Invraisemblable ce dîner de Babel, ce toast des princes chinois, cette

_Marseillaise_ allemande!...

* * * * *

Minuit. Les myriades de petites lanternes rouges ont achevé de se

consumer, aux corniches des vieux palais, des pagodes désolées, aux

rebords des toits d'émail. L'obscurité et le silence coutumiers sont

revenus peu à peu sur le lac et dans les lointains du bois impérial,

parmi les arbres et les ruines. Les princes chinois se sont éclipsés

discrètement, suivis de leurs soyeux cortèges, et emportés très vite

dans leurs palanquins, loin d'ici, vers leurs demeures, à travers la

ville pleine d'ombre.

Et maintenant c'est l'heure du cotillon,--après un bal forcément très

court, un bal qui semblait une gageure contre l'impossible, car on

avait réuni à peine dix danseuses pour près de cinq cents danseurs, et

encore en y comprenant une gentille petite fille d'une douzaine

d'années, une institutrice, tout ce que Pékin renfermait

d'Européennes. Cela se passe dans la belle pagode dorée, convertie

pour ce soir en salle de bal; cela se danse au milieu de trop d'espace

vide, devant les yeux toujours baissés de cette grande déesse

d'albâtre, en robe d'or, qui, l'automne dernier, était ma compagne,

avec certain chat blanc et jaune, dans la solitude absolue de ce même

palais. Pauvre déesse! On a improvisé ce soir un parterre d'iris

naturels à ses pieds, et le fond dévasté de son autel a été garni d'un

satin bleu aux cassures magnifiques, sur lequel sa personne se détache

idéalement blanche, tandis que resplendit davantage sa robe d'or

ourlée de petites pierres étincelantes.

On a eu beau faire cependant, on a eu beau éclairer ce sanctuaire, le

remplir de lanternes en forme de fleurs et d'oiseaux, c'est une trop

bizarre salle de bal; il y reste des obscurités dans les coins, en

haut surtout, vers les ors de la voûte. Et cette déesse qui préside,

trop mystérieusement pâle, devient gênante, avec son sourire qui

semble prendre en pitié ces puérilités et ces sauteries occidentales,

avec la persistance de ses yeux baissés comme pour ne pas voir. Ce

sentiment de gêne sans doute n'est pas chez moi seul, car la jeune

femme qui menait le cotillon, prise de je ne sais quelle fantaisie

soudaine, se sauve dehors, emportant l'accessoire de la figure

commencée,--un tambour de basque,--entraînant à sa suite les danseurs,

les danseuses, les inutiles qui regardaient, et le temple se vide, et

le pauvre petit cotillon d'exil s'en va tournoyer assez languissamment

en plein air, mourir sous les cèdres de l'esplanade, où quelques

lanternes éclairent encore.

* * * * *

Une heure du matin. La plupart des invités sont partis, ayant des

kilomètres à faire, dans l'obscurité et les ruines, pour regagner leur

logis. Quelques «alliés,» particulièrement fidèles, nous restent, il

est vrai, autour du buffet où le champagne coule toujours, en des

toasts de plus en plus chaleureux pour la France...

Le palais où j'habite encore pour quelques heures n'est qu'à cinq ou

six cents mètres d'ici, de l'autre côté de l'eau. Et je m'en allais

solitairement à pied, j'étais déjà sur le plan incliné qui descend au

Lac des Lotus, quand quelqu'un me rappelle:

--Attendez-moi, j'irai vous reconduire un bout de chemin, ça me

reposera!

C'est le colonel Marchand, et nous voici cheminant ensemble, sur la

blancheur du Pont de Marbre. Un grand suaire de nuit et de silence est

retombé sur toutes choses dans cette «Ville impériale» que nous avions

remplie de musiques et de lumières, pour une soirée.

--Eh bien, me demande-t-il, comment était-ce? Quelle impression en

avez-vous?

Et je lui réponds, ce que je pense en effet, c'est que c'était

magnifiquement étrange, dans un cadre comme il n'en existe pas.

Cependant il est plutôt mélancolique, cette nuit, mon ami Marchand, et

nous ne causons guère, nous entendant à demi-mot.

Mélancolie des fins de fête, qui peu à peu nous enveloppe, en même

temps que l'obscurité revenue... Brusque évanouissement, dans le

passé, d'une chose--futile, c'est vrai,--mais qui nous avait surmenés

pendant quelques jours et distraits des préoccupations de la vie: il y

a de cela d'abord...

Mais il y a aussi un autre sentiment, que nous éprouvons tous deux à

cette heure, et dont nous nous faisons part l'un à l'autre, presque

sans paroles, tandis que les dalles de marbre rendent leur petit son

clair, sous nos talons, dans ce silence de minute en minute plus

solennel. Il nous semble que cette soirée vient de consacrer d'une

manière irrémédiable l'effondrement de Pékin, autant dire

l'effondrement d'un monde. Quoi qu'il advienne, l'étonnante cour

asiatique reparaîtrait-elle même ici, ce qui est bien improbable,

Pékin est fini, son prestige tombé, son mystère percé à jour.

Cette «Ville impériale», pourtant, c'était un des derniers refuges de

l'inconnu et du merveilleux sur terre, un des derniers boulevards des

très vieilles humanités, incompréhensibles pour nous et presque un peu

fabuleuses.

* * * * *

FIN

TABLE

DÉDICACE A L'AMIRAL POTTIER I

I.--ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE 1

II.--A NING-HAI 15

III.--VERS PÉKIN 29

IV.--DANS LA VILLE IMPÉRIALE 129

V.--RETOUR A NING-HAI 309

VI.--PÉKIN AU PRINTEMPS 319

VII.--VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS 357

VIII.--LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 429

End of Project Gutenberg's Les derniers jours de Pékin, by Pierre Loti

Les derniers jours de Pékin · 第 17 / 17 段