bruit d'un régiment français qui passe: les tambours en sourdine et
notre «Marche des zouaves» qui semble sonnée par des clairons dans le
lointain.
Paraissent enfin trois petites bonnes femmes, pâlottes et grasses, qui
vont nous faire entendre des trios plaintifs, avec des vocalises en
mineur dont la tristesse convient aux rêves de la _fumée noire_. Mais,
avant de chanter, l'une des trois, qui est l'étoile, une bizarre
petite créature très parée, avec une tiare comme une déesse, en fleurs
en papier de riz, s'avance vers moi sur la pointe de ses pieds
martyrisés, me tend la main à l'européenne, disant en français, d'un
accent un peu créole et non sans une certaine aisance distinguée:
--Bonsoir, colonel!...
Et c'était bien la dernière des choses que j'attendais! Vraiment,
l'occupation de Pékin par nos troupes françaises aura été féconde en
résultats imprévus...
* * * * *
Lundi 22 avril.
Mon voyage aux tombeaux des Empereurs tarde à s'organiser. Les
réponses arrivées au quartier général disent que le pays est moins sûr
depuis quelques jours, des bandes de Boxers ayant reparu dans la
province, et on attend de nouveaux renseignements pour me laisser
partir.
Et je suis allé revoir, à l'ardent soleil printanier d'aujourd'hui,
l'horreur des cimetières chrétiens violés par les Chinois.
Le bouleversement y est demeuré pareil, c'est toujours le même chaos
de marbres funéraires, d'emblèmes mutilés, de stèles renversées. Les
quelques débris humains que les Boxers n'avaient pas eu le loisir de
broyer avant leur déroute traînent aux mêmes places; aucune main
pieuse n'a osé les ensevelir à nouveau, car, suivant les idées
chinoises, ce serait accepter l'injure subie que de les remettre en
terre: jusqu'au jour des réparations complètes, ils doivent rester là
pour crier vengeance. Rien n'est changé dans ce lieu d'abomination,
sauf qu'il ne gèle plus, sauf que le soleil brûle, et que, çà et là,
sur le sol poudreux, fleurissent des pissenlits jaunes ou des
giroflées violettes.
Quant aux grands puits béants que l'on avait comblés avec des cadavres
de torturés, le temps a commencé d'y faire son oeuvre: les martyrs
se sont desséchés; le vent a jeté sur eux de la terre et de la
poussière; ils ne forment plus qu'un même et compact amas grisâtre,
duquel cependant s'élèvent encore des mains, des pieds, des crânes.
Mais, dans l'un de ces puits, sur cette sorte de croûte humaine qui
monte à un mètre environ du sol, gît le cadavre d'un pauvre bébé
chinois, vêtu d'une petite chemise déchirée et emmailloté d'un morceau
de laine rouge;--un cadavre tout frais et peut-être à peine raidi.
C'est une petite fille sans doute, car pour les filles seulement, les
Chinois ont de ces dédains atroces; nos bonnes Soeurs, le long des
chemins, en ramassent ainsi tous les jours,--qu'on a jetées sur des
tas de fumier et qui respirent encore. Celle-ci, probablement, a été
lancée avant d'être morte,--soit qu'elle fût malade, mal venue, ou de
trop dans la famille. Elle gît sur le ventre, les bras en croix,
terminés par des menottes de poupée. Le nez, d'où le sang a jailli,
est collé sur les débris affreux; un duvet de jeune moineau couvre sa
nuque où se promènent les mouches.
* * * * *
Pauvre petite créature, dans son lambeau de laine rouge, avec ses
menottes étendues! Pauvre petit visage caché que personne ne
retournera jamais, pour le regarder encore, avant la décomposition
dernière!...
VII
VERS LES TOMBEAUX DES EMPEREURS
I
Vendredi 26 avril.
C'est enfin aujourd'hui mon départ pour ce bois sacré qui renferme les
sépultures impériales.
A sept heures du matin, je quitte le palais du Nord, emmenant mes
serviteurs de l'automne dernier, Osman et Renaud, plus quatre
chasseurs d'Afrique et un interprète chinois. Nous partons à cheval,
sur nos bêtes choisies pour le voyage et qui prendront le chemin de
fer avec nous.
D'abord deux ou trois kilomètres à travers Pékin, dans la belle
lumière matinale, par les grandes voies magnifiquement désolées,
celles des cortèges et des empereurs, par les triples portes rouges,
entre les lions de marbre et les obélisques de marbre, jaunis comme de
vieux ivoires.
Maintenant, la gare,--et c'est en pleine ville, au pied de la muraille
de la deuxième enceinte, puisque les barbares d'Occident ont osé
commettre ce sacrilège, de crever les remparts pour faire passer leurs
machines subversives.
Embarquement de mes hommes et de mes chevaux. Puis le train file à
travers les dévastations de la «Ville chinoise», et longe pendant
trois ou quatre kilomètres la colossale muraille grise de la «Ville
tartare», qui ne finit plus de se dérouler toujours pareille, avec ses
mêmes bastions, ses mêmes créneaux, sans une porte, sans rien qui
repose de sa monotonie et de son énormité.
Une brèche dans l'enceinte extérieure nous jette enfin au milieu de la
triste campagne.
Et c'est, pendant trois heures et demie, un voyage à travers la
poussière des plaines, rencontrant des gares détruites, des décombres,
des ruines. D'après les grands projets des nations alliées, cette
ligne, qui va actuellement jusqu'à Pao-Ting-Fou, devra être prolongée
de quelques centaines de lieues, de façon à réunir Pékin et Hankéou,
les deux villes monstres; elle deviendrait ainsi une des grandes
artères de la Chine nouvelle, semant à flots sur son passage les
bienfaits de la civilisation d'Occident...
* * * * *
A midi, nous mettons pied à terre devant Tchou-Tchéou, une grande
ville murée, dont on aperçoit, comme dans un nuage de cendre, les
hauts remparts crénelés et les deux tours à douze étages. On se
reconnaît à peine à vingt pas, comme par les temps très brumeux du
Nord, tant il y a de poussière en suspens partout, sous un soleil
terni et jaunâtre, dont la réverbération est cependant accablante.
Le commandant et les officiers du poste français qui occupe
Tchou-Tchéou depuis l'automne ont eu la bonté de venir au-devant de
moi et m'emmènent déjeuner à leur table, dans la quasi fraîcheur des
grandes pagodes un peu obscures où ils sont installés avec leurs
hommes. En effet, me disent-ils, la route des tombeaux[4], qui
semblait dernièrement si sûre, l'est moins depuis quelques jours; il y
a par là, en maraude, une bande de deux cents Boxers qui est venue
hier attaquer un des grands villages par où je passerai, et on s'est
battu toute la matinée,--jusqu'à l'apparition du détachement français
envoyé au secours des villageois, qui a fait envoler les Boxers comme
une compagnie de moineaux.
[Note 4: Il s'agit ici non pas des tombeaux des Mings, qui ont été
explorés depuis de longues années par tous les Européens de passage à
Pékin, mais des tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, dont
les abords mêmes avaient toujours été interdits.]
--Deux cents Boxers, reprend le commandant du poste en calculant dans
sa tête, voyons, deux cents Boxers: il vous faut au moins dix hommes.
Vous avez déjà six cavaliers; je vais, si vous le voulez, vous en
ajouter quatre.
Je crois devoir faire alors quelques cérémonies, lui répondre que
c'est trop, qu'il me comble. Et, sous le nez des bouddhas qui nous
regardent déjeuner, voici que nous nous mettons à rire l'un et
l'autre, frappés tout à coup par l'air d'extravagante fanfaronnade de
ce que nous disons. En vérité, c'est de la force de:
Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans...
Et cependant, dix hommes contre deux cents Boxers, c'est bien tout ce
qu'il faut; ils ne sont tenaces et terribles que derrière des murs,
ces gens-là; mais, en rase campagne!... Il est fort probable, du
reste, que je n'en verrai pas la queue d'un; j'accepte cependant le
renfort, quatre braves soldats qui seront ravis de venir là-bas à ma
suite; j'accepte d'autant plus que mon passage va prendre ainsi aux
yeux des Chinois les proportions d'une reconnaissance militaire, et
que cela fera bon effet dans ce moment, paraît-il.
* * * * *
A deux heures, nous remontons à cheval, pour aller coucher à
vingt-cinq kilomètres plus loin, dans une vieille ville murée qui
s'appelle Laï-Chou-Chien. (Les villes chinoises ont le privilège de
ces noms-là; on sait qu'il en est une appelée Cha-Ma-Miaou, et une
autre, une très grande, ancienne capitale, Chien-Chien.)
Et nous nous enfonçons, tout de suite disparus, dans le nuage poudreux
que le vent chasse sur la plaine, l'immense et l'étouffante plaine. Il
n'y a pas d'illusion à se faire, c'est le «vent jaune» qui s'est levé:
un vent qui souffle, en général, par périodes de trois jours, ajoutant
à la poussière de la Chine toute celle du désert mongol.
Point de routes, mais des ornières profondes, des sentiers en
contre-bas de plusieurs pieds, qui n'ont pu se creuser ainsi que par
la suite des siècles. Une campagne affreuse, qui depuis le
commencement des temps subit des chaleurs torrides et des froids
presque hyperboréens. Dans ce sol desséché, émietté, comment donc
peuvent croître les blés nouveaux, qui font çà et là des carrés d'un
vert bien frais, au milieu des grisailles infinies? Il y a aussi de
loin en loin quelques maigres bouquets d'ormeaux et de saules, un peu
différents des nôtres, mais reconnaissables cependant, garnis à peine
de leurs premières petites feuilles. Monotonie et tristesse; pauvres
paysages de l'extrême Nord, dirait-on, mais éclairés par un soleil
d'Afrique, un soleil qui se serait trompé de latitude.
A un détour du chemin creux, une troupe de laboureurs qui nous voient
tout à coup surgir s'effarent et jettent leurs bêches pour se sauver.
Mais l'un d'eux les arrête en criant: «_Fanko pink!_ (Français
soldats!) Ce sont des Français, n'ayez pas peur!» Alors ils se
courbent à nouveau sur la terre brûlante, continuent paisiblement leur
travail, en nous regardant passer du coin de l'oeil.--Et leur
confiance en dit déjà très long sur l'espèce un peu exceptionnelle de
«barbares» que nos braves soldats ont su être, au cours de l'invasion
européenne.
Ces quelques bouquets de saules, clairsemés dans les plaines, abritent
presque tous, sous leur ombre très légère, des villages de
cultivateurs: maisonnettes en terre et en briques grises; vieilles
petites pagodes cornues, qui s'effritent au soleil. Avertis par des
veilleurs, les hommes et les enfants, quand nous passons, sortent tous
pour nous regarder en silence, avec des curiosités naïves: torses nus,
très jaunes, très maigres et très musclés; pantalons en toujours
pareille cotonnade bleu foncé. Par politesse, chacun déroule et laisse
pendre sur son dos sa longue natte; la garder relevée en couronne
serait une inconvenance à mon égard. Point de femmes, elles restent
cachées. Avec la terreur en moins, ces gens doivent éprouver les mêmes
impressions que jadis les paysans de la Gaule, lorsque passait avec
son escorte quelque chef de l'armée d'Attila. En nous, tout les
étonne, costumes, armes et visages. Même mon cheval, qui est un étalon
arabe, doit leur sembler une grande bête élégante et rare, à côté de
leurs tout petits chevaux à grosse tête ébouriffée.--Et les saules
frêles, qui tamisent la lumière au-dessus de ces maisons, de ces
minuscules pagodes, de ces existences primitives, sèment sur nous le
duvet blanc de leur floraison, comme de petites plumes, de petites
touffes d'ouate, qui tombent en pluie et se mêlent à l'incessante
poussière.
Dans la plaine, qui recommence ensuite, unie et semblable, je me tiens
à deux ou trois cents mètres en avant de ma petite troupe armée, pour
éviter le surcroît de poussière que soulève le trot de ses chevaux; un
nuage gris, derrière moi, quand je me retourne, m'indique qu'elle me
suit toujours. Et le vent jaune continue de souffler; nous voici
saupoudrés à tel point que nos cheveux, nos moustaches, nos uniformes
sont devenus couleur de cendre.
Vers cinq heures apparaît en avant de nous cette vieille ville murée
où nous devons passer la nuit. De loin, elle est presque imposante, au
milieu de la plaine, avec ses hauts remparts crénelés, de couleur si
sombre. De près, sans doute, elle ne sera que ruines, décrépitude,
comme la Chine tout entière.
Un cavalier, traînant avec lui son inévitable petit nuage, accourt à
ma rencontre: c'est l'officier commandant les cinquante hommes
d'infanterie de marine qui, depuis le mois d'octobre, occupent
Laï-Chou-Chien. Il m'apprend que le général a eu la très aimable
pensée de me faire annoncer comme l'un des grands mandarins de lettres
d'Occident: alors le mandarin de la ville va sortir au-devant de moi
avec un cortège, et il a convoqué les villages voisins pour une fête
qu'il me prépare.
En effet, le voici ce cortège, qui débouche là-bas des vieilles portes
croulantes, avec des emblèmes rouges, des musiques, et s'avance dans
les champs désolés.
Maintenant il s'arrête pour m'attendre, rangé sur deux files de chaque
côté du chemin. Et, suivant le cérémonial millénaire, un personnage
s'en détache, un serviteur du mandarin, chargé de me présenter, à
cinquante pas en avant, un large papier rouge qui est la carte de
visite de son maître. Il attend lui-même, le mandarin craintif,
descendu par déférence de sa chaise à porteurs, et debout avec les
gens de sa maison. Ainsi qu'on me l'a recommandé, je lui tends la main
sans mettre pied à terre; après quoi, dans les tourbillons de la
poussière grise, nous nous acheminons ensemble vers les grands murs,
suivis de mes cavaliers, et précédés du cortège d'honneur, avec ses
musiques et ses emblèmes.
En tête, deux grands parasols rouges entourés de soies retombantes
comme des dais de procession; ensuite, un fantastique papillon noir,
large comme un hibou éployé, qu'un enfant tient au bout d'une hampe;
ensuite encore, sur deux rangs, les bannières, puis les cartouches, en
bois laqué rouge, inscrits de lettres d'or. Et, dès que nous sommes en
marche, les gongs commencent de sonner lugubrement, à coups espacés
comme pour un glas, tandis que les hérauts, par de longs cris,
annoncent mon arrivée aux habitants de la ville.
* * * * *
Voici devant nous la porte, qui semble une entrée de caverne; de
chaque côté, cinq ou six petites cages de bois sont accrochées,
chacune emprisonnant une espèce de bête noire qui ne bouge pas au
milieu d'un essaim de mouches, dont on voit la queue passer à travers
les barreaux, pendre au dehors comme une chose morte. Qu'est-ce que ça
peut être, pour se tenir ainsi roulé en boule et avoir la queue si
longue? Des singes?... Ah! horreur! ce sont des têtes coupées! Chacune
de ces gentilles cages contient une tête humaine, qui commence à
noircir au soleil, et dont on a déroulé à dessein les grands cheveux
nattés.
Nous nous engouffrons dans la porte profonde, accueillis par le rictus
des inévitables vieux monstres de granit, qui, à droite et à gauche,
dressent leurs grosses têtes aux yeux louches. Pour me voir passer,
des gens immobiles sont plaqués contre les parois de ce tunnel, à tout
touche, grimpés les uns sur les autres: des nudités jaunes, des
haillons de coton bleu, de vilaines figures. La poussière emplit et
obscurcit ce passage voûté, où nous nous pressons, hommes et chevaux,
dans l'enveloppement d'un même nuage.
Et nous voici entrés dans de la vieille Chine provinciale, tout à fait
arriérée et ignorée...
II
Ruines et décombres, au dedans de ces murs, ainsi que je m'y
attendais, non par la faute des Boxers ni des alliés, car la guerre
n'a point passé par là, mais par suite du délabrement, de la tombée en
poussière de toute cette Chine, notre aînée de plus de trente siècles.
Et le gong, en avant de moi, continue de sonner lugubrement à coups
espacés, et les hérauts continuent de m'annoncer au peuple par de
longs cris, dans les petites rues poudreuses, sous le soleil encore
brûlant du soir. On aperçoit des terrains vagues, des champs
ensemencés. Et çà et là des monstres en granit, frustes, informes, à
demi enfouis, la grimace usée par les ans, indiquent où furent jadis
des entrées de palais.
Devant une porte que surmonte un pavillon tricolore, mon cortège
s'arrête et je mets pied à terre. Là, depuis sept ou huit mois, sont
casernés nos cinquante soldats d'infanterie de marine, qui viennent de
passer à Laï-Chou-Chien tout un long hiver, séparés du reste du monde
par des neiges, par des steppes glacés, et menant une sorte
d'existence de Robinsons, au milieu d'ambiances pour eux si
déroutantes.
C'est une surprise et une joie d'arriver parmi eux, de retrouver ces
braves figures de chez nous, après tous ces bonshommes jaunes qui se
pressaient sur la route, dardant leurs petits yeux énigmatiques, et ce
quartier français est comme un coin de vie, de gaieté et de jeunesse
au milieu de la vieille Chine momifiée.
On voit que l'hiver a été salubre pour nos soldats, car ils ont la
santé aux joues. Et ils se sont organisés d'ailleurs avec une
ingéniosité comique et un peu merveilleuse, créant des lavoirs, des
salles de douches, une salle d'école pour apprendre le français aux
petits Chinois, et même un théâtre. Vivant en intime camaraderie avec
les gens de la ville, qui bientôt ne voudront plus les laisser partir,
ils cultivent des jardins potagers, élèvent des poules, des moutons,
des petits corbeaux à la becquée,--voire des bébés orphelins.
Il est convenu que je dois aller dormir chez le mandarin, après avoir
soupé au poste français. Et à neuf heures, des lanternes de parade,
très chinoisement peinturlurées, grandes comme des tonneaux, viennent
me chercher pour me conduire au «yamen».
* * * * *
C'est toujours d'une profondeur sans fin les «yamen» chinois. Dans la
nuit fraîche, entre des monstres de pierre, entre des serviteurs
rangés en haie, je franchis aux lanternes une enfilade de deux cents
mètres de cours, et combien de portiques en ruine, de péristyles aux
marches branlantes, avant d'atteindre le logis poussiéreux et vermoulu
que le mandarin me destine: un bâtiment séparé, au milieu d'une sorte
de préau, parmi de vieux arbres aux troncs difformes. J'ai là, sous
des solives enfumées, une grande salle blanchie à la chaux, contenant
au milieu, sur une estrade, des sièges comme des trônes; ailleurs de
lourds fauteuils d'ébène, et, pour orner les murs, quelques rouleaux
de soie éployés, sur lesquels des poésies sont inscrites en caractères
mandchoux. Dans l'aile de gauche, une chambrette pour mes deux
serviteurs; dans l'aile de droite, une pour moi, avec des carreaux en
papier de riz, un très dur couchage sur une estrade et sous des
couvertures de soie rouge, enfin un brûle-parfum où se consument des
baguettes d'encens. Tout cela est campagnard, naïf et suranné aussi,
vieillot même en Chine.
Mon hôte timide, en costume de cérémonie, m'attendait devant la porte
et me fait prendre place avec lui sur les trônes du milieu, pour
m'offrir le thé obligatoire, dans des porcelaines de cent ans. Puis,
avec discrétion, il se hâte de lever la séance et de me souhaiter
bonne nuit. En se retirant, il m'invite à ne pas m'inquiéter si
j'entends beaucoup de va-et-vient dans mon plafond: il est hanté par
les rats. Je ne devrai pas m'inquiéter non plus, si j'entends,
derrière mes carreaux de papier, des personnes se promener dans le
préau en jouant du claquebois: ce seront les veilleurs de nuit,
m'informant ainsi qu'ils ne dorment point et font bonne garde.
--Il y a beaucoup de brigands dans le pays, ajouta-t-il; cependant la
cité, si haut murée, ferme ses portes au coucher du soleil; mais des
laboureurs, pour aller aux champs avant le jour, ont pratiqué un trou
dans les remparts, et les brigands, qui, hélas! en ont eu
connaissance, ne se font point faute d'entrer par là.
Et quand il est parti, le mandarin aux longues révérences, quand je
suis seul dans l'obscurité de ce logis, au coeur de la ville isolée
dont les portes sont garnies de têtes humaines dans des cages, je me
sens infiniment loin, séparé du monde qui est le mien par des espaces
immenses, et aussi par des temps, par des âges; il me paraît que je
vais m'endormir au milieu d'une humanité en retard d'au moins mille
ans sur la nôtre.
Samedi 27 avril.
Des chants de coqs, des chants de petits oiseaux sur mon toit
m'éveillent dans la vieille chambre étrange, et, à travers le tamisage
des carreaux de papier, je devine que le chaud soleil rayonne au
dehors.
Osman et Renaud, levés avant moi, viennent alors m'avertir que l'on
fait en hâte de grands préparatifs dans les cours du yamen pour me
donner une fête,--une fête du matin, puisque je dois remonter à cheval
et continuer ma route vers les sépultures impériales aussitôt après le
repas de midi.
Cela commence vers neuf heures. A l'ombre d'un portique, dont les
boiseries ébauchent des figures grimaçantes, je suis assis dans un
fauteuil, à côté du mandarin qui semble effondré sous ses robes de
soie. Devant moi, au soleil étincelant, c'est l'enfilade des cours,
des autres portiques en silhouettes biscornues et des vieux monstres
sur leurs socles. La foule chinoise--toujours les hommes seulement,
bien entendu--est là assemblée, dans ses éternels haillons de coton
bleu. Le «vent jaune», qui s'était apaisé la nuit, suivant son
habitude, recommence de souffler et de blanchir le ciel de poussière.
Et les acacias, les saules monotones, qui sont à peu près les seuls
arbres répandus dans cette Chine du Nord, montrent çà et là de
vieilles ramures grêles, aux petites feuilles à peine écloses, d'un
vert encore tout pâle.
* * * * *
Voici d'abord le défilé très lent, très lent d'une musique: beaucoup
de gongs, de cymbales, de clochettes, sonnant en sourdine; la mélodie
est comme chantée par un mélancolique, et doux, et persistant unisson
de flûtes,--de grandes flûtes au timbre grave, dont quelques-unes ont
des tuyaux multiples et ressemblent à des gerbes de roseaux. C'est
berceur et lointain, exquis à entendre.
Les musiciens maintenant s'asseyent près de nous, en cercle, pour
mener la fête. Le rythme tout à coup change, s'accélère; les sonnettes
s'agitent, les gongs battent plus fort, et cela devient une danse.
Alors, de là-bas, du recul des cours et des vieux portiques, dans la
poussière qui s'épaissit, on voit, au-dessus des têtes de la foule,
arriver en dansant une troupe de personnages qui ont deux fois la
taille humaine, et qui se dandinent, qui se dandinent en mesure, et
qui jouent du sistre, qui s'éventent, qui se démènent d'une façon
exagérée, névrosée, épileptique... Des géants? Des pantins? Qu'est-ce
que ça peut bien être?... Cependant ils arrivent très vite, avec leurs
grandes enjambées sautillantes, et les voici devant nous... Ah! des
échassiers! Des échassiers prodigieux, plus haut perchés sur leurs
jambes de bois que des bergers landais, et bondissant comme de longues
sauterelles. Et ils sont costumés, grimés, peints, fardés; ils ont des
perruques, de fausses barbes; ils représentent des dieux, des génies
tels qu'on en voit dans les vieilles pagodes; ils représentent des
princesses aussi, ayant de belles robes de soie brodée, ayant des
joues trop blanches et trop roses, et des fleurs artificielles piquées
dans le chignon; des princesses tout en longueur, qui s'éventent d'une
façon exagérée, en se dandinant toujours, ainsi que la troupe entière,
d'un même mouvement régulier, incessant, obsédant comme celui des
balanciers de pendule.
Or ces échassiers, paraît-il, sont tout simplement les jeunes garçons
d'un village voisin, de braves petits campagnards, formés en société
de gymnastique et qui font cela pour s'amuser. Dans les moindres
villages de la Chine intérieure, bien des siècles, des millénaires
avant que la coutume en soit venue chez nous, les garçons, de père en
fils, ont commencé de s'adonner passionnément aux jeux de force ou
d'adresse, de fonder des sociétés rivales, les unes d'acrobates, les
autres d'équilibristes ou de jongleurs, et d'organiser des concours.
C'est pendant les longs hivers surtout qu'ils s'exercent, quand tout
est glacé et que chaque petit groupement humain doit vivre seul, au
milieu d'un désert de neige.