d'horribles bêtes, dès que j'ai soufflé ma lumière, je les entends
descendre, tous ces rats, secouer les fines porcelaines de ma table et
grignoter mes pâtisseries. Et bientôt, au milieu du silence de plus en
plus profond des entours, les veilleurs de nuit, qui se promènent d'un
pas feutré, commencent à jouer discrètement du claque-bois.
* * * * *
Dimanche 28 avril.
Promenade matinale chez les ciseleurs d'argent,--une spécialité
d'Y-Tchéou. Ensuite, dans la partie tout à fait morte de la ville, à
une antique pagode demi-croulée sur le sol de cendre, au milieu de
fantômes d'arbres qui n'ont plus que l'écorce; le long de ses galeries
sont représentés les supplices de l'enfer bouddhique: quelques
centaines de personnages de grandeur naturelle, en bois tout rongé de
vermoulure, se débattent contre des diables qui s'empressent à leur
étirer les entrailles ou à les brûler vifs.
* * * * *
A neuf heures, je remonte à cheval avec mes hommes, pour faire avant
midi les quinze ou dix-huit kilomètres qui me séparent encore de ces
mystérieuses sépultures d'empereurs, puis rentrer ce soir même à
Y-Tchéou, et demain me remettre en route pour Pékin.
Nous prenons pour nous en aller la porte opposée à celle par où nous
étions entrés hier.--Nulle part encore nous n'avions vu tant de
monstres que dans cette ville si vieille; leurs grosses figures
ricanantes sortent partout de la terre où le temps les a presque
enfouis; il en apparaît aussi de tout entiers, accroupis sur des
socles, gardant l'entrée des ponts de granit ou bien faisant cercle
dans les carrefours.
Au sortir de la ville, une pagode de mauvais aloi, aux murs de
laquelle s'accrochent des petites cages contenant des têtes humaines
fraîchement tranchées. Et nous nous trouvons de nouveau dans les
champs silencieux, sous l'ardent soleil.
* * * * *
Le prince nous accompagne, montant un poulain mongol ébouriffé comme
un caniche; auprès de nos costumes plutôt rudes, de nos bottes
poudreuses, contrastent ses soies roses, ses chaussures de velours, et
il laisse derrière lui dans la plaine sa traînée de musc.
IV
Le pays s'élève en pente douce vers la chaîne des montagnes mongoles
qui, toujours en avant de nous, grandissent rapidement dans notre
ciel. Les arbres se font de moins en moins rares, l'herbe croît par
place sans qu'on l'ait semée, et ce n'est bientôt plus le triste sol
de cendre.
Autour de nous, il y a maintenant des coteaux à la cime pointue, au
dessin tourmenté, et çà et là, sur les bizarres petits sommets, des
vieilles tours sont perchées,--de ces tours à dix ou douze étages qui
font tout de suite décor chinois, avec la superposition de leurs toits
courbes aux angles retroussés en manière de corne, une cloche éolienne
à chaque bout.
Et l'air de plus en plus se purifie de son nuage de poussière,--à
mesure que l'on s'approche de la région, sans doute privilégiée, qui a
été choisie pour le repos des empereurs et des impératrices Célestes.
Après le douzième kilomètre environ, halte dans un village, pour
déjeuner chez un grand prince, d'un rang beaucoup plus élevé que celui
qui chevauche avec nous: oncle direct de l'Empereur, celui-là, en
disgrâce auprès de la Régente dont il fut le favori, et préposé
aujourd'hui à la haute surveillance des sépultures. Étant en deuil
austère, il s'habille de coton comme un pauvre, et cependant ne
ressemble pas à tout le monde. Il s'excuse de nous recevoir dans le
délabrement d'une vieille maison quelconque, les Allemands ayant mis
le feu à son yamen, et il nous offre un déjeuner très chinois, où
reparaissent des ailerons de requin et des nerfs de biche,--tandis que
les plates figures sauvages des paysans d'alentour nous regardent par
les trous de nos carreaux en papier de riz, crevés du toutes parts.
Aussitôt après la dernière tasse de thé, nous remontons à cheval, pour
voir enfin ces tombeaux qui sont à présent là tout près, et vers
lesquels nous cheminons depuis déjà plus de trois jours. Mon
«confrère» de l'Académie de Pékin, qui nous a rejoints, toujours avec
ses grosses lunettes rondes, son petit corps d'oiseau sec perdu dans
ses belles robes de soie, nous accompagne aussi cahin-caha sur une
mule.
Pays de plus en plus solitaire. Fini, les champs; fini, les villages.
Le chemin pénètre au milieu de collines--qui sont revêtues d'herbe et
de fleurs!--et c'est une surprise, un enchantement pour nos yeux
déshabitués, cela semble un peu édénique, après toute cette Chine
poudreuse et grise où nous venons de vivre, et où ne verdissait que le
blé des sillons. La perpétuelle poussière du Petchili, nous l'avons
décidément laissée derrière nous; sur les plaines en contre-bas, nous
l'apercevons, comme un brouillard dont nous serions enfin délivrés.
Nous nous élevons toujours, arrivant aux premiers contreforts de la
chaîne mongole. Voici, derrière une muraille de terre, un immense camp
de Tartares; au moins deux mille hommes, armés de lances, d'arcs et de
flèches: les gardiens d'honneur des souverains défunts.
La pureté des horizons, dont nous avions presque perdu le souvenir,
est ici retrouvée. Ces montagnes de Mongolie, semble-t-il, viennent
soudainement de se rapprocher, comme si d'elles-mêmes elles s'étaient
avancées; très rocheuses, avec des escarpements étranges, des pointes
comme des donjons ou des tours de pagode, elles sont d'un beau violet
d'iris au-dessus de nos têtes. Et, en avant de nous, de tous côtés,
commencent de paraître des vallonnements boisés, des forêts de cèdres.
Il est vrai, ce sont des forêts factices,--mais déjà si
vieilles,--plantées il y a des siècles, pour composer le parc
funéraire, de plus de vingt lieues de tour, où dorment quatre
empereurs tartares.
* * * * *
Nous entrons dans ce lieu de silence et d'ombre, étonnés qu'il ne soit
enclos d'aucune muraille, contrairement aux farouches usages de la
Chine. Sans doute, en cette région très isolée, on l'a jugé
suffisamment défendu par la terreur qu'inspirent les Mânes des
Souverains,--et aussi par un édit général de mort, rendu d'avance
contre quiconque oserait ici labourer un coin de terre ou seulement
l'ensemencer.
C'est le bois sacré par excellence, avec tout son recueillement et son
mystère... Quels merveilleux poètes de la Mort sont ces Chinois, qui
lui préparent de telles demeures!... On serait tenté dans cette ombre
de parler bas comme sous une voûte de temple; on se sent profanateur
en foulant à cheval ce sol, vénéré depuis des âges, dont le tapis
d'herbes fines et de fleurettes de printemps semble n'avoir été violé
jamais. Les grands cèdres, les grands thuyas centenaires, parfois un
peu clairsemés sur les collines ou dans les vallées, laissent entre
eux des espaces libres où ne croissent point de broussailles; sous la
colonnade de leurs troncs énormes, rien que de courtes graminées, de
très petites fleurs exquises, et des lichens, des mousses.
Cette poussière, qui obscurcissait le ciel des plaines, ne monte sans
doute jamais jusqu'à cette région choisie, car le vert magnifique des
arbres n'en est nulle part terni. Et, dans cette solitude superbe que
les hommes d'ici ont faite aux Mânes de leurs maîtres, quand le chemin
nous fait passer par quelque clairière, ou sur quelque hauteur, les
lointains qui se découvrent sont d'une limpidité absolue; une lumière
paradisiaque tombe alors sur nous, d'un profond ciel discrètement
bleu, rayé par des bandes de petits nuages d'un gris rose de
tourterelle; dans ces moments-là, on aperçoit aussi, au loin, de
somptueuses toitures, d'un émail jaune d'or, qui s'élèvent parmi les
ramures si sombres, comme des palais de belles-au-bois-dormant...
Personne dans ces chemins ombreux. Un silence de désert. A peine, de
temps à autre, le croassement d'un corbeau,--trop funèbre, à ce qu'il
semble, pour les tranquilles enchantements de ce lieu, où la Mort a
dû, avant d'entrer, dépouiller son horreur, pour demeurer seulement la
Magicienne des repos qui ne finiront plus.
Par endroits, les arbres sont alignés en quinconces, formant des
allées qui s'en vont à perte de vue dans la nuit verte. Ailleurs, ils
ont été semés sans ordre; on dirait qu'ils ont poussé d'eux-mêmes
comme les plantes sauvages, et on se croirait en simple forêt. Mais
des détails cependant viennent rappeler que le lieu est magnifique,
impérial et sacré; le moindre pont, jeté sur quelque ruisseau qui
traverse le chemin, est de marbre blanc, d'un dessin rare; couvert de
précieuses ciselures; ou bien quelque bête héraldique, accroupie à
l'ombre, vous lance au passage la menace de son rire féroce; ou bien
encore un obélisque de marbre, enroulé de dragons à cinq griffes, se
dresse inattendu, dans sa neigeuse blancheur, sur le fond obscur des
cèdres.
* * * * *
Dans ce bois de vingt lieues de tour, il y a seulement quatre cadavres
d'empereurs; on y ajoutera celui de l'Impératrice Régente, dont le
mausolée est depuis longtemps commencé, ensuite celui du jeune
empereur son fils, qui a fait marquer sa place élue d'une stèle en
marbre gris[5]. Et ce sera tout. Les autres souverains, passés ou à
venir, dorment ou dormiront ailleurs, dans d'autres édens--du reste
aussi vastes, aussi merveilleusement composés. Car il faut énormément
de place pour un cadavre de Fils du Ciel, et énormément de silencieuse
solitude alentour.
[Note 5: Ses sujets ont fait graver sur la stèle une inscription
souhaitant à leur souverain de vivre _dix mille fois dix mille ans_.]
La disposition de ces tombeaux est réglée par des plans inchangeables,
qui remontent aux vieilles dynasties éteintes; aussi sont-ils tous
pareils,--rappelant même ceux des empereurs Mings, antérieurs de
plusieurs siècles, et dont les ruines délaissées ont été depuis
longtemps un but d'excursion permis aux Européens.
On y arrive invariablement par une coupée d'une demi-lieue de long
dans la sombre futaie, coupée que les artistes d'autrefois ont eu soin
d'orienter de manière qu'elle s'ouvre, comme les portants d'un
magnifique décor au théâtre, sur quelque fond incomparable: par
exemple une montagne particulièrement haute, abrupte et audacieuse; un
amas rocheux présentant une de ces anomalies de forme ou de couleur
que les Chinois recherchent en toute chose.
Invariablement aussi l'avenue commence par de grands arcs de triomphe
en marbre blanc, qui sont, il va sans dire, surchargés de monstres,
hérissés de cornes et de griffes.
Chez l'aïeul de l'Empereur actuel, qui reçoit aujourd'hui notre
première visite, ces arcs de l'entrée, imprévus au milieu de la forêt,
ont la base enlacée par les liserons sauvages: ils semblent, au coup
de baguette d'un enchanteur, avoir jailli sans travail, d'un sol qui a
l'air vierge,--tant il est feutré de ces mousses, de ces petites
plantes délicates et rares qu'un rien dérange, qui ne croissent que
dans les lieux longuement tranquilles, longuement respectés par les
hommes.
Ensuite viennent des ponts de marbre blanc, arqués en demi-cercle,
trois ponts parallèles, comme chaque fois que doit passer un empereur
vivant ou mort, le pont du milieu étant réservé pour Lui seul. Les
architectes des tombeaux ont eu soin de faire traverser plusieurs fois
l'avenue par de factices rivières, afin d'avoir l'occasion d'y jeter
ces courbes charmantes et leur blancheur quasi éternelle. Chaque
balustre des ponts figure un enlacement de chimères impériales. Les
longues dalles penchées y sont glissantes et neigeuses, encadrées par
une herbe de cimetière, qui pousse et fleurit dans tous leurs joints.
Et le passage est dangereux pour nos chevaux, dont les pas résonnent
tristement sur ce marbre; le bruit soudain que nous faisons là, dans
ce silence, nous cause d'ailleurs presque une gêne, comme si nous
venions troubler d'une façon inconvenante le recueillement d'une
nécropole. A part nous et quelques corbeaux sur les arbres, rien ne
bouge et rien ne vit, dans l'immensité du parc funéraire.
Après le pont aux triples arches, l'avenue conduit vers un premier
temple à toit d'émail jaune, qui semble la barrer en son milieu. Aux
quatre angles de la clairière où il est bâti, s'élèvent des colonnes
rostrales en marbre d'un blanc d'ivoire; monolithes admirables, au
sommet de chacun desquels s'assied une bête pareille à celles qui
trônent sur les obélisques devant le palais de Pékin,--une espèce de
maigre chacal, aux longues oreilles droites, les yeux levés et la
gueule ouverte comme pour hurler vers le ciel. Ce premier temple ne
contient que trois stèles géantes, qui posent sur des tortues de
marbre grosses comme des léviathans, et qui racontent la gloire de
l'empereur défunt, la première en langue tartare, la seconde en
chinois, la troisième en mandchou.
L'avenue, au delà de ce temple des stèles, se prolonge dans son même
axe, indéfiniment longue encore, majestueuse entre ses deux parois de
cèdres aux verdures presque noires, et recouverte par terre d'un tapis
d'herbes, de fleurs, de mousses comme si on n'y marchait jamais.
Toutes les avenues dans ce bois sont habituées au même continuel
abandon, au même continuel silence, car les Chinois ne venaient ici
qu'à de longs intervalles, en cortèges respectueux et lents, pour
accomplir des rites mortuaires. Et cet air de délaissement, dans cette
splendeur, est le grand charme de ce lieu unique au monde.
Quand les alliés auront évacué la Chine, le parc des tombeaux, qui
nous aura été ouvert un moment, redeviendra impénétrable aux Européens
pour des temps que l'on ignore, jusqu'à une invasion nouvelle
peut-être, qui fera cette fois crouler le vieux Colosse jaune... A
moins qu'il ne secoue son sommeil de mille ans, le Colosse encore
capable de jeter l'épouvante, et qu'il ne prenne enfin les armes pour
quelque revanche à laquelle on n'ose songer... Mon Dieu, le jour où la
Chine, au lieu de ses petits régiments de mercenaires et de bandits,
lèverait en masse, pour une suprême révolte, ses millions de jeunes
paysans tels que ceux que je viens de voir, sobres, cruels, maigres et
musclés, rompus à tous les exercices physiques et dédaigneux de la
mort, quelle terrifiante armée elle aurait là, en mettant aux mains de
ces hommes nos moyens modernes de destruction!... Et vraiment il
semble, quand on y réfléchit, que certains de nos alliés aient été
imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de
vengeance.
Là-bas, au bout de l'avenue déserte aux verdures sombres, le temple
final commence de montrer son toit d'émail. La montagne au-dessus,
l'étrange montagne dentelée qui a été choisie pour être comme la toile
de fond du morne décor, monte aujourd'hui, toute violette et rose,
dans une déchirure de ciel d'un bleu rare, d'un bleu de turquoise
mourante, tournant au vert. La lumière demeure exquise et discrète; le
soleil, voilé sous ces mêmes nuages couleur de tourterelle. Et nous
n'entendons plus marcher nos chevaux sur le feutrage épais des herbes
et des mousses.
On voit maintenant les grandes portes triples du sanctuaire, qui sont
d'un rouge de sang avec des ferrures d'or.
Encore la blancheur d'un triple pont de marbre, aux dalles glissantes,
sur lesquelles ma petite armée recommence de faire en passant un bruit
exagéré, comme si ces rangées de cèdres en muraille autour de nous
avaient les sonorités d'une basilique. Et à partir d'ici, pour garder
ces abords de plus en plus sacrés, de hautes statues de marbre
s'alignent des deux côtés de l'avenue; nous cheminons entre
d'immobiles éléphants, des chevaux, des lions, des guerriers muets et
blancs qui ont trois fois la taille humaine.
Dès qu'on aborde les terrasses blanches du temple, on commence
d'apercevoir les dégâts de la guerre. Les soldats allemands, venus ici
avant les nôtres, ont arraché par places, avec la pointe de leurs
sabres, les belles garnitures en bronze doré des portes rouges, les
prenant pour de l'or.
Dans une première cour, des édifices latéraux, sous des toitures aussi
somptueusement émaillées que celles du grand sanctuaire, étaient les
cuisines où l'on préparait, à certaines époques, pour l'Ombre du mort,
des repas comme pour une légion d'ogres ou de vampires. Les énormes
fourneaux, les énormes cuves de bronze où l'on cuisait des boeufs
tout entiers sont encore intacts; mais les dalles sont jonchées de
débris de céramiques, de cassons faits à coups de crosse ou de
baïonnette.
Sur des terrasses de plus en plus hautes, après deux ou trois cours
dallées de marbre, après deux ou trois enceintes aux triples portes de
cèdre, le temple central s'ouvre à nous, vide et dévasté. Il reste
magnifique de proportions, dans sa demi-obscurité, avec ses hautes
colonnes de laque rouge et d'or; mais on l'a dépouillé de ses
richesses sacrées. Lourdes tentures de soie, idoles, vases de libation
en argent, vaisselle plate pour les festins des Ombres, avaient
presque entièrement disparu quand les Français sont arrivés, et ce qui
restait du trésor a été réuni en lieu sûr par nos officiers. Deux
d'entre eux viennent même d'être décorés pour ce sauvetage par
l'Empereur de Chine[6],--et c'est là un des épisodes les plus
singuliers de cette guerre anormale: le souverain du pays envahi
décorant spontanément, par reconnaissance, des officiers de l'armée
d'invasion...
[Note 6: Le commandant de Fonssagrive, le capitaine Delclos.]
Derrière ce temple enfin est le colossal tombeau.
Pour enfouir un empereur mort, les Chinois découpent un morceau dans
une colline, comme on taillerait une portion dans un gâteau de Titans,
l'isolent par d'immenses déblais, et puis l'entourent de remparts
crénelés. Cela devient alors comme une citadelle massive, et dans la
profondeur des terres, ils creusent le couloir sépulcral dont quelques
initiés ont seuls le secret; là, tout au bout, on dépose l'empereur,
non momifié, qui doit se désagréger lentement dans un épais cercueil
en cèdre laqué d'or. Ensuite, on mure à jamais la porte du souterrain
par une sorte d'écran, en céramiques invariablement jaunes et vertes,
dont les reliefs représentent des lotus, des dragons et des nuages. Et
chaque souverain, à son heure, est enseveli et muré de la même
façon,--au milieu d'une zone de forêt aussi vaste et aussi solitaire.
Nous arrivons donc au pied de ce morceau de colline et de ce rempart,
arrêtés dans notre visite par le lugubre écran de faïence jaune et
verte, qui sera le terme de notre voyage de quarante lieues: un écran
carré d'une vingtaine de pieds de côté, encore éclatant de vernis et
de couleurs, sur les grisailles des briques murales et de la terre.
Ici les corbeaux, comme s'ils devinaient la sinistre chose qu'on leur
cache au coeur de la montagne taillée, sont groupés en masse et nous
accueillent par un concert de cris.
Et, en face de l'écran de faïence, un bloc, un autel de marbre à peine
dégrossi, d'une simplicité brutale qui contraste avec les splendeurs
du temple et de l'avenue, est dressé en plein air; il supporte une
espèce de brûle-parfums, fait en une matière tragique et inconnue, et
deux ou trois objets symboliques d'une rudesse intentionnelle. On
reste confondu devant la forme étrange, la barbarie quasi primitive de
ces dernières et suprêmes choses, là, tout près de ce seuil; leur
aspect est pour causer je ne sais quelle indéfinissable épouvante...
De même, jadis, dans la sainte montagne de Nikko, où dorment les
empereurs de l'ancien Japon, après la féerique magnificence des
temples en laque d'or, devant la petite porte de bronze de chaque
sépulcre, je m'étais heurté au mystère d'un autel de ce genre,
supportant deux ou trois emblèmes frustes, inquiétants comme ceux-ci
par leur fausse naïveté barbare...
Il y a, paraît-il, dans ces souterrains des Fils du Ciel, des trésors,
des pierreries, du métal follement entassés. Les gens qui font
autorité en matière de chinoiserie affirmaient à nos généraux
qu'autour du cadavre d'un seul empereur, on aurait trouvé de quoi
payer la rançon de guerre réclamée par l'Europe, et que, d'ailleurs,
la simple menace de violer l'un quelconque de ces tombeaux d'ancêtres
eût suffi à ramener la régente et son fils à Pékin, soumis et souples,
accordant tout.
Heureusement pour notre honneur occidental, aucun des alliés n'a voulu
de ce moyen. Et les écrans de céramiques jaunes et vertes n'ont point
été défoncés; même les moindres dragons ou lotus, en saillies frêles,
y sont restés intacts. On s'est arrêté là. Les vieux empereurs,
derrière leurs murs éternels, ont dû tous entendre sonner de près les
clairons de l'armée «barbare» et battre ses tambours; mais chacun
d'eux a pu se rendormir ensuite dans sa nuit, tranquille comme devant,
au milieu de l'inanité de ses fabuleuses richesses.
VIII
LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN
I
Pékin, mercredi 1er mai.
Je suis rentré hier de ma visite aux tombeaux des empereurs, après
trois journées et demie de voyage comme dans la brume, par «vent
jaune», sous un lourd soleil obscurci de poussière. Et me voici de
nouveau dans le Pékin impérial, auprès de notre général en chef, dans
ma même chambre du Palais du Nord. Le thermomètre hier marquait 40° à
l'ombre; aujourd'hui, 8° seulement (trente-deux degrés d'écart en
vingt-quatre heures); un vent glacé chasse des gouttes de pluie mêlées
de quelques flocons blancs, et, au-dessus du Palais d'Été, les proches
montagnes sont toutes marbrées de neige.--Il se trouve cependant des
personnes en France pour se plaindre de la fragilité de nos printemps!
Mon expédition terminée, je devais reprendre aussitôt la route de
Takou et de l'escadre; mais le général, qui donne demain une grande
fête aux états-majors des armées alliées, a bien voulu m'y inviter et
me retenir, et il a fallu de nouveau télégraphier à l'amiral, lui
demander au moins trois jours de plus.
Le soir, sur l'esplanade du Palais de la Rotonde, je me promène en
compagnie du colonel Marchand, par un crépuscule de mauvais temps,
tourmenté, froid, assombri avant l'heure sous des nuages rapides que
le vent déchire, et, dans les éclaircies, on aperçoit, là-bas sur les
montagnes du Palais d'Été, toujours cette neige tristement blanche, en
avant des fonds obscurs...
Autour de nous, il y a un grand désarroi de fête, qui contraste avec
le désarroi de bataille et de mort que j'avais connu ici même,
l'automne dernier. Des zouaves, des chasseurs d'Afrique s'agitent
gaiement, promènent des échelles, des draperies, des brassées de
feuillage et de fleurs. Autour de la belle pagode, toujours éclatante
d'émail, de laque et d'or, les vieux cèdres centenaires sont déguisés
en arbres à fruits; leurs branches presque sacrées supportent des
milliers de ballons jaunes, qui semblent de grosses oranges. Et des
chaînettes vont de l'un à l'autre, soutenant des lanternes chinoises
en guirlandes.
C'est lui, le colonel Marchand, qui a accepté d'être l'organisateur de
tout. Et il me demande:
--Pensez-vous que ce sera bien! Là, vraiment, pensez-vous que ça
sortira un peu de la banalité courante? C'est que, voyez-vous, je
voudrais faire mieux que ce qu'ont déjà fait les autres...
Les autres, ce sont les Allemands, les Américains, tous ceux des
Alliés qui ont déjà donné des fêtes avant les Français.--Et depuis
cinq ou six jours, il a déployé une activité fiévreuse, mon nouvel
ami, pour réaliser son idée de faire quelque chose de jamais vu,
travaillant jusqu'au milieu des nuits, avec ses hommes auxquels il a
su communiquer son ardeur, mettant à cette besogne de plaisir la même
volonté passionnée qu'il mit jadis à conduire à travers l'Afrique sa
petite armée de braves. De temps à autre, cependant, son sourire, tout
à coup, témoigne qu'ici _il s'amuse_,--et ne prendrait point au
tragique la déroute possible, si le vent et la neige venaient à
bouleverser la féerie qu'il rêve.
Non, mais c'est ennuyeux tout de même, ce temps, ce froid! Que
devenir, puisque ça doit se passer justement en plein air, sur ces
terrasses de palais, battues par tous les souffles du Nord? Et les
illuminations, et les velums tendus? Et les femmes, qui vont geler,
dans leurs robes du soir?... Car il y aura même des femmes, ici, au
coeur de la «Ville jaune»...
Or, voici que tout à coup une rafale vient briser une file de
girandoles à pendeloques de perles, déjà suspendues aux branches des
vénérables cèdres et chavirer une rangée de ces pots de fleurs que
l'on a déjà montés ici par centaines, pour rendre la vie à ces vieux
jardins dévastés...
Jeudi 2 mai.