«Ober-Ingelheim, 12 octobre 1795.
«À mon départ de Paris, mon tendre père, je voyais grossir le parti qui
devait balancer la Convention, et j'étais parfaitement convaincu que
l'abolition complète du terrorisme produirait une réaction. Je l'avais
fixée à trois mois, et je ne m'étais guère trompé. Confiant dans la
grande masse des habitants de Paris, dans l'opinion bien prononcée de
la Convention et des troupes qu'elle a appelées près d'elle, je voyais
avec tranquillité s'avancer le moment du dénoûment, et j'étais surtout
rassuré depuis quelques jours par les changements sensibles, par les
insinuations de paix faites par quelques journaux royalistes.
«Ce n'est pas seulement à Paris qu'on se bat, mon tendre père, mais
aussi aux armées; ce sont effectivement elles qui le font le plus
souvent et le plus volontiers. Celle de Sambre-et-Meuse est depuis hier
soir aux prises avec l'ennemi; on ne connaît pas encore les résultats.
«Sa position est assez belle: elle occupe la rive droite du Mein, et sa
gauche est appuyée au territoire neutre de Francfort. Si l'ennemi
l'attaque de front, toutes les probabilités de la victoire sont pour
elle; s'il ne respecte pas la neutralité de Francfort, alors sa
résistance est impossible. Elle est forcée à la retraite et ne peut
prendre une position défensive que derrière la Lahn, et, alors, adieu
toute notre campagne, tous nos succès et le siége de Mayence! Nous ne
sommes encore instruits ici d'aucun détail.--Nous savons seulement:
«Que le quartier général de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui était à
Wiesbaden, est parti hier, et a rétrogradé à six lieues;
«Qu'une division de notre armée, qui avait passé avant-hier le Rhin,
pour renforcer l'armée d'observation, l'a repassé hier avec beaucoup de
précipitation et de confusion.
«Assurément, quelles que soient les causes de ces mouvements, ils sont
bien maladroits.
«Je remonterai plus haut, et je vous dirai qu'une épouvantable rivalité
éclate entre Jourdan et Pichegru; que Jourdan, qui a pour lui les
victoires, a obtenu que les quatre divisions de l'armée de
Rhin-et-Moselle, qui sont devant Mayence, seraient sous son
commandement, et feraient momentanément partie de l'armée de
Sambre-et-Meuse; que le général qui commandait ces quatre divisions a
été remplacé par un autre; que tout ce qui appartient à l'armée de
Rhin-et-Moselle perd son prix pour cette seule raison-là; que celle de
Sambre-et-Meuse se croit autorisée à tout envahir, à tout faire, à tout
ordonner pour sa plus grande gloire, et qu'enfin la réunion de tant de
partis hétérogènes désorganise tout à un point que rien ne peut
exprimer. L'artillerie, au milieu de ce chaos, reste à peu près intacte
et montre encore l'exemple de l'harmonie.
«J'ignore quels vont être les résultats de tout ceci. Il me paraît
clair que, si l'armée de Sambre-et-Meuse est victorieuse, Mayence sera
bientôt à nous et la paix bientôt faite; que si, au contraire, elle est
battue, elle se retirera, et que nous, nous en ferons autant, car
comment tenir ici et pourquoi le faire? Si Mayence est débloqué, nous
pourrions rester à ses portes éternellement, sans jamais y entrer.
«Voilà donc la destinée d'un grand empire confié au sort d'une
bataille!»