MARMONT À SA MÈRE.

«31 octobre 1795.

«Je viens d'apprendre, ma tendre mère, qu'il y avait une poste ici;

j'en profite pour vous dire que je suis en parfaite santé, qu'au milieu

de toute la bagarre je n'ai eu à supporter que de la fatigue, et que je

n'ai couru de danger que dans la journée malheureuse du 7.

«L'armée est à la débandade. Jamais déroute n'a été plus complète: il

n'existe pas quinze cents hommes réunis. Notre immense artillerie a été

prise, parce que nous avons manqué de chevaux pour l'emmener: nous

avons perdu deux cents pièces de canon.

«L'armée ne s'est pas battue; il y avait trois causes pour cela: son

moral était affecté de la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse; elle

est en paix depuis douze mois, et elle ne se souciait pas de passer

l'hiver affreux qui lui était préparé.

«J'ai été pris par des hussards autrichiens le 7 au matin. J'étais

occupé à rallier un régiment de cavalerie qui fuyait, et j'ai été

délivré par un trompette du même régiment, qui, à lui seul, avait plus

de courage que tout son corps.

«Une heure après, j'étais allé à la droite de l'armée pour voir où en

étaient les choses et pour joindre l'artillerie à cheval, lorsque je

suis tombé dans un peloton de Kaiserlichs qui m'a vigoureusement chargé:

la bonté et la vitesse de mon cheval m'ont sauvé. Le cavalier

d'ordonnance qui était avec moi, étant moins bien monté, a été pris.

«Les généraux ont manqué de tête: il y en a un de pris et un autre de

tué. Les colonnes restantes de l'armée marchent sans destination, et à

peine nos places pourront-elles nous offrir un abri. Cependant l'ennemi

est encore loin, et, s'il y eût eu plus d'ordre, on eût pu faire une

brillante retraite; mais un corps dont toutes les parties se désunissent

n'est bon à rien tant qu'il reste dans cet état.

«Les ennemis vont nécessairement s'emparer de Manheim; c'est leur seul

projet: la campagne est trop avancée pour vouloir entamer la frontière.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) · 第 41 / 83 题