LIVRE PREMIER

1774-1797

SOMMAIRE.--Naissance de Marmont (1774).--Sa famille.--Ses premières

années.--Premières relations avec Bonaparte (1792).--Admission à l'école

D'artillerie.--Foy.--Duroc.--Premières amours.--Admission au 1er

régiment d'artillerie.--Lieutenant (1793).--Camp de Tournoux.--Premier

Combat.--Siége de Toulon.--Bonaparte à

Toulon.--Carteaux.--Dugommier.--Du Teil.--Junot.--Attaque du

Petit-Gibraltar (17 décembre 1793).--Pillage de

Toulon.--Massacres.--Anecdotes.--Oneille (1794).--Situation intérieure

de la France.--La terreur.--9 thermidor.--Bonaparte accusé.--Son

opinion sur le 9 thermidor.--Projet d'une expédition maritime contre la

Toscane.--Bonaparte quitte l'armée d'Italie.--Siége de

Mayence (1795).--Retraite de l'armée française.--Pichegru.--Desaix.--13

Vendémiaire.--Barras.--Marmont aide de camp du général

Bonaparte.--Madame Tallien.--Bal des

victimes.--Directoire.--Dumerbion.--Kellermann.--Bataille de Loano (23

novembre 1795).--Schérer.--Hiver de 1795 à 1796 à Paris.--Mariage de

Bonaparte.

Le temps s'écoule rapidement: il y a peu d'années je touchais à la

jeunesse, et déjà je me vois aux portes de la vieillesse [1]. Quinze

ans se sont écoulés dans la force de l'âge et à l'apogée de mes

facultés, dans le repos et dans les réflexions; si l'avenir me réserve

encore quelque occasion de gloire, si quelques circonstances me

permettent de nouveau d'ajouter à mon nom des souvenirs honorables, si

la fortune me réserve un dernier sourire, quelque chose que je fasse

pour en profiter, l'éclat passager dont je serai revêtu aura à peine la

durée de la lumière qui s'éteint. Ma vie est presque écoulée; le long

horizon, autrefois devant moi, s'est tristement raccourci et diminue

chaque jour; celui qui reste derrière devient immense, et bientôt la

seule consolation de mon existence sera de le fixer. C'est encore

quelque chose, à la fin d'une longue carrière, que de pouvoir porter

ses regards sur un grand espace de temps parcouru honorablement,

quelquefois glorieusement, et de rappeler à sa mémoire des faits et des

actions dont la vie a été remplie, ornée et embellie. Je prends la

plume dans ce but; je vais, autant que je le pourrai, réveiller mes

souvenirs et consigner par écrit le récit de tout ce qui m'est arrivé;

si d'autres y jettent les yeux, si la publicité est un jour réservée à

ces _Mémoires_, la postérité saura qu'il exista un homme dont le nom

fut l'objet de vifs débats, qui eut des amis chauds et des ennemis

violents, dont tous les mouvements du coeur eurent pour principe l'amour

de la gloire et de la patrie, et dont les actions ne furent jamais

réglées par l'intérêt, mais toujours par la conscience.

[1] Ces _Mémoires_ ont été commencés en 1828.

Mon nom est Viesse; ma famille est ancienne et considérée: elle est

originaire des Pays-Bas et habite la Bourgogne depuis trois siècles. De

tout temps elle s'est vouée au service militaire; dès le commencement

du seizième siècle, sous Louis XIII, un M. Alexis Viesse était officier

dans le régiment de la vieille marine [2]. Ses petits-enfants furent

capitaines dans le régiment de Coislin-cavalerie et dans celui de

Tavanne. Mon trisaïeul, Nicolas Viesse, qui avait servi avec

distinction à la guerre près du grand Condé, reçut de ce prince la

charge de prévôt des bailliages du nord de la Bourgogne. Cette partie

de la province était dévastée par des nuées de brigands; en peu de

temps, par son activité, son courage et son intelligence, M. Viesse les

détruisit. Le grand Condé, à cette occasion, lui dit qu'il était digne

et capable de commander une armée. Un de mes grands-oncles, Richard

Viesse de Marmont, enseigne au régiment de Poitou, âgé seulement de

quinze ans, périt, en 1713, au siége de Fribourg, d'une manière

héroïque. Un coup de canon lui enleva le bras droit, et, du bras gauche,

il releva le drapeau tombé. Mon père, capitaine au régiment de

Hainault, eut, à vingt-huit ans, la croix de Saint-Louis, pour avoir,

avec cent hommes de bonne volonté, gardé la mine pendant toute la durée

du siége de Port-Mahon. Pour remplir cette tâche, il fallait être placé

sur la mine ennemie et se dévouer à des chances terribles, et cela

pendant quinze jours. Ce genre de courage de tous les moments, au

milieu de grands dangers, est peut-être un des plus difficiles à

rencontrer.

[2] Le régiment de la vieille marine fut formé, par le cardinal de

Richelieu, des restes des compagnies franches, en 1627 et 1635.

(_Note de l'Éditeur_.)

Ainsi ma famille me présentait des exemples à suivre, et, si la passion

de la gloire et l'amour de la guerre ont rempli mon coeur pendant toute

ma vie, et d'une manière presque exclusive, je n'étais pas le premier

de mon sang qui eût éprouvé ces sentiments.

Je suis né à Châtillon-sur-Seine, le 20 juillet 1774. Mon père, retiré

du service depuis la paix de 1763, s'occupa d'une manière particulière

de mon éducation; jamais père n'a donné à son fils des soins plus

éclairés et plus assidus. J'ai été, j'en ai la conviction, depuis ma

naissance, le grand intérêt de sa vie. J'éprouve le besoin de proclamer

tout ce que je lui dois et de reconnaître que, si j'ai possédé quelques

qualités, quelques vertus, c'est lui qui les a fait naître et en a

préparé le développement. De mon côté, j'ose le croire, j'ai payé en

partie ses soins par ma reconnaissance et par des succès dont il a pu

jouir pendant les dernières années de sa vie.

Mon père avait servi avec valeur et distinction; il aimait son métier

avec ardeur; mais, à cette époque, les faveurs étaient réservées aux

gens de la cour, tout ce qui n'appartenait pas à cette classe favorisée

n'avait qu'un avenir fort limité. Cette situation lui donna du dégoût,

et, son régiment ayant été réformé à la paix, il quitta le service: il

avait fait les campagnes de Flandre sous le maréchal de Saxe, et

rejoint son armée après la bataille de Fontenoy. Le marquis de Sennevoy,

colonel du régiment de Boulonnois et son compatriote, lui proposa la

lieutenance-colonelle de son régiment; mais son parti était pris, et il

refusa. Possédant la terre de Sainte-Colombe, près Châtillon-sur-Seine,

appartenant à sa famille depuis 1666, et nommé, par M. le prince de

Condé, capitaine de ses chasses dans ses terres du voisinage, il put

librement et exclusivement se livrer à une passion qui, chez lui,

dépassait toutes les autres, l'amour de la chasse. Il avait cependant

un esprit très-remarquable, beaucoup d'instruction, beaucoup

d'élévation dans le caractère, d'activité et d'ardeur dans les

passions. Imbu des idées nouvelles, le parti pris de la philosophie du

dix-huitième siècle avait germé dans son esprit; homme de bien, il

avait un véritable amour de la patrie. En 1769, à l'âge de trente-neuf

ans, il se décida à se marier, et il épousa, à Paris, une fille de

finance assez riche, mademoiselle Chappron, d'une grande beauté, fort

vertueuse, de beaucoup de sens, mais d'un esprit peu étendu. Mon père

en eut deux enfants, une fille qui mourut à douze ans, et moi, qui

étais né trois ans après elle.

Mon père avait un frère, abbé commendataire, et une soeur sans enfants;

ainsi je me trouvai l'enfant unique de toute la famille.

Depuis le jour de ma naissance jusqu'à quinze ans, mon père ne m'a pas

perdu de vue un seul jour. Il s'appliqua à deux choses: à me donner une

forte constitution et à éveiller mon ambition, non pas cette ambition

soutenue par l'intrigue, mais cette ambition qui repose sur une base

plus noble et consiste à mériter avant d'obtenir.

Combien de fois il m'a répété: «Il vaut mieux mériter sans obtenir

qu'obtenir sans mériter.» Et il ajoutait: «Avec une volonté constante

et forte, et quand on mérite, on finit toujours par obtenir.» Je me

suis rappelé cet axiome dans toute ma carrière; j'ai beaucoup obtenu,

mais le ciel m'est témoin que jamais je n'ai négligé les occasions qui

pouvaient m'amener à mériter.

Cet amour de la gloire, dont je me sens encore la chaleur et la

puissance comme dans ma jeunesse, aujourd'hui que je vais atteindre

cinquante-cinq ans, après avoir fait vingt campagnes de guerre, vu tant

de changements, tant de bouleversements, pu reconnaître le néant des

grandeurs humaines; cet amour de la gloire était bien dans mon essence,

car il s'est développé, pour ainsi dire, à ma naissance: je n'avais que

trois ans, lorsque le récit d'une action d'éclat, dont les

circonstances sont encore présentes à ma mémoire, fit naître en moi les

émotions qui caractérisent l'enthousiasme.

Mon père, ainsi que je l'ai dit, s'occupa d'abord de me former un bon

tempérament; aussi me fit-il suivre la meilleure hygiène: il résolut de

me faire élever sous ses yeux, me donna un précepteur, et fit aussi

concourir à me former l'éducation publique, en me faisant suivre, comme

externe, mes études au collége de Châtillon. Dès l'âge de neuf ans, il

me soumit progressivement aux exercices les plus violents, et, à dater

de cette époque jusqu'à mon départ de la maison paternelle, je ne crois

pas qu'un seul jour se soit écoulé sans avoir été à la chasse, depuis

deux heures de l'après-midi jusqu'au soir; à douze ans je montais à

cheval. Ces soins et ce système m'ont donné la plus forte constitution

pour supporter de grandes fatigues et de grandes privations. Les

souffrances qui anéantissaient les autres dans nos longues guerres

étaient un jeu pour moi, et, aux blessures près, à mon âge, je suis

encore à savoir ce que c'est qu'une maladie.

Mon père se rappelait les obstacles qu'il avait éprouvés dans sa

carrière, qui l'avaient décidé à la quitter à trente-quatre ans, malgré

son goût pour elle: aussi désirait-il m'en voir prendre une autre, qui

lui paraissait plus en rapport avec ma position sociale et me promettre

plus d'avantages, celle de l'administration. Il fallait entrer d'abord

au parlement de Paris, pour ensuite être maître des requêtes et

intendant: avec des talents et du bonheur, elle menait au ministère. Un

instinct dont rien ne peut donner l'idée, une passion qui ne s'est pas

démentie un seul jour, m'avait fait envisager avec effroi le projet de

mon père. Je me sentais fait pour la guerre, pour ce métier qui se

compose de sacrifices, nous grandit à nos propres yeux, et dont le prix

et la récompense sont dans l'opinion, dans les éloges et les respects.

Je devinais les émotions sublimes qu'il cause, en nous donnant la

conscience de notre importance propre et du mérite de nos actions.

J'aimais la guerre avant de l'avoir faite, presque autant que je l'ai

aimée depuis que je lui ai consacré ma vie. Cette crainte d'être obligé

de prendre une autre carrière m'avait donné contre celle qui m'était

proposée une prévention et un éloignement dont les effets s'étendaient

aux individus qui la suivaient. Les réflexions de l'âge ont seules pu

les détruire. Il m'a fallu longtemps pour comprendre que, si les

nations ont besoin d'être défendues, elles ont besoin aussi de voir la

paix régner entre les citoyens, et qu'un magistrat sage, intègre,

éclairé et laborieux, est l'honneur de son pays, le bienfaiteur de ses

concitoyens, tout aussi bien que l'homme de guerre dont le sang et la

vie sont consacrés à les défendre.

J'étais, au surplus, soutenu dans mes désirs par presque toute ma

famille, mon père excepté. Ma mère, quoiqu'elle eût beaucoup de

tendresse pour moi, désirait me voir militaire; mon oncle et ma tante

formaient le même voeu: mon père céda et consentit à nos désirs, à la

condition que je servirais dans l'artillerie. Il avait deux raisons

pour agir ainsi: ce service offrait une carrière certaine, puisque

l'avancement s'y faisait suivant l'ordre du tableau, et, dans le cas où

je le quitterais, si l'état-major ou toute autre combinaison m'offrait

plus de chances de fortune, j'avais toujours par devers moi les

connaissances premières exigées pour l'admission dans ce service,

avantage dont on trouve l'application dans tout le cours de sa vie. Je

souscrivis sans peine à la condition qu'on m'avait faite, et, aussitôt

le moment venu, je me livrai aux études exigées avec une grande ardeur.

À l'époque dont je parle, l'usage ne faisait pas entrer nécessairement

dans l'éducation l'étude des langues étrangères, et le séjour de

Châtillon aurait d'ailleurs offert peu de ressources pour s'y livrer;

aussi ne m'en a-t-on enseigné aucune: souvent, dans ma carrière, je

l'ai regretté et j'ai reconnu l'influence que peut avoir sur la fortune

d'un jeune officier la connaissance des langues vivantes. Cette

connaissance est aussi une source de jouissances pour lui. Cette

omission est le seul reproche que j'aie à faire à mon père pour mon

éducation. Mes études se bornèrent donc, suivant l'usage, au latin,

dans lequel je n'ai jamais été très-fort, et à l'étude des

mathématiques et des sciences exactes, pour lesquelles j'ai eu toujours

beaucoup de facilité et un goût prononcé; au dessin et à la musique,

dans laquelle j'ai réussi médiocrement, quoique j'aie fait gémir

péniblement un violon pendant plusieurs années.

J'ai trouvé toujours un grand plaisir à lire, aussi ai-je de très-bonne

heure assez bien su l'histoire; il m'arrivait souvent de consacrer mes

récréations à l'étude d'ouvrages sérieux: il y en a un que j'ai lu

très-souvent, très-jeune encore, et qui a failli déranger ma raison,

l'_Histoire de Charles XII_, par Voltaire. Je m'étais identifié avec

mon héros, je me croyais lui-même et je l'imitais dans tout ce que je

faisais; j'avais obtenu, à force de prières, comme récompense, un habit,

des bottes, une épée, un baudrier dans la forme de ceux qu'il portait,

et, ainsi armé et monté sur mon petit cheval, je me croyais un héros

invincible: j'avais alors treize ans.

Ma grand'mère maternelle, madame Chappron, était veuve depuis longues

années; elle jouissait d'une assez belle fortune et se remaria; elle

épousa M. le comte de Méhégan, frère de l'abbé de Méhégan, connu comme

auteur. Il était maréchal de camp, et sa famille, irlandaise d'origine,

avait accompagné en France le roi Jacques. C'était un brave soldat,

ayant fait avec quelque distinction la guerre de Sept-Ans. Comme je

n'avais pas encore les connaissances nécessaires pour entrer dans

l'artillerie, que d'ailleurs il ne devait pas y avoir d'examen avant

plusieurs années, il me fit donner le brevet de sous-lieutenant dans un

corps de milice, le bataillon de garnison de Chartres, compagnie de

Coquille, manière d'avoir des droits plus anciens pour la croix de

Saint-Louis et les récompenses militaires. Ce brevet ne me donnait

aucun devoir à remplir, mais le droit de porter un uniforme, et

j'éprouvai un grand bonheur lorsque, à quinze ans, au commencement de

1789, je le mis pour la première fois: les premières sensations sont

vives, et jamais elles ne s'effacent de la mémoire.

Je partis bientôt pour Dijon, où mon père m'envoya pour achever mon

éducation, et, malgré mon uniforme, mes épaulettes et mon épée, je fus

mis en pension, avec cinq ou six jeunes gens, chez un bon chanoine de

Saint-Jean, appelé l'abbé Rousselot, brave et galant homme; il avait

pour soeur une vieille fille, digne personne dont la tendresse pour moi

était celle d'une mère. J'achevai mes humanités au collége, sous M.

l'abbé Volfius, homme d'un esprit très-étendu et depuis évêque

constitutionnel. Cet abbé m'a fait des prédictions extraordinaires de

fortune; elles se sont en grande partie réalisées, et il avait la plus

haute idée de mon avenir.

M. Renaud, professeur de mathématiques distingué, me donna ses soins,

et bientôt j'acquis l'instruction nécessaire pour me présenter à

l'examen de l'artillerie; il eut lieu enfin dans les premiers jours de

janvier 1792. C'est pendant mon séjour à Dijon que je vis pour la

première fois l'homme extraordinaire dont l'existence a pesé sur

l'Europe et sur le monde d'une manière si prodigieuse, ce météore

brillant qui, après avoir paru avec tant d'éclat, devait laisser après

lui tant de confusion, d'incertitude et d'obscurité. Bonaparte servait

alors dans le régiment d'artillerie de la Fère, en garnison à Auxonne;

un cousin germain à moi, le chevalier Lelieur de Ville-sur-Arce, son

ami intime à l'école militaire de Brienne et à celle de Paris, était

entré dans le même régiment; j'étais aussi destiné à y servir, et

Ville-sur-Arce, qui devait y être mon mentor, venait quelquefois me

voir et me recommander à mes professeurs; souvent il était accompagné

par son ami. Ces souvenirs sont les plus anciens qui se rattachent à

Napoléon.

Les connaissances exigées alors pour entrer dans l'artillerie étaient

très-inférieures à celles qui aujourd'hui sont nécessaires; mais elles

étaient très-supérieures à celles de nos devanciers: nous avions une

sorte de dédain pour eux, comme sans doute les jeunes gens d'à présent

en ont pour les hommes de mon époque: ainsi va le monde! tant il est

vrai qu'il n'y a rien d'absolu ni dans l'ordre physique ni dans l'ordre

moral; tout est relatif. Toutefois les difficultés du concours auquel

je devais participer venaient du nombre des concurrents: il était

très-considérable, parce que depuis plus de trois ans il n'y avait pas

eu d'examen; plus de quatre cents jeunes gens, choisis parmi les plus

instruits de toutes les écoles de France, venaient se disputer

quarante-deux places. Pour avoir plus de chances de réussir, je fus, en

1791, à Metz, afin de recevoir les soins des professeurs attachés à

l'artillerie. Mon père se chargea de me conduire lui-même dans cette

grande ville de guerre; il me présenta aux généraux et aux autorités

militaires. Afin de continuer la sévérité de mon éducation et de ne pas

déroger à ses principes, il me fit courir à franc étrier devant sa

voiture depuis Châtillon jusqu'à Metz. La vue de cette garnison et de

ses troupes, le grand mouvement qui y régnait, ce spectacle nouveau

pour moi, m'enflammèrent à un point difficile à exprimer, et je sentis

dès lors que l'emploi de mes facultés dans le noble métier que

j'embrassais, et les émotions qu'il fait naître, composeraient, pour

ainsi dire, l'histoire de toute ma vie.

À cette époque eut lieu la translation de l'école de Metz à Châlons, et

la création d'une grande école d'application. Je subis mon examen dans

cette dernière ville. Le célèbre Laplace, alors examinateur de

l'artillerie, avait un aspect grave: sa figure triste et sévère, son

habit noir, ses manchettes d'effilé, son garde-vue, rendu nécessaire

par l'état de ses yeux, lui donnaient l'air le plus imposant. Si l'on

pense à l'importance de la circonstance d'où dépend l'avenir d'un jeune

homme, à la solennité de l'assemblée, on comprendra facilement

l'inquiétude et la profonde émotion qui accompagnent celui qui approche

du tableau. Je l'éprouvai d'une manière extraordinaire: c'était la

première fois de ma vie où un intérêt tout-puissant agissait sur moi.

Dans le cours de ma carrière j'ai été mis à de bien autres épreuves, et

jamais mes facultés n'en ont été altérées; au contraire, les dangers ou

l'importance des choses leur ont plus habituellement donné un plus haut

degré d'énergie. Dans cette première circonstance il en fut autrement:

ma tête s'égara, et je ne pus pas dire mon nom à M. Laplace quand il me

le demanda.

Il fut frappé de ma prodigieuse émotion, me calma, me dit qu'il

cherchait des jeunes gens instruits et non ignorants, m'engagea à me

remettre, et je fis un bon examen. Jamais il ne l'a oublié, il me l'a

rappelé souvent depuis, et moi j'en ai conservé beaucoup de

reconnaissance. Ce fait prouve combien il est important, dans l'intérêt

de la jeunesse, que ceux qui sont chargés de fixer ses destinées soient

sans préventions, doux et patients.

Il y a au fond de nos coeurs, surtout dans la jeunesse, un sentiment de

droiture et de justice qui agit puissamment sur nous: je comparais mon

examen à ceux de mes camarades, et je ne doutais pas de mon admission,

un bonheur expansif m'imprimait un mouvement impossible à comprimer;

aussi, quoiqu'il fût nuit et qu'il fît froid, je courus toutes les rues

de Châlons pendant une heure pour me calmer. Ma confiance ne fut pas

trompée, et je fus admis le vingtième de la promotion. Plusieurs

individus de cette promotion ont acquis divers degrés et différentes

natures de célébrité: j'aurai l'occasion de parler d'eux dans ces

_Mémoires_. Mais dès ce moment j'indiquerai les deux principaux: Foy,

dont l'éloquence a eu tant d'éclat, dont les services militaires ont

été si brillants, et qui serait parvenu à tout, s'il eût eu moins de

mobilité dans l'esprit et moins de disposition à la contradiction;

quoiqu'il fût rempli d'ambition, il était souvent plus sensible aux

honneurs de l'opposition qu'aux intérêts de sa fortune. Bon par nature

et quelquefois mauvais par légèreté ou par faiblesse; le temps l'avait

bien modifié. Si le régime impérial eût duré, il aurait rapidement

réparé le temps perdu: apprécié enfin par Napoléon, il s'était tout à

fait donné à lui. Sans une mort prématurée, il serait aujourd'hui en

situation de jouer en France un très-grand rôle.

Un autre compagnon de cette époque, auquel une étroite amitié

m'attachait, était Duroc, devenu duc de Frioul, mort en 1813 d'un coup

de canon, le soir de l'affaire de Reichenbach en Lusace; homme loyal,

d'un caractère droit, d'un esprit juste, il a été au comble de la

faveur, a rendu de grands services, et n'a jamais fait de mal à

personne; il possédait un de ces caractères que, dans l'intérêt des

souverains, on devrait toujours souhaiter à ceux qui les approchent. Je

pourrais citer beaucoup d'autres noms moins saillants, qui depuis ont

été revêtus cependant de quelque éclat; mais je le ferai en temps et

lieu, quand le cours de mes récits les rappellera à mes souvenirs.

Me voilà donc élève sous-lieutenant d'artillerie à dix-sept ans et demi,

plein d'ardeur, d'espérance et d'amour de mon métier. Il faut

maintenant dire dans quelle religion politique j'avais été élevé, et

quels étaient les sentiments qui m'avaient été inculqués presque en

naissant, et pendant toute mon éducation.

Mon père, avec un esprit très-remarquable, une instruction fort étendue,

avait adopté, comme je l'ai déjà dit, les idées nouvelles; l'objet de

son admiration était M. Necker. C'est dans le _Compte-Rendu_ de cet

homme tristement célèbre, premier ouvrage de cette nature, première

publication qui ait mis le peuple en communication avec le gouvernement

sur ses intérêts, que j'ai appris à lire: aussi mon père avait-il été

très-favorable à la Révolution. Lors des assemblées de bailliages pour

élire les députés aux états généraux, il fit choisir, pour la noblesse

du bailliage de Châtillon, M. le comte de Chastenay, dont les opinions

s'accordaient avec les siennes, de préférence au marquis d'Argenteuil,

notre voisin de campagne, animé de sentiments opposés: mon père était,

dans la rigueur du mot, ce que l'on a appelé depuis un patriote de 89,

un homme voulant la monarchie, un gouvernement régulier, ouvrant une

carrière sans bornes à tout le monde, réprimant les écarts scandaleux

de la cour, rétablissant l'ordre dans l'administration et rendant à la

France sa puissance et sa considération; tels étaient ses voeux, ses

souhaits, ses espérances; il m'en entretenait souvent, et ces principes,

dont l'action n'a jamais cessé d'agir sur moi, étaient tous dans les

intérêts du pays: selon lui il fallait tout leur sacrifier, et, quand

le mot de patrie avait fait palpiter mon coeur, je me rappelle encore la

joie qu'il en éprouvait. Ces principes, je les ai adoptés de confiance

dans mon premier âge, et, plus j'ai vieilli, plus ils ont été la règle

de ma conduite et la boussole de mes actions. Le bien du pays s'est

présenté en quarante ans sous des physionomies bien diverses, sous bien

des apparences différentes, et j'ai cherché loyalement, et à part de

tout intérêt personnel, à découvrir où il se trouvait pour m'y attacher;

peut-être quelquefois me suis-je trompé, mais certes jamais mes

intentions et mes désirs n'ont été équivoques. Dans tout le cours de ma

vie j'ai sacrifié, encore aujourd'hui je sacrifierais sans regret, mon

intérêt et mon existence à la gloire et à l'honneur de la France.

Mon éducation avait eu pour objet de m'inspirer l'amour de la gloire et

de la patrie, et mon coeur me disait qu'il était un autre genre de

succès auquel j'étais digne d'aspirer; aussi avais-je fait faire un

cachet, dont je me suis servi constamment dans mes premières années.

Peut-être paraîtra-t-il un peu ambitieux; mais il exprimait tous les

voeux dont mon jeune coeur était rempli: trois couronnes entrelacées,

une de lierre, une de laurier et une de myrte, avec cette devise: _Je

veux les mériter_, le composaient. C'est dans cette disposition d'esprit

que j'entrai à l'école de Châlons.

L'école des élèves était composée de quarante-deux jeunes gens, en

général fort distingués, et commandée par un homme respectable, M. le

comte d'Agoût, colonel, M. le comte Tardy de Montravel,

lieutenant-colonel, et deux capitaines. Il y avait de grandes divisions

dans les chefs et dans les élèves, quant aux opinions politiques. M.

d'Agoût, d'un caractère modéré, n'était pas favorable à l'émigration,

mais très-opposé à ce que la Révolution avait de blâmable. M. de Tardy

nous quitta bientôt pour aller joindre les princes. Les élèves se

divisèrent en trois catégories: un certain nombre, fort ennemi de la

Révolution, se disposait à émigrer; la majorité était royaliste

constitutionnelle, et j'appartenais à cette nuance d'opinion; enfin il

y avait cinq jacobins affiliés au club et professant les opinions les

plus exagérées; du nombre de ces individus était Demarçai, que ses

médiocres et ennuyeux discours ont rendu plus célèbre que ses batailles.

La ville de Châlons était alors fort bien habitée. Élevé dans

l'habitude de la bonne compagnie, en ayant le goût, je fus admis dans

les meilleures maisons. J'y rencontrai une femme charmante, dont le nom

ressemblait beaucoup au mien, et dont le mari, capitaine d'artillerie,

avait émigré. Elle joignait à toutes les séductions de la première

jeunesse un esprit extrêmement remarquable. Aussi m'inspira-t-elle

promptement une fort grande passion: c'était la première que mon coeur

ressentait.

Ces amours eurent beaucoup d'éclat. La rigueur des parents et les

folies qu'elle inspira à de jeunes gens bien épris contribuèrent à les

rendre publiques. Une circonstance dont je ferai le récit plus tard

leur donna une célébrité extraordinaire; le souvenir en existe encore

chez quelques gens âgés de cette ville.

Ma belle dame détestait la Révolution, et ses excès me faisaient

horreur. Il ne s'en est pas fallu de beaucoup alors que ce sentiment ou

cette influence ne m'ait précipité dans les chances hasardeuses et

incertaines de l'émigration. Souvent les principes de patrie et de

liberté, devenus comme ma religion, ont été alors combattus dans mon

esprit par l'horreur que m'inspiraient l'état de la France et

l'avilissement de la couronne. J'avais pour la personne du roi un

sentiment difficile à définir, et dont j'ai retrouvé la trace, et en

quelque sorte la puissance, vingt-deux ans plus tard; un sentiment de

dévouement avec un caractère presque religieux; un respect inné, comme

dû à un être d'un ordre supérieur. Le mot de roi avait alors une magie

et une puissance que rien n'avait altéré dans les coeurs droits et purs.

Des gens âgés, autrefois témoins de la faiblesse des rois et de la

corruption de leurs entours, avaient peut-être perdu beaucoup de cette

religion de la royauté; mais elle existait encore dans la masse de la

nation, et surtout parmi les gens bien nés, qui, placés à une assez

grande distance du pouvoir, étaient plutôt frappés de son éclat que de

ses imperfections. Vivant sous l'influence d'une éducation qui

transmettait l'amour pour les souverains comme l'apanage des Français,

cet amour devenait une espèce de culte. Aussi je me rappelle encore

avec une sensation vive l'indignation profonde que j'éprouvai en lisant

le détail de cette horrible journée du 20 juin 1792, où le pauvre Louis

XVI fut insulté et avili dans son propre palais par une multitude

grossière et abjecte. Si ma mémoire me sert bien, les journaux du temps

racontèrent l'action d'un jeune homme qui, entraîné par les élans d'un

noble dévouement, se précipita devant le roi pour le couvrir de son

corps, le défendre et le sauver. Cette action me fit la plus vive

impression; j'aurais voulu en être l'auteur, la mort eût-elle dû en

être le prix; et, à cette occasion, j'écrivis à ma mère une lettre dont

elle fut très-touchée.

Les événements se pressaient, les besoins des armées se faisaient

sentir, et on ordonna l'examen de sortie des élèves pour les envoyer

dans les régiments. Plusieurs de nos camarades nous avaient quittés

pour émigrer: de ce nombre était Duroc, qui fit le siége de Thionville

à l'armée des princes. À la fin de juillet et au commencement d'août,

l'examen de sortie eut lieu.

Sur ces entrefaites arriva la catastrophe du 10 août. À cette époque,

tout était confusion, tout était vengeance. Le peuple de Châlons,

quoique d'une nature tranquille, échauffé par quelques intrigants, et

probablement par le petit nombre de nos camarades qui passaient leur

vie au club des Jacobins, s'irrita contre la masse des élèves,

l'accusant d'être aristocrate. Des voies de fait eurent lieu, et un

jour je courus risque d'être victime de cette disposition des esprits.

Par suite d'un mouvement populaire, je faillis être mis à la lanterne.

Je tirai l'épée; plusieurs de mes camarades se joignirent à moi, et

nous fîmes ainsi notre retraite, toujours en défense, sur le quartier.

M. d'Agoût, pour notre sûreté, nous y consigna et envoya un courrier à

Paris pour prévenir le gouvernement de ce qui s'était passé. Son retour

nous apporta des congés, moyen bien choisi pour nous disperser en

attendant le moment où nous aurions une destination définitive.

Tous mes camarades en profitèrent; mais moi, subjugué par la passion

qui me dominait, je refusai de quitter Châlons. Des devoirs positifs

m'eussent seuls paru une raison suffisante pour m'empêcher de profiter

du bonheur dont il m'était permis de jouir. Mon séjour à Châlons était

cependant fort périlleux; mon père en fut instruit, et arriva en toute

hâte pour me chercher. Je me refusai à partir; je lui en dis les motifs

en lui déclarant que la guerre seule pouvait m'enlever à _celle_ que

j'adorais, et que, jusqu'à présent, aucune raison de cette nature ne

m'imposait l'obligation de la quitter. Mon père avait une grande

connaissance du coeur humain: il savait bien qu'on ne combat pas avec

succès une passion forte en l'attaquant directement. Il eut l'air de

compatir à mes douleurs et de croire aux qualités supérieures de la

femme qui, dans mon esprit, était la première de son sexe. Il ne doutait

pas, me disait-il, que, si elle était digne de mon amour, comme il le

supposait, dans la situation des choses, elle ne m'ordonnât de

m'éloigner; plus elle m'aimait, plus elle devait tenir à me faire

éviter des dangers inutiles. Il me demandait seulement de m'en

rapporter à elle. Ce raisonnement spécieux, ma croyance qu'elle ne se

résoudrait pas à me donner un pareil conseil, enfin la déférence que je

devais à mon père, me décidèrent à accepter sa proposition. Peu après,

dans un doux entretien, je lui rendis compte de l'arrivée de mon père,

de ses désirs, de mes refus et de la promesse faite. Après beaucoup de

larmes et de sanglots, elle m'ordonna de partir.

J'étais le lendemain avec mon père à l'auberge du Palais-Royal, au

moment de me mettre en route, occupé à quelques préparatifs auprès de

la voiture; une femme entra précipitamment; c'était elle, dans un

étrange état d'égarement. Sortie de son logis en échappant à la

surveillance de ses grands parents, et bravant toutes les conséquences

de sa démarche, elle venait pour me retenir. Elle se jeta aux pieds de

mon père dans la cour de l'auberge, en présence de vingt personnes, en

s'écriant: «Au nom du ciel, monsieur, ne me l'enlevez pas!» Je fus

atterré d'une si grande imprudence; mon père la conjura de se retirer

en lui répétant qu'elle se perdait. On me porta dans la voiture, plus

mort que vif, et nous partîmes immédiatement pour Luxeuil, où ma mère

se trouvait pour sa santé.

J'eus une forte maladie, une horrible jaunisse; une grande mélancolie

s'empara de moi; mais les soins touchants de ma mère, les sages

conseils de mon père, me rendirent à moi-même. Bientôt l'ordre de

rejoindre le premier régiment d'artillerie, dont l'état-major était à

Metz, me parvint, et, au commencement de novembre, je m'y rendis; de là

je fus envoyé à Montmédy pour servir dans la compagnie d'artillerie de

M. de Méras, qui y tenait garnison.

Je passai trois mois dans cette petite forteresse. J'avais conservé le

goût et l'habitude de l'étude; mais, à mon arrivée, dépourvu de mes

livres, j'allai par désoeuvrement au café pendant une partie de mes

journées, chose toute nouvelle pour moi; j'y trouvai des officiers

aimables et bons compagnons, des officiers du 55e régiment d'infanterie,

dont la vie se passait autour d'un tapis vert. J'avais été élevé dans

l'horreur des jeux de hasard; mon père, ayant beaucoup joué dans sa vie,

avait cherché à me prémunir contre les dangers de cette passion, et je

résistai d'abord aux premières sollicitations; mais l'ennui l'emporta

sur mes résolutions, et je succombai. Dans un moment je gagnai

cinquante louis: c'était précisément une somme égale à celle que je

possédais, et je pris goût à ce métier. Pendant huit jours ma fortune

se soutint; mais, après ce temps, elle m'abandonna; je perdis tout mon

gain, et, de plus, toutes mes petites avances. La leçon me profita: je

me promis de ne plus jouer; et, malgré les occasions et les

sollicitations souvent renouvelées, j'ai été bien des années fidèle à

ma résolution. Cependant le goût du gros jeu est, par la nature des

choses, dans les habitudes des gens de guerre. Le besoin d'émotions

dans les moments tranquilles, l'incertitude de l'existence et

l'oisiveté, l'expliquent suffisamment. Je dois à cette première leçon

de m'être garanti d'un vice que j'aurais, j'en suis sûr, porté à un

très-haut degré, si je m'y étais laissé aller.

C'est à Montmédy que j'appris le meurtre du roi, et la douleur profonde

dont je fus pénétré est encore présente à ma pensée.

Au mois de février 1793, mon rang me porta à aller servir, comme

lieutenant en premier, dans une compagnie en garnison à Bourg-en-Bresse;

comme elle était sans capitaine, je la commandai. Peu après, je reçus

l'ordre de partir pour Chambéry avec six pièces de canon, et je m'y

rendis par le mont du Chat, passage alors très-difficile. Je trouvai le

vieux Kellermann commandant l'armée des Alpes, qui venait de remplacer

le général Montesquiou. Envoyé à Grenoble, j'y restai jusqu'à

l'approche de la belle saison. La situation politique prenait chaque

jour plus de gravité; mais je commençais à me trouver dans un grand

mouvement de troupes, à la veille de l'ouverture d'une campagne, et

toutes mes impressions, toutes mes pensées, toutes mes espérances,

étaient tournées vers la guerre.

Je partis avec ma compagnie et un équipage de huit pièces de canon pour

le camp de Tournoux. Position célèbre, occupée dans toutes les guerres

défensives sur cette frontière, elle ferme la vallée de l'Arche, et par

conséquent le débouché venant du col de l'Argentière et de la vallée de

la Stura. Cette position, par sa force, équivaut à une place de guerre.

Je fus envoyé à l'avant-garde au camp de Saint-Ours et au camp de

Malmort; nous manquions d'officiers de génie, et je fus chargé d'en

remplir les fonctions. Je fis construire un camp retranché sur le

plateau de Malmort pour deux bataillons; les retranchements furent

tracés et terminés en peu de jours: l'ennemi tenta vainement de s'en

emparer. Ces travaux me mirent en réputation parmi les généraux. En ce

moment eut lieu une de ces scènes déplorables dont ces temps

malheureux offraient fréquemment l'exemple. Les troupes avaient occupé

un poste avancé dans la vallée, le hameau de Maison-Méane; ce poste

était en l'air, et l'ennemi le força à l'évacuer. Le quatrième

bataillon de l'Isère, commandé par un officier corse nommé Fiorella,

effectua sa retraite en bon ordre et sans accident; mais ce mouvement

rétrograde suffit seul pour faire répandre des bruits de trahison. Le

régiment de Neustrie, occupant le camp de Saint-Ours, se révolta et

arrêta le malheureux général Camille Rossi, qui y commandait, et auquel

on ne pouvait faire aucun reproche fondé; on l'emmena à Embrun, et, peu

de jours après, il avait cessé de vivre.

Un fort ancien officier, le général Kercaradec, arriva, prit le

commandement de la division, et établit son quartier général à

Tournoux. Homme de mérite, ayant du nerf, il commanda dans cette vallée

pendant toute la campagne. Cet officier général me distingua

promptement, me combla de témoignages de bonté, et, quoique très-jeune

et seulement lieutenant en premier, je jouai, grâce à lui, une espèce

de rôle: des batteries furent établies dans les montagnes, et on

organisa tout un système défensif dont j'avais la direction pour mon

arme. Ensuite on fit une opération pour repousser les ennemis jusqu'au

pied du col de l'Argentière. Nous attaquâmes et enlevâmes le poste de

Tête-Dure, et nous occupâmes Maison-Méane. C'est le premier combat

auquel j'aie assisté: il ne ressemblait guère à ce que j'ai vu depuis.

Deux bataillons et quatre pièces de canon furent engagés dans le fond

de la vallée; les Piémontais étaient en force supérieure: nous les

battîmes. Le sifflement des balles et des boulets ne me causa que des

sensations agréables; j'avais une impétuosité et une ardeur extrêmes,

dont l'effet me portait à vouloir toujours avancer. Cette impatience

s'est transformée très-promptement en un grand calme et une très-grande

impassibilité, qui, dans tout le cours de ma carrière, ne m'ont jamais

quitté dans le danger.

Pendant ce temps tout le Midi s'insurgeait, Lyon se révolta. Des

troupes devaient venir nous joindre; avec elles nous aurions pu prendre

l'offensive; mais elles furent dirigées contre cette ville: on retira

même une portion de nos forces, de manière qu'à peine pouvions-nous

nous défendre. Quelques petites affaires eurent lieu; mais, la mauvaise

saison arrivant, toutes les opérations furent nécessairement

suspendues. Je reçus la mission de reconduire à Mont Dauphin toute

l'artillerie, et déjà la neige fermait les passages; de grandes

difficultés m'arrêtèrent au col de Vars, mais je parvins cependant à

les surmonter: revenu à Tournoux, je fus envoyé avec deux compagnies au

siége de Toulon.

Pendant le cours de cette campagne, nous commençâmes à ressentir une

assez grande misère par suite de la perte des assignats, et j'éprouvais

des besoins qui me déterminèrent à demander des secours à mon père. Il

m'envoya ce que je lui demandais, mais en y joignant une longue suite

de recommandations fort déplacées, car je n'avais aucune prodigalité à

me reprocher: cette espèce de mercuriale me déplut, et je renvoyai à

mon père sa lettre et son argent, en lui déclarant que je n'en voulais

pas à ce prix. Toute ma famille s'interposa plus tard pour me le faire

accepter, et j'eus satisfaction complète.

De ce petit camp de Tournoux, où j'ai fait ma première campagne, sont

sortis plusieurs généraux distingués. Laharpe, devenu général de

division, tué après le passage du Pô, était alors lieutenant-colonel du

régiment d'Aquitaine; Saint-Hilaire, tué général de division à Essling,

était capitaine de chasseurs dans ce même régiment. Fiorella et

Marchand, généraux de division qui vivent encore, étaient, l'un chef de

bataillon, et l'autre capitaine dans le quatrième bataillon de l'Isère.

Je rejoignis, dans les premiers jours de frimaire, l'armée devant

Toulon, et l'on me dirigea sur l'attaque de droite, où s'exécutaient

les principales opérations; il fallut faire l'immense tour de la

montagne du Pharon, occupée par l'ennemi, et j'arrivai le 12 frimaire

(2 décembre) à Ollioule, où étaient et le quartier général de l'armée

et le parc d'artillerie. Là je retrouvai cet homme extraordinaire que

j'avais vu dans mon enfance, destiné à parcourir une carrière si

prodigieuse, et auquel, pendant tant d'années, ma vie devait être

consacrée sans partage.

Bonaparte, après avoir servi plusieurs années au régiment de la Fère,

était passé, à la formation de 1791, au régiment de Grenoble: employé

d'abord en Corse, ensuite à Nice à la première armée d'Italie, il reçut

du chef de bataillon Faultrier, directeur du parc, la mission d'aller à

Avignon pour y chercher des poudres de guerre. Le Midi venait de se

soulever, et l'objet des insurgés était de porter du secours à Lyon,

révolté et assiégé. Carteaux, peintre de profession, et qu'un caprice

de la Convention avait élevé au grade de général, reçut l'ordre de

marcher contre les insurgés avec quatre à cinq mille hommes. À la

première rencontre, les troupes marseillaises se débandèrent, et, après

une légère action, tout le pays se soumit. Les habitants de Toulon,

dans leur détresse, ne virent de salut qu'en se jetant dans les bras

des étrangers, et ils leur ouvrirent leurs portes le 27 août, le jour

même où Carteaux entrait à Marseille. Des troupes anglaises, espagnoles,

sardes et napolitaines, dont la force finit par s'élever à quinze mille

hommes, occupèrent la place.

L'armée de Carteaux, après avoir repris Marseille, se porta sur Toulon;

elle força les gorges d'Ollioule et vint s'établir en face de la ville,

de ce côté, tandis qu'une division de l'armée d'Italie venait la

bloquer du côté de Souliers.

La ville de Toulon est dans une des plus belles positions maritimes du

monde: placée au fond d'une double rade, elle se trouve ainsi fort loin

de la grande mer. L'entrée de la grande rade est défendue par le cap

Brun et la presqu'île de Sainte-Croix; celle-ci est unie à la terre

ferme par l'isthme très-étroit des Sablettes, et cette importante

position était au pouvoir de l'ennemi. L'entrée, fort resserrée, de la

seconde rade est fermée par la grosse tour à l'est, et par le fort de

l'Aiguillette à l'ouest. La grosse tour est couverte, du côté de terre,

par le fort Lamalgue, véritable citadelle de Toulon, et citadelle

casematée, où toutes les ressources de l'art ont été déployées. Le fort

de l'Aiguillette était couvert, du côté de la terre, par une redoute

fort grande, faite avec soin, et armée de trente-deux bouches à feu;

cette redoute, fermée à la gorge, occupait tout le mamelon qui forme le

point culminant. Elle était liée avec le fort de l'Aiguillette par un

ouvrage intermédiaire, et flanquée par le feu des vaisseaux. La ville

de Toulon a une bonne enceinte bastionnée, et indépendamment des

fortifications qui lui sont propres, elle est couverte, au nord, par la

montagne du Pharon, rocher immense escarpé dans tout son pourtour, et

tout à fait inaccessible au nord: sa grande épaisseur et les

difficultés du pays forcent l'armée assiégeante à avoir une

contrevallation de plusieurs lieues, de manière que les deux attaques

séparées, et sans aucune liaison entre elles, ne peuvent communiquer

que par des chemins non carrossables et presque impraticables. À l'est,

un système de forts, placés en amphithéâtre, s'étend depuis le sommet

de la montagne jusque dans la plaine: les forts du Pharon, d'Artigues

et de Sainte-Catherine sont situés entre eux, à moins d'une demi-portée

de canon, se soutiennent réciproquement par leurs feux et couvrent la

ville, tandis qu'à l'ouest le fort Rouge, placé en haut du Pharon, et

le fort Malbosquet, qui lie avec lui son feu et se combine avec le feu

des vaisseaux, l'enveloppe de ce côté; ainsi on peut considérer

l'ensemble des défenses de Toulon comme formant un immense camp

retranché, avec un réduit dont les communications avec la grande mer

sont couvertes et assurées.

L'escadre anglaise occupait la grande rade et la petite rade, et

complétait par son feu ce magnifique et vaste ensemble de défense.

C'est contre une pareille place, occupée par une armée, que Carteaux

venait essayer son incapacité et sa complète, mais confiante ignorance.

Au quartier général de l'armée, se trouvaient quatre représentants du

peuple: Robespierre le jeune, Ricors, Gasparin, et Salicetti, Corse de

naissance.

Bonaparte, ayant rempli sa mission pour Avignon, et retournant à Nice,

passa à l'armée devant Toulon; il alla voir son compatriote Salicetti;

celui-ci le mena chez Carteaux, qui l'engagea à rester à dîner, en lui

annonçant, pour la soirée, le spectacle de l'incendie de l'escadre

anglaise. Après le dîner, Carteaux et les représentants, échauffés par

les fumées du vin et pleins de jactance, se rendirent en pompe à une

batterie dont on attendait ces brillants résultats. Bonaparte, en homme

du métier, sut à quoi s'en tenir en arrivant: mais, quelles que fussent

ses idées sur la stupidité du général, il lui aurait été impossible de

deviner jusqu'à quel point elle avait pu aller. Cette batterie,

composée de deux pièces de vingt-quatre, était située à huit cents

toises de la mer, et le gril pour rougir les boulets avait probablement

été pris dans quelque cuisine.

Bonaparte annonça que les boulets n'iraient pas à la mer, et démontra

que, dans aucun cas, il n'y avait le moindre rapport entre le but et

les moyens. Quatre coups de canon suffirent pour faire comprendre

combien étaient ridicules les préparatifs faits; on rentra l'oreille

basse à Ollioule, et l'on crut avec raison que le mieux était de

retenir le capitaine Bonaparte et de s'en rapporter désormais à lui.

Dès ce moment, rien ne se fit que par ses ordres ou sous son influence,

tout lui fut soumis. Il dressa l'état des besoins, indiqua les moyens

d'y satisfaire, mit tout en mouvement, et, en huit jours, prit sur les

représentants un ascendant dont rien ne peut donner l'idée.

L'imbécile Carteaux renvoyé, le digne et galant homme, le brave et

respectable général Dugommier fut chargé de le remplacer. Bonaparte

prit aussitôt sur son esprit le même empire. On le fit chef de

bataillon, pour lui donner de l'autorité sur tous les capitaines

d'artillerie; et, quoiqu'un vieux lieutenant général d'artillerie, M.

Duteil, fût venu pour prendre le commandement en chef de l'artillerie,

celui-ci vit le pouvoir en si bonnes mains et si bien exercé, et les

commandements avaient souvent alors des conséquences si graves, qu'il

laissa faire le jeune officier et ne prit aucune part à la direction du

siége. Des moyens et des troupes arrivèrent de tous les côtés, et

l'armée française devant Toulon, qui, dans l'origine, ne se composait

que de quelques milliers d'hommes, augmenta successivement, et était

arrivée, lors de la prise de la place, à la force de trente-quatre

mille hommes, dont vingt mille seulement bien armés et inspirant de la

confiance.

La première chose à faire était de chasser les Anglais de la petite

rade. Bonaparte fit établir une forte batterie, dite des

_Sans-Culottes_, sur le bord de la mer, avec des grils à rougir les

boulets. Un combat long et opiniâtre s'engagea; des bâtiments sautèrent;

la batterie fut détruite plusieurs fois et reconstruite aussitôt; mais,

en huit jours de persévérance, Bonaparte arriva à ses fins, et les

Anglais furent obligés de mouiller leurs vaisseaux dans la grande rade.

En visitant cette batterie, Bonaparte remarqua Junot, depuis duc

d'Abrantès. Junot, fils d'un riche paysan des environs de Châtillon,

était né à Bussy, le village même où M. de Bussy-Rabutin, célèbre par

son esprit et sa méchanceté, a passé tant d'années d'exil sous Louis

XIV, et dont le joli château renferme encore des peintures qui sont

l'histoire de ses amours. Junot, de trois années plus âgé que moi, avait

été mon condisciple au collége de Châtillon. D'abord destiné à la

prêtrise, il était parti, en 1790, comme soldat dans le deuxième

bataillon des volontaires de la Côte-d'Or, et se trouvait alors de

garde à la batterie des Sans-Culottes en qualité de sergent de

grenadiers. Bonaparte demanda un sous-officier brave et de bonne

volonté pour aller faire quelques observations sur le bord de la mer,

dans un lieu très-exposé au feu de l'ennemi. Junot se présenta et

remplit sa mission à la satisfaction de Bonaparte. Trois jours après, à

la même batterie, il demanda quelqu'un pour écrire un ordre sous sa

dictée, et Junot, qui avait une très-belle écriture, se présenta

encore. Bonaparte le reconnut, et, se rappelant son courage et son

intelligence, lui proposa de rester avec lui pour être attaché à

l'état-major de l'artillerie. L'offre faite fut bientôt acceptée, et

voilà le principe de sa fortune.

Bonaparte fit établir une grande batterie devant Malbosquet pour

contre-battre le fort. Cette batterie fut appelée _batterie de la

Convention_. Son objet principal était de faire diversion et de tromper

l'ennemi; d'autres batteries, établies dans différentes positions,

enveloppèrent de feux la redoute de l'Aiguillette, véritable point

d'attaque, et dont la prise était le préliminaire nécessaire d'un siége

régulier. Avant d'assiéger une place, il faut d'abord la bloquer pour

l'isoler, et l'on ne pouvait parvenir à ce but qu'en s'emparant de la

batterie de l'Aiguillette, et, par conséquent, de la redoute qui la

couvrait. Le 10 frimaire (30 novembre 1793), les Anglais firent une

vigoureuse sortie sur la batterie de la Convention. À l'instant où ils

allaient s'en emparer, ils furent repoussés; on leur fit beaucoup de

prisonniers, au nombre desquels se trouva le général O'Hara, commandant

la sortie.

Deux jours après cette action, j'arrivai à Ollioule avec deux

compagnies d'artillerie. Bonaparte se souvint de moi, et, en peu de

jours, il remarqua mon zèle, le mit souvent à l'épreuve, et comblait

ainsi mes voeux.

On écrasa de feux la redoute anglaise, que les soldats avaient

surnommée le Petit-Gibraltar, et, le 25 frimaire (17 décembre), l'ordre

fut donné de l'enlever. Trois colonnes, formées pour l'attaquer de vive

force, avaient chacune en tête un détachement d'artillerie, avec un

officier choisi, pour prendre possession des pièces de la redoute et

les faire servir à sa défense aussitôt qu'elle serait en notre pouvoir.

Je fus placé à la colonne de gauche, débouchant du village de la Seyne,

et commandée par le chef de brigade Laborde.

L'attaque fut vive et la défense vigoureuse. Cependant nous pénétrâmes.

L'ennemi avait sept cents hommes dans la redoute, et occupait toute la

presqu'île avec trois mille six cents hommes. Nous attaquâmes avec six

mille hommes et restâmes maîtres de la position, après avoir fait un

grand massacre. Bonaparte me donna le commandement de l'artillerie de

la redoute conquise. Chargé de l'armer contre la mer et de retourner

l'artillerie qu'elle renfermait, nous eûmes à supporter pendant

plusieurs heures le feu épouvantable de trois vaisseaux; en ouvrant dix

embrasures, j'eus vingt hommes tués. À trois heures après midi, les

vaisseaux s'éloignèrent, et nous restâmes paisibles possesseurs de

notre conquête. Toutes les dispositions furent prises pour en garantir

la conservation; mais ce succès, qui devait assurer très-prochainement

le blocus effectif de Toulon, avait changé toutes les dispositions de

l'ennemi; et, comme au même moment l'attaque de gauche avait enlevé la

montagne du Pharon, en franchissant, par une espèce de prodige, un

escarpement en apparence inaccessible, l'ennemi résolut d'évacuer la

place en emmenant notre escadre, et après avoir détruit, autant que

possible, nos établissements et les vaisseaux incapables de naviguer.

L'ennemi, craignant que le fort de Malbosquet, encore très-imparfait,

ne fût enlevé comme la redoute de l'Aiguillette, l'évacua. Ce fort

était occupé par des troupes espagnoles soutenues par des troupes

napolitaines. Nous y entrâmes immédiatement, et ses pièces furent

dirigées sur les malheureux habitants de Toulon, qui, entassés dans des

barques chargées à couler bas, couvraient la rade et se hâtaient de

fuir les dangers dont l'entrée prochaine de l'armée républicaine les

menaçait. On pouvait voir, de cette position, le désordre, la confusion

et la terreur dont ils étaient frappés; mais la nuit qui suivit offrit

un spectacle encore plus sinistre, et cependant les jours suivants

devaient être pires! Tout à coup l'air paraît embrasé, l'horizon est en

feu, des magasins et des vaisseaux brûlent; à la lueur de cet incendie,

on voit un désordre toujours croissant et une terreur plus grande que

celle remarquée pendant le jour: tout fuit, tout se précipite; une

explosion se fait entendre: c'est celle des vaisseaux embrasés et de

deux poudrières; semblables à des volcans, elles jettent au loin des

débris et remuent, pour ainsi dire, la terre jusque dans ses entrailles;

des détonations se succèdent; la commotion est si forte, le bruit si

prodigieux, qu'il se transmet jusqu'au sommet des Alpes, et le camp

français des Fourches, croyant être attaqué, se réveille et court aux

armes.

À ce bruit infernal, aux cris, aux lamentations retentissant dans les

airs, succède le silence le plus lugubre. Les portes de la ville sont

ouvertes, la population semble avoir disparu en entier, ce qui reste

s'est caché et redoute la lumière. Quelques patriotes seulement,

précédemment plongés dans les cachots du fort Lamalgue, ont recouvré la

liberté et viennent au-devant des vainqueurs. Peut-être la joie, en

présence de pareils désastres, offre-t-elle un spectacle plus horrible

que la misère publique; les troupes se répandent dans les maisons; on

pille, et le pillage est tout à la fois autorisé et consenti; car

personne n'apporte de résistance ou ne laisse, pour ainsi dire,

échapper aucune plainte. Après la prise de possession, on ordonne à

tous les habitants de se réunir sur la place; les représentants s'y

rendent; ils se font accompagner des prétendus patriotes opprimés: on

demande à ceux-ci quels sont les ennemis de la République, et là,

chacun indique ses ennemis personnels ou ses créanciers; ceux-ci sont

saisis et à l'instant même mis à mort. Cet état de choses dura quelques

jours; toutes les vengeances trouvèrent à se satisfaire. Bonaparte,

devenu puissant, employa son crédit plusieurs fois avec succès pour

sauver quelques victimes: il voyait ce spectacle avec horreur; il fut

l'intermédiaire dont je me servis pour obtenir la vie de plusieurs

malheureux qui s'adressèrent à moi. Sans doute beaucoup d'officiers de

l'armée, mus par les mêmes sentiments, employèrent leurs sollicitations

pour diminuer les massacres. Cependant plus de huit cents malheureux,

appartenant aux restes d'une population déjà réduite des trois quarts,

trouvèrent la mort et la subirent sans aucun jugement.

Je n'oublierai jamais deux faits qui peignent merveilleusement le

désordre d'alors, et la manière dont on disposait de la vie des hommes.

En entrant à Toulon, dès le point du jour, au milieu de ce silence

morne, triste précurseur des maux dont cette malheureuse cité allait

être accablée, nous nous arrêtâmes, un de mes camarades et moi, sur une

place, et aussitôt un habitant, fort jeune, sortit de chez lui pour

nous y offrir un logement, moyen, à ses yeux, d'avoir une sauvegarde.

Nous acceptâmes. Je l'engageai à rester chez lui et à attendre dans le

silence; il ne crut pas à mes conseils, voulut se montrer, et la

journée ne s'était pas écoulée que son père apprit, en voyant ses

habits sanglants, la mort de son fils. Il s'appelait Larmedieu.

Le lendemain de notre entrée, le domestique d'un officier du génie de

l'armée suivait stupidement un détachement de malheureux marchant au

supplice, pour être témoin de cet horrible spectacle. Tout à coup un

soldat de l'escorte croit qu'il est un des condamnés qui s'évade; il le

prend, malgré ses protestations et ses cris, et le force à entrer dans

le groupe funeste; il allait périr, lorsqu'un camarade de son maître,

appelé par une semblable curiosité, le reconnut et le réclama.

Après la prise de Toulon, Bonaparte, élevé au grade de général de

brigade, fut chargé de l'armement des côtes de la Méditerranée, et du

commandement en second de l'artillerie de l'armée d'Italie: un vieux

général d'artillerie, nommé Dujard, était en possession du commandement

en chef; malgré son peu de capacité, on ne voulut pas lui enlever le

poste qu'il occupait; mais Bonaparte fut là comme il devait être

partout; toute lutte de pouvoir, avec lui, devait cesser: à son

apparition, il fallait se soumettre à son influence.

En peu de jours tout fut mis dans la plus grande activité, en peu de

mois tout fut achevé, et la côte de Provence, depuis l'embouchure du

Rhône jusqu'à Villefranche, devint une côte de fer. Je fus chargé de

mettre d'abord en défense les îles d'Hyères, au moment de leur

évacuation par les Anglais, et ensuite le golfe de Juan, où devaient,

plus tard, se passer de si grands événements.

Des fourneaux à rougir les boulets furent construits dans toutes les

batteries, et j'eus la charge d'en faire l'inspection et de faire

connaître sur toute la côte, aux canonniers servant ces batteries, les

précautions à prendre pour tirer à boulets rouges sans danger. Mon rang

m'avait porté au grade de capitaine; mais ma compagnie était employée à

l'armée des Pyrénées occidentales. Cette armée était obscure; on

espérait, au contraire, agir offensivement sur la frontière d'Italie;

je désirais, d'ailleurs, ne pas me séparer d'un homme qui me paraissait

appelé à de grandes destinées, et un arrêté des représentants me retint

à l'armée où j'étais depuis le siége de Toulon, pour cause d'utilité

publique.

La reddition de Toulon ayant été prompte, et, pour mieux dire, inopinée,

on devait supposer que les bâtiments en pleine mer, en route pour s'y

rendre, y entreraient sans méfiance: en conséquence, afin de les

tromper, et pendant une semaine, on laissa flotter le drapeau blanc sur

tous les forts; une frégate et une douzaine de bâtiments marchands

vinrent mouiller dans la rade sans se douter de rien: ces derniers

furent pris, mais la frégate, qui déjà avait jeté l'ancre et qu'il

fallait amarrer, sortit sous le feu de toutes les batteries, et

s'échappa.

En nous rendant aux îles d'Hyères, nous nous emparâmes aussi d'un

bâtiment chargé de rafraîchissements pour l'escadre anglaise: ce

bâtiment était monté et servi par le propriétaire même et ses enfants,

et ce malheureux perdit en un moment le fruit du travail de toute sa

vie et l'espérance de sa famille; aussi rien ne peut exprimer son

désespoir. J'eus ma part de toutes ces prises; malgré ces avantages, je

ne fus pas moins frappé de la barbarie de cette législation qui a créé

pour la mer le droit monstrueux de dépouiller le négociant paisible: en

considérant les choses du côté de l'équité et de la morale, quelle

différence y a-t-il entre le bâtiment de guerre qui s'empare d'un

vaisseau de commerce, et le détachement de hussards arrêtant un roulier

sur la grande route? Il est vrai, pour ce dernier, que c'est la guerre

qui vient le chercher, tandis que pour l'autre il s'est exposé

volontairement aux maux dont il est frappé, et la politique, fondée sur

les besoins des sociétés, a conservé ce droit, afin de donner le moyen

de frapper, dans leurs plus chers intérêts, les nations maritimes, sans

cela hors d'atteinte de leurs ennemis.

Quoique l'armée rassemblée à Toulon fût en grande partie envoyée aux

Pyrénées orientales, l'armée d'Italie reçut aussi des renforts. On

voulut agir offensivement sur cette frontière. La France avait des

griefs fondés contre le gouvernement génois. Celui-ci avait laissé

prendre dans son port la frégate la _Modeste_ par les Anglais, et nous

étions en droit d'exiger une réparation. L'occupation de la rivière du

Ponent étant d'ailleurs nécessaire à nos opérations, il nous fut facile

d'obliger les Génois à y consentir. On voulait ainsi isoler les

Autrichiens et les Piémontais des Anglais, en les séparant de la côte,

et leur ôtant les villes d'Oneille et de Loano, par lesquelles ils

communiquaient. Les Génois, après une protestation de simple forme,

nous laissèrent entrer, et les forts de Vintimille baissèrent leurs

ponts-levis. Nous fûmes reçus avec une espèce de magnificence par le

gouvernement génois; elle contrastait singulièrement avec notre

pauvreté, avec nos formes; mais nous étions jeunes, et cet avantage

était préférable à l'éclat dont nous étions éblouis alors, et à celui

dont nous avons depuis été entourés.

Nous marchâmes sur trois colonnes; la première, remontant la _Nerva_

par _Dolce-Aqua_, se porta sur les hauteurs de Tanaro; la deuxième,

partant de Bordiguiers et de San Remo, remonta la Tagyra, et la

troisième marcha par Port-Maurice et Oneille.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) · 第 18 / 83 题