Couché dans mon grand lit, dont les sculptures représentent

d'horribles bêtes, dès que j'ai soufflé ma lumière, je les entends

descendre, tous ces rats, secouer les fines porcelaines de ma table et

grignoter mes pâtisseries. Et bientôt, au milieu du silence de plus en

plus profond des entours, les veilleurs de nuit, qui se promènent d'un

pas feutré, commencent à jouer discrètement du claque-bois.

* * * * *

Dimanche 28 avril.

Promenade matinale chez les ciseleurs d'argent,--une spécialité

d'Y-Tchéou. Ensuite, dans la partie tout à fait morte de la ville, à

une antique pagode demi-croulée sur le sol de cendre, au milieu de

fantômes d'arbres qui n'ont plus que l'écorce; le long de ses galeries

sont représentés les supplices de l'enfer bouddhique: quelques

centaines de personnages de grandeur naturelle, en bois tout rongé de

vermoulure, se débattent contre des diables qui s'empressent à leur

étirer les entrailles ou à les brûler vifs.

* * * * *

A neuf heures, je remonte à cheval avec mes hommes, pour faire avant

midi les quinze ou dix-huit kilomètres qui me séparent encore de ces

mystérieuses sépultures d'empereurs, puis rentrer ce soir même à

Y-Tchéou, et demain me remettre en route pour Pékin.

Nous prenons pour nous en aller la porte opposée à celle par où nous

étions entrés hier.--Nulle part encore nous n'avions vu tant de

monstres que dans cette ville si vieille; leurs grosses figures

ricanantes sortent partout de la terre où le temps les a presque

enfouis; il en apparaît aussi de tout entiers, accroupis sur des

socles, gardant l'entrée des ponts de granit ou bien faisant cercle

dans les carrefours.

Au sortir de la ville, une pagode de mauvais aloi, aux murs de

laquelle s'accrochent des petites cages contenant des têtes humaines

fraîchement tranchées. Et nous nous trouvons de nouveau dans les

champs silencieux, sous l'ardent soleil.

* * * * *

Le prince nous accompagne, montant un poulain mongol ébouriffé comme

un caniche; auprès de nos costumes plutôt rudes, de nos bottes

poudreuses, contrastent ses soies roses, ses chaussures de velours, et

il laisse derrière lui dans la plaine sa traînée de musc.

IV

Le pays s'élève en pente douce vers la chaîne des montagnes mongoles

qui, toujours en avant de nous, grandissent rapidement dans notre

ciel. Les arbres se font de moins en moins rares, l'herbe croît par

place sans qu'on l'ait semée, et ce n'est bientôt plus le triste sol

de cendre.

Autour de nous, il y a maintenant des coteaux à la cime pointue, au

dessin tourmenté, et çà et là, sur les bizarres petits sommets, des

vieilles tours sont perchées,--de ces tours à dix ou douze étages qui

font tout de suite décor chinois, avec la superposition de leurs toits

courbes aux angles retroussés en manière de corne, une cloche éolienne

à chaque bout.

Et l'air de plus en plus se purifie de son nuage de poussière,--à

mesure que l'on s'approche de la région, sans doute privilégiée, qui a

été choisie pour le repos des empereurs et des impératrices Célestes.

Après le douzième kilomètre environ, halte dans un village, pour

déjeuner chez un grand prince, d'un rang beaucoup plus élevé que celui

qui chevauche avec nous: oncle direct de l'Empereur, celui-là, en

disgrâce auprès de la Régente dont il fut le favori, et préposé

aujourd'hui à la haute surveillance des sépultures. Étant en deuil

austère, il s'habille de coton comme un pauvre, et cependant ne

ressemble pas à tout le monde. Il s'excuse de nous recevoir dans le

délabrement d'une vieille maison quelconque, les Allemands ayant mis

le feu à son yamen, et il nous offre un déjeuner très chinois, où

reparaissent des ailerons de requin et des nerfs de biche,--tandis que

les plates figures sauvages des paysans d'alentour nous regardent par

les trous de nos carreaux en papier de riz, crevés du toutes parts.

Aussitôt après la dernière tasse de thé, nous remontons à cheval, pour

voir enfin ces tombeaux qui sont à présent là tout près, et vers

lesquels nous cheminons depuis déjà plus de trois jours. Mon

«confrère» de l'Académie de Pékin, qui nous a rejoints, toujours avec

ses grosses lunettes rondes, son petit corps d'oiseau sec perdu dans

ses belles robes de soie, nous accompagne aussi cahin-caha sur une

mule.

Pays de plus en plus solitaire. Fini, les champs; fini, les villages.

Le chemin pénètre au milieu de collines--qui sont revêtues d'herbe et

de fleurs!--et c'est une surprise, un enchantement pour nos yeux

déshabitués, cela semble un peu édénique, après toute cette Chine

poudreuse et grise où nous venons de vivre, et où ne verdissait que le

blé des sillons. La perpétuelle poussière du Petchili, nous l'avons

décidément laissée derrière nous; sur les plaines en contre-bas, nous

l'apercevons, comme un brouillard dont nous serions enfin délivrés.

Nous nous élevons toujours, arrivant aux premiers contreforts de la

chaîne mongole. Voici, derrière une muraille de terre, un immense camp

de Tartares; au moins deux mille hommes, armés de lances, d'arcs et de

flèches: les gardiens d'honneur des souverains défunts.

La pureté des horizons, dont nous avions presque perdu le souvenir,

est ici retrouvée. Ces montagnes de Mongolie, semble-t-il, viennent

soudainement de se rapprocher, comme si d'elles-mêmes elles s'étaient

avancées; très rocheuses, avec des escarpements étranges, des pointes

comme des donjons ou des tours de pagode, elles sont d'un beau violet

d'iris au-dessus de nos têtes. Et, en avant de nous, de tous côtés,

commencent de paraître des vallonnements boisés, des forêts de cèdres.

Il est vrai, ce sont des forêts factices,--mais déjà si

vieilles,--plantées il y a des siècles, pour composer le parc

funéraire, de plus de vingt lieues de tour, où dorment quatre

empereurs tartares.

* * * * *

Nous entrons dans ce lieu de silence et d'ombre, étonnés qu'il ne soit

enclos d'aucune muraille, contrairement aux farouches usages de la

Chine. Sans doute, en cette région très isolée, on l'a jugé

suffisamment défendu par la terreur qu'inspirent les Mânes des

Souverains,--et aussi par un édit général de mort, rendu d'avance

contre quiconque oserait ici labourer un coin de terre ou seulement

l'ensemencer.

C'est le bois sacré par excellence, avec tout son recueillement et son

mystère... Quels merveilleux poètes de la Mort sont ces Chinois, qui

lui préparent de telles demeures!... On serait tenté dans cette ombre

de parler bas comme sous une voûte de temple; on se sent profanateur

en foulant à cheval ce sol, vénéré depuis des âges, dont le tapis

d'herbes fines et de fleurettes de printemps semble n'avoir été violé

jamais. Les grands cèdres, les grands thuyas centenaires, parfois un

peu clairsemés sur les collines ou dans les vallées, laissent entre

eux des espaces libres où ne croissent point de broussailles; sous la

colonnade de leurs troncs énormes, rien que de courtes graminées, de

très petites fleurs exquises, et des lichens, des mousses.

Cette poussière, qui obscurcissait le ciel des plaines, ne monte sans

doute jamais jusqu'à cette région choisie, car le vert magnifique des

arbres n'en est nulle part terni. Et, dans cette solitude superbe que

les hommes d'ici ont faite aux Mânes de leurs maîtres, quand le chemin

nous fait passer par quelque clairière, ou sur quelque hauteur, les

lointains qui se découvrent sont d'une limpidité absolue; une lumière

paradisiaque tombe alors sur nous, d'un profond ciel discrètement

bleu, rayé par des bandes de petits nuages d'un gris rose de

tourterelle; dans ces moments-là, on aperçoit aussi, au loin, de

somptueuses toitures, d'un émail jaune d'or, qui s'élèvent parmi les

ramures si sombres, comme des palais de belles-au-bois-dormant...

Personne dans ces chemins ombreux. Un silence de désert. A peine, de

temps à autre, le croassement d'un corbeau,--trop funèbre, à ce qu'il

semble, pour les tranquilles enchantements de ce lieu, où la Mort a

dû, avant d'entrer, dépouiller son horreur, pour demeurer seulement la

Magicienne des repos qui ne finiront plus.

Par endroits, les arbres sont alignés en quinconces, formant des

allées qui s'en vont à perte de vue dans la nuit verte. Ailleurs, ils

ont été semés sans ordre; on dirait qu'ils ont poussé d'eux-mêmes

comme les plantes sauvages, et on se croirait en simple forêt. Mais

des détails cependant viennent rappeler que le lieu est magnifique,

impérial et sacré; le moindre pont, jeté sur quelque ruisseau qui

traverse le chemin, est de marbre blanc, d'un dessin rare; couvert de

précieuses ciselures; ou bien quelque bête héraldique, accroupie à

l'ombre, vous lance au passage la menace de son rire féroce; ou bien

encore un obélisque de marbre, enroulé de dragons à cinq griffes, se

dresse inattendu, dans sa neigeuse blancheur, sur le fond obscur des

cèdres.

* * * * *

Dans ce bois de vingt lieues de tour, il y a seulement quatre cadavres

d'empereurs; on y ajoutera celui de l'Impératrice Régente, dont le

mausolée est depuis longtemps commencé, ensuite celui du jeune

empereur son fils, qui a fait marquer sa place élue d'une stèle en

marbre gris[5]. Et ce sera tout. Les autres souverains, passés ou à

venir, dorment ou dormiront ailleurs, dans d'autres édens--du reste

aussi vastes, aussi merveilleusement composés. Car il faut énormément

de place pour un cadavre de Fils du Ciel, et énormément de silencieuse

solitude alentour.

[Note 5: Ses sujets ont fait graver sur la stèle une inscription

souhaitant à leur souverain de vivre _dix mille fois dix mille ans_.]

La disposition de ces tombeaux est réglée par des plans inchangeables,

qui remontent aux vieilles dynasties éteintes; aussi sont-ils tous

pareils,--rappelant même ceux des empereurs Mings, antérieurs de

plusieurs siècles, et dont les ruines délaissées ont été depuis

longtemps un but d'excursion permis aux Européens.

On y arrive invariablement par une coupée d'une demi-lieue de long

dans la sombre futaie, coupée que les artistes d'autrefois ont eu soin

d'orienter de manière qu'elle s'ouvre, comme les portants d'un

magnifique décor au théâtre, sur quelque fond incomparable: par

exemple une montagne particulièrement haute, abrupte et audacieuse; un

amas rocheux présentant une de ces anomalies de forme ou de couleur

que les Chinois recherchent en toute chose.

Invariablement aussi l'avenue commence par de grands arcs de triomphe

en marbre blanc, qui sont, il va sans dire, surchargés de monstres,

hérissés de cornes et de griffes.

Chez l'aïeul de l'Empereur actuel, qui reçoit aujourd'hui notre

première visite, ces arcs de l'entrée, imprévus au milieu de la forêt,

ont la base enlacée par les liserons sauvages: ils semblent, au coup

de baguette d'un enchanteur, avoir jailli sans travail, d'un sol qui a

l'air vierge,--tant il est feutré de ces mousses, de ces petites

plantes délicates et rares qu'un rien dérange, qui ne croissent que

dans les lieux longuement tranquilles, longuement respectés par les

hommes.

Ensuite viennent des ponts de marbre blanc, arqués en demi-cercle,

trois ponts parallèles, comme chaque fois que doit passer un empereur

vivant ou mort, le pont du milieu étant réservé pour Lui seul. Les

architectes des tombeaux ont eu soin de faire traverser plusieurs fois

l'avenue par de factices rivières, afin d'avoir l'occasion d'y jeter

ces courbes charmantes et leur blancheur quasi éternelle. Chaque

balustre des ponts figure un enlacement de chimères impériales. Les

longues dalles penchées y sont glissantes et neigeuses, encadrées par

une herbe de cimetière, qui pousse et fleurit dans tous leurs joints.

Et le passage est dangereux pour nos chevaux, dont les pas résonnent

tristement sur ce marbre; le bruit soudain que nous faisons là, dans

ce silence, nous cause d'ailleurs presque une gêne, comme si nous

venions troubler d'une façon inconvenante le recueillement d'une

nécropole. A part nous et quelques corbeaux sur les arbres, rien ne

bouge et rien ne vit, dans l'immensité du parc funéraire.

Après le pont aux triples arches, l'avenue conduit vers un premier

temple à toit d'émail jaune, qui semble la barrer en son milieu. Aux

quatre angles de la clairière où il est bâti, s'élèvent des colonnes

rostrales en marbre d'un blanc d'ivoire; monolithes admirables, au

sommet de chacun desquels s'assied une bête pareille à celles qui

trônent sur les obélisques devant le palais de Pékin,--une espèce de

maigre chacal, aux longues oreilles droites, les yeux levés et la

gueule ouverte comme pour hurler vers le ciel. Ce premier temple ne

contient que trois stèles géantes, qui posent sur des tortues de

marbre grosses comme des léviathans, et qui racontent la gloire de

l'empereur défunt, la première en langue tartare, la seconde en

chinois, la troisième en mandchou.

L'avenue, au delà de ce temple des stèles, se prolonge dans son même

axe, indéfiniment longue encore, majestueuse entre ses deux parois de

cèdres aux verdures presque noires, et recouverte par terre d'un tapis

d'herbes, de fleurs, de mousses comme si on n'y marchait jamais.

Toutes les avenues dans ce bois sont habituées au même continuel

abandon, au même continuel silence, car les Chinois ne venaient ici

qu'à de longs intervalles, en cortèges respectueux et lents, pour

accomplir des rites mortuaires. Et cet air de délaissement, dans cette

splendeur, est le grand charme de ce lieu unique au monde.

Quand les alliés auront évacué la Chine, le parc des tombeaux, qui

nous aura été ouvert un moment, redeviendra impénétrable aux Européens

pour des temps que l'on ignore, jusqu'à une invasion nouvelle

peut-être, qui fera cette fois crouler le vieux Colosse jaune... A

moins qu'il ne secoue son sommeil de mille ans, le Colosse encore

capable de jeter l'épouvante, et qu'il ne prenne enfin les armes pour

quelque revanche à laquelle on n'ose songer... Mon Dieu, le jour où la

Chine, au lieu de ses petits régiments de mercenaires et de bandits,

lèverait en masse, pour une suprême révolte, ses millions de jeunes

paysans tels que ceux que je viens de voir, sobres, cruels, maigres et

musclés, rompus à tous les exercices physiques et dédaigneux de la

mort, quelle terrifiante armée elle aurait là, en mettant aux mains de

ces hommes nos moyens modernes de destruction!... Et vraiment il

semble, quand on y réfléchit, que certains de nos alliés aient été

imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de

vengeance.

Là-bas, au bout de l'avenue déserte aux verdures sombres, le temple

final commence de montrer son toit d'émail. La montagne au-dessus,

l'étrange montagne dentelée qui a été choisie pour être comme la toile

de fond du morne décor, monte aujourd'hui, toute violette et rose,

dans une déchirure de ciel d'un bleu rare, d'un bleu de turquoise

mourante, tournant au vert. La lumière demeure exquise et discrète; le

soleil, voilé sous ces mêmes nuages couleur de tourterelle. Et nous

n'entendons plus marcher nos chevaux sur le feutrage épais des herbes

et des mousses.

On voit maintenant les grandes portes triples du sanctuaire, qui sont

d'un rouge de sang avec des ferrures d'or.

Encore la blancheur d'un triple pont de marbre, aux dalles glissantes,

sur lesquelles ma petite armée recommence de faire en passant un bruit

exagéré, comme si ces rangées de cèdres en muraille autour de nous

avaient les sonorités d'une basilique. Et à partir d'ici, pour garder

ces abords de plus en plus sacrés, de hautes statues de marbre

s'alignent des deux côtés de l'avenue; nous cheminons entre

d'immobiles éléphants, des chevaux, des lions, des guerriers muets et

blancs qui ont trois fois la taille humaine.

Dès qu'on aborde les terrasses blanches du temple, on commence

d'apercevoir les dégâts de la guerre. Les soldats allemands, venus ici

avant les nôtres, ont arraché par places, avec la pointe de leurs

sabres, les belles garnitures en bronze doré des portes rouges, les

prenant pour de l'or.

Dans une première cour, des édifices latéraux, sous des toitures aussi

somptueusement émaillées que celles du grand sanctuaire, étaient les

cuisines où l'on préparait, à certaines époques, pour l'Ombre du mort,

des repas comme pour une légion d'ogres ou de vampires. Les énormes

fourneaux, les énormes cuves de bronze où l'on cuisait des boeufs

tout entiers sont encore intacts; mais les dalles sont jonchées de

débris de céramiques, de cassons faits à coups de crosse ou de

baïonnette.

Sur des terrasses de plus en plus hautes, après deux ou trois cours

dallées de marbre, après deux ou trois enceintes aux triples portes de

cèdre, le temple central s'ouvre à nous, vide et dévasté. Il reste

magnifique de proportions, dans sa demi-obscurité, avec ses hautes

colonnes de laque rouge et d'or; mais on l'a dépouillé de ses

richesses sacrées. Lourdes tentures de soie, idoles, vases de libation

en argent, vaisselle plate pour les festins des Ombres, avaient

presque entièrement disparu quand les Français sont arrivés, et ce qui

restait du trésor a été réuni en lieu sûr par nos officiers. Deux

d'entre eux viennent même d'être décorés pour ce sauvetage par

l'Empereur de Chine[6],--et c'est là un des épisodes les plus

singuliers de cette guerre anormale: le souverain du pays envahi

décorant spontanément, par reconnaissance, des officiers de l'armée

d'invasion...

[Note 6: Le commandant de Fonssagrive, le capitaine Delclos.]

Derrière ce temple enfin est le colossal tombeau.

Pour enfouir un empereur mort, les Chinois découpent un morceau dans

une colline, comme on taillerait une portion dans un gâteau de Titans,

l'isolent par d'immenses déblais, et puis l'entourent de remparts

crénelés. Cela devient alors comme une citadelle massive, et dans la

profondeur des terres, ils creusent le couloir sépulcral dont quelques

initiés ont seuls le secret; là, tout au bout, on dépose l'empereur,

non momifié, qui doit se désagréger lentement dans un épais cercueil

en cèdre laqué d'or. Ensuite, on mure à jamais la porte du souterrain

par une sorte d'écran, en céramiques invariablement jaunes et vertes,

dont les reliefs représentent des lotus, des dragons et des nuages. Et

chaque souverain, à son heure, est enseveli et muré de la même

façon,--au milieu d'une zone de forêt aussi vaste et aussi solitaire.

Nous arrivons donc au pied de ce morceau de colline et de ce rempart,

arrêtés dans notre visite par le lugubre écran de faïence jaune et

verte, qui sera le terme de notre voyage de quarante lieues: un écran

carré d'une vingtaine de pieds de côté, encore éclatant de vernis et

de couleurs, sur les grisailles des briques murales et de la terre.

Ici les corbeaux, comme s'ils devinaient la sinistre chose qu'on leur

cache au coeur de la montagne taillée, sont groupés en masse et nous

accueillent par un concert de cris.

Et, en face de l'écran de faïence, un bloc, un autel de marbre à peine

dégrossi, d'une simplicité brutale qui contraste avec les splendeurs

du temple et de l'avenue, est dressé en plein air; il supporte une

espèce de brûle-parfums, fait en une matière tragique et inconnue, et

deux ou trois objets symboliques d'une rudesse intentionnelle. On

reste confondu devant la forme étrange, la barbarie quasi primitive de

ces dernières et suprêmes choses, là, tout près de ce seuil; leur

aspect est pour causer je ne sais quelle indéfinissable épouvante...

De même, jadis, dans la sainte montagne de Nikko, où dorment les

empereurs de l'ancien Japon, après la féerique magnificence des

temples en laque d'or, devant la petite porte de bronze de chaque

sépulcre, je m'étais heurté au mystère d'un autel de ce genre,

supportant deux ou trois emblèmes frustes, inquiétants comme ceux-ci

par leur fausse naïveté barbare...

Il y a, paraît-il, dans ces souterrains des Fils du Ciel, des trésors,

des pierreries, du métal follement entassés. Les gens qui font

autorité en matière de chinoiserie affirmaient à nos généraux

qu'autour du cadavre d'un seul empereur, on aurait trouvé de quoi

payer la rançon de guerre réclamée par l'Europe, et que, d'ailleurs,

la simple menace de violer l'un quelconque de ces tombeaux d'ancêtres

eût suffi à ramener la régente et son fils à Pékin, soumis et souples,

accordant tout.

Heureusement pour notre honneur occidental, aucun des alliés n'a voulu

de ce moyen. Et les écrans de céramiques jaunes et vertes n'ont point

été défoncés; même les moindres dragons ou lotus, en saillies frêles,

y sont restés intacts. On s'est arrêté là. Les vieux empereurs,

derrière leurs murs éternels, ont dû tous entendre sonner de près les

clairons de l'armée «barbare» et battre ses tambours; mais chacun

d'eux a pu se rendormir ensuite dans sa nuit, tranquille comme devant,

au milieu de l'inanité de ses fabuleuses richesses.

VIII

LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN

I

Pékin, mercredi 1er mai.

Je suis rentré hier de ma visite aux tombeaux des empereurs, après

trois journées et demie de voyage comme dans la brume, par «vent

jaune», sous un lourd soleil obscurci de poussière. Et me voici de

nouveau dans le Pékin impérial, auprès de notre général en chef, dans

ma même chambre du Palais du Nord. Le thermomètre hier marquait 40° à

l'ombre; aujourd'hui, 8° seulement (trente-deux degrés d'écart en

vingt-quatre heures); un vent glacé chasse des gouttes de pluie mêlées

de quelques flocons blancs, et, au-dessus du Palais d'Été, les proches

montagnes sont toutes marbrées de neige.--Il se trouve cependant des

personnes en France pour se plaindre de la fragilité de nos printemps!

Mon expédition terminée, je devais reprendre aussitôt la route de

Takou et de l'escadre; mais le général, qui donne demain une grande

fête aux états-majors des armées alliées, a bien voulu m'y inviter et

me retenir, et il a fallu de nouveau télégraphier à l'amiral, lui

demander au moins trois jours de plus.

Le soir, sur l'esplanade du Palais de la Rotonde, je me promène en

compagnie du colonel Marchand, par un crépuscule de mauvais temps,

tourmenté, froid, assombri avant l'heure sous des nuages rapides que

le vent déchire, et, dans les éclaircies, on aperçoit, là-bas sur les

montagnes du Palais d'Été, toujours cette neige tristement blanche, en

avant des fonds obscurs...

Autour de nous, il y a un grand désarroi de fête, qui contraste avec

le désarroi de bataille et de mort que j'avais connu ici même,

l'automne dernier. Des zouaves, des chasseurs d'Afrique s'agitent

gaiement, promènent des échelles, des draperies, des brassées de

feuillage et de fleurs. Autour de la belle pagode, toujours éclatante

d'émail, de laque et d'or, les vieux cèdres centenaires sont déguisés

en arbres à fruits; leurs branches presque sacrées supportent des

milliers de ballons jaunes, qui semblent de grosses oranges. Et des

chaînettes vont de l'un à l'autre, soutenant des lanternes chinoises

en guirlandes.

C'est lui, le colonel Marchand, qui a accepté d'être l'organisateur de

tout. Et il me demande:

--Pensez-vous que ce sera bien! Là, vraiment, pensez-vous que ça

sortira un peu de la banalité courante? C'est que, voyez-vous, je

voudrais faire mieux que ce qu'ont déjà fait les autres...

Les autres, ce sont les Allemands, les Américains, tous ceux des

Alliés qui ont déjà donné des fêtes avant les Français.--Et depuis

cinq ou six jours, il a déployé une activité fiévreuse, mon nouvel

ami, pour réaliser son idée de faire quelque chose de jamais vu,

travaillant jusqu'au milieu des nuits, avec ses hommes auxquels il a

su communiquer son ardeur, mettant à cette besogne de plaisir la même

volonté passionnée qu'il mit jadis à conduire à travers l'Afrique sa

petite armée de braves. De temps à autre, cependant, son sourire, tout

à coup, témoigne qu'ici _il s'amuse_,--et ne prendrait point au

tragique la déroute possible, si le vent et la neige venaient à

bouleverser la féerie qu'il rêve.

Non, mais c'est ennuyeux tout de même, ce temps, ce froid! Que

devenir, puisque ça doit se passer justement en plein air, sur ces

terrasses de palais, battues par tous les souffles du Nord? Et les

illuminations, et les velums tendus? Et les femmes, qui vont geler,

dans leurs robes du soir?... Car il y aura même des femmes, ici, au

coeur de la «Ville jaune»...

Or, voici que tout à coup une rafale vient briser une file de

girandoles à pendeloques de perles, déjà suspendues aux branches des

vénérables cèdres et chavirer une rangée de ces pots de fleurs que

l'on a déjà montés ici par centaines, pour rendre la vie à ces vieux

jardins dévastés...

Jeudi 2 mai.

Les derniers jours de Pékin · 第 15 / 17 段