LIVRE DEUXIÈME

1797--1798

Sommaire.--Masséna.--Augereau.--Serrurier.--Laharpe.--Steigel.

--Berthier.--Montenotte (11 avril 1796).--Dego.--Mondovi.--Cherasco.

--Mission de Junot et de Murat.--Passage du Pô (16 et 17

mai).--Lodi.--Milan.--Pavie.--Borghetto.--Valleggio: création des

guides.--Vérone.--Mantoue investie.--Emplacement de l'armée

française.--Anecdotes.--Madame Bonaparte.--Armistice avec le roi de

Naples.--Surprise du château Urbain.--Siége de Mantoue.--Lonato (3 août

1796) .--Anecdote.--Castiglione (5 août).--Roveredo.--Trente.--Lavis.

--Bassano.-- Cerea.--Deux Castelli.--Saint-Georges.--Marmont envoyé à

Paris.--Arcole (17 novembre).--Les deux drapeaux.--Réflexions sur les

opérations de Wurmser.--Rivoli (15 janvier 1797).--La Favorite (17

janvier).--Capitulation de Mantoue (2 février).--Expédition contre le

pape Pie VI.--Trait de présence d'esprit de Lannes.--Prise

d'Ancône.--Singulière défense de la garnison.--Monge et

Berthollet.--Tolentino.--Pie VI.--Rome.--L'armée française entre dans

les États héréditaires (10 mars 1797).--Tagliamento (16 mars).--Joubert

dans le Tyrol.--Neumarck (13 avril).--Mission de Marmont auprès de

l'archiduc Charles.--Armistice de Leoben (avril 1797).--Causes des

premières ouvertures faites par Bonaparte.--Traité préliminaire de paix

avec l'Autriche (19 avril).--Réponse de M. Vincent à

Bonaparte.--Troubles de Bergame (12 mai).--Venise se déclare contre la

France.--Mission de Junot.--Le général Baraguey-d'Hilliers marche sur

Venise.--Entrée des Français dans la ville.--Création de la République

transpadane.--Alliance avec la Sardaigne.

J'arrivai à l'armée au commencement du mois de germinal (à la fin de

mars), et je ne perdis pas un moment pour remplir ma mission. L'armée

occupait toute la rivière du Ponent, y compris Savone; le besoin de

protéger sa communication avec Gênes et d'imposer au gouvernement

génois avait fait porter une brigade, commandée par le général Cervoni,

jusqu'à Voltri; ce mouvement imprudent et inutile, donnant de la

jalousie à l'ennemi, le fit entrer en campagne, et, par suite, nous

obligea à y entrer nous-mêmes avant d'avoir achevé nos préparatifs,

c'est-à-dire quelques jours plus tôt que ne l'avait calculé le général

Bonaparte.

Voici en quoi consistait l'armée d'Italie: ses forces (je parle de ce

qui pouvait entrer en campagne et formait la partie active et

disponible de l'armée), se composaient de cinquante-neuf bataillons et

vingt-neuf escadrons; l'effectif présent sous les armes de ces

cinquante-neuf bataillons s'élevait à vingt-huit mille huit cent vingt

hommes d'infanterie, mourant de faim et presque sans chaussures; mais

ces vingt-huit mille hommes étaient de vieux soldats, braves, aguerris

depuis longtemps, accoutumés au succès et vainqueurs en maints combats

des mêmes ennemis qu'ils allaient combattre; vainqueurs aussi des

Espagnols, qu'ils avaient forcés à conclure la paix; ils étaient encore

remplis des souvenirs de la victoire de Loano. Vingt-quatre pièces de

montagne composaient toute l'artillerie; les équipages consistaient en

quelques centaines de mulets de bât, et la cavalerie, renvoyée en

partie sur le Var, et même sur la Durance, par suite du manque de

fourrage, ne comptait que quatre mille chevaux étiques. Le trésor ne

s'élevait pas à trois cent mille francs en argent, et il n'y avait pas,

sur le pied de la demi-ration, des vivres assurées pour un mois.

L'armée était formée en quatre divisions, commandées par les généraux

Masséna, Augereau, Serrurier et Laharpe. La division Laharpe occupait

Voltri, la division Masséna Savone, la division Augereau la Pietra et

les positions qui la couvrent, enfin la division Serrurier Ormea.

La cavalerie était commandée par le général Stengel. Avant de commencer

le récit des opérations, il convient de faire connaître les personnages

qui y ont joué les principaux rôles.

Masséna était âgé de trente-huit ans, dans la force de l'âge. Il avait

été soldat dans le régiment Royal-Italien, et, après avoir servi

quatorze ans sans pouvoir franchir le grade d'adjudant sous-officier,

il avait pris son congé et s'était marié à Antibes. La formation des

bataillons de volontaires réveilla son instinct belliqueux. Il fut

d'abord adjudant-major dans le troisième bataillon du Var, et, s'étant

distingué à l'armée d'Italie, il eut un avancement rapide, fut fait

général de brigade en 1793, et général de division en 1794. Il avait

combattu avec gloire devant Toulon, à l'attaque de la gauche, et,

pendant toute la campagne de la rivière de Gênes, il avait joué un rôle

principal. Son corps de fer renfermait une âme de feu, son regard était

perçant, son activité extrême: personne n'a jamais été plus brave que

lui. Il s'occupait peu de maintenir l'ordre parmi ses troupes et de

pourvoir à leurs besoins; ses dispositions étaient médiocres avant de

combattre; mais, aussitôt le combat engagé, elles devenaient

excellentes, et, par le parti qu'il tirait de ses troupes dans l'action,

il réparait bien vite les fautes qu'il avait pu commettre auparavant.

Son instruction était faible, mais il avait beaucoup d'esprit naturel,

une grande finesse et une profonde connaissance du coeur humain; d'une

impassibilité extrême dans le danger, d'un commerce sûr, il possédait

toutes les qualités d'un bon camarade; très-rarement il disait du mal

des autres. Il aimait beaucoup l'argent, il était fort avide et

très-avare, et s'est fait cette réputation bien longtemps avant d'être

riche, parce que son avidité l'a empêché d'attendre des circonstances

importantes et favorables; aussi a-t-il compromis son nom dans une

multitude de petites affaires, en levant de faibles contributions. Il

aimait les femmes avec ardeur, et sa jalousie rappelait celle des

Italiens du quatorzième siècle. Il jouissait d'une grande considération

parmi les troupes, considération justement acquise; il était dans de

bons rapports avec le général Bonaparte, à la capacité duquel il

rendait justice; il était loin de le croire son égal comme soldat. La

nomination de celui-ci dut lui paraître pénible, cependant il n'en

témoigna rien ostensiblement; seulement il considéra son obéissance

comme méritoire. Masséna a eu une carrière bien remplie, d'une manière

naturelle, honorable et glorieuse, et s'est fait un grand nom. Il n'y

avait pas en lui les éléments nécessaires à un général en chef du

premier ordre, mais jamais il n'a existé un homme supérieur à lui pour

exécuter, sur la plus grande échelle, des opérations dont il recevait

l'impulsion. Son esprit n'embrassait pas l'avenir, et ne savait pas

prévoir et préparer; mais personne ne maniait avec plus de talent, de

hardiesse et de courage ses troupes sur un terrain, dont ses yeux

embrassaient le développement. Tel était Masséna.

Augereau était d'un an plus âgé que Masséna, c'est-à-dire qu'il avait

trente-neuf ans en 1796. Sa vie avait été celle d'un aventurier mauvais

sujet. Soldat en France et déserteur, soldat en Autriche, en Espagne,

en Portugal, et déserteur de ces services, soldat à Naples et ensuite

maître d'armes, la Révolution l'avait rappelé en France. Il commença à

servir dans un bataillon de volontaires à l'armée des Pyrénées

orientales, et parvint successivement, à cette armée, jusqu'au grade de

général de division. Sa haute stature lui donnait un air assez martial,

mais ses manières étaient triviales et communes, sa mise était souvent

celle d'un charlatan. D'un esprit peu étendu, et cependant se rappelant

assez bien ce qu'il avait vu en courant le monde, il s'occupait

beaucoup de ses troupes et était bon homme dans ses rapports habituels;

bon camarade et serviable; d'une bravoure médiocre, disposant bien ses

troupes avant le combat, mais les dirigeant mal pendant l'action, parce

qu'il en était habituellement trop éloigné. Assez hâbleur, il se

croyait un grand mérite et capable de commander une grande armée: le

prétendu drapeau porté sur le pont d'Arcole, raconté partout, n'a rien

de vrai, ainsi que je l'expliquerai en temps et lieu. Il aimait

l'argent; mais, fort généreux, il avait presque autant de plaisir à le

donner qu'à le prendre; malgré son origine, il était magnifique dans

ses manières: quoique son nom ait souvent été accolé à celui de Masséna,

ce serait faire injure à la mémoire de celui-ci que d'établir entre

eux la moindre comparaison.

Serrurier était d'un âge déjà fort avancé, et avait servi dans le

régiment de Médoc, où il était parvenu au grade de lieutenant-colonel.

Sa taille était haute, son air sévère et triste, et une cicatrice à la

lèvre allait bien à sa figure austère. Aimant le bien, probe,

désintéressé, homme de devoir et de conscience, il avait des opinions

opposées à la Révolution: depuis le commencement de la guerre,

constamment aux avant-postes, il s'occupait de ses devoirs et non

d'intrigues, était respecté et estimé: il voyait ordinairement tous les

événements en noir. Son âge et sa position sociale l'avaient fait

arriver très-promptement du grade de lieutenant-colonel à celui de

général de division.

Laharpe avait servi dans le régiment d'Aquitaine, où je l'ai connu

lieutenant-colonel. Bel homme de guerre, mais ayant assez peu de tête

et pas beaucoup plus de courage, il était Suisse du pays de Vaud, et

cousin du célèbre Laharpe, précepteur de l'empereur Alexandre.

Compromis par quelque entreprise révolutionnaire, et condamné à mort

dans son pays, il était entré dans nos rangs par suite de cette

circonstance; il a péri au commencement de la campagne.

Stengel avait été colonel du régiment de Chamboran, hussards, et

passait pour un excellent officier de cavalerie; il a péri en entrant

en campagne.

Berthier avait quarante-trois ans; l'avancement rapide qu'il avait eu

par l'état-major avant la Révolution, la guerre d'Amérique qu'il avait

faite avec distinction, et son âge, lui avaient donné une fort grande

réputation. Berthier était d'une grande force de tempérament, d'une

activité prodigieuse, passant les jours à cheval et les nuits à écrire;

il avait une grande habitude du mouvement des troupes et de la triture

des détails du service. Fort brave de sa personne, mais tout à fait

dépourvu d'esprit, de caractère et des qualités nécessaires au

commandement, à cette époque c'était un excellent chef d'état-major

auprès d'un bon général.

Voilà quels étaient les hommes qui allaient avoir Bonaparte pour chef.

Mais ce Bonaparte, que notre imagination nous rappelle puissant,

glorieux et victorieux, n'avait jamais commandé: si son nom n'était pas

inconnu à l'armée d'Italie, jamais on ne l'avait associé à l'idée du

pouvoir suprême. La nature lui avait donné le génie de la guerre:

quelques individus avaient pu le deviner par ses conversations, par des

mémoires; mais le peuple de l'armée n'en savait rien, et ce peuple,

avant d'avoir foi en ses chefs, veut les voir au grand jour. C'est par

leurs actions, et surtout par les résultats, qu'il les juge, et avec

raison; car, quoiqu'il y ait tout à la fois des exemples de gloire

usurpée, d'actions dont le mérite n'appartient pas aux généraux

auxquels on les attribue, et de gens d'un mérite supérieur dont la

fortune a trahi les efforts, si on prenait, pour établir les

réputations, d'autres bases que celles des résultats, on risquerait

d'être encore bien plus souvent dans l'erreur; aussi les gens de guerre,

soldats et officiers, attendent-ils qu'un général ait mérité leur

confiance pour la lui accorder, et cependant cette confiance est un des

premiers éléments du succès. Quand Bonaparte a commencé ses opérations,

elles n'étaient pas entreprises avec cet appui. La confiance est le

premier élément des succès, parce qu'elle est le complément de la

discipline et de l'instruction. En effet, l'organisation, la discipline

et l'instruction ont pour objet de faire d'une réunion d'hommes un seul

individu: or les parties qui la composent ne sont pas compactes si la

confiance ne vient pas donner une sorte d'énergie à ce que

l'instruction et la discipline ont déjà produit. Non-seulement cette

confiance, cette foi en son chef, qui décuple les moyens,

n'accompagnait pas les ordres de Bonaparte, mais les rivalités et les

prétentions de généraux beaucoup plus âgés et ayant depuis longtemps

commandé devaient ébranler les dispositions à l'obéissance. Il faut le

dire cependant: les succès vinrent si vite, ils furent si éclatants,

que cet état de choses ne dura pas longtemps. Au surplus, l'attitude de

Bonaparte fut, dès son arrivée, celle d'un homme né pour le pouvoir. Il

était évident, aux yeux les moins clairvoyants, qu'il saurait se faire

obéir; et, à peine en possession de l'autorité, on put lui faire

l'application de ce vers d'un poëte célèbre:

«Des égaux? dès longtemps Mahomet n'en a plus.»

J'ai fait connaître la force de l'armée française et son état: il faut

maintenant indiquer la force et la position de l'ennemi. L'armée

autrichienne se composait de quarante bataillons, quatorze escadrons,

cent quarante-huit pièces de canons et treize escadrons napolitains. Il

y avait dans cette armée des troupes médiocres, les régiments

Belgiojeso et Caprara, composés d'Italiens. Certes, ces régiments ne

pouvaient pas faire deviner le parti que nous étions destinés à tirer

de leurs compatriotes.

L'armée piémontaise, réunie sur ce point aux Autrichiens, s'élevait à

quinze mille hommes d'infanterie, non compris vingt-cinq mille occupant

les Alpes depuis le col de Tende et le mont Saint-Bernard. Le général

Colli la commandait sous les ordres du duc d'Aoste, généralissime. Ces

troupes, excellentes, animées de l'esprit le plus militaire, étaient

parfaitement pourvues de toutes choses. Les Piémontais couvraient Ceva

et Millesimo: la jonction des deux armées se faisait sur les bords de

la Bormida; mais les deux armées manoeuvraient chacune pour leur compte

et sans ensemble. Nous avions en outre devant nous les places dont le

Piémont est hérissé et les obstacles que nous présentait le passage des

montagnes; après les avoir traversées, il fallait combattre dans la

plaine avec une infanterie dépourvue d'artillerie, avec une misérable

cavalerie, contre des troupes de toutes armes combinées et bien

organisées. En un mot, nous avions contre nous des ennemis dans la

proportion de deux contre un, des positions à enlever, des places à

prendre et des armées bien organisées, tandis que nous n'avions que de

l'infanterie; mais nous avions un homme à notre tête, et il manquait un

homme aux ennemis.

Avant d'entrer dans le détail des opérations, je veux cependant

expliquer les circonstances qui nous furent favorables dans cette

campagne.

L'armée, comme je l'ai dit, était très-aguerrie et composée de soldats

excellents: trois campagnes faites dans ces pays difficiles, où une

multitude de combats avaient été livrés, l'avaient accoutumée aux

fatigues et aux dangers.

Les affaires de postes, si fort du goût du soldat français, en rapport

avec son intelligence et son caractère, sont la meilleure éducation

qu'on puisse donner à des troupes nouvelles: dans ce genre de guerre

les troupes françaises seront toujours remarquables et supérieures aux

troupes allemandes, à cause de leur activité intelligente et de

l'amour-propre qui les distingue. Eh bien, cette guerre d'Italie, si

célèbre, conduite avec des troupes peu manoeuvrières, ne se composa, à

deux exceptions près, que d'affaires de postes, de combats partiels. Au

début de la campagne, notre champ de bataille était dans des montagnes

âpres; dans la Lombardie, ce fut dans les défilés dont elle est remplie

par sa culture, ses rivières, ses canaux et ses irrigations. Le génie

de cette guerre était dans de bonnes dispositions stratégiques, dans la

rapidité des mouvements et la vivacité des attaques; et nos troupes

comme leur chef étaient éminemment propres à ce genre d'opérations.

Aussi tout leur réussit-il. Une guerre qui, après le passage des

montagnes, eût été faite dans un pays nu et découvert, où il eût fallu

manoeuvrer avec des troupes formées par ailes et par lignes, nous aurait

peut-être fort embarrassés; plus tard, l'armée française est devenue

très-manoeuvrière, et la plus manoeuvrière de l'Europe, et son chef, le

général qui a le mieux su remuer de grandes masses; mais alors

l'éducation de tout le monde était à faire, et, pour le terrain où nous

devions combattre, nous possédions au plus haut degré les qualités

nécessaires.

Après avoir parcouru toutes les divisions de l'armée, je me rendis près

du général en chef à Albenga, pour lui rendre un compte détaillé de la

situation des choses; dès le lendemain, il me fit repartir pour la

division Laharpe, établie aux portes de Gênes: les rapports sur les

mouvements des Autrichiens dans cette partie lui donnaient des

inquiétudes. Ces inquiétudes étaient fondées, la position des troupes

françaises à Voltri était très en l'air, et les mettait tout à fait à

la discrétion du général autrichien. D'après les instructions dont

j'étais porteur, l'ennemi s'étant montré en force, nous fîmes notre

retraite en nous approchant de Savone, et nous nous portâmes à

Montelegino. Le général Bonaparte arrivait en même temps à Savone. Le

général Beaulieu fut inepte dans ce début de campagne: au lieu d'aller

parader inutilement devant Gênes, s'il avait profité de sa supériorité

numérique, de ses forces et de leur réunion exécutée avant la nôtre,

marché vigoureusement sur Savone par Altare, comme le général Colli le

proposa (et le moindre succès l'y faisait arriver), il coupait la

division Laharpe, et la forçait de se faire jour, l'épée à la main, au

travers de l'armée autrichienne, ou de mettre bas les armes; elle

aurait été dans la position la plus critique; mais Beaulieu eut la

crainte ridicule de voir le général Bonaparte enlever Gênes, et, pour

l'empêcher, il voulut couvrir cette ville et occuper Voltri.

Le 21 germinal (11 avril) ce mouvement s'était exécuté. Le 22 (12

avril), le général Argenteau se porta avec douze bataillons sur

Montelegino, et se plaça en face du point extrême qu'occupait la

division Masséna, point de la plus haute importance; sa conservation

donnait le moyen de déboucher par les hauteurs, qui commandent la

vallée de la Bormida. Ce poste retranché était défendu par un bataillon

de la trente-deuxième et commandé par le colonel Rampon. L'ennemi

essaya vainement de l'enlever, ses efforts furent inutiles et

impuissants. Dans la nuit, toute la division Masséna arriva par Altare

et Carcare, déboucha de la position occupée par Rampon, tourna l'ennemi,

le culbuta à Montenotte et le poursuivit jusque sur les hauteurs de

Cairo, où un nouvel engagement eut lieu. La division Laharpe, pendant

ce mouvement, flanquait la droite de la division Masséna et marchait

sur Sozzello, et la division Augereau, après avoir replié tous ses

postes de montagne, arrivait en seconde ligne et campait à Carcare.

Renforcé de quatre bataillons piémontais, le général Argenteau prit

position à Dego; il avait appelé à lui le colonel Vukassowich, venant

de Sozzello avec cinq bataillons; mais cet officier, par suite d'une

erreur de date dans l'ordre du mouvement, n'arriva pas le 14, jour

auquel il était attendu. Cette position de Dego était bonne et couverte

en partie par la Bormida: les Piémontais occupaient celle de Millesimo,

et, en avant, le vieux château de Cossaria. Les divisions Masséna et

Laharpe se réunirent pour attaquer les Autrichiens; j'étais à cette

affaire, et je fus chargé de conduire l'attaque de l'extrême gauche, à

la tête d'un bataillon de la brigade du général Causse. Nous passâmes à

gué la Bormida, sous le feu de l'ennemi; nous eûmes bientôt gravi la

montagne, enlevé toutes les positions et les retranchements, pris les

dix-huit bouches à feu qui les défendaient et fait sept bataillons

prisonniers. Ainsi le succès le plus complet couronna les efforts de

cette journée, et, les troupes ayant agi avec vigueur et sans

hésitation, notre perte fut très-modérée. Pendant ce temps, le général

Augereau, avec sa division, avait pris position en face de l'armée

piémontaise et bloqué le vieux château de Cossaria. L'ennemi avait

occupé cette masure avec douze cents hommes, à la tête desquels se

trouvait le lieutenant général Provera. Le général Colli, informé de la

défaite du général Argenteau, lui avait donné l'ordre de la défendre à

outrance. Rien ne peut justifier une pareille disposition; ce poste,

isolé du reste de l'armée, nous gênait, mais ne défendait rien, et les

troupes qui l'occupaient ne pouvaient y rester trois jours,

puisqu'elles s'y trouvaient sans vivres, sans eau et sans munitions.

Les Piémontais de Millésimo et du camp retranché de Ceva devaient, sans

perdre un instant, tomber sur la division Augereau, qui couvrait notre

gauche, la culbuter et venir au secours des Autrichiens, avec lesquels

nous étions aux prises. Si ce mouvement, indiqué et commandé par

l'évidence, eût été exécuté, il est possible que cette mémorable

campagne, à juste titre l'admiration des gens du métier, et destinée à

être l'étonnement de la postérité, eût échoué en naissant, car, en

supposant même que les succès des Piémontais n'eussent pas été complets

et décisifs, si les événements nous eussent forcés à séjourner

seulement huit jours de plus dans la vallée de la Bormida, la misère et

l'embarras des subsistances, dont les effets étaient portés à leur

comble dès le quatrième jour et causaient les plus grands désordres,

auraient détruit l'armée; elle aurait cessé d'exister; son salut

dépendait donc de la célérité des mouvements et de la promptitude des

succès.

Le lendemain de l'affaire de Dego, je fus envoyé auprès du général

Augereau pour le suivre dans ses opérations. Nous étions autour de

Cossaria; mais Provera, s'attendant à un mouvement de son armée, et

d'ailleurs ayant des ordres positifs de défendre ce mauvais poste, ne

voulait pas l'évacuer. Des conférences, établies pendant une heure

entre nos avant-postes et le fort, n'amenèrent aucun résultat. Il

fallut tenter un coup de main, et, après avoir canonné pendant quelques

instants avec nos pièces de montagne le fort dépourvu d'artillerie, les

colonnes s'ébranlèrent et arrivèrent jusqu'au pied de ses murailles en

ruines. Le général Brunel, brave soldat venant de l'armée des Pyrénées,

fut tué: huit cents hommes furent mis hors de combat, et nous dûmes

nous replier. Le lendemain, le général Provera capitula, et les douze

cents hommes de belles troupes que renfermait le château furent

prisonniers de guerre.

Pendant cette action, le 15 au matin, le colonel Vukassowich, qui

aurait dû arriver la veille à Dego, déboucha, par Oneglia, avec cinq

bataillons, et attaqua les hauteurs de Dego. Les troupes françaises

étaient sans défiance: la misère avait forcé un grand nombre de soldats

à se répandre dans la campagne pour y chercher des vivres, et Dego fut

évacué dans le plus grand désordre; cependant l'énergie des généraux,

des officiers, des soldats présents, répara promptement ce malheur.

Dego fut repris et l'ennemi chassé de nouveau avec grande perte; il se

retira sur Acqui, et ce fut là que Beaulieu concentra ses forces.

Les Piémontais évacuèrent successivement et presque sans combats les

positions de Millesimo, le camp retranché de Ceva, et abandonnèrent le

fort de Ceva à lui-même. Le général Serrurier, après avoir battu les

Piémontais à Bagnasco et Ponte-Nocetto, entra dans la ville de Ceva, et

fit ainsi sa jonction avec la division Augereau et le gros de l'armée.

Les Piémontais se retirèrent derrière la Corsaglia, et les Autrichiens

sur Acqui; dès ce moment, la campagne était décidée: cette retraite

excentrique assurait la continuation de nos succès. Laharpe, resta

d'abord à Dego, puis suivit le mouvement général et se porta sur Acqui

en passant par San Benedetto, de manière à ne pas cesser de nous

couvrir contre les Autrichiens, pendant que nous opérions contre les

Piémontais, et en restant toutefois toujours en communication avec

l'armée. La division Masséna passa le Tanaro à Ceva, et alla prendre

position à Lesegno, au confluent de la Corsaglia et du Tanaro.

La division Serrurier, impatiente de se distinguer, tenta à elle seule

de passer la Corsaglia. Elle se battit à Saint-Michel; mais, le pillage

ayant causé du désordre, l'ennemi revint sur elle, et le général Colli

(le jeune), qui, depuis, a servi avec distinction dans nos rangs, força

cette division à repasser la rivière, après avoir éprouvé d'assez

grandes pertes. L'arrivée de la division Masséna à Lesegno détermina

l'ennemi à évacuer les bords de la rivière et à se retirer dans une

belle position qui couvre immédiatement Mondovi. Le général en chef,

resté avec la division Masséna, me chargea de suivre les mouvements de

la division Serrurier, soutenue par la cavalerie du général Stengel,

qui débouchait par Lesegno.

Arrivés en face de Mondovi, nous trouvâmes environ huit mille

Piémontais, occupant une belle position armée d'une assez nombreuse

artillerie: Serrurier prit aussitôt la résolution de les attaquer; ses

dispositions furent faites en un moment: former ses troupes en trois

colonnes, se mettre à la tête de celle du centre, se faire précéder par

une nuée de tirailleurs et marcher au pas de charge, l'épée à la main,

à dix pas en avant de sa colonne, voilà ce qu'il exécuta. Beau

spectacle que celui d'un vieux général résolu, décidé, et dont la

vigueur était ranimée par la présence de l'ennemi! Je l'accompagnai

dans cette attaque, dont le succès fut complet. Les actions énergiques

d'un homme vénérable ont une autorité entraînante, à laquelle rien ne

résiste: près de lui dans ce moment périlleux, je n'étais occupé qu'à

l'admirer. L'ennemi, culbuté, nous abandonna sa nombreuse artillerie:

je la fis retourner et servir immédiatement contre la ville, qui, après

une canonnade de quelques moments, nous ouvrit ses portes.

La cavalerie du général Stengel, composée du 1er régiment de hussards

et de dragons, appuyait notre mouvement à droite, et devait tourner la

ville pour poursuivre l'ennemi; arrêtée par la cavalerie piémontaise,

elle exécuta diverses charges, dont plusieurs ne furent pas à notre

avantage, et Murat, qui s'y trouva, s'étant conduit avec valeur, il

acquit, en cette circonstance, une certaine réputation: le général

Stengel y fut blessé mortellement.

Le lendemain, l'ennemi se retira en toute hâte, et l'armée marcha dans

différentes directions: la division Serrurier sur Fossano; la division

Masséna sur Bene et Cherasco; la division Laharpe était toujours à

Acqui, en observation devant Beaulieu, dont la retraite s'était opérée

vers Nizza della Paglia.

La ville de Cherasco se trouvait sur la communication directe de Turin.

Cette ville est fortifiée, mais ses remparts n'ont point de

revêtements. Le général en chef m'ordonna d'aller en faire la

reconnaissance, afin de juger ce que nous pouvions entreprendre. Cette

reconnaissance fut l'occasion d'un de ces hasards singuliers dont la

guerre offre beaucoup d'exemples.

La ville étant bloquée seulement en partie, et les postes

d'investissement incomplets et encore assez éloignés, je ne pus m'en

approcher à pied, comme on le fait ordinairement, et c'est à cheval que

je résolus de remplir ma mission: un seul hussard d'ordonnance

m'accompagnait. Le général Joubert, qui commandait la brigade

d'avant-garde, voulant également voir par lui-même, m'aperçut; il vint

se joindre à moi, suivi aussi d'une seule ordonnance: nous étions

arrêtés et occupés à regarder, l'un à côté de l'autre, ayant chacun

notre ordonnance derrière nous, quand un coup de canon à mitraille,

parti de la place, fut tiré sur nous: la mitraille nous enveloppa sans

nous faire de mal, et tua nos deux soldats ainsi que leurs chevaux.

La place de Cherasco était sans approvisionnements; rien n'avait été

préparé pour sa défense; l'ennemi l'évacua aussitôt qu'il vit que nous

nous préparions à l'investir, et dirigea ses troupes sur Carmagnole: le

lendemain de notre entrée, des plénipotentiaires se présentèrent et

proposèrent un armistice, en exprimant le désir de la paix.

Cet armistice était trop dans notre intérêt pour ne pas être accepté;

mais, comme nous étions en plein succès, il était naturel de demander

des garanties. Le général Bonaparte exigea la remise entre ses mains de

cinq places de guerre, qui serviraient de point d'appui à son armée,

protégeraient les communications et recevraient ses dépôts. Ces places

étaient: Alexandrie, Tortone, Coni, Ceva et Demonte. Après une légère

discussion, tout fut accordé. Il fut mis dans la convention, dont les

clauses devaient être secrètes, que le roi de Sardaigne s'engageait à

faire construire un pont sur le Pô à Valence pour être mis à la

disposition de l'armée française. Ce n'était pas assurément dans

l'intention de s'en servir: le général en chef, certain que les

Autrichiens en seraient avertis, voulait les tromper et leur cacher le

véritable point choisi pour le passage. Ce stratagème eut, comme on le

verra plus tard, le plus grand succès.

Le général Bonaparte avait fait partir de Ceva Junot avec les nombreux

drapeaux pris dans les combats de Montenotte, Dego, Mondovi, etc.--Murat

fut expédié de Cherasco, en traversant le Piémont, pour porter à Paris

le traité d'armistice, de manière qu'il arriva dans cette capitale

avant celui de nos camarades que le général en chef avait chargé d'y

présenter nos trophées.

Ce beau métier de la guerre, et de la guerre avec la victoire et les

triomphes, me plaisait tellement, que j'étais loin de former le désir

d'une pareille mission au milieu de l'activité de la campagne. Nous

allions suivre les Autrichiens, passer le Pô; j'aurais été inconsolable

de rester étranger à ces événements, qui promettaient tant de gloire à

l'armée et de si belles opérations à étudier. D'ailleurs mes deux

camarades avaient des grades provisoires, et, en allant à Paris,

c'était un moyen pour eux d'en obtenir la confirmation. Mais cette

mission leur procura de beaucoup plus grands avantages. On était dans

l'ivresse à Paris: les succès de l'armée d'Italie avaient dépassé

toutes les espérances. Ce début consolidait le gouvernement, et il ne

marchandait pas les récompenses. En conséquence, on décida que les deux

aides de camp du général Bonaparte recevraient de l'avancement. Les

marques distinctives qu'ils portaient devaient indiquer leurs grades

actuels; on ne chargea pas les bureaux de faire les propositions, les

nominations étant faites par le Directoire lui-même. Junot fut nommé

chef de brigade ou colonel, et Murat général de brigade. Quoique les

avancements dans des positions analogues soient la grande affaire d'un

officier, tout étant comparaison, et que, dans cette circonstance, mes

intérêts fussent lésés, je n'en éprouvai aucun chagrin. D'abord,

j'avais de l'amitié pour mes deux camarades, et puis je me trouvais

encore mieux traité qu'eux. Tandis qu'ils étaient à Paris, occupés de

plaisirs, moi je restais en face de l'ennemi, et, tous les jours,

j'étais employé à ce qu'il y avait de plus important. D'ailleurs, je me

reposais sans inquiétude sur l'avenir pour un avancement qui ne pouvait

m'échapper.

Le général en chef m'envoya de Cherasco à Turin pour complimenter le

duc d'Aoste, généralissime, et arrêter les détails du passage par le

Piémont des troupes de l'armée des Alpes, destinées dès lors à nous

joindre, et la première route fut ouverte par le col de l'Argentière,

la vallée de la Stura et Coni.

Dans ce mémorable début de la campagne, en moins de vingt jours, deux

armées, chacune presque aussi forte que la nôtre, avaient été battues

et séparées; cinq places de guerre avaient ouvert leurs portes; le

Piémont avait été réduit à demander la paix, et les Autrichiens forcés

à repasser le Pô. Cette même armée, dépourvue de tout, que Schérer, un

mois auparavant, commandait et disait être insuffisante pour la

défensive dans les montagnes, était triomphante, avait dicté des lois,

allait envahir le coeur de l'Italie et échanger sa misère, ses

privations et ses souffrances contre l'abondance, la richesse et les

jouissances de toute espèce.

À peine l'armistice de Cherasco était-il signé, que le général

Bonaparte mit ses troupes en mouvement pour opérer le passage du Pô,

opération difficile. Le Pô, grand fleuve, offre une véritable barrière;

une artillerie nombreuse et de gros calibre, auxiliaire si nécessaire

au passage des rivières, nous manquait; et, bien qu'on fît de grands

efforts, tout en marchant, pour la créer, elle était peu de chose

encore.

Aussi le seul moyen de réussir était dans la rapidité des opérations.

Il fallait profiter de l'effet moral produit sur l'ennemi par nos

prodigieux succès, et surprendre le passage du fleuve avant qu'il pût

être régulièrement défendu. Le 2 mai, Beaulieu repassa le Pô à Valence,

après avoir été rejoint par le corps auxiliaire, commandé par le

général Stubich. Il plaça ses troupes de la manière suivante: il

s'établit de sa personne à Ottobiana avec vingt bataillons et vingt-six

escadrons; il mit huit bataillons et six escadrons à Sommo, sous les

ordres du général Coselmini; quatre bataillons et quatre escadrons de

Frazeruolo à Vercelli, sous les ordres de Vukassowich. Le général

Beaulieu, apprenant la marche des Français à Casteggio, se décida à

passer le Tessin. Il plaça le général Liptay, de l'embouchure de

l'Olona jusqu'à celle du Lambro, avec huit bataillons et six escadrons,

et, plus tard, le 7, il le dirigea sur Plaisance, tandis que lui se

porta, avec sept bataillons et douze escadrons, au camp de Belgiojeso.

Dès le 10 floréal (30 avril), le général Bonaparte avait mis ses

troupes en marche, et, pendant que les Autrichiens croyaient au projet

de passer le Pô à Valence, et prenaient leurs dispositions pour s'y

opposer, les quatre divisions de l'armée se rendaient, par une marche

convergente, à Castel San Giovanni, lieu du rassemblement de toutes les

troupes, la division Laharpe en passant par Tortone et Voghera, la

division Augereau par Castel San Giovanni et Voghera, la division

Masséna par Bra, Alba, Nizza, Voghera, et la division Serrurier par

Cherasco, Alba, Osti, Alexandrie et Voghera. Aussitôt les premières

troupes arrivées à Castel San Giovanni, le général en chef se porta

avec elles à Plaisance, où des moyens de passage considérables se

trouvaient disponibles. Quelques hussards autrichiens seulement étaient

sur l'autre rive, et, les 16 et 17 mai, le passage s'effectua sans

obstacle dans des barques qui portaient le général Dallemagne et le

colonel Lannes; bientôt un pont volant donna des moyens de passage

réguliers. La division Laharpe fut la première qui atteignit la rive

gauche, et successivement les divisions Masséna, Augereau et Serrurier

la suivirent. La division Laharpe rencontra l'avant-garde ennemie à

Fombio: elle la culbuta et la poursuivit jusqu'à Codogno; là elle

trouva le général Liptay, qui, après un léger engagement, se retira sur

Pizzighettone, où la division Laharpe le suivit. La division Masséna,

après avoir servi de réserve à celle de Laharpe, se porta sur

Castel-Pusterlengo, tandis que Beaulieu arrivait en toute hâte avec

sept bataillons, afin de secourir et recueillir les troupes du général

Liptay. Enfin la division d'Augereau marcha sur Borghetto, et celle de

Serrurier sur Pavie.

Codogno fut le théâtre d'un événement funeste: le général Laharpe y

périt de la main de ses propres soldats; pendant une alerte de nuit il

monta à cheval, se porta en avant pour en reconnaître les causes, et, à

son retour, ayant été pris pour l'ennemi, il tomba sous une grêle de

balles. Singulière destinée que la sienne! Proscrit par suite de

révolutions dans son pays, et condamné à mort, les soldats de sa patrie

adoptive se chargèrent ainsi d'exécuter la sentence.

Pendant que le mouvement sur Plaisance et le passage du Pô

s'effectuaient, j'avais été chargé de me rendre à Alexandrie pour

convenir des arrangements relatifs à la remise de cette place

importante avec M. le comte de Solar, gouverneur de cette forteresse.

Aussitôt cette opération terminée, je rejoignis l'armée, où j'arrivai

le lendemain du fatal événement de la mort du général Laharpe. L'ennemi

se trouvant surpris, tourné et attaqué au milieu de son mouvement, le

seul parti qu'il eût à prendre était de se rapprocher de l'Adda et de

mettre cette rivière entre lui et nous, et c'est aussi ce qu'il fit le

9 mai à Lodi. Il garda Pizzighettone comme tête de pont pour pouvoir

déboucher sur nos derrières; en se plaçant ainsi il couvrait Milan. Il

était donc indispensable de le chasser de cette position avant de se

porter sur cette ville. Chargé d'aller faire la reconnaissance de

Pizzighettone, quoique cette place fût démantelée depuis longtemps,

elle me parut à l'abri d'un coup de main, et hors d'état d'être enlevée

avec nos faibles moyens. La division Laharpe reçut l'ordre de

l'observer; après avoir rempli cette mission, je rejoignis le même jour

le général en chef, qui marchait sur Lodi avec la division Masséna,

suivi de la division Augereau: la force totale de l'ennemi s'élevait

alors à trente-six bataillons, quarante-quatre escadrons, soixante-neuf

bouches à feu, formant vingt mille hommes d'infanterie et cinq mille

cinq cents chevaux. Arrivés à deux milles de la ville de Lodi, nous

trouvâmes l'ennemi en position; le 10, Beaulieu se porta sur Reposan et

Formigara; il plaça ainsi ses troupes: douze bataillons et huit

escadrons immédiatement sur le bord de l'Adda, en face de Lodi, sous

les ordres du général Sebottendorf; cinq bataillons à Rieva, neuf

bataillons à Redo, un bataillon dans Lodi, et trois bataillons et

quatorze canons avec deux escadrons en avant de la ville.

Le général en chef me donna l'ordre de prendre le 7e régiment de

hussards, et, aussitôt que l'infanterie serait engagée à droite et à

gauche de la route avec l'infanterie de l'avant-garde ennemie, de

charger vigoureusement sur la grande route. Notre infanterie était

commandée par le colonel Lannes, qui depuis a obtenu avec raison une

belle et éclatante réputation. J'exécutai mes instructions, et bientôt

la cavalerie ennemie fut culbutée et l'infanterie mise en déroute; mais

il me fut impossible de l'atteindre avec ma cavalerie, étant séparée

d'elle par les canaux qui bordent la chaussée des deux côtés. Nous

prîmes six pièces de canon, mais la cavalerie qui les soutenait

disparut en faisant le tour extérieur de la ville. Les portes s'étant

trouvées fermées et les troupes battues étant sous la protection des

remparts, la cavalerie française fut obligée de rebrousser chemin.

Il m'arriva dans cette charge un accident dont les conséquences

auraient pu m'être funestes: placé à la tête de la cavalerie formée en

colonne sur la route et chargeant au milieu de l'affreuse poussière

occasionnée par le mouvement des troupes ennemies en retraite, mon

cheval arriva jusqu'à toucher une pièce de canon abandonnée, fit un

épouvantable écart qui me renversa, et la colonne entière me passa sur

le corps sans me blesser. Quelques pièces de canon placées contre la

porte, et une escalade des remparts en terre, nous ouvrirent bientôt

l'entrée de la ville. Nous nous précipitâmes dans les rues, où la

cavalerie ennemie essaya encore de nous résister: culbutée de nouveau,

elle repassa la rivière en toute hâte sous la protection de l'armée

bordant la rive gauche de l'Adda. La division Masséna entra tout

entière, et se disposa à tenter un des plus vigoureux coups de main qui

aient jamais été faits. Les Autrichiens s'étaient placés immédiatement

sur le bord de la rivière; une disposition semblable pour défendre le

passage de vive force d'un pont est assurément fort mauvaise, car

l'ennemi, parvenant à déboucher, toute la ligne se trouve ou coupée par

son centre si le pont y correspond, ou tournée si c'est une de ses

ailes qui se trouve en face.

Pour défendre le passage d'un pont, il faut placer du canon qui le voie,

battre ses approches s'il est possible, et éloigner assez la ligne

pour qu'elle puisse recevoir sur son front, et toute formée, les

premières troupes de l'ennemi qui parviennent à franchir le défilé, et

qui d'abord et nécessairement sont peu nombreuses et en désordre. Les

remparts de Lodi, très-élevés, n'étant pas terrassés dans la partie

voisine de l'Adda, il n'y avait aucun moyen de s'en servir pour

fusiller les Autrichiens; mais, les troupes étant très-exaltées, on

pouvait en espérer les plus grands prodiges. Les retraites constantes

de l'ennemi, ses revers continuels, ne donnaient pas une bien grande

idée de sa résolution à se défendre; aussi fut-il décidé que le passage

de vive force de ce pont, long de quatre-vingts toises au moins, serait

tenté. Toute l'artillerie que pouvait contenir l'emplacement précédant

l'entrée du pont y fut placée, et une vive canonnade occupa l'ennemi.

Un gué praticable pour la cavalerie existait à cinq cents toises en

remontant la rivière, et le général Beaumont, commandant la cavalerie

de l'armée depuis la mort du général Stengel, fut dirigé sur ce point

et passa avec deux mille chevaux environ, tandis que l'infanterie en

colonne, à la tête de laquelle une foule de généraux et d'officiers

d'état-major s'étaient placés, se précipita sur le pont. Nous le

franchîmes à la course, sous le feu de l'ennemi. Les Autrichiens,

intimidés par cet acte de vigueur, lâchèrent pied et s'éloignèrent en

toute hâte en nous abandonnant presque toute l'artillerie en batterie.

Quelques moments avant le passage du fleuve, je courus un des plus

grands dangers de ma vie. On vint dire au général Bonaparte qu'un corps

de troupes se trouvait sur la droite de la rivière, au-dessous de la

ville; il était important de savoir promptement à quoi s'en tenir; car,

si c'était un corps en arrière, il fallait le faire prisonnier, et, si

c'était une tentative offensive, nous devions nous mettre en mesure de

lui résister. Le général en chef me donna l'ordre de prendre un faible

détachement et d'aller en toute hâte reconnaître ce qu'il y avait de

vrai dans ce rapport. Traverser la ville aurait été trop long avec tous

les embarras de l'armée, et il était plus court, mais très-dangereux,

de suivre le bord de la rivière entre celle-ci et les remparts de la

ville, en passant en vue et à portée de dix mille hommes environ, et de

l'artillerie qui bordait la rive gauche. Je pris quatre dragons avec

moi, et je m'embarquai au grand galop dans cette périlleuse entreprise.

Toute cette ligne d'infanterie, dans ce moment en repos, et les pièces

de canon, firent sur nous une décharge générale; nous passâmes par les

armes comme une compagnie de perdreaux qui parcourt une ligne de

chasseurs. J'arrivai au point que je devais atteindre, moi troisième,

et ayant mon cheval blessé: deux soldats et leurs chevaux avaient été

tués. Il n'y avait aucun ennemi sur la rive droite, et je m'empressai

de rejoindre le général en chef; mais, cette fois, en passant par la

ville.

Cette belle et glorieuse affaire de Lodi mettait le sceau à la

réputation de l'armée, à la gloire de son général, et assurait la

conquête de toute l'Italie. Je reçus pour récompense, à l'occasion de

cette mémorable journée, un sabre d'honneur.

L'ennemi se retira sur le Mincio. La division Augereau le poursuivit

jusqu'à Crema; nous nous portâmes, par la rive gauche, jusqu'à

Pizzighettone, évacué par l'ennemi sans combat; à la tête de quelque

cavalerie, je marchai sur Crémone, dont je chassai l'ennemi; ce jour-là,

nous rencontrâmes pour la première fois des hulans, et cette troupe

intimida d'abord beaucoup notre cavalerie. L'ennemi battu, chassé et

ainsi éloigné, le général en chef fut maître de se rendre à Milan. Il y

fit son entrée le 26 mai. L'investissement de la citadelle eut lieu

aussitôt, et tout fut disposé pour en faire le siége. Les places de

Piémont, remises par le roi de Sardaigne, nous fournirent tout ce dont

nous avions besoin pour composer notre équipage de siége, qui commença

peu après. Le général Despinois avait été distingué par le général en

chef; il passait pour un homme instruit; il fut chargé de le diriger et

eut en même temps le commandement de la Lombardie. Le général en chef,

après être resté huit jours à Milan pour satisfaire aux besoins de

l'armée, donner les ordres nécessaires à la levée des contributions, à

la formation des magasins, et laisser quelque repos aux troupes,

entreprit d'achever la conquête du nord de l'Italie.

La cavalerie fut renforcée à cette époque par le 10e régiment de

chasseurs; il était nombreux et en bon état: c'est le premier corps de

cavalerie qui, dans cette campagne, se soit fait une grande réputation;

son vieux colonel, Leclerc-Dostein, était l'un des plus braves soldats

qu'ait eus la France. Jamais la réputation de ce régiment n'a subi

d'altération.

L'entrée de l'armée française à Milan eut beaucoup d'éclat, et fut un

véritable triomphe. Une population immense, réunie sur son passage,

vint admirer ces braves soldats, dont toute la parure consistait dans

un teint basané, une figure martiale, et dans l'éclat de leurs actions

récentes. Les idées nouvelles avaient fermenté en Italie, et il était

facile de leur donner du développement. Nous nous annoncions comme les

vengeurs des peuples, et ces mots n'avaient pas encore perdu leur magie,

car les peuples ne connaissent l'horrible fardeau amené par la guerre

qu'après en avoir fait l'expérience; les Allemands n'ont, d'ailleurs,

jamais été aimés en Italie; enfin il y a toujours, dans les grandes

villes, une partie de la population désireuse de changements; elle les

suppose favorables, parce que, n'ayant rien à perdre, elle a tout à

gagner; ainsi notre prise de possession semblait faite sous les

meilleurs auspices. Des ressources immenses nous étaient présentées,

des renforts étaient en marche de France, et nous allions avoir tout à

la fois un nombreux personnel et un matériel bien organisé, ce qui,

ajouté à la bravoure éprouvée de nos soldats, aux talents de notre chef

et à la confiance universelle, était le gage d'une série non

interrompue de succès.

Le jour même de notre entrée à Milan, et au moment où le général

Bonaparte se disposait à se coucher, il causa avec moi sur les

circonstances où nous nous trouvions, et il me dit à peu près les

paroles suivantes: «Eh bien, Marmont, que croyez-vous qu'on dise de

nous à Paris; est-on content?» Sur la réponse que je lui fis, que

l'admiration pour lui et pour nos succès devait être à son comble, il

ajouta: «Ils n'ont encore rien vu, et l'avenir nous réserve des succès

bien supérieurs à ce que nous avons déjà fait. La fortune ne m'a pas

souri aujourd'hui pour que je dédaigne ses faveurs: elle est femme, et

plus elle fait pour moi, plus j'exigerai d'elle. Dans peu de jours nous

serons sur l'Adige, et toute l'Italie sera soumise. Peut-être alors, si

l'on proportionne les moyens dont j'aurai la disposition à l'étendue de

mes projets, peut-être en sortirons-nous promptement pour aller plus

loin. De nos jours, personne n'a rien conçu de grand: c'est à moi d'en

donner l'exemple.»--Ne voit-on pas dans ces paroles le germe de ce qui

s'est développé ensuite?

Loin de laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître, il fallait

achever la conquête du nord de l'Italie, rejeter les Autrichiens au

delà de l'Adige, et prendre Mantoue, place d'armes et dépôt de

l'ennemi. Tout fut donc disposé pour continuer les opérations, et

l'armée se mit en mouvement pour le Mincio, où l'ennemi était

rassemblé. Elle marcha de la manière suivante: la division Augereau,

par Cassano, Brescia et Desenzano; la division Masséna, par Chiari,

Brescia et Montechiaro; et la division Serrurier, par Lodi et Volta.

Une avant-garde, composée en grande partie de cavalerie, commandée par

le général Kilmaine, fut dirigée par Brescia, Montechiaro et

Castiglione. Les troupes étaient en pleine opération, et le général

Bonaparte arrivait à Lodi pour aller les joindre, quand il reçut la

nouvelle d'une horrible insurrection éclatée à Pavie. J'étais avec lui;

nous retournâmes en toute hâte à Milan, où il prit les dispositions

convenables pour la réprimer et imposer une crainte salutaire,

nécessaire au repos de l'avenir.

Trente ou quarante mille paysans, soulevés à la voix des prêtres et

réunis à Pavie, s'étaient portés sur Binasco, bourg situé à moitié

chemin de Milan. Quelques Français, isolés et surpris, avaient péri;

d'autres s'étaient réfugiés dans le château de Pavie et en avaient

fermé les portes. Cet incendie pouvait embraser la Lombardie tout

entière. Le général Bonaparte partit de Milan immédiatement avec deux

mille hommes et six pièces de canon; il se fit accompagner par

l'archevêque. En un moment, les insurgés, réunis à Binasco, furent

dispersés, et ce beau village réduit en cendres. Les portes de Pavie se

trouvaient fermées, et les insurgés garnissaient les murailles. Une

vingtaine de coups de canon brisèrent les portes; les troupes entrèrent,

et les paysans se dispersèrent sans opposer plus de résistance. Nous

rendîmes la liberté au général Acquin et à quelques Français réfugiés

dans le château et menacés d'une mort prochaine. La ville fut livrée au

pillage, et quoique complet, les soldats n'y joignirent pas, comme il

arrive souvent en pareil cas, le meurtre et d'autres atrocités. La

maison du receveur de la ville était menacée, et ce malheureux croyait,

en jetant son argent dans la rue, se préserver de l'entrée des soldats

dans sa maison, tandis que sa conduite devait, au contraire, les y

attirer. Le général Bonaparte, prévenu, me donna l'ordre de me rendre

sur les lieux et d'enlever l'argent. Nous avions à cette époque une

fleur de délicatesse qui me rendit l'obéissance pénible. Je craignais

d'être soupçonné d'avoir fait tourner cette mission à mon profit. Je la

remplis en murmurant; mais j'eus soin, en prenant et comptant le trésor,

de me faire assister par tous les officiers que je pus réunir: les

sommes trouvées furent donc remises avec une grande régularité. Plus

tard, le général Bonaparte m'a reproché de ne pas avoir gardé cet

argent pour moi, ainsi que dans une autre circonstance dont je ferai le

récit, et qu'il avait saisie, me dit-il, pour m'enrichir. L'ordre

rétabli à Pavie, nous nous mîmes en route pour l'armée, et, le 10

prairial (30 mai), la plus grande partie des troupes était réunie à

deux lieues du Mincio.

Nous trouvâmes beaucoup de cavalerie ennemie en avant de Borghetto, et

le village de Valleggio, situé sur la rive gauche, occupé par une

infanterie assez nombreuse. On fit quelques prisonniers, et l'ennemi

abandonna plusieurs pièces de canon. L'armée autrichienne se composait

alors de quarante-deux bataillons et quarante et un escadrons, dont la

force était de trente mille six cent soixante et un hommes: la moitié

seulement aurait été en mesure de combattre à Borghetto, le reste étant

détaché. Sa retraite s'opéra sur Dolce, après avoir porté la garnison

de Mantoue à vingt bataillons faisant douze mille hommes, et de là sur

Ala et Roveredo. La division Augereau passa la rivière et marcha sur

Peschiera, où elle entra sans obstacle; cette ville, ayant été évacuée

par les Autrichiens, fut abandonnée par eux à son approche. C'était une

place vénitienne; le gouvernement vénitien n'ayant pris aucune

disposition pour faire respecter sa neutralité, rien n'avait été

préparé pour la défendre; aussi nous ouvrit-elle ses portes, comme elle

l'avait fait à l'armée autrichienne. Le général en chef entra à

Valleggio et y établit son quartier général. On avait choisi pour son

logement une grande maison à peu de distance de la sortie du village,

et par conséquent assez éloignée de la rivière. La division Masséna,

s'étant établie près de la rive droite pendant le temps nécessaire à la

réparation du pont, avait pris ce moment pour faire la soupe. Son

séjour prolongé l'empêcha de se placer en avant du village aussitôt

qu'elle le devait, et comme le général en chef le lui avait ordonné. Il

faisait très-chaud, et tout le monde se reposait à moitié déshabillé;

un coup de canon se fait entendre; en même temps quelques coups de

pistolet, et des cris: «Aux armes, voilà l'ennemi!» sont répétés par

des fuyards. Chacun court à son cheval; mais les chevaux étaient

débridés. Je pris sur-le-champ les dispositions nécessaires pour nous

sauver de ce danger, si pressant en apparence. Nous ne pouvions avoir à

redouter que de la cavalerie; si déjà elle était dans ce village, le

premier détachement qui passerait, voyant une porte ouverte, entrerait,

nous sabrerait sans difficulté et nous prendrait. En conséquence, je

courus à la grande porte, je la poussai et la tins fermée avec un de

mes camarades, pendant que nos gens apprêtaient nos chevaux. Une fois

tout le monde à cheval, nous sortîmes ensemble et nous aurions

certainement passé sur le ventre de deux escadrons si cela avait été

nécessaire. Le général Bonaparte ne se fia pas à cette combinaison, et,

je crois, à tort. Il sortit à pied par la petite porte, rencontra un

dragon qui fuyait, lui prit son cheval, et arriva ainsi, seul, au pont.

Si l'ennemi eût été dans le village, comme on devait le supposer, il

aurait été perdu. De ce jour il prit la résolution d'avoir à lui, et

toujours avec lui, une forte escorte; il forma ce corps de guides qui

l'accompagnait partout et a été le noyau du régiment des chasseurs de

la garde impériale. Voici maintenant la cause de l'alerte: deux des

quatre régiments napolitains servant dans l'armée autrichienne venaient

de Goito et rejoignaient le gros de l'armée; en passant devant le

village de Valleggio et marchant avec précaution, ils voulurent

s'assurer si nous l'occupions, et s'en approchèrent. Des canonniers

français, envoyés pour ramener quelques pièces abandonnées par l'ennemi,

les voyant paraître, tirèrent un coup de canon sur eux. D'un côté,

nous fûmes ainsi avertis de ce qui se passait, et, de l'autre, les

Napolitains virent que Valleggio était occupé par les Français, et se

retirèrent. Sans cette circonstance, l'ennemi serait probablement entré

dans le village et aurait pris le général Bonaparte. Quelle conséquence

n'aurait pas eue sur sa destinée, sur celle de l'Europe, sur celle du

monde, un événement qui changeait sa situation et toutes les

combinaisons de son avenir! Et cet événement eût été l'ouvrage d'un

très-petit corps d'une très-mauvaise armée d'un très-petit souverain!

Ô puissance cachée du destin, les anciens avaient bien raison de

t'élever des temples!

L'armée se porta sur Vérone, excepté la division Serrurier, dirigée sur

Mantoue et destinée à masquer cette place. À son arrivée à Vérone, le

général Bonaparte feignit contre le gouvernement vénitien une grande

colère, qu'il exprima au provéditeur Foscarini. Le prétexte de ses

plaintes était l'asile donné à Louis XVIII; ce prince avait résidé,

avec sa petite cour, pendant assez longtemps dans cette ville, et y

avait reçu les témoignages de respect et d'intérêt que le spectacle

d'une grande infortune inspire toujours. Le général Bonaparte ne

pouvait désapprouver au fond du coeur une conduite motivée par un

sentiment noble et généreux; mais sa conduite était commandée par sa

position, et je ne doute pas qu'il n'envisageât dès lors le parti qu'il

pourrait tirer, soit pour le présent, soit pour l'avenir, d'une

querelle ouverte avec le gouvernement vénitien: au surplus, toutes ces

menaces n'aboutirent pour le moment à rien, et on se contenta de

prendre possession des forts et d'exiger des vivres pour les troupes.

La division Augereau occupa Vérone et les bords de l'Adige, en

descendant jusqu'à Porto-Legnago. La division Masséna fut chargée de la

défense des montagnes qui commandent la vallée de l'Adige et occupent

l'espace entre ce fleuve et le lac de Garda; elle prit poste à

Montebaldo et s'y retrancha. La division Serrurier, aidée et soutenue

par la cavalerie commandée par le général Kilmaine, fit

l'investissement de Mantoue, et on disposa tout pour commencer le siége

aussitôt après l'arrivée de la grosse artillerie. Les Autrichiens

s'étaient retirés à Trente; ils avaient besoin de beaucoup de temps

pour se refaire, et de recevoir de grands renforts pour être en état de

rentrer en campagne; ainsi nous pouvions nous reposer, et c'est ce que

l'on fit, car l'armée en avait grand besoin. On s'occupa à réparer les

pertes causées par une campagne si active, et à mettre l'armée sur un

pied convenable pour pouvoir soutenir sa réputation et accomplir ses

destinées. Le général Bonaparte crut sa présence utile à Milan; il

avait à presser le siége du château et à prendre les dispositions

relatives à l'administration générale; après avoir donné ses

instructions à ses lieutenants, il partit pour Milan, emmenant avec lui

et dans sa voiture le général Berthier et moi.

Les succès glorieux de cette campagne, les prodiges opérés en si peu de

temps, et si fort au-dessus de tous les calculs, de toutes les

espérances, avaient développé au plus haut degré les facultés du

général Bonaparte; cette confiance en lui-même, cette confiance sans

bornes qu'il inspirait aux autres, donnait à ses discours et à ses

actions un aplomb, une décision capables de tout entraîner. Il lui

semblait voir devant lui tous les jours un nouvel horizon; c'était le

fond de son caractère, et j'en fus frappé dès cette époque. Loin de

paraître s'étonner de ce qu'il avait fait, il écrivait de Vérone au

Directoire que, si on lui envoyait des renforts, il traverserait le

Tyrol, et prendrait l'armée autrichienne du Rhin à revers. Je fus

frappé d'étonnement en lui entendant dicter cette phrase; cette

proposition formelle, faite en ce moment, me parut presque de la folie.

Tout le monde a pu remarquer dans le cours de sa carrière qu'il en a

toujours été ainsi; à force de vaincre les obstacles, il les a toujours

méprisés davantage; mais aussi, à force de les mépriser, il a fini par

en accumuler une telle masse sur sa tête, qu'il en a été écrasé. Alors

il était dans la mesure des choses possibles, et il y est resté encore

bien longtemps; quand il en est sorti, l'orgueil avait remplacé les

éclairs du génie.

Une chose remarquable à l'époque dont je parle, c'est l'esprit

admirable et le zèle ardent de tout ce qui l'entourait. Chacun de nous

avait le pressentiment d'un avenir sans limites, et cependant était

dépourvu d'ambition et de calculs personnels; on ne pensait qu'aux

résultats généraux; c'était du patriotisme dans la belle acception du

mot.

Il arriva alors une chose digne d'être signalée: le général Bonaparte

fut accusé de n'avoir pas assez fait, et d'avoir manqué de résolution,

par un de ces militaires de plume, le fléau des militaires combattants,

gens traitant souvent des questions qu'ils ne comprennent pas, qu'ils

ne sont pas à portée de juger, et dont ils ignorent même presque

toujours les circonstances, cause des résolutions prises.

Le général Matthieu Dumas discuta cette campagne d'Italie dans une

brochure, et reprocha au général Bonaparte de s'être borné à envahir

l'Italie: celui-ci me chargea de lui répondre, et je publiai une

réfutation qui était facile; elle eut quelque succès dans le temps, et

le général Bonaparte fut très-satisfait.

Le général Bonaparte, quelque occupé qu'il fût de sa grandeur, des

intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du

temps pour se livrer à des sentiments d'une autre nature; il pensait

sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l'attendait avec impatience:

elle, de son côté, était plus occupée de jouir des triomphes de son

mari, au milieu de Paris, que de venir le joindre. Il me parlait

souvent d'elle et de son amour avec l'épanchement, la fougue et

l'illusion d'un très-jeune homme. Les retards continus qu'elle mettait

à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à

des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était

fort dans sa nature.

Dans un voyage fait avec lui à cette époque, et dont l'objet était

d'inspecter les places du Piémont, remises entre nos mains, un matin, à

Tortone, la glace du portrait de sa femme, qu'il portait toujours, se

cassa: il pâlit d'une manière effrayante, et l'impression qu'il

ressentit fut des plus douloureuses. «Marmont, me dit-il, ma femme est

bien malade ou infidèle.»

Enfin elle arriva, accompagnée de Murat et de Junot. Envoyé au-devant

d'elle jusqu'à Turin, je fus témoin des soins et des égards qui lui

furent prodigués par la cour de Sardaigne à son passage. Une fois à

Milan, le général Bonaparte fut très-heureux; car alors il ne vivait

que pour elle; pendant longtemps il en a été de même, jamais amour plus

pur, plus vrai, plus exclusif, n'a possédé le coeur d'un homme, et cet

homme était d'un ordre si supérieur!

Le Directoire eut, à cette époque, la ridicule idée d'envoyer

Kellermann en Italie et de diviser le commandement: celui-ci aurait

commandé dans le nord, et Bonaparte dans le midi. On conçoit d'où

venait cette pensée: c'était assurément la combinaison la plus absurde.

Bonaparte ne voulut pas y souscrire; il demanda à rentrer en France si

on envoyait Kellermann au delà des monts, et cette proposition n'eut

pas de suite. Les troupes de l'armée des Alpes vinrent nous joindre, et

de nouvelles divisions s'organisèrent successivement. Les généraux de

division Vaubois et Sauret arrivèrent à l'armée, et le général

Despinois fut fait général de division.

Pendant le cours de la campagne, divers armistices, faits

successivement par le général Bonaparte avec les ducs de Parme et de

Modène, avaient valu à l'armée beaucoup de millions et de nombreux

tableaux: ces tableaux ont décoré notre musée pendant un bien petit

nombre d'années, hélas! Un armistice, fait aussi avec le roi de Naples,

rappela de l'armée autrichienne ses régiments de cavalerie. Restait le

pape, demeurant encore en état d'hostilité. Pie VI, se croyant une

puissance effective, avait fait des armements en conséquence. Pour lui

faire acheter la paix, ou au moins une suspension d'armes, il fallut

faire contre lui des dispositions positives. Une autre opération tenait

aussi fort à coeur au gouvernement, et son utilité était sentie par tout

le monde: le grand-duc de Toscane, frère de l'empereur, avait fait

depuis longtemps sa paix avec la République; cette paix avait précédé

même de plus d'une année notre entrée en Italie. Ainsi il n'y avait

rien à lui demander; mais son port de Livourne, consacré au commerce

anglais, était le point de communication des Anglais avec l'Italie et

le dépôt de leurs marchandises. Leur fermer ce débouché, s'emparer de

toutes leurs marchandises et occuper Livourne par des forces imposantes,

fut l'objet d'une expédition dont on ne voulut pas différer d'un moment

l'exécution. À cet effet, on réunit à Plaisance une division commandée

par le général Vaubois, tandis que la division Augereau reçut l'ordre

de se rendre à Borgoforte et de passer le Pô pour marcher sur Ferrare

et Bologne.

Cependant ce mouvement fut suspendu par une insurrection qui éclata

dans ce qu'on appelle les fiefs impériaux, pays situé entre Tortone et

Gênes, appartenant alors à la république de Gênes. De grands exemples,

faits là comme à Pavie, y rétablirent bientôt l'ordre. Ce mouvement,

projeté contre Bologne et Livourne, était en ce moment sans danger. Les

Autrichiens étaient loin d'avoir réparé leurs pertes; encore hors

d'état de reprendre l'offensive sur l'Adige, ils ne pouvaient rien

tenter sans avoir reçu de puissants renforts. L'armée du Rhin en envoya,

et Wurmser les amenait en personne.

On connaissait l'époque du départ et celle de l'arrivée présumée de ces

troupes.

La division Augereau marcha directement sur Bologne, et celle de

Vaubois par Parme, Modène, Reggio et Pistoja. Le général en chef était

avec cette division. En avant de Modène existait le fort Urbin,

appartenant au pape et occupé par ses troupes. Ce fort, sans boucher le

passage, puisqu'il était situé dans une plaine, gênait les

communications, la grande route passant sur ses glacis. Il était donc

important de s'en rendre maître. J'en fus chargé, et la chose réussit à

souhait. Il n'y avait rien qu'on ne pût tenter contre les troupes du

pape, comme on va le voir et comme on le verra encore plus tard.

Le général Bonaparte fit écrire de Modène au commandant de venir lui

parler, et ce brave homme, instruit cependant que nous étions en guerre

avec son souverain, se rendit sans défiance à cette invitation; il

partit sans laisser d'instructions à ses officiers. Le général

Bonaparte me prescrivit de marcher à la tête de toutes les troupes avec

un faible détachement de dragons d'une quinzaine d'hommes; un autre

détachement plus fort me suivait à une très-petite distance. J'avais

l'ordre de passer tranquillement sur la route, comme marche un

détachement allant faire les logements; et, si je voyais la porte du

fort ouverte, de m'y précipiter et de sabrer la garde. Alors je serais

soutenu par les troupes qui me suivraient. Arrivé à l'endroit où la

route est sous le chemin couvert, je trouvai en dehors des palissades

les officiers de la garnison réunis, inquiets de l'absence de leur

commandant. Ils me demandèrent de ses nouvelles; je leur répondis qu'il

était à cent pas derrière moi, et qu'ils allaient le rencontrer. Cette

réponse les fit porter un peu plus en avant. Quelques instants après,

ayant vu la porte ouverte, je m'y rendis au grand galop, sans donner le

temps à la garde de fermer la barrière. Cette garde s'enfuit, et, en un

moment, tout le régiment de dragons eut pénétré dans le fort. Les

soldats se réfugièrent dans leurs casernes et en sortirent prisonniers.

Il y avait en batterie sur les remparts plus de quatre-vingts pièces de

canon, et toutes chargées. Le fort tomba ainsi entre nos mains; son

artillerie fut transportée immédiatement à l'armée devant Mantoue, et

servit au siége de cette place.

Le général Bonaparte m'envoya à Ferrare pour sommer le commandant. Je

m'y rendis en poste, et j'annonçai l'arrivée des troupes. Il fut

convenu que les portes de la ville et de la citadelle leur seraient

livrées immédiatement, et on me permit, en attendant, d'inspecter la

forteresse; on me fournit même l'état de l'artillerie et les

approvisionnements existants. Une partie de ce matériel fut encore

envoyée devant Mantoue. Il était commode d'avoir ainsi ses ennemis pour

fournisseurs. Sans l'artillerie de ces deux places, nous n'aurions pas

pu commencer aussitôt le siége de Mantoue. Je rejoignis le général en

chef à son arrivée à Pistoja; de là il marcha sur Livourne et m'expédia

à Florence auprès du grand-duc de Toscane. J'étais porteur d'une lettre

pour ce souverain et chargé de lui faire connaître les motifs de notre

mouvement. Je rapportai à Livourne la réponse du grand-duc. La conduite

de celui-ci fut celle d'un homme qui se soumet à tout et ne veut pas

avoir recours à des moyens violents. Il lui aurait été difficile,

d'ailleurs, de les employer avec succès. Il engageait vivement le

général Bonaparte à passer par Florence à son retour. On trouva à

Livourne de grandes richesses; elles offrirent à l'armée beaucoup de

ressources. Ainsi, de toutes parts, le trésor se remplissait. Depuis ce

moment, la majeure partie de la solde et des appointements fut payée en

argent. Il en résulta un grand changement dans la situation des

officiers, et jusqu'à un certain point dans leurs moeurs.

L'armée d'Italie était alors la seule échappée à cette misère sans

exemple, supportée par toutes les armées depuis si longtemps.

Le général en chef, après avoir donné ses ordres, quitta Livourne et

partit pour Bologne en passant par Florence. Il s'arrêta dans cette

dernière ville pour admirer tout ce qu'elle avait de curieux et voir le

grand-duc. Celui-ci le reçut avec toute la distinction possible. Nous

dînâmes avec lui. Singulier tableau que ces hommages rendus par le

frère de l'empereur et la fille du roi de Naples à un général

républicain, dont les triomphes récents étaient si opposés à leurs

intérêts! En sortant de dîner chez le grand-duc, Bonaparte reçut un

courrier qui lui annonçait la reddition du château de Milan. Il renvoya

en toute hâte M. de Fréville, notre chargé d'affaires, chez le

grand-duc pour lui en faire part. C'était mal reconnaître son

hospitalité! Ce souverain est le premier avec lequel le général

Bonaparte a été en contact personnel. Alors ce fut un événement pour

lui; et, comme il a toujours été sensible aux souvenirs qui se

rattachaient au commencement de sa carrière, il a conservé, toute sa

vie, à ce prince une affection qui lui a été utile en plus d'une

occasion. Tous les noms, datant de ce temps-là ou d'une époque

antérieure, rappelant à la mémoire de Bonaparte des services rendus ou

des témoignages d'affection ou de considération, n'ont jamais perdu

leur puissance auprès de lui. La nature lui avait donné un coeur

reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. Cette

assertion contrariera des opinions établies, mais injustes. Sa

sensibilité s'est assurément bien émoussée avec le temps; mais, dans le

cours de mes récits, je raconterai des faits, je donnerai des preuves

incontestables de la vérité de mon opinion.

La famille Bonaparte est originaire de Toscane; une branche y était

restée, elle était alors représentée par un chanoine demeurant à San

Miniato, petite ville entre Pise et Florence; nous nous y arrêtâmes et

nous couchâmes chez lui; il jouissait vivement de l'éclat que son

cousin donnait à son nom, mais il voyait d'un autre oeil que nous cette

gloire de la terre, et il aspirait à la voir prendre ses racines dans

le ciel. Un Bonaparte avait été déclaré bienheureux par je ne sais quel

pape, c'était le premier pas vers la canonisation; le chanoine aspirait

à le voir sanctifié; il prit le général en particulier pour le supplier

d'employer son influence, supposée sans bornes, pour obtenir ce titre

de gloire pour sa famille. Bonaparte rit beaucoup du désir de son

cousin, qu'il ne satisfit pas, et il aima mieux obtenir du pape, dans

les négociations postérieures, quelques millions et quelques tableaux

de plus, que le droit de bourgeoisie dans le ciel pour un homme de sa

maison.

Nous restâmes quelques jours à Bologne, où l'armistice avec le pape,

bientôt convenu et signé, amena de riches tributs de toute espèce. À

Bologne comme à Reggio et dans toutes les villes, on organisa une force

municipale pour la sûreté du pays, de manière qu'à l'exception de

Livourne, constamment occupée par une garnison française, la totalité

des troupes françaises repassa le Pô.

Tout étant disposé pour faire le siége de Mantoue, il fut entrepris. On

croyait à tort la garnison faible, car elle était de douze mille hommes,

et l'on supposait pouvoir opérer une surprise, vu le grand développement

de la ville.

Mantoue, pourvue d'une bonne enceinte, est en outre couverte par deux

lacs, l'un supérieur, l'autre inférieur: en avant du premier se trouve

la citadelle, donnant une tête de pont d'un grand développement; en

avant du deuxième, le faubourg Saint-Georges, alors non fortifié, et

qui tomba entre nos mains. Du côté opposé, le lac était presque à sec,

et se composait d'un courant d'eau formant une grande île avec les

fossés de la place: une partie était occupée par l'ouvrage dit du T,

destiné à couvrir une longue courtine de la place flanquée seulement

par quelques tours et couverte par un fossé plein d'eau. L'ouvrage du T

était en terre et sans revêtement, mais fraisé et palissadé; on crut,

en débarquant la nuit dans l'île, surprendre l'ennemi et enlever ce

poste; s'il en avait été ainsi, la première batterie à construire

aurait été une batterie de brèche, et en cinq jours la place eût été à

nous. Un Espagnol, nommé Canto d'Irlès, en était gouverneur. Le coup de

main proposé fut tenté de la manière suivante: trois cents hommes

furent habillés en Autrichiens avec l'uniforme d'un des régiments de la

garnison, et mis sous les ordres d'un nommé Lahoz d'Ortitz. Cet

officier, d'une bonne famille de Milan, avait servi en Autriche et

ensuite déserté chez nous, à cause de ses opinions révolutionnaires;

devenu aide de camp de Laharpe, et plus tard, à la mort de celui-ci,

aide de camp du général Bonaparte, il montrait du courage, un caractère

ardent, violent, et beaucoup d'esprit. Son ambition était sans bornes;

il devint général cisalpin, et organisa les premières troupes de cette

république; mais, en l'an VII, après la reprise des hostilités, il nous

abandonna pour quelque mécontentement, se réunit à nos ennemis, et fut

tué, en faisant le siége d'Ancône, par les troupes mêmes qu'il avait

formées.

Je reviens au siége de Mantoue. Les trois cents hommes de Lahoz,

habillés en Autrichiens, devaient, à l'instant où le débarquement dans

l'île aurait lieu pendant la nuit, se séparer, simuler la défense de

l'île, se retirer, étant pressés vivement par les Français, sur

l'ouvrage du T, y entrer, en livrer la porte aux troupes qui suivraient,

et ensuite faire main basse sur l'ennemi. Murat fut chargé du

commandement des troupes destinées à appuyer Lahoz. L'exécution eut

lieu d'une manière timide, les troupes se firent attendre; le

détachement n'étant pas pressé, on ne se hâta pas de lui ouvrir la

barrière; le stratagème fut reconnu, et l'opération manqua: on accusa

généralement Murat d'avoir agi avec mollesse et causé cet échec; ce fut

dans la nuit du 7 au 8 juillet que le coup de main fut tenté.

On prit sur-le-champ son parti, et l'on ouvrit la tranchée. Un pont fut

construit devant Pietroli pour établir la communication; dès ce moment,

il fallut passer par tous les détails et toutes les lenteurs d'un siége

régulier. Le général Bonaparte m'attacha à ce siége, suivant mes désirs,

sous les ordres du général Serrurier, et je montai la tranchée à mon

tour. Nos travaux, conduits avec talent et vigueur par notre ingénieur,

le colonel Chasseloup, commandant le génie de l'armée, et les batteries

nécessaires établies, nous arrivâmes à la deuxième parallèle. Le front

d'attaque, comme je l'ai dit, n'était pas revêtu: toutes les palissades

étant brisées, les pièces de l'ennemi démontées, son feu presque éteint,

il fut décidé que l'on n'attendrait pas plus longtemps pour donner

l'assaut. Quatre colonnes de trois cents hommes chacune furent

désignées pour assaillir les points les plus accessibles; je devais en

commander une, et nous attendions la nuit du 30 juillet pour agir quand

les dispositions générales de l'armée vinrent changer l'état des choses

et nos projets.

Le maréchal de Wurmser, successeur de Beaulieu dans le commandement de

l'armée ennemie, avait amené un fort détachement de l'armée du Rhin, et

reçu d'autres renforts de l'intérieur: la force de son armée était de

quarante-sept bataillons, trente-sept escadrons, formant quarante et un

mille cent soixante et onze hommes d'infanterie, cinq mille sept cent

soixante-six de cavalerie; son artillerie se composait de cent

quatre-vingt-douze bouches à feu attelées; et tout cela indépendamment

de la garnison de Mantoue, forte de douze mille hommes.

Wurmser divisa son armée en quatre colonnes principales, de la manière

suivante: la première, sous les ordres du lieutenant général

Quasdanovich, formait l'aile droite; se divisant elle-même en quatre

brigades commandées par les généraux Ott, Ocskay, Sport et prince de

Reuss, elle avait deux avant-gardes sous les ordres des colonels Klenau

et Lusignan, et se composait de seize bataillons, neuf compagnies,

treize escadrons, et cinquante-six bouches à feu. Sa force était de

quinze mille deux cent soixante-douze hommes d'infanterie, et deux

mille trois cent quarante-neuf chevaux.

La deuxième, sous le commandement du lieutenant général Melas, formait

la droite du centre: composée de deux divisions et quatre brigades,

commandées par les généraux Gremma et Sebottendorf, et sous eux par les

généraux Grummer, Basilico, Nicoletti et Pettoni, elle avait dix-sept

bataillons, onze compagnies, quatre escadrons, et cinquante-huit bouches

à feu, et sa force était de treize mille six cent soixante-seize hommes

d'infanterie, et sept cent vingt-sept chevaux.

La troisième colonne, sous les ordres du lieutenant général Davidovich,

formant la gauche du centre, se composait de trois brigades, commandées

par les généraux Mittrowsky, Liptay et le plus ancien colonel de la

brigade; sa force était de dix bataillons, huit compagnies, dix

escadrons, soixante bouches à feu; elle comptait huit mille deux cent

soixante-quatorze hommes d'infanterie, seize cent dix-huit chevaux.

Enfin, la quatrième colonne, commandée par le général Mezzaro, formant

l'aile gauche, était divisée en deux brigades, commandées par les

généraux de Hohenzollern et Mezzeris, et se composait de quatre

bataillons, six compagnies, sept escadrons et dix-huit bouches à feu,

et d'une force de trois mille neuf cent quarante-neuf hommes

d'infanterie, mille soixante-douze chevaux.

La première colonne fut dirigée sur Brescia; elle devait se porter sur

Plaisance pour prévenir l'armée française. La deuxième attaqua la

division Masséna à la Corona, s'empara de Rivoli, et couvrit la marche

de la troisième colonne. La troisième colonne descendit par la vallée

de l'Adige, et rejoignit la deuxième colonne à Rivoli. La quatrième

colonne déboucha par Vicence et Legnago, marcha sur Vérone, et se

réunit à la troisième colonne.

L'armée française était ainsi placée: Masséna occupait la Corona et

Montebaldo, et défendait le pays entre le lac de Garda et l'Adige;

Augereau occupait Vérone et Legnago; la division Sauret, Salo; le

général Despinois, avec quatre mille hommes, était à Peschiera, et la

division Serrurier faisait le siége de Mantoue. Toutes les divisions

actives réunies composaient soixante-trois bataillons et trente

escadrons dont la force s'élevait à trente-six mille six cent

vingt-huit hommes d'infanterie, cinq mille deux cent soixante-neuf

chevaux, et trente-sept bouches à feu. Les forces supérieures de

l'ennemi culbutèrent Masséna des postes qu'il occupait dans les

montagnes. Le général Sauret ayant été forcé devant Salo, l'ennemi

entra à Brescia sans coup férir; Murat, Lasalle et bon nombre d'autres

officiers y furent surpris et faits prisonniers. La situation de

l'armée était critique; pour continuer le siége de Mantoue, il fallait

livrer bataille à l'ennemi vers Roverbella; mais, si la bataille était

perdue, l'armée devait immédiatement repasser le Pô; elle abandonnait

ainsi toute la Lombardie, et courait de grands risques d'être détruite

en exécutant ce mouvement, pour lequel rien n'avait été préparé. Lever

le siége de Mantoue, afin de réunir toutes les forces disponibles;

manoeuvrer avec légèreté pour balayer ce que nous avions derrière nous,

afin de rétablir la sûreté de notre ligne d'opération, et ensuite

marcher à l'ennemi divisé, le surprendre dans ses mouvements, au milieu

de ses corps séparés par les lacs et les montagnes, voilà ce qu'il y

avait à faire et à quoi Bonaparte se résolut. Mais alors que deviendra

l'artillerie du siége de Mantoue? Elle se composait de cent

quatre-vingts bouches à feu, et des approvisionnements correspondants:

l'enlever est impossible, on n'en a ni le temps ni les moyens; elle

tombera au pouvoir de l'ennemi, c'est un grand trophée pour lui; mais

le premier but est la victoire, et c'est un sacrifice qu'elle exige

impérieusement. Le général Bonaparte n'hésita pas; il foula aux pieds

les petites considérations, prit son parti, et se montra, par cette

résolution ainsi motivée, un grand général. Il envoya l'ordre au

général Serrurier de lever le siége après avoir détruit, autant que

possible, les munitions et l'artillerie abandonnée, de se retirer sur

l'Oglio, à Marcaria, et d'y attendre de nouveaux ordres. La division

Masséna, après avoir disputé le terrain pied à pied, fit sa retraite

sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera: une garnison fut laissée dans

cette place après quelque incertitude, et le commandement en fut confié

au général Guillaume, espèce de fou, mais homme de zèle et de

surveillance: plus tard, cette division continua son mouvement sur la

Chiesa, à Ponte San Marco, laissant une forte arrière-garde à Lonato,

tandis que la division Despinois devait soutenir la division Sauret, en

position en arrière de Salo.

La division Augereau se retira par Borghetto sur Castiglione et

Montechiaro, où elle s'arrêta. La cavalerie, soutenue par quelque

infanterie, se porta sur Brescia; à son approche l'ennemi l'évacua en

se retirant sur Gavardo. On voit par le tableau des positions

respectives que les deux armées étaient fort divisées, les corps

presque entremêlés; mais ceux de l'armée française, étant au centre,

pouvaient se soutenir, combiner leurs mouvements et se secourir. On

doit observer cependant que la division Serrurier, jetée hors du

théâtre des opérations, sur l'Oglio, était une mauvaise disposition; en

la dirigeant sur Montechiaro, chose beaucoup plus raisonnable, elle eût

pu servir utilement de réserve à la division Augereau; la disproportion

de nos forces était fort grande, nous n'avions à négliger aucune de nos

ressources; cette division de plus à l'affaire du 16 thermidor (3 août)

pouvait assurer la victoire, tandis que, battue, l'armée était séparée

d'elle. Elle arriva utilement le 18 thermidor (5 août), mais il y avait

plus d'une chance pour que, partie de si loin, elle n'arrivât pas d'une

manière opportune, et la précision de son mouvement, ce jour-là, fut un

trait de bonheur sur lequel un général en chef ne doit pas baser ses

calculs quand il peut s'en dispenser. Malgré le bon esprit de nos

troupes et leur énergie, quelle que fût l'habileté des combinaisons, on

pouvait redouter de grands malheurs. L'ennemi à combattre alors ne

ressemblait pas à l'armée de Beaulieu, découragée; mais, en possession

de toute sa force morale, il avait le premier élément des succès. Nous

étions dans la position indiquée ci-dessus le 15 thermidor (2 août),

bien résolus à tenter la fortune. Le 16 (3 août) au matin, l'ennemi

attaqua l'avant-garde de Masséna, placée à Lonato, la mit en déroute et

fit prisonnier le général Pigeon, qui la commandait. Le général Masséna,

avec lequel se trouvait le général en chef, déboucha aussitôt de Ponte

San Marco, soutenu par la division Despinois; l'ennemi, à son tour, fut

culbuté, et l'on reprit Lonato; débouchant de cette ville, après des

engagements très-chauds et successifs, l'ennemi fut repoussé jusqu'au

bord du lac de Garda à Desenzano. En même temps, le général Sauret

attaquait Salo; après une vigoureuse résistance de l'ennemi, il parvint

à reprendre la ville et à dégager le général Guieux, qui, séparé de lui

à l'instant où il l'évacuait, deux jours auparavant, s'était jeté dans

une grosse maison sur le bord du lac avec quelques centaines d'hommes,

où il s'était défendu avec la plus grande opiniâtreté et la plus rare

valeur contre le général Veckzay; peut-être ce combat isolé, imprévu,

et hors des combinaisons, a-t-il eu une influence importante en

retenant le corps qui devait déboucher de Salo. Le général Guieux,

homme médiocre, mais brave soldat, avait résisté pendant trois jours,

sans canons, avec moins de quatre cents soldats, à quatre ou cinq mille

hommes.

Pendant que ces événements se passaient sur la gauche, la droite avait

eu également des succès; j'avais eu l'ordre de m'y rendre et de rester

pendant toute la bataille auprès du général Augereau; celui-ci, n'étant

pas content de la manière dont son artillerie était servie, me demanda

d'en prendre le commandement, ce que je fis; elle contribua au succès

de cette belle journée; j'y reçus une contusion de boulet, mais je ne

fus pas obligé de quitter le champ de bataille.

Le général Davidovich avait pris position la veille au soir à

Castiglione, évacuée par le général Valette avec un régiment placé sous

ses ordres. Ce mouvement rétrograde causa une grande colère au général

en chef, et je n'ai jamais compris le mécontentement solennel qu'il en

exprima au général Valette, car ce corps faible, isolé, n'avait pas

autre chose à faire. Comment la division Augereau, séparée de

Castiglione par une grande plaine, aurait-elle pu le secourir? et, si

elle se fût portée à Castiglione, c'était commencer intempestivement le

mouvement préparé seulement pour le lendemain. Cette colère, je le

crois, était feinte, et, résolu à combattre sans retard, le général

Bonaparte voulait convaincre les soldats qu'un mouvement rétrograde

était en ce moment un crime: il lui est arrivé plus d'une fois de

montrer ainsi, dans un but caché, un mécontentement qu'il n'éprouvait

pas.

Dès le point du jour, le 16 thermidor (3 août), nous nous ébranlâmes et

nous quittâmes la position de Montechiaro pour nous porter sur

Castiglione. Nous traversâmes la plaine dans un bel ordre et une belle

formation. À partir du pied des mamelons sur lesquels Castiglione est

bâtie, l'ennemi nous opposa une vive résistance, ensuite à la ville

même, et enfin aux positions plus en arrière, et jamais il ne fut mis

en déroute. Nous le laissâmes, après dix heures d'un combat opiniâtre,

à sa dernière position en avant de la tour de Solferino, et nous

restâmes, le reste de la journée et le lendemain, en présence, nos

postes à portée de fusil des siens.

Le succès de la journée avait été complet partout; on s'était battu

depuis les environs de Salo jusqu'à Castiglione, c'est-à-dire sur un

espace de plus de trois lieues. On appela l'ensemble de ces combats

tous isolés, bataille de Lonato, parce que le général en chef se

trouvait à Lonato, situé au centre. Il vint le lendemain matin voir la

division Augereau, la féliciter et reconnaître l'ennemi; de là il se

rendit à Lonato: à son arrivée, on annonçait une colonne ennemie venant

de Ponte San Marco, dont elle avait chassé nos avant-postes;

immédiatement après, cette colonne s'arrêta et envoya un parlementaire

pour sommer le commandant français à Lonato de se rendre; à peine y

avait-il quinze cents hommes dans cette ville, la division Masséna

s'étant portée jusqu'auprès de Desenzano. La crainte avait saisi ces

troupes, qui étaient loin de se croire en force suffisante. Le

parlementaire fut introduit, les yeux bandés, devant le général

Bonaparte. Celui-ci, avec la supériorité de son esprit et son coup

d'oeil d'aigle, jugea à l'instant que ce corps de troupes, séparé de

l'armée et coupé, était un détachement fait la veille au matin pour

tourner Masséna, et dont la communication se trouvait perdue, par suite

de nos succès et du terrain que nous avions gagné. Il fit ôter le

bandeau à cet officier, et l'apostropha ainsi: «Savez-vous devant qui

vous vous trouvez? Vous êtes devant le général en chef de l'armée

française, et apparemment vous n'avez pas la prétention de le faire

prisonnier avec son armée; votre corps est coupé, et c'est lui qui doit

se rendre; je ne lui donne que dix minutes pour mettre bas les armes,

et j'accorde aux officiers leurs chevaux, leurs équipages et leurs

épées; s'il résiste, je ne fais de quartier à personne.» Une heure

après, nous avions trois mille prisonniers de plus. Cette colonne,

composée de trois bataillons du régiment d'Erbach et de Devins, et d'un

détachement de hussards de Wurmser, était commandée par le général

Knort, et avait fait partie de l'aile droite de l'armée autrichienne

aux ordres du général Quasdanovich, dont elle avait été séparée par le

combat de Salo.

C'est par une présence d'esprit semblable et par une décision si

prompte et si juste que l'homme se montre tout entier. Beaucoup de

désordres auraient eu lieu probablement, si le hasard n'avait pas fait

arriver Bonaparte à point nommé dans cette circonstance critique, et

peut-être les troupes se seraient-elles échappées. On avait envoyé une

partie de la division Despinois sur Gavardo à la poursuite de l'ennemi;

pendant la nuit du 17 au 18 (4 au 5 août), la division Masséna, toute

la cavalerie et l'artillerie disponible se réunirent en avant de

Castiglione; cette division, placée à la gauche, fut chargée d'attaquer

la droite de l'ennemi, appuyée à la tour de Solferino; la division

Augereau descendit dans la plaine, et sa droite fut couverte par toute

l'artillerie à cheval de l'armée, soutenue par toute la cavalerie. Je

reçus dans cette circonstance un grand témoignage de confiance du

général Bonaparte. Je n'étais encore que chef de bataillon, et il mit

toute l'artillerie à cheval réunie sous mes ordres: elle consistait en

cinq compagnies, servant dix-neuf pièces de canon, et destinées à jouer

un rôle important. Le centre et la gauche de l'armée ennemie

s'étendaient obliquement dans la plaine; celle-ci se liait à un mamelon

isolé, situé à peu de distance du village de Medole, et couvert de

pièces de position. L'ennemi avait un calibre supérieur; je ne pouvais

lutter avec lui qu'en m'approchant beaucoup, et, quoique le pays fût

uni, il y avait un défilé à franchir avant de pouvoir me déployer à la

distance convenable. Les boulets de l'ennemi arrivaient à ce défilé,

qui était assez large; je le traversai par sections de deux pièces;

après avoir mis en tête la compagnie dans laquelle j'avais le moins de

confiance, je lançai ma colonne au grand galop; la tête fut écrasée,

mais le reste de mon artillerie se déploya rapidement et se plaça à

très-petite portée de canon; un feu vif, bien dirigé, démonta plus de

la moitié des pièces de l'ennemi en peu de temps; l'infanterie

souffrait aussi de mon canon, une partie de son feu étant dirigé sur

elle; enfin arriva à point nommé la division Serrurier, venant de

Marcaria et prenant à revers la gauche de l'ennemi; la bataille fut dès

ce moment gagnée, et l'ennemi précipita sa retraite sur le Mincio,

qu'il repassa. Les forces de l'ennemi en présence, à cette bataille, se

composaient des deux corps formant le centre de l'armée; celui de

gauche, placé à Goito, avait reçu l'ordre de s'y réunir, mais il

n'arriva pas à temps.

Cette campagne de huit jours donna près de vingt mille prisonniers.

Modèle de vigueur et d'activité, elle est remarquable par le plan

adopté et suivi. Profiter de la faute que fit l'ennemi de diviser ses

forces; se placer au centre avec une armée inférieure, de manière à

présenter successivement les mêmes soldats aux différents corps à

combattre; égaliser ainsi les forces, si on ne les rendait pas

supérieures à celles de l'ennemi au moment du combat, voilà

certainement un grand prodige obtenu. Mais on peut faire quelques

observations. La première porte sur la division Serrurier. Elle fut

étrangère, comme je l'ai dit déjà, à tous les combats, excepté au

dernier; et renoncer à se servir de la sixième partie de ses forces,

dans de pareilles circonstances, est une assez grande faute, car elle

resta quatre jours à Marcaria sans utilité et sans remplir aucun objet.

La seconde est que l'espace dans lequel nous opérions, borné par des

montagnes infranchissables, était si rétréci, que le moindre échec de

l'une de nos divisions pouvait avoir les conséquences les plus graves.

En effet, si la division Masséna eût été battue, la division Sauret,

acculée à des montagnes occupées par l'ennemi, était perdue; et, si

c'eût été la division Augereau, et que le succès de l'ennemi eût été

complet, il est difficile de deviner comment la division Masséna et la

division Sauret se seraient tirées d'affaire. Ce système de position

centrale est admirable quand on a plus d'espace; mais, quand on est

ainsi resserré, il est environné de périls et peut entraîner les

conséquences les plus graves. À la vérité, avec l'énergie dont les

troupes étaient alors pénétrées, l'activité prodigieuse, les talents et

la résolution du chef, tout était possible et pouvait être tenté.

Jamais fatigue ne pourra être comparée à celle que j'éprouvai pendant

ces huit jours de campagne. Toujours à cheval, en course, en

reconnaissance, en bataille, je fus, je crois, cinq jours sans dormir,

autrement que quelques instants à la dérobée. J'étais accablé, exténué.

Après cette dernière bataille, le général en chef me donna permission

de prendre un repos absolu, et j'en profitai amplement. Je mangeai bien,

je me couchai; je dormis d'un somme vingt-deux heures, et, grâce aux

immenses ressources de la jeunesse et d'un corps robuste et fortement

constitué, grâce à ce sommeil réparateur, je fus aussi frais, aussi

dispos qu'en entrant en campagne.

Le lendemain, à Castiglione, le général Bonaparte fit au général

Despinois un compliment qui devint célèbre et fut accompagné de la

perte du commandement de sa division et de son renvoi de l'armée. Ce

général était venu faire sa cour au général en chef comme beaucoup

d'autres généraux. En l'apercevant, celui-ci lui dit: «Général, votre

commandement de la Lombardie m'avait bien fait connaître votre peu de

probité et votre amour pour l'argent; mais j'ignorais que vous fussiez

un lâche. Quittez l'armée et ne paraissez plus devant moi.» Et cette

accusation était sans doute méritée, puisque ce malheureux a supporté

l'infamie imprimée à son existence par ces paroles, et qu'il a mieux

aimé vivre et servir d'une manière obscure que de se venger.

L'armée suivait l'ennemi sur le Mincio, qu'elle passa à Peschiera, où

Masséna combattit contre les brigades Bayalitsch et Mittrowsky.

L'ennemi se divisa en deux corps: l'un remonta la vallée jusqu'à

Roveredo, après avoir essayé de garder la position de la Corona, dont

il fut chassé par Masséna; l'autre occupa Vicence et Bassano. Les

brigades Spiegel et Mittrowsky furent envoyées dans Mantoue. L'armée

française reprit ses positions accoutumées, occupa Vérone, Montebaldo,

Legnago. La division Serrurier mit son quartier général à Marmirolo et

observa Mantoue; mais cette ville était ravitaillée; toute notre

artillerie de siége était perdue et servait maintenant à sa défense. On

ne pouvait donc plus penser sérieusement à l'assiéger: il fallait se

résoudre à tout attendre du temps, à la bloquer d'abord et à essayer de

la prendre par famine.

Le général en chef, ne voulant pas s'éloigner du théâtre des opérations,

établit son quartier général à Brescia. De nombreux drapeaux avaient

été enlevés à l'ennemi; il fut question de désigner un officier pour

les porter à Paris, et j'eus à cette occasion un grand chagrin: le

général Bonaparte fit choix du premier aide de camp du général Berthier,

nommé Dutaillis, officier extrêmement médiocre, et passant pour peu

brave. En le désignant, le général Bonaparte avait eu le désir de faire

quelque chose d'agréable à son chef d'état-major, dont il était

content. Je ne fis pas ce calcul, et je fus outré. J'avais servi avec

un zèle soutenu, et j'avais été, ainsi qu'on l'a vu, constamment

employé; je n'avais montré aucune humeur quand mes camarades m'avaient

été préférés; mais mon tour devait arriver enfin, et il me semblait que

le moment était venu, en raison de ma position et de mes autres titres.

Je n'y pus tenir, et je me rendis auprès du général en chef pour lui

porter mes plaintes; je fis valoir mes droits, je lui déclarai que,

s'il avait cherché dans l'armée l'officier le plus vaillant, celui dont

les faits d'armes avaient été les plus remarquables, et qu'il me l'eût

préféré, je n'aurais pas élevé la voix; que le choix présent le rendait

coupable envers moi d'une injustice impossible à supporter; qu'en

agissant ainsi il ne méritait pas d'avoir près de lui des officiers

dévoués. En conséquence, je venais lui demander de le quitter

sur-le-champ; une destination dans l'armée, quelle qu'elle fût, me

convenait mieux qu'un poste où je venais de recevoir un pareil dégoût

et une semblable humiliation. Le général Bonaparte, dont tant de gens

parlent avec prévention et sans l'avoir connu, avait au fond du coeur

beaucoup d'équité; il n'aimait pas les gens à prétentions, et une

susceptibilité déplacée vous perdait dans son esprit. Mais, quand une

réclamation était fondée, il excusait facilement l'inconvenance des

expressions et la fougue de la passion, pourvu que tout se passât sans

témoins. Il s'occupait alors lui-même des moyens de réparer l'injustice

commise, et, loin d'être obligé plus tard de la lui rappeler, il

devançait les désirs. Il connaissait les faiblesses de l'humanité,

savait y compatir, et n'a jamais résisté à la vue de la tristesse

motivée de quelqu'un qu'il estimait, et cela dans toutes les positions

de sa vie et de son étonnante carrière: enfin on pouvait tout lui dire,

en choisissant le moment et le lieu; jamais il n'a refusé d'entendre la

vérité, et, si cela était quelquefois sans effet, c'était au moins

toujours sans danger. Pour en revenir à ce qui me concerne, mes

plaintes étaient vives, et il voulut me calmer; j'insistai, et il

m'ordonna de m'embarquer sur une demi-galère de la flottille du lac de

Garda et d'aller reconnaître toutes les côtes de ce lac, ce qui employa

une douzaine de jours; je revins rendre compte de ma mission; ma tête

s'était refroidie, on rentrait en campagne, et ce n'était pas le moment

de m'éloigner. Peu de jours s'étaient écoulés, et j'avais obtenu un

ample dédommagement des torts dont je croyais avoir eu à me plaindre.

Wurmser, tranquille dans son quartier général de Bassano, attendait des

renforts; ses troupes, divisées et cantonnées, comme je l'ai dit plus

haut, étaient répandues depuis Roveredo et Trente sur l'Adige, jusqu'à

Primolano et Bassano sur la Brenta, et occupaient Vicence par une

avant-garde. Le surprendre au milieu de son repos, l'empêcher de réunir

son armée, et l'accabler avant qu'il eût le temps de se reconnaître,

c'était compléter les beaux mouvements de Castiglione, tuer le lion

après l'avoir blessé, en l'achevant avant qu'il fût guéri de ses

blessures. Le général Serrurier, atteint d'une maladie gagnée dans les

marais de Mantoue, forcé de s'éloigner de sa division, fut remplacé par

le général de division Sahuguet, arrivant de France, et cette division

continua à observer la garnison de Mantoue. Le général Sauret, qu'un

âge avancé rendait peu propre à la guerre active, fut envoyé pour

commander en Piémont, et remplacé par le général Vaubois, rappelé de

Livourne, officier de sens et de jugement, instruit, mais faible et

d'un médiocre instinct militaire; sa division occupait les débouchés

entre le lac de Garda et le lac d'Idro, et était placée à Storo et à la

Rocca d'Anfo.

Le général Bonaparte chargea le général Kilmaine de commander sur

l'Adige et à Vérone. Homme de tête, froid, calculateur et brave, cet

officier était capable de combiner ses mouvements et d'agir par

lui-même. On lui donna quatre mille hommes d'infanterie et environ deux

mille chevaux, et Véronnette (la partie de Vérone qui est sur la rive

gauche) fut armée. Le général Kilmaine dut, en outre, occuper

Porto-Legnago et observer l'Adige avec des postes de cavalerie. On

présentait ainsi un rideau, ou, si l'on veut, une barrière à l'ennemi.

Cette barrière aurait été faible si nos opérations eussent dû être de

quelque durée; mais elle suffisait pour imposer à l'ennemi pendant huit

ou dix jours. En effet, il n'avait rien disposé pour l'offensive; ses

troupes n'étaient pas rassemblées, et il serait d'ailleurs suffisamment

occupé par les nouvelles qu'il recevrait successivement de notre marche

rapide, de ces attaques brusques et multipliées, semblables à la foudre,

dont ses lieutenants allaient être écrasés, pour n'être pas tenté de

prendre une offensive sérieuse qui compromettrait gravement sa ligne

d'opération.

Le général Vaubois, jusqu'à ce moment couvrant Brescia avec sa division,

reçut l'ordre de la rassembler en entier à Storo et de se porter sur

Arco, tandis que Masséna remonterait l'Adige. Vaubois rencontra

l'ennemi à Arco, puis à Mori, et le culbuta; Masséna à Serravalle et

puis à Marco, et le défit complétement. Ce double combat de Mori et de

Marco, livré le même jour, composa ce que l'on appelle la bataille de

Roveredo: on fit beaucoup de prisonniers à l'ennemi. Pendant ce

mouvement, Augereau arrivait à Alba; il s'y était rendu de Vérone en

passant par le Val-Pantena, et avait flanqué ainsi par les montagnes le

mouvement de Masséna dans la vallée de l'Adige. Le lendemain, nous

arrivâmes aux portes de Trente. J'étais à l'avant-garde, et Masséna

avait mis sous mes ordres une partie de sa cavalerie: nous culbutâmes

l'ennemi, et nous entrâmes, le sabre à la main et en le poursuivant,

dans la ville de Trente. L'ennemi continua sa retraite en remontant

l'Adige; nous trouvâmes de l'infanterie postée sur la rivière de Lavis,

à une lieue et demie au-dessus de Trente. La rivière était guéable pour

la cavalerie, mais non pour l'infanterie. L'ennemi occupait le village

de Lavis, placé sur la rive droite, et particulièrement une grosse

maison en face du pont. Ce pont, ressemblant à tous les ponts de la

Suisse et du Tyrol, était très-large et couvert par un toit; il n'était

pas coupé, mais on en avait enlevé tous les madriers. L'ennemi n'étant

pas en force, et nos troupes se trouvant pleines d'ardeur, je résolus

de passer le pont et d'enlever ce poste. Je descends de cheval; je

réunis trois cents hommes d'infanterie environ, et, à leur tête,

j'entreprends de franchir la rivière en passant sur les poutres du

pont. Jeune et leste, je réussis à souhait; le danger semblait nous

donner de l'adresse, et, malgré les coups de fusil, nous arrivâmes de

l'autre côté après avoir perdu quelques hommes renversés dans la

rivière par le feu de l'ennemi. Murat était venu nous joindre; il ne

voulut pas courir ces chances, se cacha derrière un mur, et resta

spectateur. Pendant ce temps la cavalerie passait au gué. Nous donnâmes

encore la chasse à l'ennemi, et je retournai à Trente, où je rendis

compte au général en chef de ce que j'avais fait.

Le général Bonaparte plaça sur le Lavis le général Vaubois, et le

chargea de la défense de la vallée. Pour lui, dès le lendemain il avait

franchi le col qui sépare la vallée de l'Adige des sources de la Brenta,

et s'était porté à Val-Sugana avec les divisions Augereau et Masséna.

Le lendemain, la division Augereau, tenant l'avant-garde, rencontra

l'ennemi à Primolano, le culbuta et le poursuivit. Le 5e régiment de

dragons, commandé par un ex-conventionnel nommé Milhaud, mais cependant

fort brave homme et bon soldat, le suivit l'épée dans les reins, le

traversa, et fit un très-grand nombre de prisonniers: j'étais à cette

affaire. Le jour suivant, nous débouchâmes sur Bassano, où Wurmser

était en personne; la division Masséna marchait par la rive droite, et

la division Augereau opérait sur la rive gauche.

Wurmser, surpris par cette entrée en campagne si brusque, ne devinant

pas les projets de son ennemi, fut d'abord dans une grande perplexité.

Il porta une partie de ses troupes sur la route de Vérone, ce qui

augmenta encore leur éparpillement. Instruit cependant de notre marche

par la Brenta, il rappela à lui tout ce qu'il put et voulut s'opposer

de vive force à notre sortie de la vallée, ou au moins la retarder pour

pouvoir faire sa retraite d'une manière moins périlleuse. Mais la chose

lui devint impossible, et, quoique sa résistance fût vive, elle n'en

fut pas moins inutile. La division Augereau, avec laquelle j'étais,

battit l'ennemi et entra dans la ville, pendant que Masséna la tournait

par la rive droite. Après ce coup de collier et la ville occupée, nous

nous reposâmes; mais l'ennemi se présenta de nouveau, et il y eut

encore grande alerte. La surprise n'eut pas de conséquence fâcheuse;

nous repoussâmes l'ennemi, et, cette fois, pour qu'il n'y revînt pas,

nous profitâmes de sa déroute pour le poursuivre jusqu'à extinction:

nous lui prîmes son matériel, équipage de pont, parcs, etc., etc., et

tout ce qui l'escortait, et j'arrivai, moi dix-septième, à Citadella,

où nous atteignîmes la tête de ses équipages.

Je vois d'ici de corrects officiers de cavalerie blâmer une charge

ainsi abandonnée; mais ils ont tort: il y a des circonstances où, avec

le risque de perdre un petit nombre d'hommes, on a la chance de faire

un mal irréparable à l'ennemi. La guerre est un jeu de coeur humain:

quand l'ennemi est rempli de terreur, il faut en profiter. Quelques

centaines d'hommes de plus ou de moins dans une armée ne sont rien, et,

dans tel moment donné, dix hommes font tout fuir. Autant les grands

mouvements doivent être méthodiques et soutenus, autant de petits corps,

et particulièrement de la cavalerie, peuvent être abandonnés et lancés

en enfants perdus. Il faut que la cavalerie charge toujours

vigoureusement; car, à force de méthode et de prudence, elle ne sert

plus à rien et n'obtient aucun résultat. Sans doute, il faut que la

cavalerie se conserve, que ses masses ne se compromettent pas

légèrement; mais, une fois dans l'action, tous ses mouvements doivent

être rapides et décidés. La cavalerie française, ayant beaucoup d'élan,

est, à mes yeux, la première de l'Europe. J'ai rencontré beaucoup de

contradicteurs de cette opinion; j'ai vu même beaucoup d'officiers

français qui étaient admirateurs irréfléchis de la cavalerie

autrichienne, qui la mettaient au-dessus de la nôtre; mais c'est à tort:

ces officiers ne se sont pas rendu compte de l'esprit fondamental de

cette arme. Les Allemands nous sont supérieurs pour l'ordre et l'esprit

de conservation; mais, pour l'emploi, ils sont loin de nous. La

cavalerie française, à égalité de force, a toujours battu la cavalerie

étrangère, et, dans un succès décidé, elle a détruit l'ennemi, ce qui

n'est, à ma connaissance, jamais arrivé à la cavalerie allemande. En un

mot, la cavalerie française aura quelquefois des revers, des

échauffourées; mais ces accidents arriveront plus souvent à de

très-bonnes troupes qu'à de mauvaises, et ils sont bien plus que

compensés par les immenses avantages résultant habituellement de la

cause qui les a produits.

La position des troupes de Wurmser décidait la direction à prendre;

celles qu'il avait envoyées de Vérone n'étaient pas toutes revenues;

Vicence était encore occupée; Wurmser dut donc renoncer à se retirer

sur le Frioul, se résoudre à marcher sur Mantoue, maintenant son seul

asile, et passer l'Adige au plus vite. En conséquence, il se dirigea

sur Porto-Legnago; malheureusement cette place avait été évacuée par le

général Kilmaine; resté avec peu de monde à Vérone, il avait rappelé à

lui la garnison de cette place. Si Legnago eût été occupée, l'armée

autrichienne était détruite, et le pont qu'elle trouva là fut son

salut. Nous nous dirigeâmes, savoir: la division Augereau sur Legnago,

en passant par Montagnana, et la division Masséna sur Ronco, où plus

tard il devait y avoir de bien mémorables combats. Faire un pont sur

l'Adige et marcher sur Cerea, pour couper l'ennemi en marche sur

Mantoue, fut l'affaire de quatre jours; mais la précipitation avec

laquelle nous marchions entraînait du désordre, et nous nous

présentâmes à Cerea avec peu de monde et mal formés; aussi fûmes-nous

repoussés. Le général en chef, qui se trouvait à l'avant-garde, surpris

par un désordre inopiné, au moment d'être pris, fut obligé de fuir de

toute la vitesse de son cheval pendant que nous rétablissions les

affaires; mais jamais nous ne pûmes couper l'ennemi, marchant à

tire-d'aile; l'arrière-garde, laissée dans Legnago, capitula le

lendemain. La division Masséna attaqua de nouveau l'ennemi auprès de

Due-Castelli, mais fut encore repoussée: il y avait beaucoup de

fatigue et de relâchement dans les troupes: le désordre même, ce

jour-là, fut fort grand: j'étais au plus chaud de ce combat, et, avec

le cinquième bataillon de grenadiers, dont je disposai, j'arrêtai la

cavalerie ennemie, qui nous poursuivait. Ce bataillon, solide comme un

rocher de granit, reçut sans s'ébranler les charges dirigées contre lui,

et les fuyards eurent le temps de se rallier. Ces deux petits échecs

étaient venus de trop de confiance, mais il fallait cependant en

prévenir un troisième; il nous restait à renfermer Wurmser dans Mantoue,

et on devait supposer que, soutenu par la garnison, trouvant des

troupes fraîches, et appuyé à la place, il essayerait de tenir la

campagne. On laissa reposer les troupes, on leur fit faire la soupe

avant de partir, on prit enfin des dispositions de prudence auxquelles

nous n'étions guère accoutumés, et on attaqua. Quand l'ennemi eut

commencé à plier, je fus chargé par le général Masséna de conduire deux

bataillons à l'attaque du faubourg Saint-Georges, le cinquième

bataillon de grenadiers et le troisième du dix-huitième, en tournant

l'ennemi par son flanc gauche; ces deux bataillons, ployés en colonne

et précédés par un bon nombre de tirailleurs, renversèrent tout ce qui

s'opposait à leur marche; j'entrai dans Saint-Georges, et j'enlevai de

vive force la tête de pont intérieure avec les grenadiers: je les y

laissai pour empêcher les troupes de la ville de venir sur nous par la

chaussée, et je plaçai en bataille devant la porte du faubourg le

troisième bataillon du dix-huitième. À peine ces dispositions

étaient-elles prises, qu'un régiment de cuirassiers, encore en arrière,

se présenta pour rentrer et nous chargea; nous le reçûmes avec

intrépidité, une vingtaine d'hommes tombèrent à nos pieds, et nous

prîmes ceux qui avaient traversé nos rangs. Ce régiment descendit

ensuite le Mincio pour passer à Governolo; mais, ayant trouvé de ce

côté la division Augereau, il mit pied à terre et rendit ses armes.

Cette journée fut appelée la bataille Saint-Georges, du nom du point où

le combat fut le plus vif. Dès le lendemain, le général en chef me dit

d'une manière presque inopinée: «Marmont, je vous envoie à Paris;

partez sur-le-champ; allez-y porter nos trophées, et présentez au

gouvernement les vingt-deux drapeaux pris à l'ennemi; allez raconter

tout ce que nous avons fait, et annoncez que j'envoie encore en France

quinze mille prisonniers. Vous n'avez pas perdu votre temps pour avoir

attendu; vous avez eu le bonheur de concourir à nos dernières

opérations, et vous aurez de nouveaux récits à faire; rappelez-vous vos

torts de Brescia pour ne plus en avoir de pareils, et, une autre fois,

ne doutez ni de ma justice ni de mon affection.» Il me donna ses

instructions et m'expliqua ce que j'avais à dire, à voir, à faire. À

cette époque, il ménageait beaucoup Barras et Carnot; sa recommandation

de hâter mon retour était assurément superflue; je fus d'autant plus

heureux de cette mission, que, le général en chef m'ayant beaucoup mis

en avant et fort employé pendant cette campagne, j'avais le sentiment

de l'avoir méritée, et que le choix dont j'étais l'objet aurait

l'assentiment de l'armée.

Il est convenable d'examiner cette opération, après en avoir raconté

les détails. Belle conception, ses résultats étaient presque certains,

et elle n'offrait aucune chance fâcheuse. Les pertes de l'armée

autrichienne, lors des affaires de Castiglione, avaient été telles et

si supérieures aux nôtres, que les deux armées étaient alors à peu près

de même force.

L'armée française opérant sur la rive gauche de l'Adige avait

vingt-huit mille hommes et trois mille chevaux, et l'armée autrichienne

n'avait pas plus de trente mille hommes, éparpillés de manière à ne pas

pouvoir présenter plus de mille à douze cents hommes à une attaque

brusque; nécessairement, toutes les rencontres devaient être à notre

avantage.

L'armée française ne courait aucun risque, et, en découvrant en

apparence sa ligne d'opération, elle se trouvait en réalité fort en

sûreté, couverte par l'Adige, qui formait une véritable barrière. Pour

qu'il en fût autrement, il aurait fallu que l'ennemi, prêt à agir, eût

eu une grande supériorité; ni l'un ni l'autre n'était vrai, et, même

dans ce cas, de deux choses l'une: ou l'armée française aurait été

arrêtée à Roveredo, et il y a une si petite distance, qu'elle eût pu

revenir sur Vérone assez à temps pour défendre le passage de l'Adige;

ou, ayant battu l'ennemi, elle serait arrivée à Trente, et alors elle

aurait eu sa retraite sur Brescia par la Rocca d'Anfo. Il était sage et

prudent de saisir le moment où l'ennemi n'avait pas reçu ses renforts

pour l'attaquer, et, heureux de pouvoir le trouver décousu et sans

système défensif, il était habile de changer la défensive en offensive.

Cette opération, exécutée avec rapidité, ne pouvait pas manquer de

réussir, et les résultats furent tels qu'on avait pu l'espérer. Après

cette bataille, le général en chef prit pour aide de camp Sulkowsky,

jeune Polonais et brillant officier que j'avais distingué pendant le

combat, et dont je lui avais parlé avec éloge.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) · 第 42 / 83 题