«Toulon, 18 mars 1795.
«Plus d'expédition, ma bonne mère; un revers détruit tous nos projets,
anéantit tout notre espoir. L'escadre est sortie le 11, comme je vous
l'ai mandé; elle a tenu la mer pendant quelque temps. Le 17, elle a
pris un vaisseau anglais de soixante-quatorze canons qui avait été
démâté par un coup de vent et qui, après avoir réparé le dommage qu'il
avait éprouvé, allait à Gibraltar. Le 24, elle a rencontré les ennemis
entre Livourne et le cap de Corse; ils avaient eu le vent pour eux et
venaient de se ravitailler. Leur escadre était composée de treize
vaisseaux anglais et d'un napolitain. Le combat s'est engagé; mais
l'ineptie complète, l'ignorance crasse de nos officiers de marine et
les fausses manoeuvres particulièrement d'un de nos vaisseaux, ont été
cause que notre ligne a été coupée plusieurs fois, et que notre escadre
a été battue à plate couture. Deux de nos vaisseaux, le _Ça-ira_ et le
_Censeur_, ont été pris par les ennemis, qui ont eu trois vaisseaux
démâtés, mais les nôtres ont aussi beaucoup souffert et se sont retirés
partie ici, partie à Hyères et au golfe de Juan.
«On a d'abord présenté cette affaire comme un avantage; mais bientôt la
vérité a percé, et la nouvelle de ce désastre en a été plus sensible.
«Nous sommes trois officiers envoyés sur la côte pour ajouter encore à
sa défense, pour faire l'inspection des batteries et ordonner les
travaux qui nous paraîtront utiles. Je suis chargé des environs de
Toulon et des îles d'Hyères. Demain je commencerai à remplir ces
nouveaux devoirs.
«Les papiers publics ont dû vous apprendre les troubles qui ont eu lieu
ici. Depuis longtemps on en fomente, et l'esprit de vengeance des
Provençaux est bien propre à favoriser tous les projets sanguinaires.
Onze émigrés étaient rentrés: je ne sais s'ils ont été la cause ou le
prétexte du mouvement. Bref, le peuple s'est attroupé et en a massacré
sept: les quatre autres ont échappé et ont trouvé leur salut dans les
prisons.
«La représentation nationale a été insultée et la vie des représentants
a couru des dangers. La fermeté que l'on a déployée a tout fait rentrer
dans l'ordre; et de fortes gardes, des canons braqués partout, en
assurent l'observation.
«Je suis bien fâché d'avoir vendu mes chevaux; mais j'avais, comme
beaucoup d'autres, cru faire pour le mieux. Ce mal est irréparable: il
faut donc l'oublier.»