En effet, malgré les perruques blanches et les vieilles barbes de

centenaire, on voit que tout ce monde est jeune, très jeune, avec des

sourires enfantins. Elles sourient naïvement, les princesses gentilles

et drôles, aux trop longues jambes, qui ont des mouvements si excités

d'éventails, et qui dansent, de plus en plus dégingandées, qui se

cambrent, qui se renversent, dodelinant de la tête et du torse avec

frénésie. Ils sourient naïvement, les vieillards qui ont des figures

d'enfant, et qui battent du sistre ou du tambourin comme des possédés.

L'unisson persistant des flûtes semble à la longue les ensorceler, les

mettre dans un état spécial de démence qui se traduit par l'excès du

tic des ours...

A un signal, les voici chacun sur une seule jambe, sur une seule

échasse, l'autre jambe relevée, l'autre échasse rejetée sur l'épaule,

et, par des prodiges d'équilibre, ils dansent tout de même, ils se

dandinent tout de même, plus que jamais, comme des marionnettes dont

les ressorts s'affolent, dont le mécanisme va sûrement se détraquer.

On apporte alors, en courant, des barrières de deux mètres de haut, et

ils les sautent, à cloche-pied, tous, princesses, vieillards ou

génies, sans cesser leurs jeux d'éventail ni leurs batteries de

tambourin.

Quand enfin, n'en pouvant plus, ils vont s'adosser aux portiques, aux

vieux acacias, aux vieux saules, une autre bande toute pareille, sur

des jambes aussi longues (les garçons d'un autre village), arrive du

fond des cours, en se dandinant, et recommence, sur le même air, une

danse semblable; ils reproduisent les mêmes personnages, les mêmes

génies, les mêmes dieux à longue barbe, les mêmes belles dames

minaudières: dans leurs accoutrements pour nous si inconnus, avec

leurs figures si bizarrement grimées, ces danseurs incarnent des rêves

mythologiques bien anciens, faits autrefois, dans la nuit des âges,

par une humanité infiniment distante de la nôtre,--et tout cela, de

génération en génération, se transmet partout le pays d'une manière

inchangeable, ainsi que se transmettent toujours, en Chine, les rites,

les formes et les choses.

Du reste, dans son étrangeté extrême, cette fête, cette danse demeure

très villageoise, très campagnarde, naïve comme un divertissement de

laboureurs.

Ils ont fini de sauter leurs barrières. Et à présent on voit poindre,

du même là-bas toujours, deux épouvantables bêtes qui marchent de

front, une bête rouge et une bête verte. Ce sont deux grands dragons

héraldiques, longs d'au moins vingt mètres, dressant la tête, la

gueule béante, ayant ces horribles yeux louches, ces cornes, ces

griffes que chacun sait. Cela s'avance très vite, comme courant et se

tordant au-dessus des épaules de la foule, avec des ondulations de

reptile... Mais c'est tout léger, en carton, en étoffe tendue sur des

cercles, chaque bête supportée en l'air, au bout de bâtons, par une

douzaine de jeunes hommes très exercés, qui savent, par des trucs

subtils, donner à l'ensemble l'allure des serpents. Et une sorte de

maître de ballet les précède, tenant en main une boule que les

porteurs ne perdent pas de vue et dont il se sert, comme un chef

d'orchestre de sa baguette, pour guider le tortillement des deux

monstres.

D'abord les deux grandes bêtes se contentent de danser devant moi, au

son des flûtes et des gongs, dans le cercle de la foule chinoise qui

s'est élargi pour leur faire place. Ensuite cela devient tout à fait

terrible: elles se battent, tandis que les gongs et les cymbales font

rage. Elles s'emmêlent, elles s'enroulent l'une à l'autre, ayant l'air

de s'étreindre; on les voit traîner leurs longs anneaux dans la

poussière, et puis tout à coup, d'un bond, elles se redressent, comme

cabrées, les deux énormes têtes se faisant face, avec un tremblement

de fureur. Et le maître de ballet, agitant sa boule directrice, se

démène et roule des yeux féroces.

Et la poussière s'épaissit sur la foule, sur les porteurs qu'on ne

voit plus; la poussière se lève en nuage, rendant à demi fantastique

cette bataille de la bête rouge et de la bête verte. Le soleil brûle

comme en pays tropical, et cependant le triste avril chinois, anémié

par tant de sécheresse après l'hiver de glace, s'indique à peine ici

par la nuance très tendre des quelques petites feuilles apparues aux

vieux saules, aux vieux acacias de cette cour...

* * * * *

Après le déjeuner, des mandarins de la plaine, précédés de musiques,

arrivent des villages, m'apportent des offrandes pastorales: des

paniers de raisins conservés, des paniers de poires, des poules

vivantes dans des cages, une jarre de vin de riz. Ils sont coiffés du

bonnet officiel d'hiver à plume de corbeau et vêtus de robes de soie

sombre, avec, sur le dos et sur la poitrine, un carré de broderie

d'or--au milieu duquel est figurée, parmi des nuages, une toujours

invariable cigogne s'envolant vers la lune. Presque tous, vieillards

desséchés, à barbiche grise, à moustache grise qui retombe. Et, avec

eux, ce sont de grands tchinchins, de grandes révérences, de grands

compliments; des poignées de main où l'on se sent comme griffé par des

ongles trop longs, emmanchés de vieux doigts maigres.

* * * * *

A deux heures, je remonte à cheval, avec mes hommes et je m'en vais à

travers les décombres des rues, précédé du même cortège qu'à

l'arrivée, les gongs sonnant en glas et les hérauts poussant leurs

cris. Derrière moi, suit le mandarin de céans dans sa chaise à

porteurs, suivent les compagnies d'échassiers et les deux dragons

monstrueux.

Au sortir de la ville, dans le tunnel profond des portes, où la foule

est déjà assemblée pour me voir, tout cela s'engouffre avec nous, les

princesses aux enjambées de trois mètres, les dieux qui jouent du

sistre ou du tambourin, et la bête rouge, et la bête verte. Sous la

voûte demi-obscure, au fracas de tous les sistres et de tous les

gongs, dans des envolées de poussière noirâtre qui vous aveugle, c'est

une mêlée compacte, où nos chevaux se traversent et bondissent,

troublés par le bruit, affolés par les deux épouvantables monstres qui

ondulent au-dessus de nos têtes...

Après nous avoir reconduits à un quart de lieue des murs, ce cortège

enfin nous quitte.

Et nous retrouvons le silence,--dans la plaine brûlante où nous avons

à faire vingt kilomètres environ à travers la poussière et le «vent

jaune» pour atteindre Y-Tchéou, une autre vieille ville murée qui sera

notre étape de ce soir.

Demain seulement, nous arriverons aux tombeaux.

III

La plaine ressemble à celle d'hier, plus verte cependant et un peu

plus boisée. Les blés, semés en sillons comme les nôtres, poussent à

miracle dans ce sol, qui semble fait de sable et de cendre.

D'ailleurs, tout devient moins désolé à mesure qu'on s'éloigne de la

région de Pékin pour s'élever, par d'insensibles pentes, vers ces

grandes montagnes de l'Ouest, qui apparaissent de plus en plus nettes

en avant de nous. Le «vent jaune» aussi souffle moins fort, et, dans

les instants où il s'apaise, quand s'abat l'aveuglante poussière, on

dirait les campagnes du nord de la France, avec ces sillons partout,

ces bouquets d'ormeaux et de saules. On oublie qu'on est au fond de la

Chine, sur l'autre versant du monde, on s'attend à voir, dans les

sentiers, passer des paysans de chez nous... Mais les quelques

laboureurs courbés vers la terre ont sur la tête de longues nattes

relevées en couronnes, et leurs torses nus sont comme teints au

safran.

Tout est paisible, dans ces champs inondés de soleil, dans ces

villages bâtis à l'ombre légère des saules. En somme, les gens ici

vivaient heureux, cultivant à la façon primitive le vieux sol

nourricier, et régis par des coutumes de cinq mille ans. A part les

exactions peut-être de quelques mandarins--et encore est-il beaucoup

de mandarins débonnaires,--ces paysans chinois en étaient presque

restés à l'âge d'or, et je ne me représente pas ce que seront pour eux

les joies de cette «Chine nouvelle» rêvée par les réformateurs

d'Occident. Jusqu'à ce jour, il est vrai, l'invasion ne les a guère

troublés, ceux-ci; dans cette contrée que nous Français occupons

seuls, nos troupes n'ont jamais eu d'autre rôle que de défendre les

villageois contre les bandes de Boxers pillards; le labour, les

semailles, tous les travaux de la terre ont été faits tranquillement

en leur saison,--et il est impossible ne n'être pas frappé de la

différence avec certaines autres contrées, que je ne puis trop

désigner, où c'est le régime de la terreur et où les champs sont

restés en friche, redevenus des steppes déserts.

* * * * *

Vers quatre heures et demie du soir, sur le fond découpé des montagnes

qui commencent de beaucoup grandir à nos yeux, une ville nous apparaît

comme hier, d'un premier aspect formidable avec ses hauts remparts

crénelés. Comme hier aussi, un cavalier arrive au-devant de moi: le

capitaine qui commande le poste d'infanterie de marine installé là

depuis l'automne.

Des veilleurs, du haut des murs, nous avaient devinés de loin, au

nuage de poussière soulevé par nos chevaux dans la plaine. Et, dès que

nous approchons, nous voyons sortir des vieilles portes le cortège

officiel qui vient à ma rencontre: mêmes emblèmes qu'à Laï-Chou-Chien,

même grand papillon noir, mêmes parasols rouges, mêmes cartouches et

mêmes bannières; tout cérémonial en Chine est réglé depuis des siècles

par une étiquette invariable.

Mais les gens qui me reçoivent aujourd'hui sont beaucoup plus élégants

et sans doute plus riches que ceux d'hier. Le mandarin, qui est

descendu de sa chaise à porteurs pour m'attendre au bord de la route,

après m'avoir fait remettre à cent pas de distance sa carte de visite

sur papier écarlate, se tient au milieu d'un groupe de personnages en

somptueuses robes de soie; lui-même est un grand vieillard distingué,

qui porte à son chapeau la plume de paon et le bouton de saphir. Et la

foule est énorme pour me voir faire mon entrée, au son funèbre du

gong, aux longs gémissements des crieurs. Des figures garnissent le

faîte des remparts, regardant entre les créneaux avec de petits yeux

obliques, et jusque dans l'épaisseur des portes, il y a des bonshommes

à torse jaune plaqués en double haie contre les parois. Mon interprète

cependant me confesse qu'on est généralement déçu: «Si c'est un

lettré, demandent les gens, pourquoi s'habille-t-il en colonel?» (On

sait le dédain chinois pour le métier des armes.) Mon cheval seul

relève un peu mon prestige; assez fatigué par la campagne, ce pauvre

cheval d'Algérie, mais ayant encore du port de tête et du port de

queue lorsqu'il se sent regardé, et surtout lorsque le gong résonne à

ses oreilles.

* * * * *

Y-Tchéou, la ville où nous voici enfermés dans des murs de trente

pieds de haut, contient encore une quinzaine de mille habitants,

malgré ses espaces déserts et ses ruines. Et il y a grande affluence

de monde sur notre parcours, dans les petites rues, devant les petites

échoppes anciennes où s'exercent des métiers antédiluviens.

C'est d'ici même qu'est parti, l'année dernière, le terrible mouvement

de haine contre les étrangers, c'est dans une bonzerie de la montagne

voisine que la guerre d'extermination a été d'abord prêchée, et tous

ces gens qui m'accueillent si bien ont été les premiers Boxers;

ardemment ralliés pour l'instant à la cause française, ils décapitent

volontiers ceux des leurs qui n'ont pas transigé et mettent les têtes

dans ces petites cages dont les portes de leur ville sont garnies;

mais, si le vent tournait demain, je me verrais déchiqueté par eux au

son de ferraille de leurs mêmes gongs, et avec le même entrain qu'ils

mettent à me recevoir.

Quand j'ai pris possession du logis qui m'est destiné, tout au fond de

la résidence mandarine--au bout d'une interminable avenue de vieux

portiques et de vieux monstres gardiens qui me montrent leurs crocs

dans des sourires de tigre,--une demi-heure de jour me reste encore,

et je vais faire visite à un jeune prince de la famille impériale,

détaché à Y-Tchéou pour le service des vénérables tombeaux.

D'abord, la mélancolie de son jardin, par ce crépuscule d'avril. C'est

entre des murs de briques grises; c'est très fermé, au milieu de la

ville déjà si murée. Grises aussi, les rocailles dessinant les petits

carrés, les petits losanges où fleurissent de larges pivoines rouges,

violettes ou roses qui sont très odorantes, contrairement à celles de

chez nous, et qui remplissent ce soir le triste enclos d'un excès de

senteurs. Il y a aussi des rangées de petits bassins en porcelaine, où

habitent de minuscules poissons monstres: poissons rouges ou poissons

noirs, empêtrés dans des nageoires et des queues extravagantes qui

leur font comme des robes à falbalas; poissons chez lesquels on est

arrivé à produire, par je ne sais quelle mystérieuse culture, des yeux

énormes et effrayants qui leur sortent de la tête comme ceux des

dragons héraldiques. Les Chinois, qui torturent les pieds des femmes,

déforment aussi les arbres pour qu'ils restent nains et bossus, les

fruits pour qu'ils aient l'air d'animaux, et les animaux pour les

faire ressembler aux chimères de leurs rêves.

Il fait déjà sombre dans l'appartement du prince, qui donne sur ce

petit jardin de prison, et on n'y aperçoit d'abord en entrant qu'un

flot de soies rouges: les longs baldaquins retombants de plusieurs

«parasols d'honneur», ouverts et plantés debout sur des pieds en bois.

Un air lourd, trop saturé d'opium et de musc. De profonds divans

rouges, sur lesquels traînent des pipes d'argent, pour fumer ce poison

dont la Chine est en train de mourir. Le prince, vingt ou vingt-deux

ans, d'une laideur maladive avec deux yeux qui divergent, est parfumé

à l'excès, et vêtu de soies tendres, dans des gammes qui vont du mauve

au lilas.

* * * * *

Ce soir, chez le mandarin, dîner auquel assistent le commandant du

poste français, le prince, deux ou trois notables et un de mes

«confrères», un membre de l'Académie de Chine, mandarin à bouton de

saphir.

Assis dans de lourds fauteuils carrés, nous sommes six ou sept, autour

d'une table que garnissent d'étranges et exquises petites porcelaines

des vieux temps, petites, petites comme pour une dînette de poupées.

Des cires rouges nous éclairent, allumées dans de hauts chandeliers de

cuivre.

Depuis ce matin, la province entière a quitté par ordre le bonnet

hivernal pour prendre le chapeau d'été, conique en forme d'abat-jour

de lampe, sur lequel retombent des touffes de crins rouges ou, suivant

la dignité du personnage, des plumes de paon et de corbeau. Or, il est

de bon ton de dîner coiffé,--et cela fait tout de suite Chine de

paravent, les chapeaux de ce style.

Quant aux dames de la maison, elles demeurent invisibles, hélas! et il

serait de la dernière inconvenance de les demander ou même d'y faire

allusion.--(On sait d'ailleurs qu'un Chinois obligé de parler de sa

femme ne doit la désigner que d'une manière indirecte, et autant que

possible par un qualificatif sévèrement dénué de toute galanterie,

comme par exemple: «mon horripilante» ou «ma nauséabonde».)

* * * * *

Le dîner commence par des prunelles confites et quantité de sucreries

mignardes, que l'on mange avec des petites baguettes. Il s'excuse, le

mandarin, de ne pouvoir m'offrir des nids d'hirondelle de mer:

Y-Tchéou est un pays si perdu, si loin de la côte, il est si difficile

de s'y procurer ce qu'on veut! En revanche, voici un plat d'ailerons

de requin, un autre de vessies de cachalot, un autre encore de nerfs

de biche, et puis des ragoûts de racines de nénufar aux oeufs de

crevette.

Dans la salle blanche au plafond noir--dont les murs sont ornés

d'aquarelles, sur longues bandes de papier précieux, représentant des

bêtes ou des fleurs monstrueuses--l'inévitable odeur de l'opium et du

musc se mêle au fumet des sauces étranges. Autour de nous s'empressent

une vingtaine de serviteurs coiffés comme leurs maîtres et vêtus de

belles robes de soie avec corselet de velours. A ma droite, mon

«confrère» de l'Académie de Chine me dit des choses de l'autre monde.

Il est vieux et entièrement desséché par l'abus de la fumée mortelle;

sa petite figure réduite à rien disparaît sous le cône de son chapeau

et sous les deux ronds de ses grosses lunettes bleues.

--Est-il vrai, me demande-t-il, que l'empire du Milieu occupe le

dessus de la boule terrestre, et que l'Europe s'accroche péniblement

penchée sur le côté?

Il paraît qu'il possède au bout de son pinceau plus de quarante mille

caractères d'écriture et qu'il est capable, sur n'importe quel sujet,

d'improviser des poésies suaves. De temps à autre, je vois avec

terreur son petit bras de squelette sortir de ses belles manches

pagodes et s'allonger vers les plats; c'est pour y cueillir, avec sa

propre fourchette à deux dents, quelque bouchée de choix qu'il me

destine,--et cela m'oblige à de continuels et difficiles escamotages

sous la table pour ne point manger ces choses.

Après les mets saugrenus et légers, paraissent des canards désossés,

et puis des viandes, qui doivent se succéder de plus en plus

copieuses, jusqu'à l'heure où les convives déclarent que vraiment cela

suffit. Alors, on apporte les pipes d'opium et les cigarettes,--et

voici l'instant de monter en palanquin pour aller à la fête nocturne

que l'on m'a préparée.

Dehors, dans la longue avenue des portiques et des monstres, où il

fait nuit étoilée, tous les serviteurs du yamen nous attendent avec de

grandes lanternes en papier, peintes de chauves-souris et de chimères.

Et une centaine d'aimables Boxers sont là aussi, tenant des torches

pour nous éclairer mieux. Nous montons chacun dans un palanquin, et

les porteurs nous enlèvent au trot, tandis que toutes ces torches

flambantes courent à nos côtés, et que les gongs, courant de même,

commencent, en avant de notre cortège, leur fracas de bataille.

Très vite, pendant cette course, très vite défilent, éclairées par

toutes ces lueurs dansantes, les petites échoppes encore ouvertes, les

figures chinoises encore attroupées pour nous voir, et les grimaces de

tous les monstres de pierre échelonnés sur la route.

* * * * *

Au fond d'une immense cour, un bâtiment neuf sur la porte duquel se

lit, à la lueur des torches, cette inscription stupéfiante: «Parisiana

d'Y-Tchéou!»... Des «Parisiana» dans cette ville ultra-chinoise qui

jusqu'à l'automne dernier n'avait jamais vu d'Européens approcher ses

murs!... C'est là que nos porteurs s'arrêtent, et c'est le théâtre

improvisé cet hiver par nos soixante hommes d'infanterie de marine

pour occuper leurs veillées glaciales.

J'ai promis d'assister à une représentation de gala que ces grands

enfants donnent pour moi ce soir.--Et, de tant de réceptions

charmantes que l'on a bien voulu me faire çà et là par le monde,

aucune ne m'a ému plus que celle de ces soldats, exilés en un coin

perdu de la Chine. Leurs discrets sourires d'accueil, les quelques

mots que l'un d'eux s'est chargé de me dire, de leur part à tous, sont

plus touchants que nombre de banquets et de discours, et je serre de

bon coeur les braves mains qui n'osaient pas se tendre vers la

mienne.

Afin que je garde un souvenir de leur hospitalité d'un soir à

Y-Tchéou, ils se sont cotisés pour me faire un cadeau très local, un

de ces parasols de soie rouge à long baldaquin retombant qu'il est

d'usage en Chine de promener en avant des bonshommes de marque. Et, si

encombrante que soit la chose, même repliée, il va sans dire que je

l'emporterai précieusement en France.

Ensuite ils me remettent un programme illustré, sur lequel le nom de

chaque acteur figure suivi d'un litre pompeux: M. le soldat un tel, de

la _Comédie-Française_, ou bien: M. le caporal un tel, du _théâtre

Sarah-Bernhardt_. Et nous prenons place.--C'est un vrai théâtre qu'ils

ont fabriqué là, avec une scène surélevée, une rampe et un rideau.

Dans des fauteuils chinois qu'ils ont placés au premier rang, leur

capitaine s'assied auprès de moi, et puis le mandarin, le prince du

sang et deux ou trois notables à longues queues. Derrière nous, les

sous-officiers et les soldats; quelques bébés jaunes, en toilette de

cérémonie, se glissent aussi parmi eux, familièrement, ou même

s'installent sur leurs genoux: les élèves de leur école.--Car ils ont

fondé une école, comme ceux de Laï-Chou-Chien, pour apprendre le

français aux enfants du voisinage. Et un sergent m'en présente un

impayable de six ans tout au plus, qui s'est mis pour la circonstance

en belle robe, sa petite queue toute courte et toute raide, nouée

d'une soie rouge, et qui sait me réciter le commencement de «Maître

corbeau sur un arbre perché» d'une grosse voix, en roulant les yeux

tout le temps.

* * * * *

Les trois coups, et le rideau se lève. C'est d'abord un vaudeville, de

je ne sais qui, mais certainement très retouché par eux, avec une

drôlerie imprévue, à laquelle on ne résiste pas. Inénarrables sont les

dames, les belles-mères, qui ont des chevelures en étoupe... Ensuite,

se succèdent les scènes comiques et les chansons de «Chat Noir». Les

invités chinois, sur leurs fauteuils en forme de trône, demeurent

impassibles comme des bouddhas de pagode; cette gaieté si française,

quels aspects peut-elle bien prendre pour leurs cervelles d'Extrême

Asie?...

Avant que soient épuisés les derniers numéros du programme, on entend

au dehors le tonnerre soudain des gongs, le cliquetis des sistres et

des cymbales, toutes les ferrailles de la Chine. Et c'est le prélude

de la fête que le mandarin a voulu m'offrir, fête qui aura lieu dans

la cour même du quartier, et à laquelle assisteront naturellement tous

nos soldats.

Les lanternes à profusion illuminent cette cour, avec les torches

fumantes d'une centaine de Boxers.

Il y a d'abord, menée par les flûtes graves, une danse d'échassiers,

au dandinement d'ours. Ensuite donnent à tour de rôle toutes les

sociétés de gymnastique de la région voisine. De petits paysans d'une

dizaine d'années, costumés en seigneurs des anciennes dynasties, font

un simulacre de bataille, sautent comme de jeunes chats; prodigieux

tous de légèreté et de vitesse, avec leurs grands sabres qui tournent

en moulinets. Viennent à présent les garçons d'un autre village, qui

jettent en hâte leurs vêtements et se mettent à faire tourner des

fourches autour de leurs corps; par des coups de poing, des coups de

pied imperceptibles, ils les font tourner si vite, que bientôt ce ne

sont plus des fourches à nos yeux, mais des espèces de serpents sans

fin qui leur enlacent furieusement la poitrine. Puis, en un tour de

main, plus vite que dans les cirques les mieux machinés, une barre

fixe est dressée devant moi, et des acrobates le torse nu, superbement

musclés, font des tours; ce sont les gens du mandarin, ceux-là, les

mêmes qui tout à l'heure nous servaient à table, en si belles robes de

soie.

Et toujours le fracas des gongs, l'incantation des flûtes, la flamme

fumeuse des torches.

* * * * *

Pour finir, un feu d'artifice, très long, très bruyant. Quand les

pièces éclatent en l'air, au bout d'invisibles tiges de bambou, des

pagodes en papier mince et lumineux se déploient sur le ciel étoilé,

édifices de rêve chinois, tremblants, impondérables, qui tout de suite

s'enflamment et s'évanouissent en fumée.

* * * * *

Par les petites rues sinistres, maintenant endormies, nous rentrons

tard, au trot de nos porteurs, escortés des mille lumières dansantes

de nos torches et de nos lanternes.

Vers minuit, me voici seul, au fond du yamen, dans mon logis séparé

dont l'avenue est surveillée par les immobiles bêtes accroupies. Sur

ma table du milieu, on a posé un souper de toutes les variétés de

gâteaux connus en Chine. Des arbres fruitiers, fleuris et encore sans

feuilles, décorent mes consoles; des arbres nains, bien entendu,

poussés dans des vases de porcelaine et longuement torturés, jusqu'à

devenir invraisemblables: un petit poirier a pris la forme régulière

d'une sorte de lyre en fleurs blanches, un petit pêcher ressemble à

une couronne de fleurs roses. A part ces fraîches floraisons de

printemps, tout est vieux dans ma chambre, déjeté, vermoulu; et, par

les trous du plafond jadis blanc, passent les museaux d'innombrables

rats qui me suivent des yeux.

Les derniers jours de Pékin · 第 14 / 17 段