MARMONT À SA MÈRE.

«Camp de Saint-Ours, 10 juillet 1793.

«Je reçois dans ce moment même, ma bonne mère, les deux lettres que

vous avez bien voulu m'écrire le 20 et le 28. J'en avais un vif besoin,

car, depuis plus de trois semaines, je n'avais eu de vos nouvelles; je

les attendais avec bien de l'inquiétude et bien de l'impatience; enfin

mes désirs sont satisfaits.

«Nos travaux ne diminuent pas, ma chère mère; au contraire, ils

augmentent; je n'en suis pas fâché, puisque je les dois à la confiance

que je suis assez heureux d'inspirer et à l'opinion avantageuse que

l'on veut bien avoir de mon instruction.

«Je me trouve commander l'artillerie de deux corps distants d'entre eux

d'une lieue environ; c'est pour communiquer librement de l'un à l'autre

que j'ai fait faire le chemin dont je vous ai parlé; il est achevé, et

j'ai eu la gloire, hier, d'y faire passer quatre pièces de canon avec

tout leur attirail sans aucun accident.

«Celui qui nous commande ici est un vieux militaire qui a seize

campagnes par-devant lui. Il rejette les avis de tous ceux qui

imaginent lui en donner; plus favorisé, il m'en a demandé, et profite

presque toujours des idées que je lui donne. Il a confiance en moi;

trop heureux si vraiment je la mérite; bref, il m'a chargé entièrement

d'un ouvrage d'une haute importance: c'est la construction d'un camp

retranché qui nous servirait de citadelle en cas d'échec. J'ai accepté;

je l'ai entrepris et j'ai achevé mon tracé; il est bien vite accouru

pour le voir, et il m'en a fait compliment. Il invite tous ceux qu'il

rencontre à aller voir mon ouvrage. Plusieurs officiers supérieurs sont

venus l'examiner, et j'ai été assez heureux pour obtenir leur

approbation.

«Le travail de cette fortification n'est point une application pure et

simple des principes établis dans l'artillerie. Le terrain n'était pas

régulier, le site était varié: il a fallu profiter des avantages et

remédier aux inconvénients. Toutes les gorges sont enfilées, tous les

points sont battus: mon but est rempli. Pour vous faire voir, ma tendre

mère, que cet ouvrage n'est pas un jeu, j'ajouterai que, fini, il aura

plus de trois cents toises de développement. J'ai été, il y a quelques

jours, à Tournoux pour voir le général Gouvion, qui commande en chef

dans cette partie. C'est un homme de mérite, et qui sort de

l'artillerie. Il m'a témoigné une confiance que je suis bien glorieux

d'obtenir; il a bien voulu, devant plusieurs personnes, louer des

talents que vraiment je n'ai pas et qu'à peine j'espère acquérir un

jour.

«Ce grand ouvrage de ma fortification fini, ma tendre mère, je suis

chargé d'un autre non moins important: c'est de la construction de deux

redoutes, l'une sur un rocher, l'autre dans une vallée. Ces trois

points, également difficiles, interceptent tous les moyens de passage.

Tous les jours ma puissance augmente; je vais me trouver commander seul

seize pièces de canon et cent hommes. J'espère cependant obtenir un

officier qui me secondera au moins dans ce qui regarde une grossière

pratique manuelle.--Vous désirez, ma tendre mère, avoir quelques

détails sur ma manière de vivre ici: les voici. Je me trouve fort bien

sous la toile, à une chaleur excessive près. J'ai acquis quelques

petits meubles qui m'étaient absolument nécessaires: j'ai vécu quelque

temps seul. J'ai fait depuis connaissance avec des officiers du

régiment d'Aquitaine, qui sont fort aimables et dont je suis

très-heureux de me trouver le voisin. Notre nourriture n'est pas

recherchée, mais elle est saine: c'est du pain de munition, du boeuf et

de la soupe. Le vin ne doit pas être oublié; car, après des fatigues

aussi réelles, il est très-utile: j'ai senti son importance en essayant

de m'en priver; aussi ai-je renoncé à ce projet. Je m'en trouve fort

bien: il ne me manque que le bonheur de voir mes tendres parents,» etc.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) · 第 21 / 83 题