germinal (9 avril 1794) sans coup férir; il en fut de même à Loano. La
division Masséna, après avoir battu l'ennemi à Ponte di Novo sur le
Tanaro, s'était emparée d'Ormea, et, prenant les montagnes à revers,
elle devint maîtresse du col de Tende et tourna Saorgio, dont le fort
se rendit.
Cette opération, dont Bonaparte eut l'idée, qu'il dirigea par l'action
qu'il exerçait sur les représentants du peuple, fut terminée en moins
de quinze jours, et l'armée eut ainsi une large base d'opérations, soit
pour entrer en Piémont, soit pour agir contre Gênes. Nous occupâmes les
sommets des Alpes au col de Tende, et notre ligne continua jusqu'à
Loano, en passant par Garessio, Saint-Bernard et Balestrino. Après
cette opération, on s'arrêta, et l'on revint à Nice, dont au surplus
n'était pas sorti le général en chef, Dumerbion, vieillard infirme et
peu capable.
Le général Bonaparte, qui, à tout prix, voulait faire sortir l'armée
d'Italie de son apathique repos, parla aux représentants de la
nécessité d'obtenir une réparation complète du gouvernement génois, et
au besoin de la facilité de s'emparer de la ville, si cette réparation
était refusée. Il se fit donner une mission pour s'y rendre. Cette
mission avait pour objet apparent d'entamer des négociations et de se
procurer des approvisionnements; mais en réalité le but était de
connaître les lieux et d'apprécier les obstacles que pouvait rencontrer
un coup de main sur cette ville.
Trois officiers l'accompagnèrent, et je fus du nombre. Je reçus l'ordre
de voir la place avec autant de détail que possible, sans me
compromettre, de prendre des renseignements sur la force des troupes,
sur leur manière de servir, sur le matériel dont elles pouvaient
disposer. Il n'y avait presque aucune précaution de prise contre une
attaque; à peine quelques pièces de canon étaient-elles en batterie
pour défendre le port, et je ne doute pas le moins du monde que, si les
circonstances l'eussent rendu nécessaire, nous ne nous fussions emparés
de Gênes et par la surprise et par la terreur que nous aurions
inspirée. Nous trouvâmes à Gênes un M. Villars, ministre de France;
nous y restâmes cinq jours, et, après avoir pris et reçu tous les
renseignements que nous étions venus chercher, nous rentrâmes à Nice.
Pendant le récit auquel je viens de me livrer, je n'ai point parlé de
la situation intérieure de la France, époque de la grande terreur;
jamais elle n'avait été aussi déplorable. Ma présence à l'armée n'avait
pas préservé ma famille de la persécution générale: plusieurs de mes
parents avaient émigré; les autres, et en particulier mon père et mon
oncle, arrêtés, gémissaient dans le château de Dijon. De sages
précautions ordonnées par mon père m'empêchèrent de l'apprendre; car il
redoutait beaucoup l'influence que pouvait avoir sur ma conduite cette
triste nouvelle. Mais, si le déchaînement des basses classes et le
gouvernement de la populace faisaient naître chaque jour dans
l'intérieur des scènes de désolation, si le sang ruisselait partout sur
les échafauds, si les armées du Nord même n'étaient pas à l'abri de ces
moyens de terreur employés par le pouvoir, l'armée d'Italie de cette
époque respirait en liberté. Excepté les massacres de Toulon, dont j'ai
rendu compte, aucun acte arbitraire, aucune destitution même n'eut lieu,
à ma connaissance, pendant les six mois qui s'écoulèrent jusqu'au 9
thermidor: espèce de phénomène que la vérité oblige de reconnaître pour
l'ouvrage du général Bonaparte, qui employa utilement, et avec un grand
succès, son influence sur l'esprit des représentants. Éloigné par
caractère de tous les excès, il avait pris les couleurs de la
Révolution sans aucun goût, mais uniquement par calcul et par ambition.
Son instinct supérieur lui faisait dès ce moment entrevoir les
combinaisons qui pourraient lui ouvrir le chemin de la fortune et du
pouvoir; son esprit, naturellement profond, avait déjà acquis une
grande maturité. Plus que son âge ne semblait le comporter il avait
fait une grande étude du coeur humain: cette science est d'ailleurs,
pour ainsi dire, l'apanage des peuples à demi barbares, où les familles
sont dans un état constant de guerre entre elles; et, à ces titres, tous
les Corses la possèdent. Le besoin de conservation, éprouvé dès
l'enfance, développe dans l'homme un génie particulier: un Français, un
Allemand et un Anglais seront toujours très-inférieurs sous ce rapport,
toutes choses égales d'ailleurs en facultés, à un Corse, un Albanais ou
un Grec, et il est bien permis de faire entrer encore en ligne de
compte l'imagination, l'esprit vif et la finesse innée qui
appartiennent comme de droit aux Méridionaux, que j'appellerai les
enfants du soleil. Ce principe, qui féconde tout et met tout en
mouvement dans la nature, donne aux hommes venus sous son influence
particulière un cachet que rien ne peut effacer. Il faut dire aussi que
Bonaparte, en employant son crédit à garantir les généraux et les
officiers de l'armée d'Italie des horreurs dont ailleurs ils étaient
les victimes, trouva à exercer son empire sur des hommes qui n'étaient
pas sanguinaires, et qui même avaient des moeurs assez douces: le nom de
l'un d'eux, Robespierre le jeune, effrayait, mais il effrayait à tort;
car, dans le temps des massacres, on lui dut beaucoup: il était simple
et même raisonnable d'opinion, au moins par comparaison avec les folies
de l'époque, et blâmait hautement tous les actes atroces dont les
récits nous étaient faits. Il ne voyait et ne jugeait que par Bonaparte;
sans doute celui-ci avait vu d'abord en lui l'élément de sa grandeur
future. Salicetti et un nommé Ricors étaient les deux autres
représentants.
Le 9 thermidor arrivé et Robespierre renversé, la France est soulagée
de la tyrannie; mais une réaction va avoir lieu, car, dans ces temps
d'exécrable mémoire, on ne sort d'un excès que pour tomber dans un
autre. Tout ce qui avait paru en rapport avec le parti écrasé doit
trembler: Robespierre le jeune ayant, par un sentiment de fausse
générosité, suivi volontairement la destinée de son frère, Bonaparte,
en raison de ses liaisons avec lui, fut considéré comme criminel par
les vainqueurs, et les nouveaux représentants, parmi lesquels Albitte,
arrivés à l'armée d'Italie, le suspendirent de ses fonctions,
ordonnèrent son arrestation et son envoi à Paris. Provisoirement mis
sous la garde de trois gendarmes par considération pour ses services et
par respect pour l'opinion établie sur son compte, il fut décidé qu'il
resterait ainsi jusqu'à son départ: mais le départ, c'était la mort, et
nous étions bien décidés à l'empêcher.
Parmi les accusations dirigées contre lui, on fit valoir son voyage à
Gênes: il se justifia bientôt en en faisant connaître l'objet et en
donnant la preuve que ce voyage lui avait été ordonné. Il remua ciel et
terre: Salicetti lui fut favorable et contribua à le sauver. Après huit
ou dix jours d'angoisses, il fut mis en liberté et rendu à ses
fonctions. Son envoi à Paris ayant été très-probable, nous étions
décidés à l'empêcher à tout prix, vu ses conséquences infaillibles. À
l'instant où le départ serait ordonné, nous devions, Junot, son aide de
camp, moi et un nommé Talin, tuer les gendarmes s'ils faisaient
résistance, et nous rendre dans le pays de Gênes avec lui. Toutes les
dispositions étaient prises, mais l'exécution de ce projet ne fut pas
nécessaire. En m'occupant de ces arrangements, j'étais frappé de ce
caprice du sort qui nous faisait regarder comme notre asile et notre
seul moyen de salut ce même lieu dont l'hospitalité avait été employée
par nous, il y avait bien peu de temps, à tramer sa propre ruine.
Il n'est pas sans intérêt de faire connaître comment Bonaparte jugea la
chute de Robespierre. Il la regarda comme un malheur pour la France,
non assurément qu'il fût partisan du système suivi (sa mémoire est
au-dessus de pareille accusation et je crois l'avoir justifiée
d'avance), mais parce qu'il supposait le moment d'en changer imminent:
l'isolement de Robespierre, qui depuis quinze jours s'absentait du
comité de sûreté générale, en était à ses yeux l'indication. Il m'a dit
à moi-même ces propres paroles: «Si Robespierre fût resté au pouvoir,
il aurait modifié sa marche: il eût rétabli l'ordre et le règne des
lois; on serait arrivé à ce résultat sans secousses, parce qu'on y
serait venu par le pouvoir; on prétend y marcher par une révolution, et
cette révolution en amènera beaucoup d'autres.»
Sa prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés
immédiatement au chant du _Réveil du Peuple_, l'hymne de cette époque,
étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce qui les
avait devancés.
Le général Bonaparte, rentré en fonctions, chercha à retrouver son
influence; mais, pour y arriver, il fallait de l'activité: c'était à la
besogne que se déployait sa supériorité. Dans le repos, dans le calme,
chacun est l'égal de son voisin; et souvent l'homme dépourvu de toute
espèce de mérite a les plus hautes prétentions, et même plus de chances
de fortune. Mais aussi avec quel empressement, quand une crise arrive,
et la guerre ne se compose que de crises, l'amour-propre se tait devant
l'intérêt de la conservation! Les hommes ayant la conscience de leur
force et de leur capacité doivent donc ardemment désirer de voir naître
les occasions de mettre en valeur leur mérite et d'acquérir les moyens
de s'emparer de la position dont ils sont dignes, et que la médiocrité,
hors le moment de la nécessité, leur refusera toujours plus qu'à tout
autre.
Le général Bonaparte, désirant à tout prix commencer une véritable
campagne de guerre, proposa de pénétrer en Piémont par le point le plus
bas des Apennins, le point où cette chaîne se rattache à celle des
Alpes, par Carcare. On fit cette tentative: on pénétra jusqu'au bourg
de Cairo, où l'on battit l'ennemi le cinquième jour complémentaire de
l'an III (21 septembre 1794); mais le représentant du peuple Albitte
s'effraya: ce mouvement offensif était au-dessus de sa compréhension;
il lui parut compromettre sa sûreté personnelle, et les intérêts d'une
vie si précieuse nous ramenèrent sur Savone et sur Vado. C'est
précisément par ce même débouché que s'est ouverte l'immortelle
campagne de 1796. Nous fîmes seulement alors, pour ainsi dire,
l'esquisse de ce premier mouvement.
Mais le général Bonaparte ne pouvait pas si facilement renoncer à
l'espoir d'agir. Il conçut alors l'idée assez étrange d'une expédition
maritime destinée contre la Toscane, et vingt-cinq mille hommes furent
embarqués sous les ordres du général Mouret, homme tout à fait
incapable. Depuis, je l'ai vu à la tête d'une demi-brigade de vétérans,
et ce poste était bien plus en rapport avec ses facultés qu'un pareil
commandement. Le général Bonaparte commandait l'artillerie de cette
expédition, dont je faisais partie, étant chargé de la direction d'un
petit équipage de pont. Nous nous embarquâmes sur des vaisseaux de
transport, et l'état-major de l'artillerie, auquel j'appartenais, était
placé sur le brick l'_Amitié_.
Très-heureusement on crut prudent de subordonner la sortie du convoi
portant la plus grande partie des troupes à la bataille navale que
devait gagner l'escadre pour ouvrir le chemin. L'escadre sortit, et
nous restâmes. L'amiral Martin rencontra les Anglais dans les eaux de
Gênes. Un combat s'engagea; deux vaisseaux français, le _Ça ira_ et le
_Censeur_, tombèrent au pouvoir de l'ennemi. L'escadre se réfugia au
golfe de Juan, et nous débarquâmes, à notre grande satisfaction, car
personne n'augurait bien de l'entreprise.
Ici commence un nouvel ordre de choses pour le général Bonaparte. Il
était brusquement sorti de l'obscurité; son existence avait grandi avec
une extrême rapidité; la fortune paraissait caresser son avenir, et
tout à coup elle l'abandonne. Nous allons le voir arrêté dans sa
carrière, contrarié dans toutes ses combinaisons et déçu dans ses
espérances; mais ces déceptions ne seront qu'un calcul de la fortune,
le menant, par des voies détournées, à la grandeur et à la puissance,
car c'était l'y faire arriver que de le mettre en présence des
occasions favorables. L'avenir est tellement caché aux yeux des faibles
mortels, nos prévisions sont si fréquemment en défaut, que souvent la
réalisation de nos voeux les plus chers est la cause de notre perte,
tandis que les contrariétés apparentes nous amènent plus tard à la plus
grande prospérité. Beaucoup d'officiers corses servaient à l'armée
d'Italie; elle en était, pour ainsi dire, inondée. Les Corses sont
belliqueux; leur pays était voisin; la prise de possession de Bastia
par les Anglais avait rejeté en France tout ce qui tenait à la
Révolution, et la présence d'un représentant corse à l'armée les y avait
attirés. Le gouvernement y trouva des inconvénients, et résolut de les
disperser en les répartissant dans les différentes armées. Par suite de
cette mesure, le général Bonaparte reçut la mission d'aller commander
l'artillerie de l'armée de l'Ouest, en conséquence d'un travail fait et
arrêté sur le rapport d'un membre du comité de salut public, Dubois de
Crancé. Cette disposition parut un coup funeste au général Bonaparte,
et chacun en porta le même jugement. Il quittait une armée en présence
des étrangers pour aller servir dans une armée employée dans les
discordes civiles. On pouvait espérer raisonnablement que la première
serait appelée à frapper de grands coups, à faire des entreprises
importantes et glorieuses; dans l'autre, aucune perspective brillante
n'était offerte: des services obscurs, pénibles, quelquefois déchirants,
étaient la seule chose à prévoir. Il avait fait sa réputation par ses
actions; mais ses actions n'avaient pas encore assez d'éclat pour faire
arriver sa renommée hors de l'enceinte de l'armée où il avait servi; et,
si son nom était prononcé de Marseille à Gênes avec estime et
considération, il était inconnu à Paris et même à Lyon. Ce changement
de destination devait donc lui paraître une véritable fatalité, et il
ne s'y soumit qu'avec le plus vif regret. J'étais resté à l'armée
d'Italie par attachement pour lui; je l'admirais profondément; je le
trouvais si supérieur à tout ce que j'avais déjà rencontré en ma vie,
ses conversations intimes étaient si profondes et avaient tant de
charmes, il y avait tant d'avenir dans son esprit, que je ne me
consolais pas de son départ prochain. Mon poste naturel était à l'armée
des Pyrénées occidentales, où servait ma compagnie; j'avais été retenu
à l'armée d'Italie extraordinairement, sur sa demande; il me paraissait
tout simple de le suivre; il me le proposa, et, sans aucun titre
régulier, sans autre ordre que le sien, je me décidai à l'accompagner.
Nous convînmes qu'il se reposerait dans son voyage, en s'arrêtant
quelques jours dans ma famille. Je l'y précédai, et il fut reçu avec
empressement et admiration par mon père et ma mère, auxquels j'avais
déjà communiqué les sentiments qui m'animaient.
Je passai quatre jours à Châtillon, et je partis avec lui pour Paris.
Ce retard de quatre jours sembla lui avoir été funeste: la veille de
son arrivée, un nouveau travail avait été signé, et ce travail
l'excluait du service de l'artillerie. Un nommé Aubry, membre du comité
de salut public, ancien officier d'artillerie, rempli de passion contre
les jeunes officiers de son arme, avait blâmé l'avancement de
Bonaparte. Chargé de revoir le travail de Dubois de Crancé, travail
ancien déjà de trois mois, il avait rayé Bonaparte du tableau du corps.
De tout temps il y a eu dans l'artillerie de grandes difficultés à un
avancement extraordinaire, et rien encore n'avait motivé la nécessité
de s'écarter de l'usage. Si les circonstances avaient paru expliquer la
fortune de Bonaparte, elles n'étaient guère appréciées à une aussi
grande distance du théâtre des événements, et un homme comme Aubry, qui
n'avait pas fait la guerre, ne pouvait pas les comprendre. Au contraire,
il devait apporter et il apporta dans cette affaire les passions
résultant de l'âge et des préjugés. Aubry fut donc sourd aux
représentations, et repoussa impitoyablement les réclamations de
Bonaparte, appuyées par tous ceux qui l'avaient vu à l'armée. Ces
démarches, faites cependant avec toute l'activité de son esprit, toute
l'énergie de son caractère, n'obtinrent aucun succès.
Nous voilà donc à Paris tous les trois: Bonaparte sans emploi, moi sans
autorisation régulière, et Junot attaché comme aide de camp à un
général dont on ne voulait pas se servir, logés à l'hôtel de la Liberté,
rue des Fossés-Montmartre; passant notre vie au Palais-Royal et aux
spectacles, ayant fort peu d'argent et point d'avenir. À cette époque,
nous trouvâmes à Paris Bourrienne; il avait connu Bonaparte à l'école
militaire de Brienne, et se lia avec nous.
Certes, Bonaparte pouvait se confirmer dans l'idée d'être persécuté par
la fortune, et cependant il approchait à son insu des grandeurs. On
offrit à Bonaparte de l'employer dans la ligne, c'est-à-dire de lui
donner le commandement d'une brigade d'infanterie, et il refusa avec
dédain cet emploi. Ceux qui n'ont pas servi dans l'artillerie ne
peuvent pas deviner l'espèce de dédain qu'avaient autrefois les
officiers d'artillerie pour le service de la ligne; il semblait qu'en
acceptant un commandement d'infanterie ou de cavalerie, c'était
déchoir. L'esprit de corps doit rehausser à nos yeux notre métier, mais
encore faut-il mettre quelque discernement et quelque justice dans ses
jugements. De longues guerres et des exemples de grandes fortunes
militaires, commencées dans l'artillerie et terminées à la tête des
troupes, ont pu seuls modifier l'opinion du corps à cet égard. J'ai été,
comme un autre, subjugué pendant quelque temps par ce préjugé; mais je
ne puis encore comprendre que Bonaparte, avec son esprit supérieur, une
ambition si vaste, une manière si remarquable de lire dans l'avenir, y
ait été soumis un seul moment. La carrière de l'artillerie est
nécessairement bornée: ce service, toujours secondaire, a beaucoup
d'éclat dans les grades subalternes, mais l'importance relative de
l'individu diminue à mesure qu'il s'élève. Le grade brillant
d'artillerie est celui de capitaine: aucune comparaison à faire entre
l'importance d'un capitaine d'artillerie et d'un capitaine de toute
autre arme. Mais un colonel d'artillerie est peu de chose à l'armée,
comparé à un colonel commandant un beau régiment d'infanterie ou de
cavalerie, et le général d'artillerie de l'armée n'est que le
très-humble serviteur du général commandant une simple division.
Bonaparte, encore sous l'empire des préjugés de son éducation, refusa
donc formellement le commandement offert. Résolu à attendre, il eut
l'étrange velléité d'essayer une nouvelle carrière, à laquelle
assurément il n'était pas propre. Quelques spéculations, faites par
l'entremise et le concours de Bourrienne, lui firent perdre en peu de
moments le peu d'assignats qu'il avait rapportés de l'armée. Ce
Bourrienne, dont j'aurai l'occasion de parler plus tard, avait une
très-grande capacité, mais il est un exemple frappant de cette grande
vérité: que les passions nous conseillent habituellement fort mal. En
nous inspirant une ardeur immodérée pour atteindre un but déterminé,
elles nous le font souvent manquer. Bourrienne aimait immodérément
l'argent; avec ses talents et sa position auprès de Bonaparte, à
l'aurore de sa grandeur, avec la confiance de celui-ci et la
bienveillance véritable qu'il lui portait, en quelques années il serait
arrivé à tout, et comme fortune et comme position sociale; mais son
avide impatience a étouffé son existence au moment où elle pouvait se
développer et grandir.
Toutefois le commerce n'était pas mon fait, et, quand je vis Bonaparte
renoncer à servir, je lui demandai la permission de retourner à
l'armée. L'armée française du Rhin occupait des lignes devant Mayence,
et l'on parlait de faire le siége de cette forteresse. C'était une
grande école pour un jeune officier d'artillerie, et mon ambition fut
d'y être employé. En ce moment les affaires de l'artillerie étaient
entre les mains de Lacombe Saint-Michel. Le général Dulauloy, homme
fort à la mode, aimable et obligeant, était son favori; j'allai lui
présenter ma requête. «Comment, me dit-il, vous demandez d'aller à
l'armée quand chacun sollicite d'en revenir? Je sais mieux ce qu'il
vous faut, j'ai votre affaire; on va établir une fonderie de canons à
Moulins, je vous y ferai employer.
«--Je vous rends grâce, mon général, lui répondis-je, de votre intérêt
et de vos bontés; mais permettez-moi d'insister: quand la paix sera
venue, j'aurai tout le temps de voir fondre des canons; il faut à
présent apprendre à m'en servir, et mon intention, comme mon espérance,
est de faire la guerre tant qu'elle durera.»
Il y avait à cette époque beaucoup de dégoût, et, la ferveur que je
montrais étant peu commune, mes désirs furent bientôt satisfaits: on me
donna des lettres de service pour être employé au corps devant Mayence.
Je fis mes petits équipages, et, comme j'ai toujours eu une manière de
magnificence, j'achetai une jolie chaise de poste, un bel équipage de
cheval, de très-bonnes cartes, et tout ce qu'il me fallait pour
paraître convenablement sur le nouveau théâtre où je me rendais; mes
finances avaient pu pourvoir à tout, et il me restait, en partant de
Paris, des assignats en abondance, et une réserve de dix louis en or
qui composait ma véritable richesse.
Le général Bonaparte, en approuvant ce parti, me tint à peu près le
langage suivant: «Vous avez raison de quitter Paris pour aller à
l'armée; vous avez de l'expérience à acquérir, des grades à mériter,
votre fortune militaire à faire. Moi, je suis momentanément arrêté dans
ma carrière, mais les obstacles ne seront pas, je l'espère, de longue
durée; un emploi obscur dans la ligne me ferait déchoir; il faut que
des circonstances plus favorables se présentent pour que je reparaisse
sur la scène d'une manière plus digne et plus convenable, et nous nous
retrouverons plus tard: ainsi grandissez en capacité, ce sera au profit
de notre avenir commun.»
Il me chargea d'emmener avec moi son frère Louis, et de le déposer à
Châlons en le recommandant à mes anciens professeurs de l'école
d'artillerie et à plusieurs des chefs, sous lesquels j'avais servi, qui
s'y trouvaient encore. Louis avait toujours dû entrer dans l'artillerie,
il allait à Châlons pour compléter ses études et subir ses examens:
les événements qui survinrent bientôt et la grandeur de son frère le
rappelèrent peu de mois après à Paris.
Je voyageai comme une espèce de seigneur. J'avais un domestique venu
avec moi du camp de Tournoux, et je cheminais gaiement, car mes voeux
les plus chers s'accomplissaient; j'allais enfin à la véritable guerre.
Tout ce que j'avais vu jusque-là, excepté une action devant Toulon,
était si peu de chose! Mes assignats pourvoyaient en route à mes
besoins; il me semblait posséder un trésor inépuisable; mais mon
illusion ne devait pas être de longue durée. Arrivé à la poste la plus
voisine de Metz, à Gravellotte, le maître de poste me déclara que les
assignats n'avaient plus cours, et que je devais payer mes chevaux en
argent: terrible contre-temps sans doute; mais il fallut se soumettre à
cette décision et entamer ma réserve de dix louis.
En arrivant à Strasbourg, où je ne connaissais personne, mon trésor
était réduit à trente-six francs. Je me fis descendre à la meilleure
auberge; comme moyen de crédit, je me hâtai de me défaire du superflu
de mon équipage, ce qui augmenta un peu mes ressources, et de me mettre
en route pour me rendre dans les lignes de Mayence. Il ne m'en a jamais
coûté, dans tout le cours de ma vie, pour réduire mon existence au
niveau de mes moyens; si j'ai quelquefois été très-magnifique, c'était
moins par goût que par devoir, et je croyais servir mieux ainsi les
intérêts dont j'étais chargé: parmi les hommes parvenus à une position
élevée, je suis certainement un de ceux qui ont le moins de besoins
personnels. Le général de division Dorsner, commandant l'artillerie de
l'armée, m'accueillit avec intérêt et bonté, et me fit prêter deux
chevaux d'artillerie pour me conduire à Mayence; une feuille de route
assura ma subsistance par la distribution journalière de mes rations,
et je partis pour le quartier général d'Ober-Ingelheim. La veille du
jour où je le rejoignis, j'étais couché dans un moulin, et, par
économie, je portais en route mon plus vieil habit; mon fidèle Joseph,
couché dans ma voiture, gardait mes équipages, mais un sommeil trop
profond l'empêcha de remplir sa consigne: des voleurs, au milieu de la
nuit, enlevèrent la vache de ma voiture et me dépouillèrent
complétement. Je perdis ainsi tout ce que je possédais au moment où
j'allais en avoir le plus besoin: c'était échouer au port.
L'armée, devant Mayence, était composée de trois divisions: celle de
droite, commandée par le général Courtot, avait son quartier général à
Oppenheim; celle du centre, par le général Gouvion Saint-Cyr, à la
Maison de chasse; et celle de gauche, par le général Renaud, à
Feintheim: le général de division Schâll commandait le corps d'armée.
Ancien officier du régiment de Nassau, homme de détail, il ne manquait
pas d'esprit; mais il n'avait aucune des qualités nécessaires au
commandement en chef. Le génie était sous les ordres du colonel
Chasseloup-Laubat, dont j'aurai souvent l'occasion de parler dans ces
_Mémoires_: cet officier est, sans contredit, l'_ingénieur_ de la
grande époque où j'ai vécu, car il a exécuté les plus importants et les
plus grands travaux faits pendant l'Empire. Enfin l'artillerie était
commandée par le général Dieudé: celui-ci était une espèce de nain,
haut de quatre pieds environ, d'une laideur repoussante, et le plus
ridicule personnage que j'aie jamais rencontré; je fus chargé de
remplir près de lui les fonctions de chef de l'état-major.
L'armée du Rhin, en venant se poster devant Mayence à la fin de la
dernière campagne, dut nécessairement s'y retrancher; il eût été plus
sage de prendre une position assez éloignée pour éviter toute surprise;
l'armée aurait pu être pourvue convenablement et y rester en sûreté
sans être écrasée de service. La position sur la Pfrim et sur la Nahe
semblait être indiquée. Ces positions, les seules à prendre, couvraient
à la fois le Hundsruck et le Palatinat; mais on crut imposer à l'ennemi
en se mettant presque à portée de canon de Mayence, comme si une
circonvallation semblable ne devait pas être ajournée au moment d'un
siège, et comme si le siège de Mayence pouvait être raisonnablement
entrepris avant d'avoir passé le Rhin et bloqué Castel. Mais
l'ignorance qui présidait à toutes les opérations de cette époque en
avait autrement ordonné, et Mayence avait été bridée par des travaux
immenses, les plus grands de cette espèce exécutés dans les temps
modernes, et dont le développement était de plus de trois lieues;
portion en retranchements continus couverts par des ouvrages avancés,
et portion en ouvrages détachés; ceux de Montbach, à la gauche, étaient
de la nature de ces derniers et se composaient d'ouvrages placés en
échiquier. Ces lignes étaient précédées, dans toute leur étendue, de
trente-six mille trous de loup; plus de deux cents pièces de canon les
armaient, mais très-peu de ces pièces étaient attelées. Toutes les
espérances de l'armée étaient dans les succès de l'armée de
Sambre-et-Meuse, occupant le bas Rhin depuis Neuwied jusqu'à Cologne et
Düsseldorf, et destinée à franchir ce fleuve. Le passage s'effectua de
vive force, grâce à la vigueur du général Kléber, et Dusseldorf tomba
entre nos mains. L'armée autrichienne évacua les montagnes de la
Vétéravie et se porta en Franconie; l'armée française la suivit et jeta
un fort détachement sur Castel pour bloquer Mayence sur la rive droite.
L'arrivée de ces troupes fut un grand objet de joie pour nous; elle
offrait un magnifique spectacle du haut de Sainte-Croix, d'où nous
pûmes en jouir.
C'était le signal du commencement de nos travaux. Un équipage de siége,
préparé sur les derrières de l'armée à Alzey, fut mis en mouvement. En
attendant le commencement d'un siége régulier, on improvisa un
bombardement avec des obusiers, et je fus chargé, avec vingt-quatre
obusiers de campagne, de venir insulter la ville. J'avais reconnu un
pli de terrain où l'on pouvait se loger au-dessous de la redoute dite
de Merlin: une nuit fut employée à cette opération. Un millier d'obus
fut jeté sans produire aucun effet; un léger incendie signala seulement
nos impuissants efforts. Le moment semblait approcher où nos
entreprises acquerraient un caractère plus sérieux; mais les succès de
l'armée de Sambre-et-Meuse ne devaient pas être de longue durée. Cette
armée avait proposition sur le Mein et sur la Nidda, sa gauche appuyée
à la ligne de neutralité garantie par les Prussiens. Pendant ce temps,
Manheim était tombé en notre pouvoir; un ridicule mouvement offensif,
exécuté sur Heidelberg avec une faible partie de l'armée du Rhin, avait
amené un revers; si trente mille hommes de cette armée l'eussent
exécuté avec ensemble, la jonction des deux armées devenait facile,
l'armée de Sambre-et-Meuse eût pu passer le Mein sans obstacle, et
cette jonction nous rendait maîtres de la campagne. Une grande partie
des échelons de l'armée de Sambre-et-Meuse aurait dû être rappelée;
cette armée, en prenant sa ligne d'opération un peu au-dessus de
Mayence, l'aurait beaucoup raccourcie et rendue très-sûre, et les deux
armées réunies auraient sans doute repoussé l'armée de Clerfayt et de
Wurmser jusqu'en Franconie et au delà des montagnes de la forêt Noire:
au lieu de cela, on resta stupidement divisé; tandis que l'ennemi,
après avoir réuni ses forces et violé la ligne de neutralité, tourna la
gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse et la força à une retraite si
précipitée, qu'une portion des troupes placées devant Castel ne put la
rejoindre et dut passer le Rhin par le pont volant de communication
construit au-dessous de Mayence, en arrière des ouvrages de Montbach.
L'armée de Sambre-et-Meuse se retira en partie sur Neuwied, où elle
repassa le Rhin, et en partie sur la Lahn. Dès lors le siége de Mayence
devenait impossible, et on y renonça. L'équipage d'artillerie de siége,
amené à grand'peine, fut renvoyé de même.
Mais ensuite revenait la question de savoir s'il était possible de
garder pendant l'hiver les lignes de Mayence, et si les souffrances des
troupes et leur misère ne forceraient pas à les évacuer. S'il en était
ainsi, il était sage de s'y préparer de bonne heure, d'en retirer
d'avance un matériel considérable non attelé, qu'un mouvement prompt et
forcé livrerait à l'ennemi. Un officier fut envoyé auprès du général
Pichegru pour lui faire toutes ces représentations; le général y fit
droit et ordonna l'évacuation de l'artillerie: le transport commencé
fut interrompu; puis arriva l'ordre de ramener la partie déjà enlevée.
Ces divers mouvements achevèrent d'exténuer le petit nombre de chevaux
d'artillerie qui nous restait; enfin, le lendemain du jour où la
dernière pièce de canon avait été remise dans les lignes, une attaque
générale de l'ennemi nous en chassa. Ce combat fut court, l'ennemi dut
son succès moins à son courage qu'au dégoût de l'armée, à la résolution
où étaient les soldats de ne pas passer un second hiver devant Mayence,
après avoir tant souffert pendant la durée du premier, et le combat ne
fut qu'une déroute volontaire. Effectivement, le 7 brumaire (29 octobre
1795), à sept heures du matin, la nouvelle arriva à Ober-lngelheim que
l'ennemi était sorti de Mayence et attaquait les lignes dans tous leurs
développements. En un moment j'étais à cheval et lancé au galop pour me
rendre au centre des lignes, partie la plus rapprochée; mais, quelque
diligence que j'eusse faite, il était trop tard: arrivé près du village
de Feintheim, je vis toute l'armée à la débandade, chaque corps se
retirant pour son propre compte, et sans accord ni ensemble. J'étais au
milieu d'un régiment de grosse cavalerie qui fuyait; je le ralliai;
mais, m'étant trouvé bientôt à la queue, je fus enveloppé par des
hussards autrichiens; je me défendis un moment contre trois d'entre eux,
et je fus délivré de ce combat inégal, où j'allais succomber, par un
trompette du régiment que j'avais rallié. Nulle part on ne tint. Le
centre seul, commandé par Gouvion Saint-Cyr, se retira avec ordre et
couvrit la retraite de la gauche; tout le matériel non attelé fut
abandonné à l'ennemi. Il ne me resta autre chose à faire qu'à présider
à la destruction des pièces et approvisionnements d'artillerie qui
allaient encore tomber au pouvoir de l'ennemi: je parvins en partie à
l'exécuter, et je suivis, avec le général Dieudé, le mouvement de
l'armée, dont la masse se réunit sur la rive droite de la Pfrim.
La déroute de l'armée avait commencé par la droite des lignes; un
intervalle de quelques centaines de toises restait ouvert entre les
lignes et le Rhin: cette faute n'aurait eu aucune conséquence si un
général capable et des troupes suffisantes et convenablement disposées
eussent été chargés de défendre cette partie de la position. En effet,
un corps, après avoir pénétré par cette trouée, aurait dû être détruit
par la moindre réserve qui l'aurait pris en flanc, tandis que les
lignes auraient été conservées; mais rien n'avait été prévu, et la
terreur se mit dans les esprits à l'apparition de l'ennemi sur ce
point: elle fut augmentée par la présence de quatre ou cinq cents
hommes qui passèrent le Rhin et se portèrent sur la rive gauche en
arrière des lignes. Cependant les premières attaques directes avaient
été repoussées, et les ennemis, ayant perdu du monde en face de nos
retranchements, s'étaient d'abord repliés. Au moment où la droite fut
tournée et où nos troupes évacuaient leurs positions, la raison et le
bon sens devaient leur faire faire un changement de front en arrière à
droite pour se replier sur le centre, qui les aurait soutenues; mais
tout le monde perdit la tête: généraux et officiers, chacun opéra pour
son propre compte, sans s'occuper ni de couvrir le reste de l'armée, ni
de recevoir aucun appui. La division Courtot se rendit d'une traite à
Kircheim-Poland, au pied des Vosges, et, par un chassé-croisé, se
trouva être à la gauche de l'armée au lieu d'être à sa droite, et à
douze lieues en arrière.
Le centre, commandé par Gouvion Saint-Cyr, exécuta ce que la division
Courtot aurait dû faire, rappela sa droite, se présenta parallèlement à
l'ennemi, se retira en bon ordre, fit sa retraite lentement, sans être
entamé, et couvrit ainsi la gauche, sans cela fort compromise, et le
surlendemain prit position sur la Pfrim, après être entré en
communication avec la division qui bordait le Rhin vers Oppenheim, et
vint se réunir à lui.
L'ennemi trouva dans les lignes cent quatre-vingts pièces de canon et
sept cents voitures d'artillerie: tout ce matériel tomba en son
pouvoir. Étonné de ses succès, il mit peu d'activité à en profiter; il
passa onze jours à contempler ses trophées. S'il eût suivi
immédiatement l'armée française, il l'aurait trouvée sans organisation,
sans artillerie, sans moyens de résistance, et, pour tout dire en un
mot, dans la plus grande confusion. Le 19 brumaire seulement (10
novembre) le général Clerfayt arriva pour nous combattre.
Pendant l'hiver précédent, et tandis que l'armée prenait poste devant
Mayence, elle s'était aussi présentée devant la tête du pont de Manheim,
ouvrage régulier devant lequel on avait ouvert la tranchée, et que
l'ennemi, après un simulacre de défense, avait évacué. Lorsque l'armée
de Sambre-et-Meuse eut opéré plus tard son passage et fait des
mouvements offensifs, on avait jeté des bombes dans Manheim, et cette
ville avait ouvert ses portes.
J'ignore les combinaisons qui en donnèrent si facilement la possession,
car Manheim était fortifié.
Le général Pichegru, soit par incapacité, soit dans l'intention de
faire manquer la campagne, avait laissé dans le haut Rhin une grande
partie de son armée avec le général Desaix; il la rappela cependant
quand les opérations furent commencées, mais si tard, qu'elle ne put
arriver à temps pour concourir au mouvement sur Heidelberg, mouvement
très-important pour préparer la jonction des deux armées, exécuté
seulement par une simple division (la division Dufour); une catastrophe
en fut le résultat. Les troupes du haut Rhin, arrivées après la
retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse, ne s'occupèrent plus qu'à
couvrir Manheim. Wurmser, en force, resserra cette ville, et des
combats meurtriers eurent lieu à peu de distance de la place. Après la
déroute des lignes de Mayence, toute l'armée repassa le fleuve; on
laissa une simple garnison dans Manheim, commandée par le général de
division Montaigu, on se disposa à se battre sur la rive gauche et à
défendre la vallée du Rhin contre l'armée de Clerfayt, qui avait
débouché par Mayence. En rapprochant les divers événements arrivés tant
à Manheim qu'à Mayence, on conçoit d'autant moins la lenteur mise par
le général autrichien à continuer ses opérations.
Toutefois le commandement de l'avant-garde, réunie sur la Pfrim, fut
donné au général Desaix, et je fus chargé du commandement de son
artillerie. Je retrouvai là Foy, que j'avais quitté à l'école des
Élèves; il commandait sous mes ordres une compagnie d'artillerie à
cheval, et avait déjà acquis de la réputation. Le 19 brumaire (10
novembre), l'ennemi se présenta en force; on se battit une grande
partie de la journée en avant d'Alzey. C'était la première fois que je
voyais en ligne se mouvoir régulièrement, et avec les différentes armes
combinées, des troupes nombreuses. Nous tînmes tête à l'ennemi et nous
ne perdîmes aucune bouche à feu, bien que l'ennemi nous en eût démonté
plusieurs.
Nous fîmes notre retraite sur Frankendahl et sur Herxenheim: des
combats assez insignifiants nous ramenèrent successivement en avant de
Landau. L'armée s'établit dans les lignes de la Queich: le général
Desaix, avec sa division, se plaça de manière à couvrir Landau, à voir
l'ennemi et à rester en contact avec lui: il mit son quartier général
au village de Neusdorf, à une lieue en arrière de la petite ville de
Neustadt, qu'occupait l'ennemi.
Pendant toute cette campagne, le sort des officiers était extrêmement
misérable: les assignats n'ayant plus cours, on accordait à chaque
officier, depuis le sous-lieutenant jusqu'à l'officier général, huit
francs en argent par mois, tout juste cinq sous par jour. La jeunesse a
beaucoup de forces et de priviléges pour supporter la misère et les
souffrances, et je ne me rappelle pas que cet état de choses m'ait
donné un quart d'heure de chagrin; seulement, dépouillé, comme je l'ai
raconté plus haut, au commencement de la campagne, et manquant
absolument d'argent, je me vis obligé de réclamer des effets de magasin,
et, avec un bon que je dus faire viser au général en chef Pichegru, je
reçus deux chemises de soldat et une paire de bottes; c'est la seule
fois que j'aie parlé à ce général, dont la vie a été flétrie par de si
infâmes actions. Quoique très-jeune encore, j'avais assez réfléchi sur
les difficultés du commandement, pour m'étonner qu'un homme chargé
d'aussi grands intérêts fît assez peu cas de son temps pour l'employer
à un pareil usage. Depuis, je n'ai pas vu un seul homme distingué, et
capable de la conduite de grandes affaires, qui n'ait eu pour système
de s'affranchir de toute espèce de détails, et de s'en tenir à juger le
travail dont il avait chargé les autres. Et cette observation a été
toujours pour moi un thermomètre sûr de la capacité véritable des
hommes de réputation, comme de la médiocrité de ceux qui avaient des
habitudes contraires; jamais mon observation ne s'est trouvée en défaut.
Pendant cette courte et malheureuse campagne, j'avais eu l'occasion
d'approcher fréquemment le général Desaix; notre séjour à Neusdorf, à
quelques affaires d'avant-poste près, nous laissait dans un grand repos
et une grande oisiveté, et j'en profitai pour le voir tous les jours,
et d'une manière intime et familière. C'était un homme charmant,
possédant à la fois beaucoup d'instruction, de courage, de douceur et
d'aménité; j'avais pris un très-grand goût pour lui, et il me
témoignait beaucoup d'amitié. Sa conversation était remplie de
séduction, il aimait passionnément son métier et en parlait d'une
manière attachante. Je lui disais souvent qu'il y avait au monde un
homme encore inconnu, né avec le génie de la guerre, dont l'esprit, le
caractère, l'autorité, étaient choses transcendantes, et fait pour
éclipser tout ce qui avait brillé jusqu'alors, si la fortune le faisait
jamais arriver à la tête d'une armée; c'était de Bonaparte, comme on le
devine, que je lui parlais. Il me répondait toujours: «Mon cher Marmont,
vous êtes bien jeune pour porter un pareil jugement; peut-être l'amitié
vous aveugle; car, soyez-en sûr, le commandement d'une armée est ce
qu'il y a de plus difficile sur la terre; c'est la fonction qui exige
le plus de capacité dans un temps donné.» Il avait raison, mais mes
inspirations étaient justes.
J'ai laissé le général Bonaparte à Paris, sans avenir, sans projet fixe
et dans une grande oisiveté. Le gouvernement eut l'idée d'envoyer au
Grand Seigneur un officier général pour régulariser son artillerie et
recommencer à peu près la mission de M. de Tott, avec l'étrange
illusion de croire qu'il suffirait, pour rendre aux Turcs leur
puissance, de s'occuper de l'amélioration d'un service isolé. Toujours
est-il que M. de Pontécoulant, membre alors du comité de salut public,
proposa le général Bonaparte pour cette mission et le fit agréer.
Bonaparte indiqua plusieurs officiers pour l'accompagner, entre autres
Songis, Muiron et moi. Cette mission le faisait sortir d'un état de
repos pour lequel il était si peu fait, et l'enchantait; il voyait,
dans l'accomplissement de ce projet, le retour des faveurs de la
fortune; vain espoir! il fallait de l'argent pour partir, et, le trésor
public ne renfermant pas un sou, sa nomination fut ajournée. Mais,
tandis que chaque jour amenait une espérance que le lendemain faisait
disparaître, le temps s'écoulait, et des troubles civils allaient
brusquement et avec éclat mettre Bonaparte en évidence: on touchait au
13 vendémiaire.
Je n'entreprendrai pas de raconter ici les causes de cette révolution,
d'autres les savent beaucoup mieux que moi. Je dirai seulement que le
gouvernement de la Convention, n'étant plus soutenu par des supplices,
était tombé dans le mépris et l'abjection; tous les honnêtes gens en
désiraient ardemment la chute et le renversement; mais comment le
gouvernement serait-il remplacé? voilà ce que beaucoup de gens sensés
se demandaient. La Convention était séparée de l'opinion de Paris,
c'est-à-dire, au moins de l'opinion des habitants de la classe moyenne,
car la basse classe ne lui était point hostile; mais, si les troupes
étaient peu nombreuses, elles étaient fidèles et même passionnées, et,
avec des troupes animées d'un semblable esprit, des dispositions
raisonnablement faites, et surtout un homme qui consente à prendre sur
lui la responsabilité du sang versé, on peut, on doit espérer de
résister à une population nombreuse qui attaque.
Cet homme se trouva: Barras, ayant été presque toujours en mission aux
armées, s'était fait une espèce de réputation militaire; la Convention
lui donna le commandement des troupes. Barras se rendait justice, et
connaissait toute son incapacité; mais, dans le danger, les hommes ont
souvent des inspirations soudaines, et ils voient tout à coup celui qui
peut les sauver. Bonaparte avait laissé, depuis le siége de Toulon,
dans la mémoire de tous ceux qui l'avaient vu à la besogne, une
conviction profonde de son caractère et de sa haute capacité. Barras se
rappela Bonaparte, le fit nommer commandant en second sous lui,
c'est-à-dire qu'il se mit sous sa tutelle. Bonaparte accepta avec joie,
il entrait en scène: en peu d'heures, de sages dispositions furent
prises, et, bientôt après, le feu s'engagea. Les bourgeois de Paris,
toujours persuadés dans le calme qu'ils sont des héros, furent
dispersés à l'apparition du danger: il en sera toujours de même en
pareil cas, quand l'opinion ne viendra pas immédiatement dissoudre les
forces qui leur sont opposées, et que la basse classe ne sera pas leur
auxiliaire. Mais on trouve rarement des hommes qui osent encourir cette
grande responsabilité, de verser le sang de leurs concitoyens. Les
haines publiques, une fois allumées, ne s'éteignent pas facilement, et
le triomphe d'un moment peut être payé du repos de toute la vie; il
faut des caractères d'une trempe supérieure, ou un sentiment profond de
ses devoirs, pour oser la braver.
Le choix de Bonaparte dans le parti à prendre ne pouvait pas être
douteux: d'un côté, ses amis et une autorité quelconque destinée à
fonder quelque chose de régulier; de l'autre, incertitude, confusion,
anarchie et bouleversements sur bouleversements. Nous avons vu
d'ailleurs sa doctrine à l'occasion de la mort de Robespierre. Elle
consacrait que les changements doivent venir d'en haut et non d'en bas;
que le pouvoir doit se modifier sans laisser de lacune dans son
exercice: et la circonstance actuelle était bien pire, puisque, lors de
la révolution du 9 thermidor, la Convention, en qui résidait alors le
principe du pouvoir, était conservée, tandis que, si aujourd'hui les
sections triomphaient, il n'y aurait nulle part aucun pouvoir reconnu.
Il accepta donc avec joie le poste offert, et il sauva la Convention.
Barras, qui savait tout ce qu'il lui devait, Barras, dont les goûts
antimilitaires, dont la vie molle et voluptueuse était peu en harmonie
avec les devoirs dont il se trouvait chargé, crut payer la dette de sa
reconnaissance en faisant nommer Bonaparte à sa place au commandement
de l'armée de l'intérieur; ainsi Bonaparte arrive presque inopinément à
une situation très-élevée, et ce résultat vient de toutes les
infortunes qui l'ont poursuivi et dont il a souvent gémi, car, si une
disposition générale ne lui eût pas fait quitter l'armée d'Italie, il
aurait continué à y servir avec considération, mais d'une manière
subordonnée, puisqu'il n'était pas dans les usages et dans la nature
des choses qu'un simple général d'artillerie fût choisi pour commander
une armée; s'il n'eût pas été rayé du tableau de l'artillerie par Aubry,
il aurait été enfoui dans l'Ouest avec ses talents supérieurs, et
jamais il n'aurait pu sortir de la plus profonde obscurité. Enfin, si
la mission pour Constantinople, si vivement désirée, lui eût été
confiée, il aurait échappé à toutes les combinaisons de la fortune. Une
série de circonstances, fâcheuses en apparence, lui ouvre donc, en
réalité, la route qu'il va parcourir avec tant d'éclat. Grande leçon
pour savoir supporter, sans murmurer, les contrariétés que chacun
rencontre journellement dans sa carrière.
Bonaparte, devenu général en chef de l'armée de l'intérieur, se souvint
de moi et me fit nommer son aide de camp: je reçus l'ordre de le
rejoindre. La campagne était finie sur le Rhin; un armistice venait de
suspendre toute hostilité, et je me mis avec grande joie en route pour
rejoindre le général près duquel j'étais appelé à servir, et qui
possédait depuis longtemps mon admiration et mon affection. Je
voyageais lentement et par étapes; l'état de ma bourse ne me permettait
pas de le faire autrement. En arrivant à Claye, je fus logé près du
pont, chez une vieille femme qui me reçut de son mieux et me fit les
plus grandes prédictions sur ma fortune et mon avenir. Je n'ai jamais
beaucoup cru à de semblables prophéties; cependant celle-là ne m'est
jamais sortie de la mémoire. J'arrivai à Paris: je trouvai le général
Bonaparte établi au quartier général de l'armée de l'intérieur, rue
Neuve-des-Capucines, dans un hôtel dépendant aujourd'hui des affaires
étrangères. Il avait déjà un aplomb extraordinaire, un air de grandeur
tout nouveau pour moi, et le sentiment de son importance, qui devait
aller toujours en croissant. Assurément il n'était pas destiné par la
Providence à obéir, l'homme qui savait si bien commander! Il me revit
avec plaisir, me reçut avec amitié, et je m'établis dans le bel hôtel
ou il logeait pour y remplir mes nouvelles fonctions. Il me questionna
beaucoup sur la campagne que je venais de faire, et, peu de jours après
mon arrivée, il obtint pour moi le grade de chef de bataillon, auquel
je venais d'acquérir des droits. Depuis le 13 vendémiaire la
constitution dite de l'an III ayant été mise en activité, le
gouvernement se trouvait entre les mains du Directoire: c'est ce
pouvoir que je trouvai établi à Paris.
Singulier temps que cette époque: on sortait de la barbarie, de la
confusion et des massacres, et on avait, à juste titre, horreur des
temps précédents. Malgré cela, on avait maintenu, par la force, au
pouvoir ceux mêmes qui avaient concouru à tous ces maux. L'émigration
et des événements funestes avaient couvert la France de deuil, brisé la
société et rompu tous les liens de famille; mais la société tendait à
se reconstituer. Le Directoire unissait à une espèce de pompe la plus
grande corruption: Barras, l'un de ses membres, passait, à juste titre,
pour un homme débauché, et sa cour l'était par excellence. Quelques
femmes du monde, plus que suspectes, en faisaient l'ornement et se
consacraient à ses plaisirs; la reine de cette cour était la belle
madame Tallien. Tout ce que l'imagination peut concevoir fera à peine
approcher de la réalité: jeune, belle à la manière antique, mise avec
un goût admirable, elle avait tout à la fois de la grâce et de la
dignité; sans être douée d'un esprit supérieur, elle possédait l'art
d'en tirer parti et séduisait par une extrême bienveillance. On rendait
grâces à madame Tallien de la salutaire influence exercée par elle lors
du 9 thermidor; on ajoutait ainsi presque les hommages de la
reconnaissance publique au culte rendu à sa beauté. Tallien paraissait
alors vivre en bonne intelligence avec elle et jouissait d'une espèce
de gloire par suite du rôle qu'il venait de jouer: ainsi une action
dont la véritable cause était probablement le danger le plus pressant,
et le besoin d'y échapper, avait, dans l'opinion, tout l'éclat du
dévouement, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus sublime, de l'action
qui consiste dans le sacrifice de soi-même pour l'intérêt des autres.
Intime amie de madame Tallien et de Barras, madame de Beauharnais était
moins jeune et moins belle que sa compagne. Une dame de Mailli de
Château-Renaud, une dame de Navaille, et quelques autres femmes de
l'ancienne noblesse, formaient cette coterie et servaient tout à la
fois d'exemple et de mobile à la nouvelle société, mélange de grâce, de
corruption, de nonchalance et de légèreté, en un mot portant le
caractère de l'époque. Tout était cependant encore bien incomplet; à
peine existait-il quelques voitures, et la tenue des hommes n'était
guère en rapport avec les usages de la bonne compagnie de tous les pays
et de tous les temps.
Une chose que l'histoire consacrera, et où l'on trouve l'image des
moeurs de ce temps, c'est le bal connu sous le nom de bal _des
victimes_. Personne n'était en situation de faire les frais de
nombreuses réunions et de donner des bals; on voulait cependant
rappeler les plaisirs, et on eut l'étrange idée de faire une
souscription où étaient admis seulement les parents de ceux qui avaient
péri sur l'échafaud; ainsi, pour aller se réjouir et pour avoir le
droit de danser, il fallait apporter l'acte mortuaire de son père, de
sa mère, de son frère ou de sa soeur. On ne comprend pas comment
l'esprit et le coeur ont pu tomber dans une pareille aberration, et je
ne sais pas si ce spectacle, vu en moraliste, n'est pas plus affreux que
celui des massacres. Ceux-ci étaient terribles, le résultat des passions
déchaînées, de l'ivresse et de la fureur du peuple; mais ici ce sont les
classes élevées, des gens de moeurs douces, qui jouent avec les
souvenirs du crime.
Le général Bonaparte faisait assidûment sa cour au Directoire, et à
Barras en particulier. Il établit bientôt son ascendant sur Carnot et
sur les autres membres du Directoire, car, une fois en contact avec lui,
il était impossible d'y échapper. L'ordre de choses existant était
d'ailleurs son ouvrage, car le 13 vendémiaire l'avait fondé; mis
promptement et avec raison dans le secret des affaires de la guerre, il
fut consulté journellement sur celles de l'armée d'Italie; il
connaissait mieux que personne, et la valeur des hommes qui s'y
trouvaient, et la nature des choses. Mais il est temps de raconter les
événements passés dans ce pays depuis le moment où nous l'avons quitté.
Le général Dumerbion, commandant l'armée d'Italie à notre départ, était
un homme infirme et incapable, n'offrant pas même l'image d'un général;
il fut remplacé par Kellermann, auparavant commandant de l'armée des
Alpes; vieux soldat de peu de talents, mais actif et brave, brutal dans
ses manières, les circonstances lui avaient donné une sorte de
réputation: son nom était mêlé au récit de la retraite des Prussiens en
1792, et son arrivée fut vue avec grand plaisir à l'armée. Cependant ni
le nombre de ses troupes ni son peu de talent ne lui permettaient de
prendre l'offensive; il trouva l'armée occupant Savone, la Madonna,
Saint-Jacques, Saint-Bernard et Ormea; il évacua toutes les positions
avancées difficiles à soutenir et prit sagement une bonne ligne de
défense, la plus courte possible; partant des bords de la mer à
Borghetto en avant d'Albenga, elle se prolongeait à gauche par
Saint-Jacques, sur les hauteurs de Garessio, et se liait ainsi avec le
col de Tende et les hautes Alpes; il se retrancha avec soin, et
l'ennemi prit position en face de lui. Les deux armées restèrent ainsi
en présence pendant une partie de la campagne, chacune sur la défensive,
les alliés couvrant Savone et Gênes, et toute cette partie du littoral,
et les Français tout le reste de la rivière du Ponent et le comté de
Nice, en occupant en même temps l'origine des vallées et les cols.
Une surveillance réciproque occasionna pendant l'été une série
d'affaires d'avant-poste dont aucune n'eut une grande importance; mais,
la paix ayant été faite avec l'Espagne, l'armée des Pyrénées orientales
devint disponible et on l'envoya grossir l'armée d'Italie. Le général
Schérer, qui l'avait commandée, remplaça le général Kellermann. L'armée
d'Italie ainsi renforcée, il était impossible de ne pas reprendre
l'offensive: aussi fut-elle résolue, et, le 2 frimaire (23 novembre
1795), l'armée française attaqua l'armée austro-sarde, commandée par le
général Devins. Celle-ci avait sa gauche appuyée à la mer, occupant la
petite ville de Loano, et sa droite aux montagnes. La victoire fut
complète; l'ennemi, chassé de toutes ses positions, perdit toute son
artillerie; dix mille prisonniers et un grand nombre de drapeaux
restèrent en notre pouvoir. Il effectua immédiatement sa retraite, ou
pour mieux dire, sa fuite sur Finale et Savone. Le général Schérer, à
la suite d'un succès aussi complet, était le maître d'entrer en Italie;
il pouvait achever la destruction de l'armée ennemie et conquérir cette
terre promise; mais, manquant à sa destinée, il s'arrêta non loin du
champ de bataille et n'osa jamais se hasarder à déboucher dans les
plaines du Piémont.
Les circonstances dans lesquelles il se trouvait alors étaient bien
meilleures que celles sous l'empire desquelles nous avons, quelques
mois plus tard, commencé la campagne.
Le reste de l'hiver se passa dans de simples escarmouches. Les
Autrichiens s'occupèrent à réparer leurs pertes, à se rassurer et à
faire venir des renforts, tandis que l'armée française souffrait
beaucoup de la disette et d'une grande misère. Le général Devins, qui
avait si mal opéré, fut rappelé par le gouvernement autrichien et
remplacé par le général Beaulieu, jouissant alors d'une bonne et
ancienne réputation. Ce général avait fait la guerre avec distinction
contre les Turcs, et, sous ses auspices, les Autrichiens avaient obtenu
contre nous leurs premiers succès en 1792, sur la frontière de Flandre.
L'hiver s'écoulait à Paris au milieu des plaisirs. Les soirées du
Luxembourg, les dîners de madame Tallien à la Chaumière, nom qu'elle
avait donné à une maison couverte de paille où elle demeurait, au coin
de l'allée des Veuves, près du quai, aux Champs-Élysées, employaient
notre temps d'une manière assez agréable. Nous n'étions pas, d'ailleurs,
difficiles en fait de jouissances: nous pensions souvent à l'armée,
dont les misères ne nous avaient pas dégoûtés; mais rien ne nous
indiquait encore que nos désirs d'y retourner seraient bientôt
satisfaits. Le Directoire entretenait souvent le général Bonaparte de
l'armée d'Italie, dont le général Schérer représentait toujours la
position comme difficile, ne cessant de demander des secours en hommes,
en vivres, en argent. Le général Bonaparte démontra, dans plusieurs
mémoires succincts, que tout cela était superflu. Il blâmait fortement
le peu de parti tiré de la victoire de Loano, et prétendait que
cependant tout pouvait encore se réparer. Ainsi se soutenait une espèce
de polémique entre Schérer et le Directoire, conseillé et inspiré par
Bonaparte. Cette discussion ne présageait rien de bon, car Schérer,
étant sans aucune confiance, ne pouvait être persuadé. Il annonçait les
plus grands revers comme probables, et déclarait que, si l'on ne venait
puissamment à son secours, défendre le Var pendant la campagne prochaine
était tout ce qu'il pouvait espérer. Le général Bonaparte répondit à
ses lamentations en rédigeant un plan d'opérations pour l'invasion du
Piémont, le même suivi depuis. Après l'avoir lu, le général Schérer
répondit brutalement que celui qui avait fait ce plan de campagne devait
venir l'exécuter. On le prit au mot, et Bonaparte fut nommé général en
chef de l'armée d'Italie. Au comble de la joie et pleins d'espérances,
nous eûmes bientôt terminé nos préparatifs de campagne; mais des
intérêts d'une autre nature devaient retarder de quelques jours notre
départ.
Le général Bonaparte était devenu très-amoureux de madame de
Beauharnais, amoureux dans toute l'étendue du mot, dans toute la force
de sa plus grande acception. C'était, selon l'apparence, sa première
passion, et il la ressentit avec toute l'énergie de son caractère. Il
avait vingt-sept ans, elle plus de trente-deux. Quoiqu'elle eût perdu
toute sa fraîcheur, elle avait trouvé le moyen de lui plaire, et l'on
sait bien qu'en amour le pourquoi est superflu. On aime parce que l'on
aime, et rien n'est moins susceptible d'explication et d'analyse que ce
sentiment. Une chose incroyable, et cependant très-vraie, c'est que
l'amour-propre de Bonaparte fut flatté. Il a toujours eu beaucoup
d'attrait pour tout ce qui se rattachait aux idées anciennes, et,
lorsqu'il faisait le républicain, il était toujours sensible et soumis
aux préjugés nobiliaires. Je le conçois, j'ai toujours eu moi-même
cette manière de sentir. Tout ce qui rappelle des souvenirs grandit à
nos yeux; le temps donne à son ouvrage un cachet qui lui est propre et
inspire le respect. Une naissance distinguée suppose une bonne
éducation; un nom honorable impose des obligations, des devoirs, des
habitudes qui rendent meilleur; il inspire des sentiments délicats;
tout cela est dans la nature des choses. Mais, que le général Bonaparte
se crût très-honoré par cette union, car il en était très-fier, cela
prouve dans quelle ignorance il était de l'état de la société en France
avant la Révolution. Je l'ai entendu plus d'une fois s'expliquer avec
moi à cet égard; enfin, grâce à ses préventions, je serais tenté de
croire qu'il imagina faire, par ce mariage, un plus grand pas dans
l'ordre social que lorsque, seize ans plus tard, il partagea son lit
avec la fille des Césars. Son mariage résolu, il eut lieu le plus
promptement possible, mais je n'y assistai pas: je me rendis sans
retard à l'armée, et j'étais déjà aux avant-postes, près de Gênes,
quand le général Bonaparte arriva à Nice.
Il existait dans le 21e régiment de chasseurs, en garnison à Versailles,
un officier que nous aimions assez, Junot et moi: cet officier était
Murat. Promu provisoirement, dans les événements de vendémiaire, au
grade de chef de brigade (colonel), sa nomination n'avait pas été
confirmée, et, quoiqu'il portât les signes distinctifs de ce grade, il
n'avait dans son régiment que l'emploi de chef d'escadron. Junot avait
aussi été nommé, mais sans confirmation, au grade de chef d'escadron;
ainsi tous les deux portaient des distinctions auxquelles ils n'avaient
pas droit. Murat apprit le départ du général Bonaparte pour l'armée
d'Italie, et il nous exprima le désir de venir avec nous. Je ne sais si
les hommes étaient alors meilleurs qu'à présent, mais ce désir ne nous
offusqua pas, et nous ne craignîmes ni l'un ni l'autre de partager avec
un nouveau camarade le crédit dont nous jouissions: aussi nous lui
préparâmes les voies auprès de notre général.
Bientôt après, Murat se présenta au général Bonaparte avec cette
confiance qui appartient aux seuls Gascons, et lui dit: «Mon général,
vous n'avez point d'aide de camp colonel; il vous en faut un, et je
vous propose de vous suivre pour remplir cet emploi.» La tournure de
Murat plut à Bonaparte, nous lui dîmes du bien de lui, et il accepta
son offre. Le général Duvigneau, chef de l'état-major général de
l'armée de l'intérieur, ayant refusé au général Bonaparte de
l'accompagner, celui-ci fit choix du général Berthier, jouissant à fort
bon marché d'une assez grande réputation; mais il connaissait le pays
et avait rempli, pendant la campagne précédente, les mêmes fonctions
près du général Kellermann. Sur ma proposition et à ma recommandation,
le colonel Chasseloup-Laubat fut choisi pour commander à l'armée
d'Italie l'arme du génie. Je reçus pour instruction, en précédant le
général en chef à l'armée, d'aller visiter les principaux cantonnements
de la rivière de Gênes, et de lui rendre compte, à son arrivée à
Albenga, de la situation des troupes et de l'esprit qui les animait. En
le quittant, il me dit: «Allez, je vous suivrai de près, et dans deux
mois nous serons à Turin ou de retour ici.» Ses succès ont bien dépassé
les limites de sa prophétie.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE PREMIER