le moment où la communication serait
rouverte. Peut-être, au surplus, sa présence imposa-t-elle à l'ennemi,
et l'empêcha de descendre de ses hauteurs pour attaquer l'armée, dont
la presque totalité des troupes était engagée. Le fait est que, le
succès ayant été complet sur notre front, on put s'occuper de ceux qui
l'avaient tourné; la soixante-dixième, en un instant, en eut fait
justice: tout disparut et se retira après avoir fait de grandes pertes
en prisonniers. Un capitaine de la dix-huitième demi-brigade de ligne,
s'étant trouvé avec sa compagnie, par une combinaison du hasard, sur le
chemin de retraite de ces troupes, fit mettre bas les armes à quinze
cents hommes et les amena prisonniers, et cette colonne fut ainsi, à
peu de chose près, détruite en entier.
L'ennemi était battu et en pleine retraite de tous les côtés; il
restait à s'occuper des troupes qui avaient passé l'Adige à Anghiari,
et marché probablement sur Mantoue. Le général Augereau, n'ayant pas
réussi à empêcher le passage, s'était d'abord posté sur le flanc de
l'ennemi, en établissant sa ligne d'opération sur Legnago; il se mit
ensuite à la poursuite de Provera, dont il harcela l'arrière-garde,
qu'il finit par enlever à Castellaro. Bonaparte, afin de brider Mantoue,
avait, ainsi que je l'ai déjà dit, fait retrancher avec soin le
faubourg Saint-Georges. Miollis y commandait. Ce n'était pas un homme à
se laisser intimider; il vit sur-le-champ le rôle brillant ouvert
devant lui. Il reçut Provera comme il le devait, et celui-ci, n'ayant
pu prendre Saint-Georges, dut en faire le tour et s'acheminer, par de
mauvais chemins, vers la citadelle; mais les troupes du blocus de
Mantoue étaient là et résistaient tout à la fois à une sortie de la
garnison et à Provera qui arrivait, quand le général Bonaparte en
personne parut avec la division Masséna et écrasa l'ennemi.
Le 26 nivôse (15 janvier), la bataille de Rivoli avait été gagnée, et
le 27 (16), les mêmes troupes vinrent remporter une victoire non moins
signalée sous les murs de Mantoue, entre Saint-Georges et la citadelle,
auprès d'un château de plaisance des ducs de Mantoue, appelé la
Favorite, château qui a donné son nom à cette bataille. Provera,
enveloppé de toutes parts, posa les armes et nous remit huit mille
prisonniers, cinq cents chevaux de cavalerie, et des équipages immenses.
Joubert, poursuivant l'ennemi avec vigueur dans le Tyrol, le combattit
à Avio et Torbole, reprit successivement Roveredo et Trente, et
s'établit sur la ligne du Lavis, tandis qu'Augereau prit position à
Castel-Franco. Le général Rey, pour prix de la manière dont il avait
opéré, fut chargé, avec sa division, d'escorter et de conduire en
France les vingt mille prisonniers faits pendant les huit derniers
jours. Ce fut la dernière fois dans cette guerre que, sur les bords de
l'Adige, une série d'opérations rapides, de combats multipliés, de
marches habilement conçues, doublant nos forces, donna en une seule
semaine les résultats d'une campagne. Mantoue allait tomber et la
guerre changer de théâtre.
Il n'était pas dans le caractère de Bonaparte de perdre auprès de
Mantoue un temps à employer plus utilement ailleurs. Nos derniers
succès assuraient la reddition de cette place; sa possession donnait de
la consistance à nos conquêtes. Le général en chef autorisa le général
Serrurier à accorder des conditions très-favorables; et, pour lui,
méprisant la futile jouissance de voir défiler cette garnison et un
feld-maréchal autrichien lui remettre son épée, il partit pour Bologne,
où d'autres soins l'appelaient. À peine quelques jours s'étaient
écoulés, que Wurmser se rendit. La capitulation eut lieu le 2 février.
La garnison eut la permission de se rendre en Autriche, après avoir
promis de ne pas servir contre l'armée française pendant un an et un
jour. Nous prîmes possession de la place, et le général Miollis, le
brave défenseur de Saint-Georges, en fut nommé commandant. Les procédés
du général Bonaparte furent délicats envers le général Wurmser; on
s'accorda à louer beaucoup les égards qu'il témoigna à un vieux général
qui avait consacré toute sa vie à la guerre et dont la carrière était
glorieuse. Je ne sais s'il y eut de sa part une intention modeste à
s'éloigner lors de la reddition de la place; mais, s'il eût agi
autrement, il aurait sacrifié des intérêts bien entendus à une simple
jouissance d'amour-propre. Au surplus, peut-être y a-t-il plus
d'orgueil à dédaigner le spectacle d'un ennemi vaincu défilant devant
soi que d'en jouir: et ne s'élève-t-on pas plus haut en chargeant un de
ses lieutenants de recevoir son épée? Toutefois Wurmser s'exprima en
termes flatteurs sur son vainqueur, et lui écrivit pour l'avertir d'un
projet dont il assura avoir connaissance, et consistant à l'empoisonner
avec de l'aqua-tophana, poison célèbre en Italie, sur lequel il y a
beaucoup d'histoires, et dont l'existence n'est pas très-démontrée.
Augereau fut chargé de porter à Paris les drapeaux de la garnison de
Mantoue. Bonaparte récompensait son zèle et prenait, par ce choix,
l'engagement tacite d'en faire autant pour ses autres lieutenants. Il
n'était pas d'ailleurs fâché de montrer aux Parisiens les instruments
dont il s'était servi pour faire de si grandes choses: bon moyen de les
mettre à même de juger du mérite de celui qui avait su en tirer un si
grand parti. Bonaparte se rendit donc à Bologne dans les premiers jours
de pluviôse, et il réunit une division aux ordres du général Victor,
nouvellement promu au grade de général de division. Elle était composée
de treize bataillons et quatre escadrons, formant un total de sept
mille quatre cent seize hommes et trois cent trente-neuf chevaux, et
avait pour mission d'envahir les États du pape, de le forcer à exécuter
les conditions de l'armistice, sur lesquelles il était fort en retard,
et de le contraindre à la paix. Cette campagne fut la petite pièce du
grand spectacle auquel nous assistions. Le général Lannes commandait
l'avant-garde de Victor. On marcha sur Imola, et de là sur Faenza; on
rencontra l'ennemi au pont, sur le ruisseau, en avant de cette ville.
Une levée en masse composait ses forces; elle combattit, et il y eut de
part et d'autre quelques hommes de tués. C'était le début des troupes
italiennes, commandées par Lahoz d'Ortitz. Ce combat fut le seul où il
y eut du sang versé; nous eûmes meilleur marché des troupes régulières.
Pie VI, se rappelant les exploits militaires de quelques-uns de ses
prédécesseurs, avait cru pouvoir les imiter; il oublia de faire la part
des temps. Il n'est pas aussi facile qu'on le pense de créer un esprit
militaire dans un pays où il n'existe pas. D'ailleurs, pour vaincre le
ridicule jeté sur les troupes du pape depuis quatre-vingts ans, il
aurait fallu un homme d'un ordre supérieur et des succès. L'Empereur
avait envoyé au pape un certain général Bartolini et le vieux général
Colli, notre adversaire du Piémont, pour organiser ses troupes; mais
tout cela aboutit seulement à dépenser de l'argent et n'eut d'autre
résultat que d'assembler dix à douze mille malheureux, dont pas un seul
n'avait l'intention de se battre. On va en juger par le récit suivant.
À une lieue en avant d'Ancône, on avait retranché une hauteur
présentant une belle position, et le camp de l'armée papale y était
placé: une artillerie convenable armait ses retranchements, et tout
annonçait l'intention de se défendre. Si cette intention eût existé, il
eût été extravagant de l'exécuter ainsi; il fallait s'en tenir à
occuper et à défendre les places fortes, et Ancône, fortifiée
régulièrement, pouvait, avec les plus mauvaises troupes du monde, nous
arrêter longtemps; mais il y avait dans la manière d'agir de l'ennemi
une espèce de forfanterie, toujours condamnable, et plus
particulièrement encore en pareille circonstance. À la vue d'un ennemi
ainsi formé, nous nous arrêtâmes pour faire nos dispositions. En
attendant l'exécution de quelques ordres préparatoires, le général
Lannes s'avança sur le bord de la mer, et, au détour du chemin, il se
trouva face à face avec un corps de cavalerie ennemi, d'environ trois
cents chevaux, commandé par un seigneur romain, nommé Bischi; Lannes
avait avec lui deux ou trois officiers et huit ou dix ordonnances; à
son aspect, le commandant de cette troupe ordonne de mettre le sabre à
la main. Lannes, en vrai Gascon, paya d'effronterie, et fit le tour le
plus plaisant du monde: il courut au commandant, et, d'un ton
d'autorité, il lui dit: «De quel droit, monsieur, osez-vous faire
mettre le sabre à la main? Sur-le-champ le sabre dans le
fourreau!--_Subitò_, répondit le commandant.--Que l'on mette pied à
terre, et que l'on conduise ces chevaux au quartier général.--_Adesso_,»
reprit le commandant. Et la chose fut faite ainsi. Lannes me dit le
soir: «Si je m'en étais allé, les maladroits m'auraient lâché quelques
coups de carabine; j'ai pensé qu'il y avait moins de risque à payer
d'audace et d'impudence.» Et par l'événement il eut raison. Lannes
avait peu d'esprit, mais une grande finesse de perception, beaucoup de
jugement dans un cas imprévu et périlleux. Je raconterai à cet égard
des traits de lui d'une bien plus haute importance.
Les ordres donnés, les colonnes formées, les troupes s'ébranlèrent pour
attaquer l'ennemi; un coup de canon donna le signal du mouvement, et à
ce signal toute la ligne ennemie se coucha par terre. On battit la
charge, et, sans tirer ni recevoir de coups de fusil, on arriva aux
retranchements; ils étaient difficiles à franchir; mais, avec l'aide de
ceux qui étaient chargés de les défendre, la chose devint aisée. Toute
cette petite armée mit bas les armes et fut prisonnière; Ancône ouvrit
ses portes. Telle fut l'action principale de cette campagne, dirigée
contre le pape: le général Bartolini, après avoir établi la veille les
troupes dans cette position, était parti immédiatement, et le général
en chef Colli n'avait pas quitté Rome. Le lendemain on marcha sur
Loreto; aucun ennemi n'était plus en présence, mais devant nous un
trésor d'une haute réputation; le général en chef me chargea de partir
pendant la nuit, à la tête du 15e régiment de dragons, et d'aller en
prendre possession. Depuis, il m'a dit que son intention avait été de
m'enrichir. Je me contentai de faire mettre les scellés avec beaucoup
de soin, et de livrer le tout bien intact à l'administration; au
surplus, les choses précieuses et portatives, comme les diamants, l'or,
etc., avaient été enlevés, et il ne restait que de grosses pièces
d'argenterie, évaluées à un million environ. Nous continuâmes notre
marche sur Rome.
Si les combats et la gloire n'étaient plus notre aliment, notre vie ne
se passait cependant pas sans intérêt. Monge et Berthollet, savants
célèbres, suivaient le quartier général, et chaque soir était employé à
causer avec eux: ils étaient, dans la vie privée, d'aimables gens,
remplis d'indulgence, et chérissant la jeunesse. J'ai toujours eu le
goût des sciences, et, si ma vie d'alors le contrariait ordinairement,
cette circonstance particulière le favorisait beaucoup. Celui qui n'a
pas vécu familièrement avec les savants du premier ordre, simples et
faciles dans leurs relations, à cause de leur immense supériorité, n'a
pas connu un des plus grands charmes de la vie. Ces hommes rares
initient aux secrets de la nature, rendent compte avec lucidité des
phénomènes qu'elle présente, étudient et observent toujours; leurs
paroles sont sans prix. Ces conversations, auxquelles prenait part
comme écolier avec nous le général en chef, présentaient un spectacle
curieux. Depuis ce temps, je n'ai jamais perdu l'occasion de profiter
du contact et de l'amitié de ces hommes, l'honneur de leur siècle, et,
en ce moment encore, c'est une des jouissances que je goûte chaque jour
davantage.
Arrivés à Tolentino, des envoyés du pape vinrent nous trouver,
demandèrent la paix, et, au moyen de nouveaux sacrifices, ils
l'obtinrent, après fort peu de jours de négociations. Le général
Bonaparte fut insensible à la gloire d'entrer en vainqueur dans la
capitale du monde chrétien; à cette époque, les calculs de la politique
et les conseils de la prudence dirigeaient uniquement ses actions; on
n'a peut-être pas assez admiré cette maturité, cette raison si haute
dans un si jeune homme. Il repartit pour l'armée, et m'envoya à Rome
pour complimenter le pape, veiller à l'exécution des premières
dispositions du traité signé, et voir Rome. Il eut la bonté de me dire
qu'en me choisissant pour cette mission il voulait donner aux Romains
une bonne idée du personnel de l'armée française. Il m'adjoignit deux
officiers pour me faire cortége et m'accompagner; l'un était un homme
bien né nommé Julien, brave et excellent officier, autrefois aide de
camp de Laharpe, et tué depuis malheureusement en Égypte sur le Nil, en
portant des ordres à l'escadre; l'autre un nommé Charles, homme
d'esprit, adjoint à l'adjudant général Leclerc, dont cependant toute la
célébrité consiste à avoir été publiquement et patemment l'amant d'une
femme célèbre et l'agent de tous les fournisseurs. Je restai quinze
jours à Rome; j'y fus extrêmement bien traité. Le pape Pie VI me reçut
avec dignité et bienveillance; pontife imposant et tout à la fois
gracieux, il avait beaucoup d'esprit; il me parla du général Bonaparte
avec intérêt, de nos campagnes avec admiration, me trouva bien jeune
pour ma position; j'eus deux fois l'honneur de lui faire ma cour. Le
gouvernement désigna M. Falconieri, grand maître des postes, homme fort
considérable par lui-même, pour me faire les honneurs de Rome et me
mener partout. C'était un homme doux, aimable et aimant beaucoup le
plaisir; son choix était tout à fait à propos dans la circonstance; il
s'occupa avec un grand succès de nous faire trouver Rome agréable, et
la chose n'était pas difficile; Rome, la ville des souvenirs, Rome, la
ville européenne, Rome, la ville de la tolérance et de la liberté, la
ville des arts et des plaisirs: rien ne peut en donner l'idée quand on
ne l'a pas vue et habitée; et, si cette ville conserve encore tant
d'avantages aujourd'hui, après de si nombreux malheurs, on peut juger
ce qu'elle devait être alors, vierge de toute souffrance. Je parcourus
Rome avec soin, je l'étudiai autant que possible; mais que faire en si
peu de temps? chaque quartier, chaque maison, chaque pas, rappellent un
grand nom ou un grand événement, et la multiplicité des objets les rend
nécessairement confus quand le temps manque pour les classer dans
l'esprit; c'est ce qui m'arriva alors. Le pape me frappa profondément,
et c'est une impression qui ne s'est pas effacée. Je ne devinais pas
alors la série de malheurs dont ce respectable vieillard devait être si
prochainement accablé. Je trouvai la société extrêmement animée et
livrée exclusivement aux plaisirs; la facilité des femmes romaines,
alors autorisée par les maris, passe toute croyance; un mari parlait
des amants de sa femme sans embarras et sans mécontentement, et j'ai
entendu de la bouche de M. Falconieri les choses les plus incroyables
sur la sienne, sans que sa tendresse en parût alarmée; il savait faire
une distinction singulière entre la possession et le sentiment, et le
dernier avait seul du prix pour lui; en ma qualité de très-jeune homme
et d'étranger, cette distinction me convenait beaucoup, et j'en
acceptais volontiers les conséquences. Je fus très-bien traité par la
belle société de Rome. Après quinze jours je partis pour rejoindre
l'armée; j'étais arrivé à Rome souffrant d'un gros rhume; la manière
dont j'avais vécu n'était pas de nature à me guérir; qu'on joigne à
cela la rigueur de la saison. J'en partis malade avec un commencement
de fluxion de poitrine; j'arrivai mourant à Florence. De fortes
saignées réitérées, et huit jours de repos me mirent en état de partir
pour rejoindre l'armée. Le 30 ventôse (20 mars) j'avais rejoint le
quartier général à Gorizia; la campagne était ouverte depuis dix jours.
Les succès constants du général Bonaparte avaient enfin déterminé le
Directoire à lui envoyer de puissants renforts pour frapper un grand
coup. Jusque-là, les secours avaient été donnés avec une scandaleuse
parcimonie: des jalousies honteuses et des motifs secrets de défiance
et de haine personnelle en avaient été la cause. Il semblait voir
renaître ici les passions du sénat de Carthage contre Annibal. On se le
rappelle: lorsque celui-ci demandait des renforts après ses victoires,
on lui répondait: «Mais à quoi servent donc vos victoires, et
parleriez-vous autrement si vous aviez été battu?» Toutefois cette
conduite coupable eut une fin, et Bernadotte, à la tête de quinze mille
hommes, fut détaché de l'armée de Sambre-et-Meuse et envoyé à l'armée
d'Italie. Ces troupes, très-belles, étaient peut-être inférieures à nos
anciennes troupes pour leur élan, mais elles étaient incontestablement
supérieures pour leur tenue, leur discipline et leur instruction. Elles
avaient fait la guerre dans un pays plus ouvert et où la tactique est
plus nécessaire. Ces troupes parurent pour la première fois au passage
du Tagliamento, et Bernadotte leur fit cette harangue à la fois simple
et éloquente: «Soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse, rappelez-vous que
vous formez la droite de l'armée d'Italie!»
L'armée active se composait alors de cent vingt-deux bataillons,
trente-sept escadrons et soixante-dix-huit bouches à feu, sa force
s'élevait à cinquante-neuf mille cinq cent quatre-vingt-sept hommes
d'infanterie et trois mille sept cent trente-six chevaux. Elle fut
organisée en huit divisions: deux divisions, commandées par les
généraux Delmas et Baraguey-d'Hilliers, furent mises sous les ordres du
général Joubert, qui eut ainsi un corps de trois divisions. Sa part aux
opérations générales était d'envahir le Tyrol et de flanquer le
mouvement général de l'armée entrant en Carinthie. Les cinq autres
divisions étaient: la division Masséna, la division Augereau, commandée
par le général Guyeux; la division Serrurier, la division Bernadotte,
et la division Victor: cette dernière eut l'ordre de rester en Italie.
Le 20 ventôse (10 mars), l'armée sortit de ses cantonnements: l'ennemi
se replia sur le Frioul. Des combats eurent lieu à Ospedaletto, à
Sacile..., et, le 26 (16 mars), l'armée passa le Tagliamento.
La division Masséna, dirigée sur San Daniel, Osopo et Gemona, se porta,
par la Chiusa vénitienne, sur Tarvis. Les divisions Guyeux et
Bernadotte étaient en ligne au passage de cette rivière, et la division
Serrurier formait la réserve. Chaque demi-brigade des deux premières
divisions marchait, le bataillon du centre déployé et les deux autres
en colonne, à distance de déploiement.
Cette formation avait été motivée par la nature du terrain à traverser.
Une immense plaine de graviers, habituellement couverte par le
Tagliamento dans ses débordements, ne pouvait être traversée avec
sûreté qu'à l'aide d'une formation compacte, et cependant donnant du
feu. La résistance de l'ennemi fut faible, et sa retraite s'opéra en
bon ordre. L'archiduc Charles, son nouveau chef depuis le 11 février,
avait trouvé une armée très-inférieure en nombre à la nôtre et fort
découragée: on pourra juger de son esprit par le fait ci-après. Il crut
nécessaire de mettre à l'ordre du jour une disposition ordonnant
l'arrestation et la destitution de tout officier qui, sans ordre
régulier, se trouverait sur les derrières, à une journée de marche de
son corps.
Le 29 ventôse (19 mars), on arriva devant Gradisca; Bernadotte,
impatient de se signaler, tenta fort imprudemment un coup de main sur
cette ville, et fut repoussé: la division Serrurier passa l'Isonzo, et
Gradisca capitula.
L'armée autrichienne se composait de quarante-cinq bataillons,
vingt-six compagnies, dix-neuf escadrons, formant trente-neuf mille
sept cent cinquante et un hommes présents sous les armes: elle opérait
sa retraite par trois routes différentes: une partie directement sur
Tarvis, en passant par la Chiusa; Masséna la suivait. Arrivée sur
l'Isonzo, une autre partie remonta cette rivière; celle-ci fut suivie
par la division du général Guyeux, soutenue par la division Serrurier;
enfin, la troisième et la moins nombreuse sur Adelsberg; et, après
celle-là, marcha le général Bernadotte. Beaucoup de gros bagages
étaient avec la seconde: sa direction se réunissant à celle de la
première colonne, à Tarvis, au col de la chaîne de montagnes où se
rencontrent les deux routes, et le général Masséna comprenant
l'importance d'occuper promptement Tarvis, point du débouché, poussa
l'ennemi avec vigueur. On était encore au commencement du printemps, et
l'on combattit sur la glace. Un succès complet sur l'archiduc Charles
en personne ayant été le résultat de ses efforts, les Autrichiens se
retirèrent sur Villach: les troupes en arrière encore dans la vallée du
Natisone furent coupées. Pendant ce temps, l'arrière-garde de cette
colonne luttait contre le général Guyeux, marchant à sa suite, et
défendait les forts vénitiens de Caporetto; mais ces forts, enlevés
rapidement en même temps que Masséna battait l'ennemi à Tarvis, trois
mille hommes, commandés par le général Soutrenil, mirent bas les armes
et furent prisonniers de guerre.
Pendant ces mouvements en Carinthie, Joubert battait complétement, le
30 (20 mars), la division autrichienne qui lui était opposée sur le
Lavis; après l'avoir suivie, il s'était emparé de vive force, le 3
germinal (23 mars), de Botzen, puis il avait battu de nouveau l'ennemi
à Clareseto et à Brixen. Cette division autrichienne, commandée par le
général Laudon, composée de dix bataillons, quinze compagnies, deux
escadrons, formant un total de sept mille quatre cent vingt-quatre
hommes, était en outre soutenue par la population sous les armes.
Masséna, entré dans Villach, et appuyé par les généraux Guyeux et
Serrurier, continua à pousser l'ennemi, dont la retraite se faisait sur
Klagenfurth; après la prise de Klagenfurth, on se battit, le 13 avril,
à Neumarkt, dont on força les gorges; nous perdîmes dans ce combat un
brave officier, le colonel Carrère, commandant l'artillerie de Masséna;
son nom fut donné à la deuxième frégate qui escortait Bonaparte à son
retour d'Égypte, et sur laquelle je fus embarqué alors. Le lendemain,
le général en chef m'envoya aux avant-postes autrichiens avec une
lettre de lui pour l'archiduc. Cette lettre était une provocation à la
paix, une homélie sur les malheurs qu'engendre la guerre: moyen dont
Bonaparte a souvent fait usage avec un grand succès, lui qui comptait
ces malheurs-là pour si peu de chose. J'étais chargé d'observer, de
chercher à préparer la négociation; mais je ne fus reçu qu'aux
avant-postes et ne pus pénétrer. L'archiduc répondit une lettre polie
et se servit d'expressions générales, annonçant qu'il allait rendre
compte à sa cour des propositions faites. Masséna continua son
mouvement et battit encore l'ennemi, le 15 germinal (5 avril), à
Unzmarkt. Ce jour-là, envoyé avec le 4e régiment de chasseurs et
quelque infanterie sur Murau, afin d'avoir des nouvelles des opérations
du général Joubert, je rencontrai et fis prisonniers des détachements
ennemis, et j'appris le soir les succès obtenus par Joubert, et son
arrivée à Mittelwald et Unterau. L'ennemi avait continué à se retirer,
et nous venions d'occuper Bruk, quand les réponses de Vienne arrivèrent;
elles autorisaient l'archiduc à conclure un armistice, et annonçaient
l'envoi de plénipotentiaires pour traiter de la paix.
L'armée s'établit ainsi: Masséna à Bruk, Guyeux à Leoben, Serrurier à
Grätz, et Bernadotte à Saint-Michel. Joubert se rapprocha de l'armée,
et vint, en passant par Spital et Paternion, occuper Villach, couvrir
et assurer ses communications.
En vingt-cinq jours, à partir de la sortie des cantonnements, nous
avions conquis le Frioul, la Carniole, la Carinthie et la Styrie, et
nous étions arrivés aux portes de Vienne: quinze jours plus tard, les
préliminaires de la paix étaient signés à Leoben.
Le général Bonaparte, en commençant cette dernière campagne, ne doutait
pas du succès; jamais il n'avait eu une armée aussi bonne et aussi
nombreuse, et jamais l'ennemi une moins redoutable; il prévint le
Directoire de sa très-prochaine arrivée au coeur des États héréditaires,
et demanda avec instance l'entrée en campagne de nos armées sur le Rhin.
Cette diversion était indispensable, qu'elles fussent victorieuses ou
non; car, séparées par le Rhin, si elles restaient en repos, elles
mettaient l'ennemi en mesure de faire un fort détachement contre nous.
Le Directoire répondit que deux mois étaient nécessaires à l'armée du
Rhin pour se mettre en état de passer le fleuve. Cette réponse,
changeant tout à fait l'état de la question, nous plaçait dans une
position que le moindre revers pouvait rendre très-périlleuse; aussi
fit-elle beaucoup d'impression sur l'esprit du général en chef. En
effet, en continuant notre offensive, la ligne d'opération de l'armée,
déjà immense, s'allongerait encore, au milieu de chaînes de montagnes
et de défilés sans nombre; elle passait à côté de pays extrêmement
affectionnés à la maison d'Autriche, et où les levées en masse sont
organisées et donnent des moyens sans limites et bien supérieurs à ceux
des autres pays de l'Europe. Il fallait donc, puisque nous étions
abandonnés à nous-mêmes et réduits à nos propres forces, profiter de la
terreur de nos armes, du péril dont la capitale de l'Autriche était
menacée, pour réaliser nos avantages et sortir d'une position équivoque
et soumise à de grandes chances contraires. Ces considérations avaient
déterminé le général Bonaparte à faire les premières ouvertures dont
j'avais été le porteur, et à se livrer, en apparence, à ces mouvements
d'humanité dont les hommes passionnés pour la guerre ne sont guère
susceptibles. Toutefois sa conduite en cette circonstance avait été
prudente et sage; mais il fut trompé par la fortune, car l'armée du
Rhin, s'étant piquée d'honneur, avait redoublé d'activité pour achever
ses préparatifs; elle passait le Rhin et battait l'ennemi précisément
au moment où nous cessions de combattre. Jamais il n'aurait consenti à
la paix de Leoben s'il eût pressenti ce concours, et nous serions
arrivés à Vienne; la paix n'aurait pas laissé un Autrichien en Italie,
et il est même difficile de calculer jusqu'où auraient été portées les
conséquences de la continuation de la guerre avec de pareils succès et
les circonstances de l'époque.
On peut se demander par quel mauvais génie le gouvernement autrichien
avait adopté le plan de campagne suivi en cette circonstance. L'armée
française était supérieure, comme je l'ai déjà dit; sa force s'élevait
à environ soixante mille hommes, et toutes les forces autrichiennes
opposées ne formaient que quarante-neuf mille combattants. Celles-ci
avaient donc besoin de grands renforts; rassembler l'armée dans la
direction de Vienne, c'était ouvrir aux Français le chemin de cette
ville. Les probabilités de la victoire étaient pour l'armée française,
et, en s'avançant, elle ne risquait rien; d'ailleurs, les renforts
effectifs et vraiment utiles ne pouvant venir que des bords du Rhin, on
ajournait ainsi à un temps indéfini l'époque où l'armée réunie dans le
Frioul pouvait les recevoir. Si, au lieu de cela, la masse des forces
autrichiennes eût été rassemblée dans le Tyrol, soutenue par une
population dévouée et belliqueuse, elle y eût été inexpugnable; là elle
se trouvait de vingt marches plus rapprochée des armées d'Allemagne, et
pouvait manoeuvrer de concert avec elles dans toutes les hypothèses.
Qu'eût pu faire raisonnablement le général Bonaparte? Aurait-il osé
marcher sur Vienne, en laissant derrière lui une armée complète, prête
à déboucher après son départ, à le prendre à revers et à s'emparer de
l'Italie? Non; son mouvement sur Vienne aurait été nécessairement
subordonné à ce qui se passerait dans le Tyrol, et, si les Autrichiens
y eussent eu des forces suffisantes pour pouvoir prendre l'offensive,
jamais il n'aurait pu se porter sur le Tagliamento. Les Autrichiens
auraient donc dû établir leur armée principale en avant du Brenner,
dans les environs de Botzen, et former le corps du Frioul des nouvelles
levées de la Croatie et de l'insurrection hongroise, soutenu par un
noyau de bonnes troupes. Alors la marche sur Vienne était impossible,
tant que l'armée française du Rhin ne serait pas arrivée, par une suite
de succès, en Bavière et à la hauteur de l'armée d'Italie.
Les négociations entamées, les conférences se tinrent à Leoben; en
quatre jours tout fut terminé, et le traité des préliminaires de la
paix signé le 30 germinal (19 avril), quarante jours après la sortie de
nos cantonnements.
MM. de Gallo, de Vincent et de Mersfeld avaient été chargés des
intérêts de l'Autriche. Je me souviens d'une réponse de M. de Vincent
au général en chef, faite le jour même; elle mérite d'être rapportée.
Les plénipotentiaires dînaient avec le général en chef et son
état-major. Bonaparte, dont le rôle alors était d'avoir un langage
républicain, voulut plaisanter avec ces messieurs sur les usages
monarchiques: «On va vous donner de belles récompenses, messieurs, leur
dit-il, pour le service que vous venez de rendre; vous aurez des croix
et des cordons.
--Et vous, général, répondit M. de Vincent, vous aurez un décret qui
proclamera que vous avez bien mérité de la patrie; chaque pays a ses
usages et chaque peuple ses hochets.»
Certes, Bonaparte a fait depuis un grand usage de ces hochets qu'il
voulait alors tourner en ridicule. Les rieurs furent pour M. de Vincent.
Dessoles, employé près du général, chef de l'état-major, le même connu
depuis par le rôle important qu'il a joué à l'époque de la Restauration,
et alors colonel, fut chargé par le général en chef de porter à Paris
la nouvelle de l'armistice. Après avoir traversé l'Allemagne avec un
passe-port autrichien, il rencontra les avant-postes de l'armée du Rhin
à Offenbourg. La veille, cette armée avait effectué le passage du
fleuve; à son grand regret elle vit suspendre les hostilités. Masséna
porta quelques jours plus tard le traité des préliminaires de paix.
Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux;
mais, comme je l'ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter
successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux
dont les noms avaient été prononcés avec le plus d'éclat, afin de les
mettre à même de les juger.
Pendant cette campagne, le nord de l'Italie avait été dégarni; quelques
dépôts de la division Victor, restée dans les États du pape, en
composaient les seules troupes. Le gouvernement de Venise était effrayé
de l'avenir, avec d'autant plus de raison que l'armée française avait
révolutionné une partie de la terre ferme; Bergamo, Vérone et Brescia
nous étaient contraires, tandis que les agents de l'Autriche, sentant
les conséquences funestes pour nous du soulèvement de cette partie de
l'Italie, en nous séparant de nos ressources et de nos moyens, mirent
tout en oeuvre pour l'effectuer. Les habitants avaient souffert par la
guerre, et, quoique les moeurs françaises et italiennes soient assez
sympathiques, il ne s'était pas écoulé un temps suffisamment long
depuis la conquête, et il n'était pas résulté de l'ordre de choses
nouveau assez d'avantages aux yeux de ces peuples, pour que ces
intrigues ne dussent pas réussir. En conséquence, un horrible mouvement
éclata à Vérone, à Vicence, à Padoue, et dans beaucoup d'autres lieux
de la terre ferme, alors sous la domination de la sérénissime
république. Le corps de Laudon, placé dans le Tyrol, après avoir cédé
aux efforts de Joubert et s'être retiré dans les positions retranchés
de Salurn pendant la marche de celui-ci vers la Drave, était revenu sur
la frontière d'Italie. Arrivé jusque dans le voisinage de Vérone, il ne
soutint pas d'une manière efficace les insurgés, chose facile cependant
et d'un immense avantage pour l'armée autrichienne: le général Kerpen
avait remplacé Laudon dans ce commandement, et on peut difficilement
expliquer les motifs de sa conduite timide et irrésolue. Beaucoup de
Français furent massacrés; on sentit en cette circonstance la grande
utilité, pour une armée conquérante, d'établir des points à l'abri d'un
coup de main, pouvant servir à la conservation du matériel de guerre,
de refuge aux administrations, aux hommes isolés, et, s'il est possible,
de sûreté aux hôpitaux. Les forts de Vérone remplirent cet objet en
partie, et ramenèrent bientôt la population à l'obéissance. On
rassembla en toute hâte quelques troupes: la division Victor arriva;
Augereau, revenant de Paris, où il avait porté les drapeaux de Mantoue,
prit le commandement de toutes les forces; des punitions terribles et
la nouvelle de la paix de Leoben rétablirent l'ordre dans la campagne
et dans les villes.
La nouvelle de cette révolte, dont les suites auraient pu être si
graves et si funestes, nous arriva à Grätz, après la signature du
traité de Leoben. Le général Bonaparte envoya Junot à Venise avec une
lettre fulminante au sénat, dans le but d'empêcher, pour l'instant, de
nouveaux désordres; mais les troubles passés motivaient et justifiaient
merveilleusement la destruction de ce gouvernement, déjà résolue, et il
ne restait plus qu'à en réunir les moyens. La division
Baraguey-d'Hilliers reçut l'ordre de quitter Villach et de marcher sur
Venise; elle établit son quartier général à Mestre, et bloqua
complétement la ville du côté de la terre ferme. Ce gouvernement,
debout depuis quatorze cents ans, touchait à son terme et mourait de
vieillesse; tous les ressorts s'étaient détendus, ses souvenirs
faisaient toute sa vie. Sa puissance avait dépendu autrefois de la
supériorité de ses lumières, de ses richesses et de la navigation, dont
il était presque seul en possession alors. Dans le moyen âge, la
république de Venise jouait le rôle que la force des choses attribue de
nos jours à l'Angleterre; mais, du moment où les grandes puissances ont
participé aux mêmes avantages, toute lutte à soutenir contre elles
était devenue difficile pour Venise: elle aurait pu encore se maintenir
par un reste d'énergie et une grande habileté dans sa politique; mais,
le jour où, seule, isolée, elle heurtait de front une grande puissance,
elle devait succomber. Elle ne montra d'ailleurs, à cette époque,
aucune vertu, et pas même cette prévoyance si nécessaire à tous les
gouvernements, et surtout aux États faibles. Des démonstrations, faites
avec modération, mais avec le caractère d'une dignité fondée sur
l'amour du pays et le bon droit, auraient imposé encore longtemps, en
rappelant des temps de gloire et d'éclat.
Le salut de Venise, dès le commencement de l'invasion de l'Italie, se
trouvait dans une neutralité armée, lui assurant la conservation de ses
places: elle aurait eu, aux yeux des puissances belligérantes, une
attitude respectable; au lieu de se conduire sagement, elle essaya de
se faire oublier; Autrichiens et Français commandèrent en maîtres tour
à tour dans ses provinces; par là fut engendré le mépris qu'inspire
quelquefois la seule faiblesse, mais toujours la faiblesse réunie à la
lâcheté: des entreprises perfides, faites sur quelques détachements de
l'armée, ajoutaient la haine la plus légitime à ce mépris, et le
gouvernement vénitien, par la faiblesse montrée d'abord, et ensuite par
cette trahison, car il était complice de tous les excès, avait perdu,
même aux yeux de ses peuples, cette puissance d'opinion si nécessaire,
premier moyen d'action sur l'esprit des hommes: il se trouva donc privé
tout à la fois des moyens positifs de défense, et même de cette
confiance dans son propre pouvoir, indispensable pour en favoriser le
développement. Si on ajoute à cet état de choses quelques intrigues
ourdies dans la ville et dans le gouvernement, on comprendra que tout
devait finir promptement par une transaction, et c'est aussi ce qui
arriva.
Le gouvernement de Venise abdiqua, et les troupes françaises furent
admises dans la ville. Ainsi vit finir sa vie politique une ville dont
la réputation s'était établie dans le monde entier, dont la puissance
avait été créée par la valeur, le patriotisme, les lumières, et par une
industrie précoce, qu'une haute sagesse de conduite avait maintenue
pendant un grand nombre de siècles, malgré les efforts de monarques
puissants: la vie de Venise devait s'éteindre quand elle eut répudié
ses qualités et ses vertus. Sans doute les changements survenus en
Europe devaient agir sur sa destinée; mais, si elle eût été encore
digne d'elle-même, elle se serait conservée, ou au moins sa chute n'eût
pas été sans gloire. Le général Baraguey-d'Hilliers, qui fut chargé de
la prise de possession de Venise, convenait parfaitement à cette
opération: homme d'une grande distinction, instruit, spirituel,
imposant, rempli d'honneur et de délicatesse, partout où cet officier a
été employé, il a fait estimer et respecter le nom français. Sa
personne avait de l'autorité et de la séduction; il effectua tous les
changements avec le plus grand ordre, et à la satisfaction de tous. Si
la France, dans la dictature qu'elle exerça plus tard sur presque toute
l'Europe, n'avait été représentée que par des hommes semblables au
général Baraguey-d'Hilliers, elle n'eût pas fini par être la victime de
la réaction terrible préparée et en quelque sorte ourdie contre elle
par ses propres agents.
Bonaparte partit de Gärtz, et se rendit à Milan; il me donna l'ordre
d'aller joindre le général Baraguey-d'Hilliers, et de l'accompagner
dans l'opération dont il était chargé. Quand j'arrivai, il était déjà
maître de Venise; j'y restai quelques jours, afin de connaître bien
l'état des choses, et j'en partis pour aller joindre le général en chef,
et lui rendre compte de ce que j'avais vu et appris.
Le général en chef avait établi son quartier général à douze milles de
Milan, dans un fort beau château appelé Montebello, lieu devenu célèbre
par son séjour de trois mois. Que de souvenirs ce lieu retrace à mon
esprit, que de mouvement, de grandeurs, d'espérances et de gaieté! À
cette époque, notre ambition était tout à fait secondaire, nos devoirs
ou nos plaisirs seuls nous occupaient: l'union la plus franche, la plus
cordiale, régnait entre nous tous, et aucune circonstance, aucun
événement, n'y a jamais porté la plus légère atteinte. Je dois
rapporter ici un événement personnel, et confesser une faute qui
faillit renverser tout mon avenir. J'arrivais de Venise avec des
documents complets, attendus par le général en chef avec la plus vive
impatience, car il avait ajourné la réception des députés de Venise
jusqu'après le moment où il m'aurait vu. Amoureux à Milan, au lieu de
me rendre immédiatement près de mon général, je m'arrêtai dans cette
ville, où je restai vingt-quatre heures; je ne puis encore concevoir
comment je me rendis coupable d'un pareil tort, moi, pour lequel les
devoirs ont toujours été si impérieux depuis ma plus tendre jeunesse.
J'eus un moment d'aberration qui me prouve combien la jeunesse, quand
elle est soumise à l'empire des passions, est digne d'indulgence; quel
que soit son zèle habituel, il y a des circonstances où elle en a
besoin. Le général en chef, instruit de ma faute, entra en fureur et
agita la question de me renvoyer à mon régiment; tout le monde
intercéda pour moi. J'avais tort, cette fois, et je ne disputai pas; je
montrai beaucoup de repentir, et le général Bonaparte, l'un des hommes
les plus faciles à toucher par des sentiments vrais, me pardonna.
Pendant son séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa d'une
création politique, depuis longtemps l'objet de ses méditations. La
république transpadane fut d'abord essayée, et, en même temps, on
parlait d'une future république cispadane. Je fus envoyé en qualité de
commissaire auprès du congrès de Reggio, composé des députés de Modène,
de Ferrare, de Bologne, etc., et où se trouvaient beaucoup d'hommes
distingués, connus depuis par un rôle plus ou moins important qu'ils
ont joué dans les affaires d'Italie. Ces hommes, animés d'un véritable
patriotisme, voulaient sérieusement l'affranchissement de leur pays.
Parmi eux, je citerai Cicognara, Compagnoni, Paradisi, Aldini, Caprara,
tous recommandables ou par un esprit supérieur, un grand savoir, ou par
des richesses et une position sociale élevée. En favorisant la création
de deux républiques à la fois, le général Bonaparte avait l'intention
de flatter l'esprit de localité, si puissant chez les Italiens et si
fort dans leurs habitudes. D'ailleurs, la cession faite par le pape
d'une partie de ses États était définitive, et l'on pouvait en disposer
sans retard, tandis que le sort de la Lombardie n'était encore fixé que
par les préliminaires de Leoben; et, provisoirement, j'avais l'ordre de
stimuler, de réveiller partout l'esprit d'indépendance. L'espoir et
l'apparence pour Bologne de devenir la capitale d'un nouvel État devait
engager les habitants à en favoriser le développement; mais, une fois
le mouvement imprimé, les idées devaient s'agrandir; la réunion des
républiques transpadane et cispadane s'effectuer et composer la seule
république cisalpine, et c'est ce qui arriva bientôt. Il était assez
singulier de voir à la tête de ce congrès, composé d'hommes âgés et
graves, un jeune officier de vingt-trois ans. Tout ce que le général en
chef avait projeté eut lieu, et son but fut atteint.
Peu après, une alliance offensive et défensive, faite avec le roi de
Sardaigne, mit par ce traité un corps de dix mille hommes de belles
troupes, bien organisées, à la disposition du général en chef français.
Les affaires de France prirent aussi de l'importance: des intrigues
menacèrent la tranquillité; un parti opposé à l'ordre établi se montra
dans les conseils et dans le Directoire. Le noyau de ce parti se
composait de royalistes essayant leurs forces. Le général Bonaparte
était résolu à ne pas les laisser triompher. On a vu sa doctrine
constante de soutenir le gouvernement jusqu'au moment où il pourrait le
renverser à son profit. En effet, un changement dans la direction des
affaires, le pouvoir remis entre les mains d'individus ennemis de
l'ordre actuel, les amis de Pichegru, depuis longtemps en rapport avec
M. le prince de Condé et les étrangers, un tel changement entraînait
nécessairement la perte du général Bonaparte, le renversement de sa
position politique et de ses espérances. Il envoya à Paris Lavalette,
son aide de camp, pour observer, pour prendre langue, et il le chargea
de promettre son appui à la portion du Directoire qui conservait
davantage les couleurs de la Révolution. Il envoya de l'argent; enfin
il employa un moyen déjà mis en usage, dont on s'est servi depuis, mais
auquel, il faut l'espérer, aucune circonstance ne forcera de revenir
jamais: on fit faire des adresses par l'armée. Je fus envoyé auprès de
plusieurs divisions, entre autres près de celle d'Augereau, pour cet
objet. Les adresses partirent; elles étaient énergiques, menaçantes.
Cette manifestation d'opinion, jointe aux moyens efficaces dont je
viens de parler, firent pencher la balance et déterminèrent les mesures
de rigueur employées à cette époque dans le but d'arrêter un mouvement
dont les apparences semblaient mener à la contre-révolution. Bonaparte
prit alors une physionomie toute révolutionnaire. Elle n'était
nullement dans ses goûts; mais ce fut un rôle qui lui parut dans ses
intérêts et résultant de sa position.
Les négociations, suspendues avec les Autrichiens pendant toutes les
incertitudes dans lesquelles on flottait, reprirent de leur part, après
le 18 fructidor, le caractère de la bonne foi. Le lieu des négociations
fut changé, et Milan et Montebello furent abandonnés pour Udine et le
château de Passeriano, dans le Frioul.
Pendant notre séjour à Montebello, le général Bonaparte s'occupa de
marier sa seconde soeur, Pauline, depuis princesse Borghèse. Il me la
fit proposer par son frère Joseph; elle était charmante; c'était la
beauté des formes dans une perfection presque idéale. Âgée de seize ans
et quelques mois seulement, elle annonçait déjà ce qu'elle devait être.
Je refusai cette alliance, malgré tout l'attrait qu'elle avait pour moi
et les avantages qu'elle me promettait; j'étais alors dans des rêves de
bonheur domestique, de fidélité, de vertu, si rarement réalisés, il est
vrai, mais souvent aussi l'aliment de l'imagination de la jeunesse. Ces
biens qu'on envie, après lesquels on court, sont une espèce de
phénomène dans une vie agitée, aventureuse, et surtout dans les
conditions d'un éloignement continuel, imposé par des devoirs
impérieux. Dans l'espérance d'atteindre un jour cette chimère, remplie
de tant de charmes, je renonçai à un mariage dont les effets auraient
eu une influence immense sur ma carrière. Aujourd'hui, après le
dénoûment du grand drame, il est probable qu'en résultat j'ai plus à
m'en féliciter qu'à m'en repentir.
L'adjudant général Leclerc, officier assez médiocre, s'occupa d'elle et
l'obtint. Leclerc était un bon camarade, d'un commerce facile et doux,
d'une naissance obscure, de peu d'énergie et de capacité. Ce mariage
seul a motivé d'abord son avancement rapide, et, plus tard, le
commandement de l'expédition de Saint-Domingue, si malheureuse et si
funeste.
Le général Bonaparte vint donc s'établir à Passeriano, beau château du
Frioul appartenant à un noble Vénitien, au doge Manin, et situé à dix
milles d'Udine. Les plénipotentiaires autrichiens étaient au nombre de
trois: le comte Louis de Cobentzel, le marquis de Gallo, le comte de
Mersfeld.
Le comte de Cobentzel est très-connu, et il est presque superflu d'en
parler. Homme d'une grande laideur et d'une monstrueuse grosseur, il
avait beaucoup d'esprit et un esprit de société, léger et superficiel.
Représentant de l'Autriche à Saint-Pétersbourg, il avait joué un grand
rôle à cette cour et joui d'une grande faveur auprès de Catherine II.
Malgré sa difformité, son talent pour jouer la comédie était
merveilleux. Gâté par ses succès politiques et de société, fort
tranchant, il voulut essayer de ces manières avec le général Bonaparte,
et ne réussit pas. Jamais il n'aurait amené la négociation dont il
était chargé à bonne fin sans M. de Gallo, dont l'esprit fin et
conciliant réparait sans cesse le mal fait par son collègue. À
plusieurs reprises, il parvint à renouer des négociations rompues ou à
prévenir des scènes fâcheuses. Le troisième, M. de Mersfeld, était un
général distingué, d'un esprit droit, de manières polies. Les
conférences se tenaient alternativement à Udine, chez M. de Cobentzel,
et à Passeriano, chez le général en chef. Le Directoire avait adjoint
au général Bonaparte, pour ces négociations, le général Clarke, dans le
but spécial de faire observer sa conduite et d'en rendre compte.
Véritable espion attaché à ses pas, il se garda bien de remplir cette
mission, n'en fit aucun mystère au général Bonaparte et servit
constamment ses intérêts.
Nous nous livrions avec violence aux exercices de corps pour entretenir
nos forces et développer notre adresse; mais nous ne négligions pas la
culture de l'esprit et l'étude. Monge et Berthollet consacraient chaque
soirée à nous instruire. Monge nous donna des leçons de la science dont
il a fixé les principes et dont les applications sont si usuelles
aujourd'hui, la géométrie descriptive. Monge, né pour les sciences
exactes et doué à leur égard des plus hautes facultés, a droit à une
gloire immortelle pour cette création; mais son courage était fort
au-dessous de son esprit. À la Restauration, sa mémoire et son coeur lui
reprochèrent des actions peu honorables dont il s'était rendu coupable
en 1793; la terreur et les inquiétudes qu'il en ressentit lui coûtèrent
d'abord la raison, et ensuite la vie.
Je me permis un jour une plaisanterie un peu forte, mais elle amusa
beaucoup le général en chef et tout l'état-major: nous avions
momentanément, à la suite de l'état-major, un homme d'esprit, mais
très-poltron, nommé Coméras, résident de la République à Coire, auprès
des Grisons; un de mes camarades, appelé Dutaillis, premier aide de
camp de Berthier, le même dont le choix pour porter les drapeaux pris à
Castiglione m'avait si fort blessé, n'avait pas une meilleure
réputation sous le rapport du courage. Une dispute s'éleva entre eux;
elle fut vive, et des injures s'ensuivirent. Un duel parut nécessaire;
Coméras me choisit pour son témoin, et Dutaillis choisit pour le sien
un jeune officier très-brave, fort de mes amis, nommé Bruyère. Nous
nous entendîmes bientôt sur ce qu'il y avait à faire, et nous nous
décidâmes à nous amuser à leurs dépens sans compromettre leur vie. La
dispute avait eu lieu tard, et, malgré l'heure avancée, les adversaires
voulaient aller à l'instant même sur le terrain; je m'y opposai, non
que j'eusse envie de terminer l'affaire, mais parce que je voulais
donner le temps à la colère de s'apaiser, et à la peur de la remplacer.
Tel qui serait capable, au premier moment, de se bien conduire,
s'abandonnera aux plus lâches terreurs quand il sera dans la solitude
et livré à ses réflexions: il fallait d'abord leur assurer une mauvaise
nuit. De grand matin, Bruyère et moi, nous allâmes chercher les
combattants: je trouvai le mien défait, ayant passé la nuit à faire son
testament et s'occupant des plus graves méditations. Nous nous mîmes en
route; je reconnus une place favorable, mais elle fut trouvée trop
voisine du chemin; plus tard, on trouva un autre inconvénient à un
second emplacement, qui cependant nous avait paru convenable. Et nos
pauvres victimes, voulant éloigner, sous tous les prétextes, le moment
fatal, avaient toujours quelque chose à dire à chaque champ de bataille
choisi par nous. Enfin il n'y eut plus d'objection possible, et l'on se
mit en devoir d'en finir. Il avait été décidé qu'on se battrait au
pistolet et que les témoins seraient chargés de mesurer la distance à
vingt pas. En général, les témoins diminuent le plus possible le danger,
et moi, au contraire, chargé de mesurer les vingt pas, je les fis si
petits, qu'ils n'équivalaient qu'à dix. Coméras, j'en suis certain,
était fort mécontent de me voir si peu répondre à ses espérances; car
je n'avais rien fait pour empêcher le combat, et, au contraire, j'avais
l'air de vouloir le rendre mortel. La figure de nos malheureuses
victimes ne peut se décrire, et, si nous n'avions eu notre
arrière-pensée, elles nous auraient fait pitié. Nous réclamâmes, comme
le droit de nos fonctions, de charger nous-mêmes les armes; nous avions
préparé des balles de cire noircies à la poudre, rendues brillantes par
le frottement, et simulant parfaitement des balles de plomb. Chacun des
combattants tira, et aucun des deux n'eut de mal; nous les fîmes
s'embrasser en les louant beaucoup de leur héroïsme. Je racontai, un
moment après, à madame Bonaparte cette facétie, avec tous les
développements et les ornements qu'elle comportait; ce récit l'amusa
beaucoup; elle en fit part à son mari, qui en rit de même; et, en deux
heures, l'affaire avec tous ses détails fut l'histoire de l'état-major
et l'objet de ses plaisanteries pendant huit jours. Coméras ne dit rien
et prit son parti; Dutaillis parut vouloir des explications: je
l'envoyai promener, et il s'en tint là. Au fond du coeur, il était trop
heureux de la solution obtenue et d'en avoir été quitte pour la peur:
c'est là le cas d'employer cette expression, car ce fut pour eux une
rude peur, en même temps que le spectacle dont nous jouissions était
fort gai pour nous.
Un gouvernement provisoire avait été créé à Venise, et Bonaparte, ayant
des idées arrêtées sur le sort de ce pays, ne voulut pas entrer
lui-même dans cette ville et y recevoir les hommages de la population;
sa position eût été fausse et son langage embarrassé. L'idée des
Italiens en général, et des Vénitiens en particulier, étant alors
l'affranchissement de tout le nord de l'Italie, cette entreprise
n'était nullement, à cette époque, en rapport avec nos moyens, et il
fallait encore bien des combats, bien des batailles et bien des
victoires pour la rendre exécutable et y faire penser sérieusement.
Madame Bonaparte, dont les paroles n'avaient aucun caractère officiel,
put aller sans inconvénient voir cette Venise si curieuse, si belle,
retraçant de si grands souvenirs. Les Vénitiens, ne pouvant se mettre
aux pieds du vainqueur de l'Italie, de celui dont leur destinée
dépendait, furent empressés de faire, pour la réception de sa femme,
tout ce qui pouvait lui plaire, la flatter et l'honorer. Madame
Bonaparte resta quatre jours à Venise; je l'y accompagnai; trois jours
furent consacrés aux plus belles fêtes. Le premier jour on donna une
régate, course de barques et genre de fête réservé à la seule Venise;
les courses de régates sont censées avoir pour objet de former des
matelots; ce but était sans doute réel autrefois, quand Venise
s'occupait de sa marine, et quand la marine militaire se composait
seulement de bâtiments à rames; mais, de nos jours, et depuis un siècle,
ces exercices n'avaient plus d'application, et ces fêtes étaient un
vieil usage, un vieux souvenir et comme un monument des temps anciens.
La course se fait avec des bateaux extrêmement allongés, très-étroits,
montés par un seul homme, et quelquefois par deux. Cinq ou six de ces
bateaux luttent ensemble, et la course, commençant dans le grand canal,
finit au Ponte-Rialto. Ces barques volent, et l'on ne peut se faire
l'idée de leur vitesse si on ne les a vues. La beauté de la fête
consiste surtout dans l'affluence des spectateurs. Les Italiens sont
très-avides de ce spectacle; on arrive de la terre ferme pour en être
témoin; il n'y a pas un individu de la ville qui ne vienne sur le grand
canal pour en jouir, et, dans la circonstance dont je parle, cent
cinquante mille curieux au moins occupaient les maisons ou les toits
bordant le grand canal; plus de cinq cents barques, grandes ou petites,
et plus ou moins ornées, suivaient la course. Le second jour on fit une
promenade sur l'eau; un repas fut donné au Lido; toute la population
suivait sur des barques, et toutes les barques étaient couvertes de
fleurs, de guirlandes, et retentissaient de musique. Enfin le troisième
jour la promenade se fit la nuit; les palais et les maisons du grand
canal, illuminés d'une manière éclatante, éclairaient une multitude de
barques couvertes elles-mêmes de feux de couleur; après une promenade
de deux heures et un beau feu d'artifice tiré sur l'eau, on se rendit à
un bal au palais. Si on réfléchit aux moyens résultant de la localité
de Venise, à la beauté de l'architecture, à ce mouvement prodigieux des
barques serrées les unes auprès des autres, et donnant l'idée d'une
ville qui marche; si l'on pense aux efforts inspirés, dans une pareille
circonstance, à ce peuple, dont l'imagination est brillante, le goût
exquis, et la passion des plaisirs effrénée, on devinera quel spectacle
nous fut offert. Ce n'était plus la Venise puissante, c'était la Venise
élégante et voluptueuse.
Le général Desaix vint en Italie à cette époque, et particulièrement
pour voir le général Bonaparte, dont il désirait vivement faire la
connaissance. Il passa quelques jours avec nous à Passeriano. Bonaparte
le reçut comme le méritait un des hommes les plus recommandables par
ses qualités militaires, intellectuelles et morales; et lui vit avec
admiration l'homme extraordinaire qui avait porté si haut la gloire de
nos armes. Il n'avait point oublié mes prédictions sur le général
Bonaparte, si promptement réalisées; dès qu'il me vit, il me les
rappela; moi, je les rappelle ici avec complaisance, parce que
peut-être y avait-il quelque mérite, étant si jeune, à reconnaître
toute l'étendue de sa supériorité, et à pressentir la gloire immense
qu'il devait acquérir.
Le général Desaix exprima au général Bonaparte le désir de servir avec
lui à la première campagne. De cette époque date le premier projet sur
l'Égypte; le général Bonaparte parlait volontiers de cette terre
classique; son esprit était souvent rempli des souvenirs de l'histoire,
et il trouvait du charme à nourrir des idées de projets plus ou moins
exécutables sur l'Orient. Sa prédilection pour ce théâtre n'a jamais
varié; dans tout le cours de sa vie, il n'a jamais cessé de l'avoir en
perspective, ni renoncé au projet d'y figurer, sinon en personne, au
moins par ses lieutenants.
Le séjour de Passeriano se retrace en ce moment à mon souvenir avec un
charme tout particulier; il avait un caractère à lui, qu'aucune
circonstance n'a reproduit depuis. Nous étions tous très-jeunes, depuis
le chef suprême jusqu'au dernier des officiers, tous brillants de force,
de santé, et dévorés par l'amour de la gloire. Notre ambition était
noble et pure; aucun sentiment d'envie, aucune passion basse ne
trouvait accès dans nos coeurs, une amitié véritable nous unissait tous,
et il y avait des exemples d'attachement allant jusqu'au dévouement:
une entière sécurité sur notre avenir, une confiance sans bornes dans
nos destinées nous donnait cette philosophie qui contribue si fort au
bonheur, et une harmonie constante, jamais troublée, formait d'une
réunion de gens de guerre une véritable famille; enfin cette variété
dans nos occupations et dans nos plaisirs, cet emploi successif de nos
facultés du corps et de l'esprit, donnaient à la vie un intérêt et une
rapidité extraordinaires. Mais je n'ai encore rien dit de la manière
d'être particulière du général Bonaparte à cette époque, et c'est ici
le moment d'en faire le tableau.
Dès l'instant même où Bonaparte arriva à la tête de l'armée, il eut
dans sa personne une autorité qui imposait à tout le monde; quoiqu'il
manquât d'une certaine dignité naturelle, et qu'il fût même gauche dans
son maintien et ses gestes, il y avait du maître dans son attitude,
dans son regard, dans sa manière de parler, et chacun, le sentant, se
trouvait disposé à obéir. En public, il ne négligeait rien pour
maintenir cette disposition, pour l'augmenter et l'accroître; mais dans
l'intérieur, avec son état-major, il y avait de sa part une grande
aisance, une bonhomie allant jusqu'à une douce familiarité. Il aimait à
plaisanter, et ses plaisanteries n'avaient jamais rien d'amer: elles
étaient gaies et de bon goût; il lui arrivait souvent de se mêler à nos
jeux, et son exemple a plus d'une fois entraîné les graves
plénipotentiaires autrichiens à en faire partie. Son travail était
facile, ses heures n'étaient pas réglées, et il était toujours
abordable au milieu du repos. Mais, une fois retiré dans son cabinet,
tout accès non motivé par le service était interdit. Quand il
s'occupait du mouvement des troupes et donnait des ordres à Berthier,
son chef d'état-major, comme lorsqu'il recevait des rapports importants,
pouvant motiver un long examen et des discussions, il gardait seulement
près de lui ceux qui devaient y prendre part, et renvoyait toutes les
autres personnes, quel que fût leur grade. On a dit qu'il dormait peu,
c'est un fait complétement inexact: il dormait beaucoup, au contraire,
et avait même un grand besoin de sommeil, comme il arrive à tous les
gens nerveux et dont l'esprit est très-actif. Je l'ai vu souvent passer
dix à onze heures dans son lit. Mais, si veiller devenait nécessaire,
il savait le supporter et s'indemniser plus tard, ou même prendre
d'avance du repos pour supporter les fatigues prévues; enfin il avait
la faculté précieuse de dormir à volonté. Une fois débarrassé des
devoirs et des affaires, il se livrait volontiers à la conversation,
certain d'y briller; personne n'y a apporté plus de charme et n'a
montré, avec facilité, plus de richesse ou d'abondance dans les idées.
Il choisissait ses sujets et ses pensées plutôt dans les questions
morales et politiques que dans les sciences, où, quoi qu'on ait dit,
ses connaissances n'étaient pas profondes. Il aimait les exercices
violents, montait souvent à cheval, y montait fort mal, mais courait
beaucoup; enfin, à cette époque heureuse, si éloignée, il avait un
charme que personne n'a pu méconnaître. Voilà ce qu'était Bonaparte
pendant la mémorable campagne d'Italie.
Après le 18 fructidor, de grands changements avaient eu lieu sur le
Rhin; la trahison de Pichegru ayant éveillé la défiance du Directoire,
la faiblesse de Moreau avait paru suspecte. Le Directoire confia alors
le commandement en chef des deux armées réunies sur le Rhin, et formant
cent vingt mille hommes, au général Augereau. Ce choix était misérable;
il eut, comme on va le voir, une grande influence sur les événements
politiques. Le général Bonaparte avait employé utilement l'intervalle
écoulé depuis la paix de Leoben et mis son armée sur un pied excellent,
reçu de grands renforts, bien organisé et augmenté son artillerie; les
troupes, animées du meilleur esprit, jouissaient d'une bonne santé. La
guerre venant à éclater, il aurait eu de bonnes places pour point
d'appui et marché à la tête de soixante-dix mille hommes. Son armée se
composait alors de cent onze bataillons, soixante-huit escadrons et
cent une bouches à feu. Certes, il avait montré ce qu'il pouvait faire
avec des moyens bien inférieurs, mais les Autrichiens s'étaient refaits
aussi. L'armée de l'archiduc était extrêmement nombreuse et bien
pourvue. On sait avec quelle facilité les Autrichiens savent réparer
leurs pertes et rétablir une armée détruite, et ils avaient eu le temps
de pourvoir à tous ses besoins. L'affaire était donc grave et sérieuse;
elle le devenait bien davantage si l'armée du Rhin ne jouait pas
convenablement son rôle, si elle agissait mollement ou avait des revers.
Alors l'armée d'Italie pouvait être écrasée, et le choix d'Augereau
autorisait à tout craindre. Le général Bonaparte le connaissait bien;
il le savait incapable de conduire une grande armée. Ces diverses
considérations inspirèrent au général en chef la résolution de faire la
paix. Il y vit le salut de la France, et, en particulier, celui de
l'armée d'Italie, et prit sur lui de modifier ses instructions et de
signer. Voilà tout le secret de cette paix dans laquelle le
gouvernement fut entraîné malgré lui; et, à cette occasion, je
raconterai une conversation que le général Bonaparte eut avec moi deux
jours avant la signature de cette paix. Me promenant seul avec lui dans
les jardins de Passeriano, il me fit part de cette résolution et
s'exprima à peu près ainsi: «Notre armée est belle, nombreuse et bien
outillée, et je battrais infailliblement les Autrichiens. Mon point de
départ est menaçant, et mes premières victoires me ramèneraient au coeur
de la Styrie; mais la saison est avancée, et vous voyez d'ici les
montagnes blanchies par la neige. L'arrière-saison, dans un pays aussi
âpre, rend la guerre offensive difficile. N'importe, tout pourrait être
surmonté; mais l'obstacle invincible à des succès durables, c'est le
choix d'Augereau pour commander l'armée du Rhin. Cette armée, la plus
forte, la plus nombreuse de la République, est entre des mains
incapables. Comprenez-vous la stupidité du gouvernement d'avoir mis
cent vingt mille hommes sous les ordres d'un général pareil? Vous le
connaissez, et vous savez quelle est la mesure de ses talents et même
de son courage. Quelle ignorance des choses et des hommes dans un
pareil choix! Je le leur ai envoyé; ils l'ont vu et entendu; ils ont pu
le juger; mais ils ont pris son bavardage pour du génie et sa jactance
pour de l'héroïsme. Combien les avocats sont stupides quand ils ont à
décider les grandes questions qui touchent aux destinées des États!
Augereau commander une armée et décider du sort de la guerre! En vérité,
cela fait pitié. Il faut éviter d'être victime de ses sottises, et,
pour cela, l'empêcher de pouvoir en faire. Une fois enfoncés en
Allemagne et arrivés aux portes de Vienne, et l'armée du Rhin battue,
nous aurions à supporter tous les efforts de la monarchie autrichienne
et à redouter l'énergique patriotisme des provinces conquises. À cause
de tout cela, il faut faire la paix: c'est le seul parti à prendre.
Nous aurions fait de grandes et belles choses; mais, dans d'autres
circonstances, nous nous dédommagerons.»
Ces raisons étaient si bonnes, si péremptoires, qu'il n'y avait pas
moyen de les contredire. On voit que la nomination d'Augereau fut
l'événement décisif dans cette circonstance et devint la cause
principale de la paix.
La paix fut signée le 17 octobre 1797. Elle porta le nom du village de
Campo-Formio, situé à égale distance, entre Udine et Passeriano.
Cependant il ne s'y est pas tenu une seule conférence, mais seulement
c'était là que devait avoir lieu la signature. Je fus envoyé pour y
faire tout préparer, et en même temps pour engager les plénipotentiaires
à continuer leur route jusqu'à Passeriano. Ils s'y prêtèrent de bonne
grâce. On signa avant le diner, en datant de Campo-Formio, où les
préparatifs avaient été faits pour la forme; et sans doute on montre
dans ce village la chambre où ce grand événement s'est passé, la table
et la plume employées à l'accomplir. Il en est de ces reliques-là comme
de beaucoup d'autres!
Le général Bonaparte avait en résidence auprès de lui un envoyé du
gouvernement vénitien, du nom de Dandolo; il n'appartenait pas à la
famille de l'illustre doge qui, à quatre-vingts ans, s'empara de
Constantinople à la tête d'une armée de croisés, mais il était d'une
famille bourgeoise de Venise. Son grand-père, juif, se convertit à la
religion chrétienne; un Dandolo patricien le tint sur les fonts de
baptême, et en Italie existe l'usage de donner à son filleul, au lieu
du nom de saint que chacun porte, son propre nom de famille. Homme
d'esprit, assez bon chimiste, occupé de sciences, d'améliorations,
d'industrie, sa tête était très-vive; susceptible d'exaltation et
d'enthousiasme, il parlait avec cette facilité et cette abondance si
communes aux Italiens. Du reste, très-chaud partisan de la liberté et
de l'indépendance italiennes, il avait joué un rôle très-actif dans les
intrigues qui avaient amené la dissolution du gouvernement vénitien. Le
traité de paix sacrifiait Venise, et la population de cette ville
allait être au désespoir. Le général en chef voulut justifier la
résolution prise et en expliquer les causes à Dandolo. Aussitôt le
traité signé, il le fit appeler et lui donna connaissance des
dispositions qu'il renfermait. Il lui dit que l'affranchissement de
l'Italie ne pouvait pas être l'ouvrage d'un jour; que les Vénitiens,
quoique dignes de la liberté, n'avaient pas assez d'unanimité entre eux
et n'avaient pas fait d'assez grands efforts pour l'obtenir; tout le
fardeau de l'entreprise tomberait donc sur la France; or beaucoup de
sang français avait déjà été versé, et on ne pouvait pas en répandre
encore pour une cause, non sans doute tout à fait étrangère à la France,
mais cependant ne la touchant pas immédiatement; c'était plutôt une
cause morale pour nous qu'autre chose; l'avenir pouvait beaucoup, et il
fallait s'en reposer sur lui, se résigner aux circonstances et attendre:
il ajouta tout ce qu'un esprit comme le sien put imaginer pour calmer
un homme exalté et lui conserver des espérances; enfin il exerça en
apparence avec succès sur sa raison cette séduction puissante à
laquelle il était difficile de résister. Dandolo, profondément triste,
parut convaincu et se rendit à Venise pour expliquer au gouvernement
provisoire ce qui s'était fait et lui en donner les raisons.
Bonaparte partit de Passeriano pour se rendre à Milan, vit les divisions
de l'armée cantonnées sur sa route, et les passa en revue.
Il arriva, à Padoue, à la division Masséna, un événement peu important,
mais singulier et digne d'intérêt, parce qu'il concerne un homme dont
la carrière a eu une sorte d'éclat. Suchet, chef de bataillon dans la
dix-huitième demi-brigade de ligne, avait fait toutes les campagnes
d'Italie sans avoir aucun avancement. Bon camarade, d'un commerce
facile, mais officier médiocre, servant assez bien, sans être de ces
hommes particuliers que le danger grandit toujours davantage, nous
l'aimions assez, et nous le trouvions traité avec sévérité. À la fin
d'un grand repas donné au général en chef, où étaient cent cinquante
officiers, Dupuis, chef de brigade de la trente-deuxième, officier
très-brave, aimé par le général en chef, et en possession de son franc
parler avec lui, s'approcha, tenant Suchet par la main, et lui dit: «Eh
bien, mon général, quand ferez-vous chef de brigade notre ami
Suchet?--Bientôt, nous verrons;» répondit Bonaparte. Après cette
réponse évasive et dilatoire, Dupuis détacha une de ses épaulettes, la
mit sur l'épaule droite de Suchet, et lui dit en présence du général en
chef: «De par ma toute-puissance, je te fais chef de brigade.» La
bouffonnerie de cette action réussit, et, en sortant de table, la
nomination véritable fut expédiée par Berthier.
Le général Bonaparte, arrivé à Milan, expédia diverses affaires, et se
disposa à se rendre à Radstadt comme négociateur. Mais il arriva avant
son départ un événement où son caractère véritable est trop bien marqué
pour que j'omette ce récit.
On a vu les explications données à Dandolo sur la paix signée et la
cession de Venise à l'Autriche. Celui-ci, convaincu en apparence, était
parti pour Venise afin d'y calmer les esprits; mais ses efforts furent
vains auprès de ses collègues; la nouvelle apportée jeta les Vénitiens
dans la plus grande fureur; leur exaspération passa toutes les bornes
et entraîna Dandolo lui-même. Après beaucoup de discussions sur le parti
à prendre dans cette circonstance malheureuse, le gouvernement
provisoire, dans l'espérance de sauver le pays, décida de faire tous
les efforts possibles pour empêcher le Directoire de ratifier le traité
signé; et, comme les directeurs étaient accessibles à la corruption, on
résolut de leur envoyer trois députés avec tout l'argent dont on pouvait
disposer.
Tout cela tenu secret et les préparatifs promptement terminés, les
trois députés, au nombre desquels se trouvait Dandolo, se mirent en
route, munis de leur puissant auxiliaire, l'argument irrésistible.
Cette démarche, si elle eût réussi, était la perte de Bonaparte, le
tombeau de sa gloire; il aurait été dénoncé à la France, à l'Europe,
comme ayant outre-passé ses pouvoirs, comme ayant, par corruption,
abandonné lâchement un peuple appelé à la liberté. Et quel beau texte
de déclamation! Flétri, déshonoré, il disparaissait pour jamais du
monde politique: c'était pour lui un événement pire que la mort.
Bonaparte, au moment où il apprit l'envoi de ces députés, leur mission,
leur passage à Milan, prévit toutes les conséquences; aussi entra-t-il
dans la plus violente colère. Il envoya Duroc à franc étrier après eux,
avec ordre de les arrêter partout et de les amener pieds et poings
liés. Les troupes du roi de Sardaigne étaient à ses ordres d'après le
traité d'alliance; les voyageurs n'avaient pas encore dépassé le
Piémont quand Duroc les atteignit; et ils furent ramenés à Milan.
J'étais dans le cabinet du général en chef quand celui-ci les y reçut;
on peut deviner la violence de sa harangue. Ils l'écoutèrent avec calme
et dignité, et, quand il eut fini, Dandolo répondit. Dandolo,
ordinairement dénué de courage, en trouva ce jour-là dans la grandeur
de sa cause. Il parlait facilement: en ce moment il eut de l'éloquence.
Il s'étendit sur le bien de l'indépendance et de la liberté, sur les
intérêts de son pays et le sort misérable qui lui était réservé, sur
les devoirs d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses
raisonnements, sa conviction, sa profonde émotion, agirent sur l'esprit
et sur le coeur de Bonaparte au point de faire couler des larmes de ses
yeux. Il ne répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et
bonté, et, depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance, une
prédilection qui jamais ne s'est démentie; il a toujours cherché
l'occasion de le grandir et de lui faire du bien, et cependant Dandolo
était un homme médiocre; mais cet homme avait fait vibrer les cordes de
son âme par l'élévation des sentiments, et l'impression ressentie ne
s'effaça jamais. Celui qui pouvait éprouver de pareilles émotions et
garder de semblables souvenirs n'était pas assurément tel que tant de
gens ont voulu le représenter.
La ratification du traité ayant eu lieu sans retard, tout fut disposé
pour son exécution, et nous nous mîmes en route pour Radstadt le 17
novembre, en passant par Chambéry, Genève et la Suisse. Nous voyageâmes
rapidement en Piémont: le général en chef évita de s'arrêter à Turin et
de voir le roi. Quel langage lui aurait-il tenu? quelle aurait été sa
position vis-à-vis de lui? Tout était incertitude dans ce temps-là;
tout était danger. Le roi de Sardaigne le fit complimenter, lui fit
rendre tous les honneurs compatibles avec les circonstances, et nous
passâmes le mont Cenis.
À cette époque, causant avec lui dans sa voiture des événements passés
et de nos existences personnelles, il me reprocha d'avoir négligé de
m'enrichir, et, sur ma demande de m'indiquer les moyens dont j'aurais
pu faire usage, il me rappela les commissions données à Pavie et à
Loreto, et me dit m'avoir alors choisi dans ce but; il ajouta: «C'est
un soin qui me regarde pour l'avenir, et je ne m'en occuperai pas en
vain.» Je le remerciai et l'assurai que la fortune, pour avoir du prix
à mes yeux, devait venir d'une source honorable dont je pourrais me
glorifier: je n'ai pas changé de doctrine pendant toute ma carrière, et,
malgré de grands besoins et de grandes crises éprouvées, je ne m'en
suis jamais repenti: il y a quelque chose au fond du coeur dont la
valeur est supérieure aux richesses, et qu'on ne doit pas sacrifier pour
les acquérir.
Nous arrivâmes à Chambéry, et la population entière reçut le général
Bonaparte avec transport. C'étaient des cris incessants de: «Vive
Bonaparte! Vive le héros vainqueur! Vive la République!» etc. Bonaparte
me dit: «Je parie que vous ne savez pas distinguer celui de tous les
cris dont j'ai été le plus touché.» Un petit groupe avait crié: «Vive
le père du soldat!» je l'avais remarqué, et je le lui dis; c'était
effectivement ces voix amies qu'il préférait.
De Chambéry, nous nous rendîmes à Genève, où nous nous arrêtâmes un
jour: nous logeâmes hors de la ville, chez le résident de France, M.
Félix Desportes, homme de beaucoup d'esprit. Rien n'avait été disposé
dans cette ville pour fêter le vainqueur d'Italie, et il y avait à
cette époque, dans le pays, une inquiétude vague sur les projets de la
France: les événements qui survinrent bientôt la justifièrent
complétement; mais, dans ce moment même, des intentions hostiles
étaient suggérées au gouvernement par le général Bonaparte: il ne les
cachait pas devant nous, et répétait souvent que l'aristocratie de
Berne, ses intérêts et son pouvoir, étaient incompatibles avec la
république; selon ses vues, un état de choses différent devait donc
succéder à celui qui existait alors: aussi évita-t-il avec soin de se
trouver en contact nulle part avec une autorité du premier ordre en
Suisse, et pressa-t-il sa marche autant que possible. Il refusa de
s'arrêter pour voir M. Necker, qui l'attendait sur la route, à la
hauteur de son château de Coppet: le général Bonaparte avait une
prévention, tenant de la haine, contre M. Necker, et l'accusait d'avoir,
plus qu'aucun autre, amené la Révolution.
Nous traversâmes donc toute la Suisse rapidement, en passant par Berne,
Soleure et Bâle. Nous passâmes le matin devant l'ossuaire de Morat:
nous étions à pied, et il fut l'occasion d'abord de pénibles réflexions;
ensuite elles eurent pour objet la puissance de résistance toujours
fort grande d'un peuple, même faible, dont les individus sont tous
animés de haine contre l'étranger et de la résolution de se défendre.
Ce monument de nos défaites devait bientôt disparaître. Un habitant du
pays qui se trouvait sur la route, M. d'Affry, ancien colonel du
régiment des gardes suisses, donna au général Bonaparte les explications
qu'il lui demanda: les explications portaient principalement sur la
marche des troupes des deux armées, et sur leurs positions respectives.
De Bâle nous descendîmes la vallée du Rhin, par la rive droite, pour
nous rendre à Radstadt, et nous traversâmes Offenbourg, quartier
général d'Augereau. Ce général, venant de servir sous Bonaparte, lui
devait sa gloire; cet homme médiocre, cet instrument si imparfait,
associé à tant de grandeur, n'imagina pas de lui rendre des honneurs,
de lui montrer un empressement dont il devait trouver le principe dans
sa reconnaissance et son admiration, mais il voulut traiter d'égal à
égal. Il envoya un aide de camp pour le complimenter et pour l'engager
à se reposer chez lui. Le général Bonaparte en fut piqué; il fit
répondre par cet officier que, trop pressé pour s'arrêter, il
reviendrait de Rastadt tout exprès pour le voir. Le général Augereau
fut sans doute assez vain et assez sot pour croire à cette promesse.
Avant d'arriver à Rastadt, nous rencontrâmes un escadron autrichien de
hussards de Szekler, envoyé au-devant du général Bonaparte pour
l'escorter. Quelques mois plus tard, ils rendirent aux ministres
français près du congrès des hommages d'une autre nature. Nous fûmes
logés au château, et le lendemain le général Bonaparte m'envoya à
Carlsruhe pour complimenter le margrave, qui me reçut avec égards et
bienveillance. Ce respectable vieillard, âgé alors de soixante-quinze
ans, montait à cheval tous les jours; sa famille était belle et
nombreuse; plusieurs de ses petites-filles, remarquables par leurs
agréments et leur bonne éducation, occupaient des trônes. L'une avait
épousé le grand-duc Alexandre, depuis empereur de Russie; on l'a connue
sous le nom de l'impératrice Élisabeth. Une autre avait épousé le roi
de Suède, tombé du trône par suite du dérangement de son esprit; la
troisième, l'électeur, devenu roi de Bavière. Je dînai avec le
margrave. On me questionna beaucoup sur notre guerre d'Italie, et, le
soir, je revins à Rastadt fort satisfait de l'accueil dont j'avais été
l'objet. Ces petites cours d'Allemagne ont quelque chose de digne et de
paternel; les sujets ont l'air de jouir d'un grand bien-être et les
pays d'une grande prospérité. En effet, un petit prince ne peut pas se
livrer aux calculs de l'ambition; tous ses efforts doivent tendre à
rendre ses sujets heureux; sa gloire, à lui, c'est leur bonheur; si
près d'eux, comment pourrait-il supporter la vue continuelle de leurs
souffrances et l'expression de leur mécontentement? Et puis il consomme
tous ses revenus dans les lieux mêmes qui les produisent; ainsi ces
produits tournent au profit de la reproduction. Cette division en
petits États, peu favorable à la puissance, a créé les moeurs auxquelles
l'Allemagne doit sa prospérité, les établissements d'où viennent son
bien-être et les progrès remarquables de son agriculture; progrès tels,
qu'elle avait déjà atteint presque la perfection quand la nôtre était
encore dans l'enfance et dans la barbarie. Les changements en
agriculture doivent venir de l'exemple; il faut, pour donner cet
exemple d'une manière utile, avoir tout à la fois des lumières, des
capitaux et le goût de les employer ainsi. Les petits souverains
d'Allemagne n'ont guère autre chose à faire; ils sont en général bien
élevés et instruits; riches, ils ne quittent guère leurs résidences;
toutes les conditions d'amélioration sont donc réunies chez eux.
Rien n'était prêt pour l'ouverture du congrès. Un séjour prolongé du
général Bonaparte eût été sans objet, et d'ailleurs le Directoire
l'appelait à Paris; huit jours après son arrivée, il se mit donc en
route. Son voyage, depuis Strasbourg, fut un triomphe continuel;
partout l'expression de l'enthousiasme et de l'admiration était la
récompense de ses travaux glorieux. La paix et les espérances qu'elle
laissait concevoir venait encore ajouter à la satisfaction générale, et
les sentiments dont partout il recevait l'expression sur son passage
étaient aussi sincères qu'énergiques. Nous arrivâmes à Paris, Bonaparte
alla modestement descendre dans la petite maison, rue Chantereine,
habitée par madame Bonaparte avant son mariage; il l'avait quittée deux
jours après celui de son union avec elle, et cette maison était encore
pour lui le temple de l'amour.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE DEUXIÈME