«Quartier général de Certamussa, 2 août 1793.
«Vous verrez par la date de cette lettre, mon cher père, que le lieu de
ma résidence est changé. En voici la cause: les généraux qui commandent
ici ont bien voulu me confier plusieurs opérations militaires; j'ai été
assez heureux pour m'en bien acquitter, et le général Gouvion a désiré
m'avoir près de lui. J'y suis venu, en lui témoignant toute ma
reconnaissance, et je n'ai pas trouvé un seul instant pour vous écrire,
ayant été, depuis, chargé de travaux difficiles et périlleux.
«Je viens d'être interrompu en écrivant cette lettre; les Piémontais
viennent de chercher à inquiéter les travailleurs dont j'ai tracé
l'ouvrage ce matin. Des coups de canon, tirés de mes batteries, nous
ont annoncé ce dont il était question: j'ai quitté cette lettre pour me
mettre au fait. Je suis parti avec le général Gouvion, le général
Kercaradec et leur suite; nous nous sommes avancés, et la _cour dorée_
a été saluée de trois obus qui sont venus tomber à quinze pas de nous
et dont un éclat a blessé légèrement le général Gouvion à la main, et
un autre le cheval d'un officier d'état-major.
«Si vous avez reçu mes dernières lettres, mon cher père, vous devez
savoir que je me suis trouvé à différentes affaires: je vais vous en
rendre compte.
«J'avais été chargé par le général de faire construire différentes
batteries et de les placer de manière qu'elles battissent une partie de
la vallée de Larche. On m'avait donné aussi l'ordre de faire faire des
chemins de communication. J'y travaillais lorsque, le 16 juillet, je
reçus une lettre du général Kercaradec, qui m'apprenait qu'il fallait
que tout fût prêt pour le 17. J'employai tous les moyens imaginables,
et mes travaux furent achevés dans la nuit du 17 au 18 à minuit.
«Vers une heure du matin je fis monter toutes mes pièces, et, à trois
heures, un détachement de grenadiers formait l'attaque d'une montagne
très-élevée et qui nous était très-importante.--La nature du pays
empêchait à une nombreuse artillerie de pouvoir nous être utile; aussi,
pour l'action, tout fut réduit à quatre pièces, deux de huit, qui
restèrent éloignées et dont l'effet fut à peu près nul, et deux de
quatre que je commandais, et qui ont sauvé notre petite armée.
«Nous étions en bataille, dans la vallée, environ deux bataillons;
l'ennemi était plus nombreux que nous et était en potence devant un
village nommé Maison-Méane. Il fit un mouvement et envoya un fort
détachement pour s'emparer des hauteurs. Nous répondîmes par un
mouvement semblable et nous avançâmes. Je fis alors prendre à mes deux
pièces une position avantageuse sur la gauche. Je fis tirer quelques
coups de canon sur l'ennemi immobile; il devint bientôt fort mobile et
démasqua le village.
«Un détachement du régiment de Neustrie avança en prenant sur la droite;
les ennemis firent marcher à eux une colonne formidable qui suivit un
chemin qui sépare la montagne de la rivière; elle avançait rapidement,
et avait devancé le village de trois cents pas quand je fis tirer sur
elle. Les deux premiers coups frappèrent au milieu et la mirent en
désordre; les coups suivants firent aussi du mal, mais de ma vie je
n'ai vu courir si rapidement. Elle disparut et se retira dans un bois
de sapin où le détachement de Neustrie passa la rivière pour la
poursuivre.--Le village de Maison-Méane fut évacué.--Un détachement
d'Aquitaine s'en empara; je dispersai avec mes pièces quelques petits
postes qui tenaient encore sur la gauche. Je fis avancer mes pièces
encore jusqu'à une certaine distance, et, seul, j'allai à Maison-Méane
observer le local. À peine y fus-je arrivé que, de leur camp, qui est
retranché, on nous tira des coups de canon dont les boulets vinrent
tomber à quelques pas de moi. Je me portai à la droite; j'y vis une
fusillade très-vive de nos soldats contre ceux qui étaient retirés dans
les sapins. Les balles sifflaient à mes oreilles, mais ne me faisaient
pas la moindre impression; elles me paraissaient un jeu d'enfant en
comparaison des boulets.--Un soldat de Neustrie fut tué fort près de
moi.--Alors, sentant que nos troupes un peu en désordre allaient être
foudroyées par le canon de l'ennemi et par la colonne qui s'avançait
sur nous parfaitement en ordre, d'ailleurs, croyant qu'en arrêtant
l'ennemi de front on pouvait le tourner par la gauche et le forcer de
rétrograder, j'envoyai une ordonnance pour faire arriver les pièces; je
ne me servis que d'une seule, le lieu étant trop étroit. Le feu
commença d'une manière très-vive. J'estime, au feu que les ennemis ont
fait, qu'ils avaient six pièces de trois; à ce moment la retraite
battit, je restai; les boulets arrivaient en nombre prodigieux; la
colonne ennemie qui était avancée fut obligée de se replier, et elle se
rallia derrière une hauteur une deuxième fois, une troisième fois
enfin. Je soutins, avec ma seule pièce, son feu pendant une heure et
demie; enfin elle reparut plus nombreuse encore; les troupes avaient
déjà gagné du terrain en arrière quand le village fut, en grande partie,
abandonné; j'ordonnai la retraite à mes canonniers; je les fis aller
très-vite, et je leur montrai, à l'instant où ils partirent, la
position qu'ils iraient prendre. Pour moi, ne voulant pas qu'on crût
que je voulais fuir le danger, je me retirai au petit pas et à
l'agréable son du sifflement des boulets qui traversaient le chemin que
je parcourais.--J'arrivai à mes pièces, et, lorsque quelques pelotons
ennemis voulurent suivre nos troupes, je fis faire un feu dont l'effet
fut le plus heureux.--Nous restons dans cette position et maîtres de la
moitié de la vallée et de la montagne que nos grenadiers avaient
attaquées.--Notre perte a été peu considérable; elle se réduit à
quelques hommes tués et à vingt ou trente blessés.--Le général Gouvion
a eu son cheval blessé d'un boulet, et, si un quart de minute avant il
n'eût pas changé de position, il était coupé en deux. Les canonniers
autrichiens ont tiré sur nous parfaitement dans la direction, mais
toujours trop haut, heureusement. Le combat finit à midi, après avoir
duré huit heures. J'étais harassé de fatigue, et, sans le secours d'un
peu d'eau-de-vie, j'aurais bien senti le besoin de manger, car, depuis
la veille, je n'avais rien dans l'estomac.--Le lendemain, je reçus
l'ordre du général Kercaradec d'aller sur la montagne que nous avions
prise pour faire faire les travaux qui en assuraient la possession. J'y
passai quarante-huit heures au bivac, et j'y fis travailler, malgré une
grêle de coups de fusil qui étaient tirés de l'autre côté d'un ravin de
cent pas de large.--J'y perdis un caporal, et un grenadier qui eut les
reins cassés.
«Depuis ce temps, j'y ai établi une batterie.--Le 27 et le 28, nous
avons eu une canonnade de cinq heures. Dans peu, mon cher père, les
ennemis n'occuperont plus la belle position qu'ils ont maintenant:
c'est encore l'affaire de quatre jours.--Voilà, mon cher père, de bien
longs détails; je désire qu'ils vous intéressent. Si je n'eusse écouté
que mon amour pour vous et ma bonne mère, j'aurais rempli ces six pages
des marques de mon tendre et respectueux attachement, je vous aurais
encore dit tout ce que les témoignages de votre tendresse me font
éprouver de bonheur.»