Des émissaires ont été lancés aux quatre coins de Pékin, annonçant que

la fête de ce soir était remise à samedi, pour laisser passer la

bourrasque. Et il m'a fallu demander encore par dépêche à l'amiral une

prolongation de liberté. J'étais parti pour trois jours et serai resté

près d'un mois dehors; je porte maintenant des chemises, des vestes,

empruntées de-ci de-là, à des camarades de l'armée de terre.

* * * * *

J'ai l'honneur de déjeuner ce matin chez notre voisin de «Ville

jaune», le maréchal de Waldersee.

Dans une partie de son palais que les flammes n'ont pas atteinte, une

grande salle, en marqueteries, en boiseries à jours; le couvert est

dressé là pour le maréchal et son état-major,--tout ce monde, correct,

sanglé, irréprochablement militaire, au milieu de la fantaisie

chinoise d'un tel cadre.

C'est la première fois de ma vie que je viens m'asseoir à une table

d'officiers allemands, et je n'avais pas prévu la soudaine angoisse

d'arriver en invité au milieu d'eux... Ces souvenirs d'il y a plus de

trente ans! Les aspects particuliers que prit pour moi l'année

terrible!...

Oh! ce long hiver de 1870, passé à errer avec un mauvais petit bateau,

dans les coups de vent, sur les côtes prussiennes! Mon poste de

veille, presque enfant que j'étais alors, dans le froid de la hune, et

la silhouette, si souvent aperçue à l'horizon noir, d'un certain

_Koenig-Wilhelm_ lancé à notre poursuite, devant lequel il fallait

toujours fuir, tandis que ses obus, derrière nous, sautillaient

parfois sur l'eau glacée... Le désespoir alors de sentir notre petit

rôle si inutile et sacrifié, au milieu de cette mer!... On ne savait

même rien, que longtemps après; les nouvelles nous arrivaient là-bas

si rares, dans les sinistres plis cachetés qu'on ouvrait en

tremblant... Et, à chaque désastre, à chaque récit des cruautés

allemandes, ces rages qui nous venaient au coeur, un peu enfantines

encore dans l'excès de leur violence, et ces serments qu'on faisait

entre soi de ne pas oublier!... Tout cela, pêle-mêle, ou plutôt la

synthèse rapide de tout cela, se réveille en moi, à la porte de cette

salle du déjeuner, même avant que j'aie passé le seuil, rien qu'à la

vue des casques à pointe accrochés aux abords, et j'ai envie de m'en

aller....

J'entre, et cela s'évanouit, cela sombre dans le lointain des années:

leur accueil, leurs poignées de main et leurs sourires de bon aloi

m'ont presque rendu l'oubli en une seconde, l'oubli momentané tout au

moins... Il semble d'ailleurs qu'il n'y ait pas, entre eux et nous,

ces antipathies de race, plus irréductibles que les rancunes aiguës

d'une guerre.

Pendant le déjeuner, leur palais chinois, habitué à entendre les gongs

et les flûtes, résonne mystérieusement des phrases de _Lohengrin_ ou

de _l'Or du Rhin_, jouées un peu au loin par leur musique militaire.

Le maréchal aux cheveux blancs a bien voulu me placer près de lui, et,

comme tous ceux des nôtres qui ont eu l'honneur de l'approcher, je

subis le charme de son exquise distinction, de sa bienveillance et de

sa bonté.

Vendredi 3 mai.

Autour de nous, l'immense Pékin, qui achève de se repeupler comme aux

anciens jours, est très occupé de funérailles. Les Chinois, l'été

dernier, s'entretuaient dans leur ville; aujourd'hui ils s'enterrent.

Chaque famille a gardé ses cadavres à la maison durant des mois comme

c'est l'usage, dans d'épais cercueils de cèdre qui atténuaient un peu

l'odeur des pourritures; on apportait tous les jours aux morts des

repas et des cadeaux, on leur brûlait des cires rouges, on leur

faisait des musiques, on leur jouait du gong et de la flûte, dans la

continuelle crainte de ne pas leur rendre assez d'honneur, d'encourir

leurs vengeances et leurs maléfices. C'est l'époque maintenant de les

conduire à leur trou, avec des suites d'un kilomètre de long, avec

encore des flûtes et des gongs, d'innombrables lanternes et des

emblèmes dorés qui se louent très cher; on se ruinera ensuite pour les

monuments et les offrandes; on ne dormira plus, de peur de les voir

revenir. Je ne sais qui a si bien défini la Chine: «Un pays où

quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et

terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.» Le tombeau,

partout et sous toutes ses formes, on ne rencontre pas autre chose

dans la plaine de Pékin. Quant à tous ces bocages de cèdres, de pins

et de thuyas, ce ne sont que des parcs funéraires, murés de doubles ou

de triples murs, chaque parc le plus souvent consacré à un seul mort,

qui retranche ainsi aux vivants une place énorme.

Un lama défunt, chez lequel je pénètre aujourd'hui, occupe pour son

compte deux ou trois kilomètres carrés. Dans son parc, les vieux

arbres, à peine feuillus, tamisent légèrement ce soleil chinois, qui,

après la neige d'hier, recommence d'être brûlant et dangereux. Au

centre, il y a son mausolée de marbre, pyramide de petits personnages,

amas de fines sculptures blanches qui vont s'effilant en fuseau vers

le ciel et se terminent par une pointe d'or; çà et là, sous les

cèdres, des vieux temples croulants, voués jadis à la mémoire de ce

saint homme, enferment dans leur obscurité des peuplades d'idoles

dorées qui s'en vont en poussière. Dehors, le sol de cendre, où l'on

ne marche jamais, est jonché des pommes résineuses tombées des arbres

et des plumes noires des corbeaux qui vivent par centaines dans ce

lieu de silence; l'avril cependant y a fait fleurir quelques tristes

giroflées violettes, comme dans le bois impérial, et quantité de tout

petits iris de même couleur. A l'horizon, au bout de la plaine grise,

la muraille de Pékin, la muraille crénelée qui semble enfermer une

ville morte, s'en va si loin qu'on ne la voit pas finir.

Et tous les bois funéraires, dont la campagne est encombrée,

ressemblent à celui-là, contiennent les mêmes vieux temples, les mêmes

idoles et les mêmes corbeaux.

Ces plaines du Petchili sont une immense nécropole, où chaque vivant

tremble d'offenser quelqu'un des innombrables morts.

* * * * *

Pékin naturellement se rebâtit en même temps qu'il se repeuple; mais,

à la hâte, avec les petites briques noirâtres des décombres, et les

rues nouvelles ne retrouveront sans doute jamais le luxe des façades

d'autrefois, en dentelle de bois doré.

La grande artère de l'Est, à travers la «Ville tartare», est ce qui

demeure le plus intact de l'ancien Pékin, et la vie y redevient

intense, fourmillante, presque terrible. Sur une longueur d'une lieue,

l'avenue de cinquante mètres de large, magnifique de proportions, mais

défoncée, ravinée, coupée de trous sournois et de cloaques, est

envahie par des milliers de tréteaux, de cabanes, de tentes dressées,

ou de simples parasols fichés en terre; et ce sont les rôtisseurs de

chiens, les bouilleurs de thé, les gens qui servent des boissons

horribles ou des viandes effroyables,--dans de toujours délicieuses

porcelaines, éclatantes de peinturlures; ce sont les charlatans, les

acupunctaristes, les guignols, les musiciens, les conteurs et les

conteuses d'histoires. La foule, au milieu de tout cela, évolue à

grand'peine, divisée en une infinité de courants divers, par tant de

petites boutiques ou de petits théâtres, comme se diviseraient les

eaux d'un fleuve au milieu d'îlots, et c'est un remous de têtes

humaines, incessant et tourmenté, noirci de crasse et de poussière.

Des vociférations montent de toutes parts, rauques ou mordantes, d'un

timbre inconnu à nos oreilles, accompagnées de violons qui grincent

sur des peaux de serpents, de bruits de gongs et de bruits de

sonnettes. Les caravanes cependant, les énormes chameaux de Mongolie

qui tout l'hiver encombraient les rues de leurs défilés sans fin, ont

disparu vers les solitudes du Nord, avec leurs conducteurs au visage

plat, fuyant le soleil qui sera bientôt torride; mais ils sont

remplacés,--sur le milieu bossu de la chaussée réservé aux bêtes et

aux attelages,--par des files de petits chevaux, des files de petites

voitures, et on entend partout claquer les fouets.

Et au pied des maisons, durant des kilomètres, par terre, sur les

immondices ou sur la boue, l'extravagante foire à la guenille

commencée l'automne dernier s'étale encore, piétinée par les passants:

débris de tant d'incendies et de pillages, que l'on ne finira jamais

de vendre, défroques magnifiquement brodées mais qui ont été un peu

sanglantes, bouddhas, magots, bijoux, perruques de morts, vases

ébréchés ou précieux cassons de jade.

Au-dessus de tant de choses saugrenues, au-dessus de tant de tapage et

de tant de poussière, la plupart de ces maisons, en contraste avec la

pouillerie des foules, sont étourdissantes de sculptures et d'éclat;

finement fouillées en plein bois et finement dorées depuis la base

jusqu'en haut. Dans le cèdre épais des façades, d'infatigables

artistes ont taillé, avec ces patiences et ces adresses chinoises qui

nous confondent, des myriades de petits bonshommes, ou de monstres, ou

d'oiseaux, parmi des fleurs, ou sous des arbres dont on compterait les

feuilles. Les dorures de tous ces minutieux sujets, atténuées par

places, sont le plus souvent restées étincelantes, grâce à ce climat

presque sans pluie.

Et en haut, sur les couronnements, sur les corniches festonnées, c'est

toujours le domaine des chimères d'or, qui tirent la langue, qui

ricanent, qui louchent, qui ont l'air prêtes à s'élancer vers le ciel,

ou à descendre pour déchirer les passants.

L'été dernier, dans les grands incendies Boxers, elles flambaient

chaque jour par centaines, ces étonnantes façades, qui représentaient

une somme incalculable de travail humain, et qui faisaient de Pékin

une vieille chinoiserie tout en or, un si extraordinaire musée de bois

sculptés, que les hommes d'aujourd'hui n'auront plus jamais le temps

d'en reconstituer un pareil.

Samedi 4 mai.

C'est ce soir, décidément, la fête donnée par notre général aux

états-majors des alliés.

D'abord, en attendant la nuit, une fête entre Français: l'inauguration

d'un boulevard dans notre quartier, dans notre _secteur_; du Pont de

Marbre à la Porte Jaune, un long boulevard dont la confection a été

confiée au colonel Marchand et qui portera le nom de notre général.

Pékin, depuis l'époque lointaine et pompeuse où fut tracé son réseau

d'avenues pavées, n'avait jamais revu chose pareille: une voie libre,

unie, sans précipices ni ornières, où les voitures peuvent courir

grand train entre deux rangs de jeunes arbres.

Il y a foule pour assister à cette inauguration. Des deux côtés de la

chaussée neuve, sablée de frais et encore vide, qui est d'un bout à

l'autre barrée par des piquets et des cordes,--des deux côtés, il y a

tous nos soldats, quelques soldats allemands aussi, car ils voisinent

beaucoup avec les nôtres, et puis les Chinois et les Chinoises

d'alentour en robes de fête. Les bébés charmants et drôles, aux yeux

de chat bien tirés vers les tempes, occupent le premier rang, à

toucher les cordes tendues; quelques-uns même se font porter par nos

hommes pour voir de plus haut, et un grand zouave se promène avec deux

petites Chinoises de trois ou quatre ans, une sur chaque épaule. Il y

a du monde perché sur les toits, plusieurs de nos malades, là-bas,

sont debout sur les tuiles de notre hôpital, et des chasseurs

d'Afrique ont escaladé, pour avoir des places de choix, le clocher

gothique de l'église, qui domine tout, avec son large drapeau

tricolore déployé dans l'air.

Des pavillons français, il y en a sur toutes les portes des Chinois,

il y en a partout sur des perches, groupés en trophées avec des

lanternes et des guirlandes. On dirait d'une sorte de «14 Juillet», un

peu exotique et étrange; si c'était en France, la décoration serait

banale à faire sourire; ici, au coeur de Pékin, elle devient

touchante et même grande, surtout à l'arrivée des musiques militaires,

quand éclate notre _Marseillaise_.

L'inauguration, cela consiste simplement en un temps de galop, une

espèce de charge à fond de train exécutée, sur le sable encore vierge,

par tous les officiers français, depuis la Porte Jaune jusqu'à l'autre

extrémité de ce boulevard, où notre général les attend, sur une

estrade enguirlandée de verdure par les soldats, et leur offre en

souriant du champagne. Après, on enlève les frêles barrières, la foule

déborde gaiement, les petits aux yeux de chat prennent leur course sur

ce beau sol passé au rouleau, et c'est fini.

Quand nous serons repartis tous pour la France, quand Pékin sera

entièrement rendu aux Chinois, qui ont sur la voirie des idées

subversives, cette _Avenue du Général-Voyron_--qu'ils font pourtant

mine d'apprécier--ne durera pas, je le crains, plus de deux hivers.

II

Huit heures du soir. Dans le long crépuscule de mai, qui est

maintenant près de finir, les lanternes étranges, en verre,

ruisselantes de perles, ou bien en papier de riz, ayant forme

d'oiseaux et de lotus, se sont allumées partout, aux branches des

vieux cèdres, sur l'esplanade de ce palais de la Rotonde, que j'ai

connue jadis plongée dans un si morne abîme de tristesse et de

silence... Cette nuit, ce sera le mouvement, la vie, la gaie lumière.

Déjà, dans le merveilleux décor qui s'illumine, vont et viennent des

gens en habits de fête, officiers de toutes les nations d'Europe, et

Chinois aux longues robes soyeuses, coiffés du chapeau officiel d'où

retombent des plumes de paon. Une table pour soixante-dix convives est

dressée sous des tentes, et nous attendons la foule disparate de nos

invités.

Suivis de petits cortèges, ils arrivent des quatre coins de Pékin, les

uns à cheval, les autres en voiture, ou en pousse-pousse, ou en

palanquin somptueux. Sitôt qu'un personnage de marque émerge d'en bas,

par la porte peinte et dorée du plan incliné, une de nos musiques

militaires qui guettait son apparition, lui joue l'air national de son

pays. L'hymne russe succède à l'hymne allemand; ou l'hymne japonais à

la «Marche des Bersaglieri». Nous entendrons même l'air chinois, car

on apporte pompeusement un large papier rouge: la carte de visite de

Li-Hung-Chang, qui est en bas et qui, suivant l'étiquette, se fait

annoncer avant de paraître. Ensuite, précédés de cartes pareilles,

nous arrivent le grand Justicier de Pékin, et le Représentant

extraordinaire de l'Impératrice. Ils assisteront à notre fête, les

princes de la Chine, amenés dans des palanquins de gala, avec escorte

de cavalerie, et ils font leur entrée, le visage fermé et le regard en

dedans, suivis d'un flot de serviteurs vêtus de soie. Ç'a été dur de

les avoir, ceux-là! Mais le colonel Marchand, autorisé par notre

général, s'était fait un point d'honneur de les décider. Au milieu de

nos uniformes d'occident se multiplient les robes mandarines et les

chapeaux pointus à bouton de corail. Et leur présence à ce festin des

barbares, en pleine «Ville impériale» profanée, restera l'une des plus

singulières incohérences de nos temps.

Une tablée comme on n'en avait jamais vu, les pieds sur des tapis

impériaux qui semblent d'épais velours jaunes. Les obligatoires gerbes

de fleurs, arrangées dans des cloisonnés géants, sans âge et sans

prix, qui sont sortis pour un soir des réserves de l'Impératrice. A la

place d'honneur, le maréchal de Waldersee à côté de la femme de notre

ministre de France; ensuite, deux évêques en robe violette; des

généraux et des officiers des sept nations alliées; cinq ou six

toilettes claires de femme, et enfin trois grands princes de la Chine,

énigmatiques dans leurs soies brodées, les yeux à demi cachés sous

leurs chapeaux de cérémonie à plumes retombantes.

* * * * *

Sur la fin de ce dîner étrange, subversif, et profanateur, quand les

roses commencent à pencher la tête dans les grands vases précieux,

notre général, en terminant son toast au champagne, s'adresse à ces

princes Jaunes: «Votre présence parmi nous, leur dit-il, prouve assez

que nous ne sommes pas venus ici pour faire la guerre à la Chine, mais

seulement à une secte abominable, etc...»

Le Représentant de l'Impératrice, alors, relève la balle avec une

souplesse d'Extrême-Asie, et sans qu'un pli ait bronché sur son masque

jaune de cour, il répond, lui qui a été sournoisement un enragé Boxer:

«Au nom de sa Majesté Impériale Chinoise, je remercie les généraux

européens d'être venus prêter main-forte au Gouvernement de notre

pays, dans une des crises les plus graves qu'il ait jamais

traversées.»

Petit silence de stupeur, et les coupes se vident.

L'esplanade, pendant le banquet, s'est considérablement peuplée

d'uniformes et de dorures: quelques centaines d'officiers de tout

pelage, de toute couleur conviés à la soirée. Et les toasts ayant pris

fin sur cette réplique chinoise, je vais m'accouder au rebord des

terrasses pour voir arriver, de haut et de loin, notre retraite aux

flambeaux.

En sortant de dessous ce velum et ces ramures de cèdres, toutes choses

un peu emprisonnantes qui masquaient la vue, c'est une surprise et un

enchantement, ces bords du lac impérial, ce grand paysage de

mélancolie et de silence,--en temps ordinaire, lieu de ténèbres s'il

en fut jamais, dès la tombée des nuits, bien inquiétant et noir, sur

lequel semblait planer un éternel deuil,--et qui vient de s'éclairer,

cette fois, comme pour quelque fantastique apothéose.

Il y avait de nos soldats cachés partout, dans les vieux palais morts,

dans les vieux temples épars au milieu des arbres, et en moins d'une

heure, grimpant de tous côtés sur les tuiles d'émail, ils ont allumé

d'innombrables lanternes rouges, des cordons de feux qui dessinent la

courbe des toits à étages multiples, la chinoiserie des architectures,

l'excentricité des miradors et des tours. Une raie lumineuse court le

long du lac tragique, dans les herbages encore recéleurs de cadavres.

Jusque sur ses rives les plus lointaines, jusqu'en ses fonds qui

d'habitude étaient les plus noirs, ce parc des Ombres, où cependant

tout reste morne et dévasté, donne une illusion de fête. Le vieux

donjon de l'Ile des Jades, qui dormait dans l'air avec son idole

affreuse, se réveille tout à coup pour lancer des gerbes d'étincelles

et des fusées bleues. Et les gondoles de l'Impératrice, si longtemps

immobiles et un peu détruites, se promènent cette nuit sur le miroir

de l'eau, illuminées comme à Venise. Un semblant de vie ranime toutes

ces choses, tous ces fantômes de choses, pour un seul soir. Et on ne

reverra jamais, jamais cela, que personne n'avait jamais vu.

Quel contraste déroutant, avec ce que j'avais coutume de contempler

l'année dernière du haut de ces mêmes terrasses, à la chute des

crépuscules d'automne, quand j'étais le seul habitant de ce palais!

Sur les bords du lac, ces groupes en costume de bal, à la place des

cadavres, mes seuls et obstinés voisins d'antan--qui demeurent encore

tous là, bien entendu, mais qui ont achevé de faire dans la vase leur

très lent plongeon sans retour. Et cette douce tiédeur d'une soirée de

mai, au lieu du froid glacial qui me faisait frissonner dès que

l'énorme soleil rouge commençait de s'éteindre!

Au premier plan, à l'entrée du Pont de Marbre, le grand arc de

triomphe chinois, avec ses diableries, ses cornes et ses griffes, mis

en valeur par un amas de lanternes proches, resplendit de dorures sur

le ciel nocturne. Ensuite, traversant le sombre lac, c'est le pont

très éclairé, et qui semble lumineux par lui-même dans le rayonnement

de son éternelle blancheur. Au loin, enfin, toute l'ironique

fantasmagorie des palais vides et des pagodes vides émerge de

l'obscurité des arbres et reflète dans les eaux ses lignes de feux,

parmi les petites îles des lotus.

Ils se répandent un peu partout, nos cinq cents invités, au bord du

lac sous la verdure printanière des saules, par groupes sympatiques,

ou bien le long du Pont de Marbre, ou bien encore dans les gondoles

impériales. A mesure qu'ils descendent de ces terrasses de la Rotonde,

on leur remet à chacun une lanterne peinturlurée, au bout d'un

bâtonnet, et tous ces ballons de couleur se disséminent au hasard des

sentiers, sont bientôt, dans les lointains, comme une peuplade de

vers-luisants.

De là-haut où je suis resté, on distingue des femmes, en manteau clair

du soir, s'en allant au bras d'officiers sur les dalles blanches du

pont, ou bien assises à l'arrière des longues barques de l'Impératrice

que des rameurs mènent doucement... Et combien c'est inattendu de voir

ces Européennes,--presque toutes, celles-là même qui avaient enduré

les tortures du siège,--se promener si tranquilles, dans leur toilette

de dîner, au milieu du repaire jadis fermé et terrible de ces

souverains par qui leur mort avait été sourdement préparée! Le lieu

décidément a perdu toute son horreur, et c'est même fini pour

l'instant du vague effroi qui, hier encore, se dégageait des lointains

peuplés de vieux arbres et de ruines; il y a tant de lumières, tant de

monde, tant de soldats, jusque dans les fonds reculés, sous bois, que

toutes les formes vagues de revenants ou de mauvais esprits, ce soir,

ont dû s'évanouir.

Quelque chose commence de se faire entendre, comme un roulement de

tonnerre qui s'approcherait, et c'est l'ensemble d'une cinquantaine de

tambours, annonçant que la retraite arrive. Elle a dû se former à la

Porte Jaune, pour suivre l'avenue inaugurée aujourd'hui, et venir se

disperser devant nous, au pied du Palais de la Rotonde. Ses lumières

d'avant-garde apparaissent là-bas, à la tête du Pont de Marbre, et

voici qu'elle s'engage sur le magnifique arceau blanc. La cavalerie,

l'infanterie, les musiques semblent couler vers nous, avec un fracas

de cuivres et de tambours à faire crouler les murailles sépulcrales de

la «Ville violette»,--et, au-dessus de ces milliers de têtes de

soldats, les lanternes coloriées, d'une extravagance chinoise, en

grappes, en gerbes sur de longues perches, se balancent au pas des

chevaux, ou bien au rythme des épaules humaines.

Les troupes sont passées, mais le défilé ne paraît pas près de finir.

Aux marches que jouaient nos musiques, succède tout à coup un autre

fracas, d'un exotisme aigu, délirant, qui trouble les nerfs: des

gongs, des sistres, des cymbales, des clochettes. En même temps se

dessinent, gigantesques, des étendards verts et jaunes, tout

tailladés, d'une fantaisie essentiellement étrangère, d'une proportion

inusitée. Et, sur le beau Pont de Marbre, s'avancent des compagnies de

personnages longs et minces, aux enjambées étonnantes, qui se

dandinent comme des ours: mes échassiers d'Y-Tchéou, de

Laï-Chou-Chien, de la région des tombeaux, qui ont fait de gaieté de

coeur trois ou quatre jours de voyage pour venir figurer à cette

fête française! Derrière eux, annoncés par un crescendo des gongs, des

cymbales, et de toutes les ferrailles diaboliques de la Chine, les

grands dragons arrivent aussi, les bêtes rouges et les bêtes vertes,

longues de vingt mètres. On a trouvé le moyen de les éclairer par en

dedans; elles ont l'air d'être incandescentes ce soir, les bêtes

rouges et les bêtes vertes; au-dessus des têtes de la foule, elles

ondulent, elles se tordent, comme feraient des serpents de soufre, des

serpents de braise, au milieu de quelque bacchanale de l'enfer

bouddhique. Et l'immense décor que les eaux reflètent, le décor de

palais et de pagodes aux toits multiples, aux angles cornus, est

précisé toujours par ses lignes de feux rouges, dans la nuit sans

lune, lourdement nuageuse. Et le donjon de l'Ile des Jades, qui domine

ici toutes choses, continue de lancer sa pluie d'étincelles, sur son

piédestal de rochers et de vieux cèdres noirs.

Quand sont passés les grands serpents, au cliquetis de ferrailles, au

son fêlé des cymbales tartares, le Pont de Marbre continue de déverser

au pied de notre palais un flot humain sur la rive, mais un flot plus

irrégulier, qui a des poussées tumultueuses et d'où s'échappe une

clameur formidable. Et c'est le reste de nos troupes, les soldats

libres, qui suivent la retraite, avec des lanternes aussi, des grappes

de lanternes balancées, en chantant la _Marseillaise_ à pleine

poitrine, ou bien _Sambre-et-Meuse_. Et les soldats allemands sont

avec eux, bras dessus bras dessous, grossissant cette houle puissante

et jeune, et donnant de la voix à l'unisson, accompagnant de toutes

leurs forces nos vieux chants de France...

Les derniers jours de Pékin · 第 16 / 17 段