la fête de ce soir était remise à samedi, pour laisser passer la
bourrasque. Et il m'a fallu demander encore par dépêche à l'amiral une
prolongation de liberté. J'étais parti pour trois jours et serai resté
près d'un mois dehors; je porte maintenant des chemises, des vestes,
empruntées de-ci de-là, à des camarades de l'armée de terre.
* * * * *
J'ai l'honneur de déjeuner ce matin chez notre voisin de «Ville
jaune», le maréchal de Waldersee.
Dans une partie de son palais que les flammes n'ont pas atteinte, une
grande salle, en marqueteries, en boiseries à jours; le couvert est
dressé là pour le maréchal et son état-major,--tout ce monde, correct,
sanglé, irréprochablement militaire, au milieu de la fantaisie
chinoise d'un tel cadre.
C'est la première fois de ma vie que je viens m'asseoir à une table
d'officiers allemands, et je n'avais pas prévu la soudaine angoisse
d'arriver en invité au milieu d'eux... Ces souvenirs d'il y a plus de
trente ans! Les aspects particuliers que prit pour moi l'année
terrible!...
Oh! ce long hiver de 1870, passé à errer avec un mauvais petit bateau,
dans les coups de vent, sur les côtes prussiennes! Mon poste de
veille, presque enfant que j'étais alors, dans le froid de la hune, et
la silhouette, si souvent aperçue à l'horizon noir, d'un certain
_Koenig-Wilhelm_ lancé à notre poursuite, devant lequel il fallait
toujours fuir, tandis que ses obus, derrière nous, sautillaient
parfois sur l'eau glacée... Le désespoir alors de sentir notre petit
rôle si inutile et sacrifié, au milieu de cette mer!... On ne savait
même rien, que longtemps après; les nouvelles nous arrivaient là-bas
si rares, dans les sinistres plis cachetés qu'on ouvrait en
tremblant... Et, à chaque désastre, à chaque récit des cruautés
allemandes, ces rages qui nous venaient au coeur, un peu enfantines
encore dans l'excès de leur violence, et ces serments qu'on faisait
entre soi de ne pas oublier!... Tout cela, pêle-mêle, ou plutôt la
synthèse rapide de tout cela, se réveille en moi, à la porte de cette
salle du déjeuner, même avant que j'aie passé le seuil, rien qu'à la
vue des casques à pointe accrochés aux abords, et j'ai envie de m'en
aller....
J'entre, et cela s'évanouit, cela sombre dans le lointain des années:
leur accueil, leurs poignées de main et leurs sourires de bon aloi
m'ont presque rendu l'oubli en une seconde, l'oubli momentané tout au
moins... Il semble d'ailleurs qu'il n'y ait pas, entre eux et nous,
ces antipathies de race, plus irréductibles que les rancunes aiguës
d'une guerre.
Pendant le déjeuner, leur palais chinois, habitué à entendre les gongs
et les flûtes, résonne mystérieusement des phrases de _Lohengrin_ ou
de _l'Or du Rhin_, jouées un peu au loin par leur musique militaire.
Le maréchal aux cheveux blancs a bien voulu me placer près de lui, et,
comme tous ceux des nôtres qui ont eu l'honneur de l'approcher, je
subis le charme de son exquise distinction, de sa bienveillance et de
sa bonté.
Vendredi 3 mai.
Autour de nous, l'immense Pékin, qui achève de se repeupler comme aux
anciens jours, est très occupé de funérailles. Les Chinois, l'été
dernier, s'entretuaient dans leur ville; aujourd'hui ils s'enterrent.
Chaque famille a gardé ses cadavres à la maison durant des mois comme
c'est l'usage, dans d'épais cercueils de cèdre qui atténuaient un peu
l'odeur des pourritures; on apportait tous les jours aux morts des
repas et des cadeaux, on leur brûlait des cires rouges, on leur
faisait des musiques, on leur jouait du gong et de la flûte, dans la
continuelle crainte de ne pas leur rendre assez d'honneur, d'encourir
leurs vengeances et leurs maléfices. C'est l'époque maintenant de les
conduire à leur trou, avec des suites d'un kilomètre de long, avec
encore des flûtes et des gongs, d'innombrables lanternes et des
emblèmes dorés qui se louent très cher; on se ruinera ensuite pour les
monuments et les offrandes; on ne dormira plus, de peur de les voir
revenir. Je ne sais qui a si bien défini la Chine: «Un pays où
quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et
terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.» Le tombeau,
partout et sous toutes ses formes, on ne rencontre pas autre chose
dans la plaine de Pékin. Quant à tous ces bocages de cèdres, de pins
et de thuyas, ce ne sont que des parcs funéraires, murés de doubles ou
de triples murs, chaque parc le plus souvent consacré à un seul mort,
qui retranche ainsi aux vivants une place énorme.
Un lama défunt, chez lequel je pénètre aujourd'hui, occupe pour son
compte deux ou trois kilomètres carrés. Dans son parc, les vieux
arbres, à peine feuillus, tamisent légèrement ce soleil chinois, qui,
après la neige d'hier, recommence d'être brûlant et dangereux. Au
centre, il y a son mausolée de marbre, pyramide de petits personnages,
amas de fines sculptures blanches qui vont s'effilant en fuseau vers
le ciel et se terminent par une pointe d'or; çà et là, sous les
cèdres, des vieux temples croulants, voués jadis à la mémoire de ce
saint homme, enferment dans leur obscurité des peuplades d'idoles
dorées qui s'en vont en poussière. Dehors, le sol de cendre, où l'on
ne marche jamais, est jonché des pommes résineuses tombées des arbres
et des plumes noires des corbeaux qui vivent par centaines dans ce
lieu de silence; l'avril cependant y a fait fleurir quelques tristes
giroflées violettes, comme dans le bois impérial, et quantité de tout
petits iris de même couleur. A l'horizon, au bout de la plaine grise,
la muraille de Pékin, la muraille crénelée qui semble enfermer une
ville morte, s'en va si loin qu'on ne la voit pas finir.
Et tous les bois funéraires, dont la campagne est encombrée,
ressemblent à celui-là, contiennent les mêmes vieux temples, les mêmes
idoles et les mêmes corbeaux.
Ces plaines du Petchili sont une immense nécropole, où chaque vivant
tremble d'offenser quelqu'un des innombrables morts.
* * * * *
Pékin naturellement se rebâtit en même temps qu'il se repeuple; mais,
à la hâte, avec les petites briques noirâtres des décombres, et les
rues nouvelles ne retrouveront sans doute jamais le luxe des façades
d'autrefois, en dentelle de bois doré.
La grande artère de l'Est, à travers la «Ville tartare», est ce qui
demeure le plus intact de l'ancien Pékin, et la vie y redevient
intense, fourmillante, presque terrible. Sur une longueur d'une lieue,
l'avenue de cinquante mètres de large, magnifique de proportions, mais
défoncée, ravinée, coupée de trous sournois et de cloaques, est
envahie par des milliers de tréteaux, de cabanes, de tentes dressées,
ou de simples parasols fichés en terre; et ce sont les rôtisseurs de
chiens, les bouilleurs de thé, les gens qui servent des boissons
horribles ou des viandes effroyables,--dans de toujours délicieuses
porcelaines, éclatantes de peinturlures; ce sont les charlatans, les
acupunctaristes, les guignols, les musiciens, les conteurs et les
conteuses d'histoires. La foule, au milieu de tout cela, évolue à
grand'peine, divisée en une infinité de courants divers, par tant de
petites boutiques ou de petits théâtres, comme se diviseraient les
eaux d'un fleuve au milieu d'îlots, et c'est un remous de têtes
humaines, incessant et tourmenté, noirci de crasse et de poussière.
Des vociférations montent de toutes parts, rauques ou mordantes, d'un
timbre inconnu à nos oreilles, accompagnées de violons qui grincent
sur des peaux de serpents, de bruits de gongs et de bruits de
sonnettes. Les caravanes cependant, les énormes chameaux de Mongolie
qui tout l'hiver encombraient les rues de leurs défilés sans fin, ont
disparu vers les solitudes du Nord, avec leurs conducteurs au visage
plat, fuyant le soleil qui sera bientôt torride; mais ils sont
remplacés,--sur le milieu bossu de la chaussée réservé aux bêtes et
aux attelages,--par des files de petits chevaux, des files de petites
voitures, et on entend partout claquer les fouets.
Et au pied des maisons, durant des kilomètres, par terre, sur les
immondices ou sur la boue, l'extravagante foire à la guenille
commencée l'automne dernier s'étale encore, piétinée par les passants:
débris de tant d'incendies et de pillages, que l'on ne finira jamais
de vendre, défroques magnifiquement brodées mais qui ont été un peu
sanglantes, bouddhas, magots, bijoux, perruques de morts, vases
ébréchés ou précieux cassons de jade.
Au-dessus de tant de choses saugrenues, au-dessus de tant de tapage et
de tant de poussière, la plupart de ces maisons, en contraste avec la
pouillerie des foules, sont étourdissantes de sculptures et d'éclat;
finement fouillées en plein bois et finement dorées depuis la base
jusqu'en haut. Dans le cèdre épais des façades, d'infatigables
artistes ont taillé, avec ces patiences et ces adresses chinoises qui
nous confondent, des myriades de petits bonshommes, ou de monstres, ou
d'oiseaux, parmi des fleurs, ou sous des arbres dont on compterait les
feuilles. Les dorures de tous ces minutieux sujets, atténuées par
places, sont le plus souvent restées étincelantes, grâce à ce climat
presque sans pluie.
Et en haut, sur les couronnements, sur les corniches festonnées, c'est
toujours le domaine des chimères d'or, qui tirent la langue, qui
ricanent, qui louchent, qui ont l'air prêtes à s'élancer vers le ciel,
ou à descendre pour déchirer les passants.
L'été dernier, dans les grands incendies Boxers, elles flambaient
chaque jour par centaines, ces étonnantes façades, qui représentaient
une somme incalculable de travail humain, et qui faisaient de Pékin
une vieille chinoiserie tout en or, un si extraordinaire musée de bois
sculptés, que les hommes d'aujourd'hui n'auront plus jamais le temps
d'en reconstituer un pareil.
Samedi 4 mai.
C'est ce soir, décidément, la fête donnée par notre général aux
états-majors des alliés.
D'abord, en attendant la nuit, une fête entre Français: l'inauguration
d'un boulevard dans notre quartier, dans notre _secteur_; du Pont de
Marbre à la Porte Jaune, un long boulevard dont la confection a été
confiée au colonel Marchand et qui portera le nom de notre général.
Pékin, depuis l'époque lointaine et pompeuse où fut tracé son réseau
d'avenues pavées, n'avait jamais revu chose pareille: une voie libre,
unie, sans précipices ni ornières, où les voitures peuvent courir
grand train entre deux rangs de jeunes arbres.
Il y a foule pour assister à cette inauguration. Des deux côtés de la
chaussée neuve, sablée de frais et encore vide, qui est d'un bout à
l'autre barrée par des piquets et des cordes,--des deux côtés, il y a
tous nos soldats, quelques soldats allemands aussi, car ils voisinent
beaucoup avec les nôtres, et puis les Chinois et les Chinoises
d'alentour en robes de fête. Les bébés charmants et drôles, aux yeux
de chat bien tirés vers les tempes, occupent le premier rang, à
toucher les cordes tendues; quelques-uns même se font porter par nos
hommes pour voir de plus haut, et un grand zouave se promène avec deux
petites Chinoises de trois ou quatre ans, une sur chaque épaule. Il y
a du monde perché sur les toits, plusieurs de nos malades, là-bas,
sont debout sur les tuiles de notre hôpital, et des chasseurs
d'Afrique ont escaladé, pour avoir des places de choix, le clocher
gothique de l'église, qui domine tout, avec son large drapeau
tricolore déployé dans l'air.
Des pavillons français, il y en a sur toutes les portes des Chinois,
il y en a partout sur des perches, groupés en trophées avec des
lanternes et des guirlandes. On dirait d'une sorte de «14 Juillet», un
peu exotique et étrange; si c'était en France, la décoration serait
banale à faire sourire; ici, au coeur de Pékin, elle devient
touchante et même grande, surtout à l'arrivée des musiques militaires,
quand éclate notre _Marseillaise_.
L'inauguration, cela consiste simplement en un temps de galop, une
espèce de charge à fond de train exécutée, sur le sable encore vierge,
par tous les officiers français, depuis la Porte Jaune jusqu'à l'autre
extrémité de ce boulevard, où notre général les attend, sur une
estrade enguirlandée de verdure par les soldats, et leur offre en
souriant du champagne. Après, on enlève les frêles barrières, la foule
déborde gaiement, les petits aux yeux de chat prennent leur course sur
ce beau sol passé au rouleau, et c'est fini.
Quand nous serons repartis tous pour la France, quand Pékin sera
entièrement rendu aux Chinois, qui ont sur la voirie des idées
subversives, cette _Avenue du Général-Voyron_--qu'ils font pourtant
mine d'apprécier--ne durera pas, je le crains, plus de deux hivers.
II
Huit heures du soir. Dans le long crépuscule de mai, qui est
maintenant près de finir, les lanternes étranges, en verre,
ruisselantes de perles, ou bien en papier de riz, ayant forme
d'oiseaux et de lotus, se sont allumées partout, aux branches des
vieux cèdres, sur l'esplanade de ce palais de la Rotonde, que j'ai
connue jadis plongée dans un si morne abîme de tristesse et de
silence... Cette nuit, ce sera le mouvement, la vie, la gaie lumière.
Déjà, dans le merveilleux décor qui s'illumine, vont et viennent des
gens en habits de fête, officiers de toutes les nations d'Europe, et
Chinois aux longues robes soyeuses, coiffés du chapeau officiel d'où
retombent des plumes de paon. Une table pour soixante-dix convives est
dressée sous des tentes, et nous attendons la foule disparate de nos
invités.
Suivis de petits cortèges, ils arrivent des quatre coins de Pékin, les
uns à cheval, les autres en voiture, ou en pousse-pousse, ou en
palanquin somptueux. Sitôt qu'un personnage de marque émerge d'en bas,
par la porte peinte et dorée du plan incliné, une de nos musiques
militaires qui guettait son apparition, lui joue l'air national de son
pays. L'hymne russe succède à l'hymne allemand; ou l'hymne japonais à
la «Marche des Bersaglieri». Nous entendrons même l'air chinois, car
on apporte pompeusement un large papier rouge: la carte de visite de
Li-Hung-Chang, qui est en bas et qui, suivant l'étiquette, se fait
annoncer avant de paraître. Ensuite, précédés de cartes pareilles,
nous arrivent le grand Justicier de Pékin, et le Représentant
extraordinaire de l'Impératrice. Ils assisteront à notre fête, les
princes de la Chine, amenés dans des palanquins de gala, avec escorte
de cavalerie, et ils font leur entrée, le visage fermé et le regard en
dedans, suivis d'un flot de serviteurs vêtus de soie. Ç'a été dur de
les avoir, ceux-là! Mais le colonel Marchand, autorisé par notre
général, s'était fait un point d'honneur de les décider. Au milieu de
nos uniformes d'occident se multiplient les robes mandarines et les
chapeaux pointus à bouton de corail. Et leur présence à ce festin des
barbares, en pleine «Ville impériale» profanée, restera l'une des plus
singulières incohérences de nos temps.
Une tablée comme on n'en avait jamais vu, les pieds sur des tapis
impériaux qui semblent d'épais velours jaunes. Les obligatoires gerbes
de fleurs, arrangées dans des cloisonnés géants, sans âge et sans
prix, qui sont sortis pour un soir des réserves de l'Impératrice. A la
place d'honneur, le maréchal de Waldersee à côté de la femme de notre
ministre de France; ensuite, deux évêques en robe violette; des
généraux et des officiers des sept nations alliées; cinq ou six
toilettes claires de femme, et enfin trois grands princes de la Chine,
énigmatiques dans leurs soies brodées, les yeux à demi cachés sous
leurs chapeaux de cérémonie à plumes retombantes.
* * * * *
Sur la fin de ce dîner étrange, subversif, et profanateur, quand les
roses commencent à pencher la tête dans les grands vases précieux,
notre général, en terminant son toast au champagne, s'adresse à ces
princes Jaunes: «Votre présence parmi nous, leur dit-il, prouve assez
que nous ne sommes pas venus ici pour faire la guerre à la Chine, mais
seulement à une secte abominable, etc...»
Le Représentant de l'Impératrice, alors, relève la balle avec une
souplesse d'Extrême-Asie, et sans qu'un pli ait bronché sur son masque
jaune de cour, il répond, lui qui a été sournoisement un enragé Boxer:
«Au nom de sa Majesté Impériale Chinoise, je remercie les généraux
européens d'être venus prêter main-forte au Gouvernement de notre
pays, dans une des crises les plus graves qu'il ait jamais
traversées.»
Petit silence de stupeur, et les coupes se vident.
L'esplanade, pendant le banquet, s'est considérablement peuplée
d'uniformes et de dorures: quelques centaines d'officiers de tout
pelage, de toute couleur conviés à la soirée. Et les toasts ayant pris
fin sur cette réplique chinoise, je vais m'accouder au rebord des
terrasses pour voir arriver, de haut et de loin, notre retraite aux
flambeaux.
En sortant de dessous ce velum et ces ramures de cèdres, toutes choses
un peu emprisonnantes qui masquaient la vue, c'est une surprise et un
enchantement, ces bords du lac impérial, ce grand paysage de
mélancolie et de silence,--en temps ordinaire, lieu de ténèbres s'il
en fut jamais, dès la tombée des nuits, bien inquiétant et noir, sur
lequel semblait planer un éternel deuil,--et qui vient de s'éclairer,
cette fois, comme pour quelque fantastique apothéose.
Il y avait de nos soldats cachés partout, dans les vieux palais morts,
dans les vieux temples épars au milieu des arbres, et en moins d'une
heure, grimpant de tous côtés sur les tuiles d'émail, ils ont allumé
d'innombrables lanternes rouges, des cordons de feux qui dessinent la
courbe des toits à étages multiples, la chinoiserie des architectures,
l'excentricité des miradors et des tours. Une raie lumineuse court le
long du lac tragique, dans les herbages encore recéleurs de cadavres.
Jusque sur ses rives les plus lointaines, jusqu'en ses fonds qui
d'habitude étaient les plus noirs, ce parc des Ombres, où cependant
tout reste morne et dévasté, donne une illusion de fête. Le vieux
donjon de l'Ile des Jades, qui dormait dans l'air avec son idole
affreuse, se réveille tout à coup pour lancer des gerbes d'étincelles
et des fusées bleues. Et les gondoles de l'Impératrice, si longtemps
immobiles et un peu détruites, se promènent cette nuit sur le miroir
de l'eau, illuminées comme à Venise. Un semblant de vie ranime toutes
ces choses, tous ces fantômes de choses, pour un seul soir. Et on ne
reverra jamais, jamais cela, que personne n'avait jamais vu.
Quel contraste déroutant, avec ce que j'avais coutume de contempler
l'année dernière du haut de ces mêmes terrasses, à la chute des
crépuscules d'automne, quand j'étais le seul habitant de ce palais!
Sur les bords du lac, ces groupes en costume de bal, à la place des
cadavres, mes seuls et obstinés voisins d'antan--qui demeurent encore
tous là, bien entendu, mais qui ont achevé de faire dans la vase leur
très lent plongeon sans retour. Et cette douce tiédeur d'une soirée de
mai, au lieu du froid glacial qui me faisait frissonner dès que
l'énorme soleil rouge commençait de s'éteindre!
Au premier plan, à l'entrée du Pont de Marbre, le grand arc de
triomphe chinois, avec ses diableries, ses cornes et ses griffes, mis
en valeur par un amas de lanternes proches, resplendit de dorures sur
le ciel nocturne. Ensuite, traversant le sombre lac, c'est le pont
très éclairé, et qui semble lumineux par lui-même dans le rayonnement
de son éternelle blancheur. Au loin, enfin, toute l'ironique
fantasmagorie des palais vides et des pagodes vides émerge de
l'obscurité des arbres et reflète dans les eaux ses lignes de feux,
parmi les petites îles des lotus.
Ils se répandent un peu partout, nos cinq cents invités, au bord du
lac sous la verdure printanière des saules, par groupes sympatiques,
ou bien le long du Pont de Marbre, ou bien encore dans les gondoles
impériales. A mesure qu'ils descendent de ces terrasses de la Rotonde,
on leur remet à chacun une lanterne peinturlurée, au bout d'un
bâtonnet, et tous ces ballons de couleur se disséminent au hasard des
sentiers, sont bientôt, dans les lointains, comme une peuplade de
vers-luisants.
De là-haut où je suis resté, on distingue des femmes, en manteau clair
du soir, s'en allant au bras d'officiers sur les dalles blanches du
pont, ou bien assises à l'arrière des longues barques de l'Impératrice
que des rameurs mènent doucement... Et combien c'est inattendu de voir
ces Européennes,--presque toutes, celles-là même qui avaient enduré
les tortures du siège,--se promener si tranquilles, dans leur toilette
de dîner, au milieu du repaire jadis fermé et terrible de ces
souverains par qui leur mort avait été sourdement préparée! Le lieu
décidément a perdu toute son horreur, et c'est même fini pour
l'instant du vague effroi qui, hier encore, se dégageait des lointains
peuplés de vieux arbres et de ruines; il y a tant de lumières, tant de
monde, tant de soldats, jusque dans les fonds reculés, sous bois, que
toutes les formes vagues de revenants ou de mauvais esprits, ce soir,
ont dû s'évanouir.
Quelque chose commence de se faire entendre, comme un roulement de
tonnerre qui s'approcherait, et c'est l'ensemble d'une cinquantaine de
tambours, annonçant que la retraite arrive. Elle a dû se former à la
Porte Jaune, pour suivre l'avenue inaugurée aujourd'hui, et venir se
disperser devant nous, au pied du Palais de la Rotonde. Ses lumières
d'avant-garde apparaissent là-bas, à la tête du Pont de Marbre, et
voici qu'elle s'engage sur le magnifique arceau blanc. La cavalerie,
l'infanterie, les musiques semblent couler vers nous, avec un fracas
de cuivres et de tambours à faire crouler les murailles sépulcrales de
la «Ville violette»,--et, au-dessus de ces milliers de têtes de
soldats, les lanternes coloriées, d'une extravagance chinoise, en
grappes, en gerbes sur de longues perches, se balancent au pas des
chevaux, ou bien au rythme des épaules humaines.
Les troupes sont passées, mais le défilé ne paraît pas près de finir.
Aux marches que jouaient nos musiques, succède tout à coup un autre
fracas, d'un exotisme aigu, délirant, qui trouble les nerfs: des
gongs, des sistres, des cymbales, des clochettes. En même temps se
dessinent, gigantesques, des étendards verts et jaunes, tout
tailladés, d'une fantaisie essentiellement étrangère, d'une proportion
inusitée. Et, sur le beau Pont de Marbre, s'avancent des compagnies de
personnages longs et minces, aux enjambées étonnantes, qui se
dandinent comme des ours: mes échassiers d'Y-Tchéou, de
Laï-Chou-Chien, de la région des tombeaux, qui ont fait de gaieté de
coeur trois ou quatre jours de voyage pour venir figurer à cette
fête française! Derrière eux, annoncés par un crescendo des gongs, des
cymbales, et de toutes les ferrailles diaboliques de la Chine, les
grands dragons arrivent aussi, les bêtes rouges et les bêtes vertes,
longues de vingt mètres. On a trouvé le moyen de les éclairer par en
dedans; elles ont l'air d'être incandescentes ce soir, les bêtes
rouges et les bêtes vertes; au-dessus des têtes de la foule, elles
ondulent, elles se tordent, comme feraient des serpents de soufre, des
serpents de braise, au milieu de quelque bacchanale de l'enfer
bouddhique. Et l'immense décor que les eaux reflètent, le décor de
palais et de pagodes aux toits multiples, aux angles cornus, est
précisé toujours par ses lignes de feux rouges, dans la nuit sans
lune, lourdement nuageuse. Et le donjon de l'Ile des Jades, qui domine
ici toutes choses, continue de lancer sa pluie d'étincelles, sur son
piédestal de rochers et de vieux cèdres noirs.
Quand sont passés les grands serpents, au cliquetis de ferrailles, au
son fêlé des cymbales tartares, le Pont de Marbre continue de déverser
au pied de notre palais un flot humain sur la rive, mais un flot plus
irrégulier, qui a des poussées tumultueuses et d'où s'échappe une
clameur formidable. Et c'est le reste de nos troupes, les soldats
libres, qui suivent la retraite, avec des lanternes aussi, des grappes
de lanternes balancées, en chantant la _Marseillaise_ à pleine
poitrine, ou bien _Sambre-et-Meuse_. Et les soldats allemands sont
avec eux, bras dessus bras dessous, grossissant cette houle puissante
et jeune, et donnant de la voix à l'unisson, accompagnant de toutes
leurs forces nos vieux chants de France...