«Camp de Saint-Ours, 4 juillet 1793.
«Nous sommes fort tranquilles ici, mon cher père; les Piémontais sont
de même, et, si nous n'attaquons pas, je crois que nous ne courrons pas
de grands risques. Le général Kellermann est venu hier visiter notre
position; je l'ai accompagné à quelque distance d'ici.--Il a, je crois,
des vues ardentes; j'ignore quels sont ses moyens.
«J'ai été témoin, il y a quelques jours, d'une scène bien affreuse. Un
général a été amené de chez lui au camp par les soldats, hué, et
ensuite envoyé honteusement, à pied, à Barcelonnette et jeté dans les
prisons. Tel est le sort du général Rossi.
«Voici, en quatre mots, son histoire: il est Corse, et commandait dans
le canton à mon arrivée; les jours précédents, il avait fait une
entreprise sur les Piémontais; elle avait réussi; ensuite une retraite
honteuse avait fait abandonner tous les avantages, et le peu de
combinaison de l'attaque avait amené quelques malheurs. Les soldats ont
pris pour trahison ce qui, probablement, n'était qu'entière ignorance
et le fruit de l'opinion que chacun a de lui-même aujourd'hui. Bref, la
haine la mieux prononcée les a tous enflammés, et, sans la fermeté des
officiers, sa vie n'était pas en sûreté. Les députations de tous les
corps l'ont traduit ici devant l'armée; les députés n'étaient sûrement
pas de ses bons amis; eh bien, d'après l'ordre de leur chef, ils l'ont
défendu au péril de leur vie contre un peuple qui s'était assemblé des
environs pour lui arracher la vie et qui était altéré de son sang. J'ai
vu avec plaisir qu'il n'est pas seulement venu dans la tête de mes
canonniers d'être de l'équipée. Kellermann a reproché aux soldats leur
faute, et pas un seul n'a élevé la voix pour se justifier.
«Je me plais fort au camp; mes occupations multipliées y influent sans
doute beaucoup. Mon sort, fort heureux, m'a placé auprès d'un corps
d'officiers fort bien composé; je crois avoir l'attachement des soldats;
il ne me manque donc que l'assurance des bontés de mes tendres parents.
«Adieu, mon tendre père,» etc., etc.