Les vieux cèdres, noirâtres et poudreux, semblent des momies d'arbres,

tandis que le vert des saules monotones commence à peine de poindre

timidement, dans l'air comme blanchi de cendre, sous le terrible

soleil tout blanc. En haut, vers un ciel clair qui est tissé de

lumière et de chaleur, montent les souveraines toitures, les pyramides

de faïence couleur d'or, dont l'affaissement de plus en plus s'accuse,

et la vétusté, sous les touffes d'herbe et les nids d'oiseau. Les

cigognes de Chine, revenues avec le printemps, sont toutes là

perchées, en rang sur le faîte prodigieux des palais, sur les

précieuses tuiles, parmi les cornes et les griffes des monstres

d'émail: petites personnes immobile et blanches, à demi perdues dans

l'éblouissement de ce ciel, on dirait qu'elles méditent longuement sur

les destructions de la ville, en contemplant à leurs pieds tant de

mornes demeures... Vraiment, je trouve que Pékin a vieilli encore

depuis mon voyage d'automne, mais vieilli d'un siècle ou deux; cet

ensoleillement d'avril l'accable davantage, le rejette d'une façon

plus définitive parmi les irrémédiables ruines; on le sent fini, sans

résurrection possible.

* * * * *

Samedi 20 avril.

Ce matin, à neuf heures, sous un soleil torride, ont lieu les

funérailles du général Schwarzhof, qui fut l'un des plus grands

ennemis de la France, et qui trouva dans ce palais chinois une mort si

imprévue, quand sa destinée semblait l'appeler à devenir le chef

d'état-major général de l'armée allemande.

Tout le palais n'a pas brûlé, mais seulement la partie superbe où le

maréchal et lui habitaient, les appartements aux incomparables

boiseries d'ébène et la salle du trône remplie de chefs-d'oeuvre

d'art ancien.

Le cercueil a été disposé dans une grande salle épargnée par le feu.

Devant la porte, sous le dangereux soleil, se tient le maréchal aux

cheveux blancs; un peu accablé, mais gardant sa grâce exquise de

gentilhomme et de soldat, il accueille là les officiers qu'on lui

présente: des officiers de tout costume et de tout pays, arrivant à

cheval, à pied, en voiture, coiffés de claques, de casques ornés

d'ailes ou de plumets. Viennent aussi de craintifs dignitaires

chinois, gens d'un autre monde, et, dirait-on, d'un autre âge de

l'histoire humaine. Et les messieurs en haut de forme de la diplomatie

ne manquent pas non plus, apportés comme par anachronisme dans les

vieux palanquins asiatiques.

La chinoiserie de la salle est entièrement dissimulée sous des

branches de cyprès et de cèdre, cueillies dans le parc impérial par

les soldats allemands et par les nôtres; elles tapissent la voûte et

les murailles, ces branches, et de plus font la jonchée par terre;

elles répandent une odeur balsamique de forêt autour du cercueil, qui

disparaît sous les lilas blancs des jardins de l'Impératrice.

Après le discours d'un pasteur luthérien, il y a un choeur d'Hændel,

chanté derrière les verdures par de jeunes soldats allemands, avec des

voix si fraîches et si faciles que cela repose comme une musique

céleste. Et, à travers la grande salle, des pigeons familiers, que

l'invasion barbare n'a pas troublés dans leurs habitudes, volent

tranquillement au-dessus de nos têtes empanachées ou dorées.

* * * * *

Au son des cuivres militaires, le cortège ensuite se met en marche,

pour faire le tour du Lac des Lotus. Sur le parcours, une haie, telle

qu'on n'en avait jamais vu, est formée par des soldats de toutes les

nations; des Bavarois succèdent à des Cosaques, des Italiens à des

Japonais, etc. Parmi tant d'uniformes de couleur plutôt sombre,

tranchent les vestes rouges du petit détachement anglais, dont les

reflets dans le lac font comme des traînées sanglantes et

cruelles,--oh! un tout petit détachement, presque un peu ridicule, à

côté de ceux que les autres nations ont envoyés: l'Angleterre, en

Chine, s'est surtout fait représenter par des hordes d'Indiens, et

chacun sait, hélas! à quelle sorte de besogne ses troupes en ce moment

sont ailleurs occupées...

Sous la réverbération fatigante de dix heures du matin, les eaux, qui

renversent les images de ces cordons de soldats, reflètent aussi les

grands palais désolés, ou les quais de marbre, les kiosques de faïence

bâtis çà et là tout au bord dans les herbages; et par endroits les

lotus, qui avec le printemps commencent à sortir des vases profondes

engraissées de cadavres, montrent à la surface leurs premières

feuilles d'un vert teinté de rose.

On s'arrête à une pagode semi-obscure, où le cercueil sera

provisoirement laissé. Elle est tellement remplie de feuillage qu'on

croirait d'abord entrer dans un jardin de cèdres, de saules et de

lilas blancs; mais bientôt les yeux distinguent, derrière et au-dessus

de ces verdures, d'autres frondaisons plus rares et plus magnifiques,

des frondaisons étincelantes, ciselées jadis par les Chinois pour

leurs dieux, en forme de touffes d'érable, de touffes de bambou, et

montant comme de hautes charmilles d'or vers les plafonds d'or.

* * * * *

C'est la fin de ces étranges funérailles. Ici, les groupes se

divisent, se trient par nations, pour se disperser bientôt dans les

allées brûlantes du bois, s'en aller vers les différents palais...

* * * * *

Sous la lumière d'avril, le décor de la «Ville jaune» paraît plus

profond, plus vaste que jamais. Et vraiment on se sent confondu devant

tout ce factice gigantesque. Combien le génie de ce peuple chinois a

été jadis admirable! Au milieu d'une plaine aride, d'un steppe sans

vie, avoir créé de toutes pièces et d'un seul coup cette ville de

vingt lieues de tour, avec ses aqueducs, ses bois, ses rivières, ses

montagnes et ses grands lacs! Avoir créé des lointains de forêt, des

horizons d'eau pour donner aux souverains des illusions de fraîcheur!

Et avoir enfermé tout cela--qui est cependant si grand qu'on ne le

voit pas finir,--l'avoir séparé du reste du monde, l'avoir séquestré,

si l'on peut dire ainsi, derrière de formidables murailles!

Ce que les plus audacieux architectes n'ont pu créer, par exemple, ni

les plus fastueux empereurs, c'est un vrai printemps dans leur pays

desséché, un printemps comme les nôtres, avec les pluies tièdes, avec

la poussée folle des graminées, des fougères et des fleurs. Point de

pelouses, point de mousses, ni de foins odorants; le renouveau, ici,

s'indique à peine par les maigres feuilles des saules, par quelque

touffe d'herbe de place en place, ou la floraison, çà et là, d'une

espèce de giroflée violette, sur la poussière du sol. Il ne pleuvra

qu'en juin, et alors ce sera un déluge, noyant toutes choses...

* * * * *

Pauvre «Ville jaune», où nous cheminons ce matin, sous un soleil de

plomb, rencontrant tant de monde, tant de détachements armés, tant

d'uniformes, pauvre «Ville jaune» qui fut pendant des siècles fermée à

tous, refuge inviolable des rites et des mystères du passé, lieu de

splendeur, d'oppression et de silence; quand je l'avais vue en

automne, elle gardait un air de délaissement qui lui seyait encore;

mais je la retrouve animée aujourd'hui par la vie débordante des

soldats de toute l'Europe! Partout, dans les palais, dans les pagodes

d'or, des cavaliers «barbares» traînent leurs sabres, ou pansent leurs

chevaux, sous le nez des grands bouddhas rêveurs...

* * * * *

Vu aujourd'hui, chez des marchands chinois, un dépôt de ces

ingénieuses statuettes en terre cuite qui sont une spécialité de

Tien-Tsin. Elles ne figuraient jusqu'à cette année que des gens du

Céleste Empire, de toutes les conditions sociales et dans toutes les

circonstances de la vie; mais celles-ci, inspirées par l'invasion,

représentent les divers «guerriers d'Occident», types et costumes

reproduits avec la plus étonnante exactitude. Or, les minutieux

modeleurs ont donné aux soldats de certaines nations européennes, que

je préfère ne pas désigner, des expressions de colère féroce, leur ont

mis en main des sabres au clair ou des triques, des cravaches levées

pour cingler.

Quant aux nôtres, coiffés de leur béret de campagne et très Français

de visage avec leurs moustaches faites en soie jaune ou brune, ils

portent tous tendrement dans leurs bras des bébés chinois. Il y a

plusieurs poses, mais toujours procédant de la même idée; le petit

Chinois quelquefois tient le soldat par le cou et l'embrasse; ailleurs

le soldat s'amuse à faire sauter le bébé qui éclate de rire; ou bien

il l'enveloppe soigneusement dans sa capote d'hiver... Ainsi donc, aux

yeux de ces patients observateurs, tandis que les autres troupiers

continuent de brutaliser et de frapper, le troupier de chez nous est

celui qui, après la bataille, se fait le grand frère des pauvres bébés

ennemis; au bout de quelques mois de presque cohabitation, voilà ce

qu'ils ont trouvé, les Chinois, et ce qu'ils ont trouvé tout seuls,

pour caractériser les Français.

Il faudrait pouvoir répandre en Europe les exemplaires de ces

différentes statuettes: ce serait pour nous, par comparaison, un bien

glorieux trophée rapporté de cette guerre,--et, dans notre pays même,

cela fermerait la bouche à nombre d'imbéciles[3].

[Note 3: Peu de jours après, par ordre des commandants supérieurs,

les statuettes accusatrices ont été retirées de la circulation et les

moules brisés. Seules, les statuettes Françaises sont restées en

vente: encore sont-elles devenues fort rares.]

* * * * *

Dans l'après-midi, le maréchal de Waldersee vient au quartier général

français. Il se complaît à redire, ce qui est du reste la vérité, que

l'incendie a été éteint presque uniquement par nos soldats,--sous la

conduite de mon nouvel ami, le colonel Marchand.

En effet, le soir, vers onze heures, étant à songer sur les hautes

terrasses de son palais de la Rotonde, le colonel se trouva en bonne

place pour voir l'immense gerbe rouge, reflétée dans l'eau, s'élancer

superbement de cet amas d'ébène sculptée et de fin laque d'or. Il

accourut le premier, avec un détachement de chez nous, et, jusqu'au

matin, il put maintenir dix pompes françaises en action, tandis que

notre infanterie de marine, sous ses ordres, faisait à coups de hache

la part du feu. C'est à lui en outre que l'on doit d'avoir pu

retrouver le corps du général Schwarzhof: sur la place exacte où il le

savait tombé, il fit constamment diriger une gerbe d'eau, sans

laquelle l'incinération eût été complète.

* * * * *

Je vais, le soir, faire visite à monseigneur Favier, qui est tout

juste revenu de sa tournée d'Europe, plein de confiance et de projets.

Et comme tout est changé, depuis l'automne, dans la concession

catholique! Au lieu de l'accablement et du silence, c'est la vie et la

pleine activité. Huit cents ouvriers--presque tous Boxers, affirme

l'évêque, avec un beau sourire de défi--travaillent à réparer la

cathédrale, qui est emmaillotée du haut en bas dans des échafaudages

de bambou. On a tracé alentour des avenues plus larges, planté des

allées de jeunes acacias, entrepris mille choses, tout comme si une

ère de paix définitive était commencée, les persécutions à jamais

finies.

Pendant que je suis à causer avec l'évêque, dans le parloir blanc, le

maréchal arrive. Il reparle de l'incendie de son palais,

naturellement, et, avec sa délicate courtoisie, il veut bien nous dire

que, de tous les souvenirs perdus par lui dans le désastre, ce qu'il

regrette le plus, c'est sa croix française de la Légion d'honneur.

II

Dimanche 21 avril.

Ma facile mission terminée, je n'avais plus qu'à reprendre le chemin

du _Redoutable_.

Mais le général a eu la bonté, hier soir, de m'offrir de rester auprès

de lui quelques jours encore. Il me propose d'aller visiter les

tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, qui sont dans un bois

sacré, à une cinquantaine de lieues au sud-ouest de Pékin; tombeaux

que l'on n'avait jamais vus avant cette guerre et qu'on ne verra sans

doute jamais après. Pour cela, il faut écrire là-bas à l'avance,

avertir les mandarins, avertir surtout les commandants des postes

français échelonnés sur la route, et c'est presque une petite

expédition à organiser; j'ai donc demandé dix jours à l'amiral, qui a

bien voulu me les accorder par dépêche, et me voici encore l'hôte de

ce palais pour bien plus longtemps que je ne l'aurais cru.

Ce matin dimanche, je vais assister à la grand'messe des Chinois, dans

la cathédrale en réparation de monseigneur Favier.

J'entre par le côté gauche de la nef,--qui est le côté des hommes,

tandis que toute la partie droite est réservée aux femmes.

L'église, quand j'arrive, est déjà bondée de Chinois et de Chinoises

agenouillés, à tout touche, et fredonnant ensemble à mi-voix une sorte

de mélopée ininterrompue, comme le bourdonnement d'une ruche immense.

On sent fortement le parfum du musc, dont toutes les robes de coton ou

de soie sont imprégnées, et aussi une intolérable odeur de race jaune

qui ne se peut définir. Devant moi, jusqu'au fond de l'église, des

hommes à genoux, tête baissée; des dos par centaines, sur lesquels

pendent les longues queues. Du côté des femmes, ce sont des soies

vives, une violente bigarrure de couleurs; des chignons lisses et

noirs comme de l'ébène vernie, piqués de fleurs et d'épingles

d'or.--Et tout ce monde chante, presque à bouche fermée, comme en

rêve. Le recueillement est visible, et il est touchant, malgré

l'extrême drôlerie des personnages; vraiment ces gens-là prient, et

semblent le faire avec humilité, avec ferveur.

* * * * *

Maintenant, voici le spectacle pour lequel j'avoue que j'étais venu:

la sortie de la messe,--une occasion unique de voir quelques-unes des

belles dames de Pékin, car elles ne se montrent point dans les rues,

où ne circulent que les femmes de basses classes.

Et elles étaient bien là deux ou trois cents élégantes, qui commencent

de sortir l'une après l'autre avec lenteur, sur leurs pieds trop

petits et leurs chaussures trop hautes. Oh! les étranges minois fardés

et les étranges atours, émergeant à la file par la porte étroite. Ces

coupes de pantalons, ces coupes de tuniques, ces recherches de formes

et de couleurs, tout cela doit être millénaire comme la Chine,--et

combien c'est loin de nous! on dirait des poupées d'un autre âge, d'un

autre monde, échappées des vieux paravents ou des vieilles potiches,

pour prendre réalité et vie sous ce beau soleil d'un matin d'avril. Il

y a des dames chinoises aux orteils déformés, aux invraisemblables

petits souliers pointus; pointus aussi, leurs catogans tout empesés et

tout raides, qui se relèvent sur leurs nuques comme des queues

d'oiseau. Il y a des dames tartares, de cette aristocratie spéciale

qu'on appelle «les huit bannières»; elles ont les pieds naturels,

celles-ci, mais leurs mules brodées posent sur des talons plus hauts

que des échasses, leur chevelure est étendue, dévidée comme un

écheveau de soie noire, sur une longue planchette qu'elles placent en

travers, derrière leur tête, et qui leur fait deux cornes

horizontales, avec une fleur artificielle à chaque bout.

Peintes à la façon des têtes de cire chez les coiffeurs, bien blanches

avec un petit rond bien rose au milieu de chaque joue, on sent

qu'elles s'arrangent ainsi par étiquette, par convenance, sans viser

le moins du monde à l'illusion.

Elles causent, elles rient discrètement; elles mènent par la main des

bébés adorables, qui ont été sages à la messe comme des petits chats

en porcelaine, et qu'elles ont coiffés, attifés avec un art tout à

fait comique. Beaucoup sont jolies, très jolies même; presque toutes

ont l'air réservé, l'air décent, l'air comme il faut.

* * * * *

Et cette sortie a lieu tranquillement, avec des apparences de paix et

de joie, dans la pleine sécurité de ces entours, qui furent, il y a si

peu de temps, un lieu de massacre et d'horreur. Les portes des enclos

sont grandes ouvertes et une avenue toute neuve, bordée de jeunes

arbres, est tracée au travers de ces ruines, qui furent récemment un

charnier de cadavres. Quantité de charrettes chinoises, aux belles

housses de soie ou de coton bleu, sont là qui attendent, sur leurs

roues pesantes ornées de cuivre, et toutes les poupées, avec mille

cérémonies, y prennent place, s'en vont comme on s'en va d'une fête...

Une fois de plus, les chrétiens de la Chine ont gain de cause et ils

triomphent librement--jusqu'à la tuerie prochaine.

* * * * *

A deux heures aujourd'hui, suivant la coutume des dimanches, la

musique de l'infanterie de marine se met à jouer dans la cour du

quartier général,--dans la cour de ce palais du Nord, que j'avais

connue remplie de débris étranges et magnifiques, sous le vent glacé

d'automne, et qui est à présent si bien déblayée, si bien ratissée,

avec un commencement de verdure d'avril aux branches de ses petits

arbres.

Il est plutôt triste, ce semblant de dimanche français. Le sentiment

de l'exil, que l'on ne perd jamais ici, est avivé plutôt par cette

pauvre musique presque sans auditeurs, où ne viennent point de femmes

parées ni de bébés joyeux, mais seulement deux ou trois groupes de

soldats flâneurs, et quelques malades ou blessés de notre hôpital, aux

jeunes figures pâlies, l'un traînant la jambe, l'autre s'appuyant sur

une béquille.

Et toutefois on se sent aussi un peu chez nous par instants, autour de

cette musique-là; ce va-et-vient de zouaves, de troupiers d'infanterie

de marine et de bonnes Soeurs arrive à figurer comme un petit coin

de France. Et puis, au-dessus des galeries vitrées, qui encadrent de

leurs colonnettes et de leur exotisme cette cour du quartier, monte la

flèche gothique de l'église proche, avec un grand drapeau tricolore

qui flotte au sommet, bien haut dans le ciel bleu, dominant tout, et

protégeant notre petite patrie ici improvisée, au milieu de ce repaire

des empereurs de Chine.

* * * * *

Quel changement dans ce palais du Nord, depuis mon passage de

l'automne dernier!

En dehors de la partie réservée au général et à ses officiers, toutes

les galeries, toutes les dépendances sont devenues des salles

d'hôpital pour nos soldats; cela convenait d'ailleurs merveilleusement

à un tel usage, ces corps de logis séparés les uns des autres par des

cours et élevés sur de hautes assises en granit. Il y a là maintenant

près de deux cents lits pour nos pauvres malades, qui y sont installés

à ravir, ayant de l'air et de la lumière à discrétion, grâce à tous

les vitrages de ces fantaisistes palais. Et les braves Soeurs en

cornette blanche trottent menu de côté et d'autre, colportant les

potions, les linges bien propres--et les bons sourires.

Le petit parloir de la supérieure--une vieille fille au fin visage

desséché qui vient de recevoir la croix devant le front de nos troupes

rangées, pour avoir été constamment admirable pendant le siège--son

petit parloir badigeonné à la chaux est tout à fait typique et

charmant, avec ses six chaises chinoises, sa table chinoise, ses deux

aquarelles chinoises de fleurs et de fruits pondues aux murs (toutes

choses choisies parmi ce qu'il y avait de plus modeste et de plus

discret dans les réserves sardanapalesques de l'Impératrice); et la

grande Vierge de plâtre qui y trône à la place d'honneur est entre

deux potiches remplies de lilas blanc.

Les lilas blancs! Il y en a de magnifiques touffes fleuries, dans tous

les jardins murés de ce palais; eux seuls indiquent joyeusement ici

l'avril, le vrai renouveau sous ce déjà brûlant soleil,--et c'est,

comme on pense, une aubaine pour les bonnes Soeurs, qui en font de

véritables bosquets à leurs Vierges et à leurs saintes, sur leurs

petites chapelles naïves.

Tous ces logis de mandarins ou de jardiniers, qui s'en vont là-bas

jusque sous les arbres, je les avais connus en plein désarroi,

encombrés de dépouilles étranges, d'immondices inquiétantes, et

empestant le cadavre: à présent je les retrouve bien nets, bien

blanchis à la chaux, n'ayant plus rien de funèbre; les religieuses y

ont passé, établissant ici une buanderie, là une cuisine où l'on fait

de la bonne soupe pour les convalescents, ailleurs une lingerie où des

piles de draps et de chemises pour les malades sentent bon la lessive

et sont bien en ordre sur des étagères garnies de papier immaculé...

Du reste, je suis comme le plus simple de nos matelots ou de nos

soldats: très enclin à me laisser réconforter et charmer rien que par

la vue d'une cornette de bonne Soeur. C'est sans doute une lacune

regrettable de mon imagination, mais je vibrerais certainement moins

devant le chignon d'une infirmière laïque...

* * * * *

Hors de notre quartier général, le dimanche, en ces temps inouïs pour

Pékin, est marqué par la quantité de soldats de toutes armes qui

circulent dans les rues.

On a partagé la ville en zones, confiées chacune à l'un des peuples

envahisseurs, et on ne voisine guère d'une zone à l'autre; les

officiers quelquefois, les soldats presque jamais. Par exception, les

Allemands viennent un peu chez nous, et nous chez eux,--puisque l'un

des résultats les plus indéniables de cette guerre aura été d'établir

une sympathie entre les hommes des deux armées; mais là se bornent les

relations internationales de nos troupes.

La partie de Pékin dévolue à la France, et qui a plusieurs kilomètres

de tour, est celle que les Boxers pendant le siège avaient le plus

détruite, celle qui renfermait le plus de ruines et de solitudes, mais

celle aussi où la vie et la confiance ont le plus tôt reparu. Nos

soldats sont ceux qui fusionnent le plus gentiment avec les Chinois,

les Chinoises, même les bébés chinois. Dans tout ce monde-là, ils se

sont fait des amis, et cela se voit de suite à la façon dont on vient

à eux familièrement, au lieu de les fuir.

Dans ce Pékin français, la moindre maisonnette à présent a planté sur

ses murs un petit pavillon tricolore comme sauvegarde. Beaucoup de

gens ont même collé sur leur porte un placard de papier blanc, dû à

l'obligeance de quelqu'un de nos troupiers, et sur lequel on lit en

grosses lettres d'écriture enfantine: «Nous sommes des Chinois

protégés français», ou bien: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens.»

Et le moindre bébé en robe, ou tout nu coiffé d'un ruban et d'une

queue, a appris à nous faire en souriant le salut militaire quand nous

passons.

* * * * *

Au coucher du soleil, les soldats rentrent, les casernes se ferment.

Silence et obscurité partout.

Nuit particulièrement noire aujourd'hui. Vers dix heures, je sors du

quartier avec un de mes camarades de l'armée de terre. Une lanterne à

la main, nous nous en allons dans le dédale sombre, hélés d'abord çà

et là par des sentinelles, puis ne rencontrant plus personne que des

chiens effarés, et traversant des ruines, des cloaques, d'ignobles

ruelles qui sentent la mort.

Une maison d'aspect très louche est le terme de notre course... Les

veilleurs de la porte, qui étaient aux aguets, nous annoncent par un

long cri sinistre, et nous nous enfonçons dans une série de détours et

de couloirs obscurs. Plusieurs petites chambres, basses de plafond,

trop encloses, étouffantes, qu'éclairent de vagues lampes fumeuses;

elles ne sont meublées que d'un divan et d'un fauteuil; l'air

irrespirable y est saturé d'opium et de musc. Et le patron, la

patronne ont bien l'embonpoint et la bonhomie patriarcale qui cadrent

avec une telle demeure.

Je prie cependant que l'on ne s'y trompe pas: c'est ici une _maison de

chant_ (une des plus vieilles institutions chinoises, tendant à

disparaître), et on n'y vient que pour entendre de la musique, dans

des nuages de fumée endormeuse.

Avec hésitation, nous prenons place dans une des chambres étroites,

sur un matelas rouge, sur des coussins rouges, dont les broderies

représentent naturellement des bêtes horribles. La propreté est

douteuse et l'excès des senteurs nous gêne. Aux murs tendus de papier,

des aquarelles représentent des sages béatifiés parmi des nuées. Dans

un coin, une vieille pendule allemande, qui doit habiter Pékin depuis

au moins cent ans, bat son tic tac au timbre grêle. On dirait que, dès

l'arrivée, notre esprit s'enténèbre au milieu de tant de lourds rêves

d'opium qui ont dû éclore sur ce divan, puis rester captifs sous les

solives de l'écrasant plafond noir.--Et c'est ici un lieu de fête

élégante pour Chinois, un lieu réservé où, avant la guerre, aucun

Européen, à prix d'or, n'aurait pu être admis.

Repoussant les longues pipes empoisonnées que l'on nous offre, nous

allumons des cigarettes turques, et la musique commence.

C'est d'abord un guitariste qui se présente, un guitariste merveilleux

comme il ne s'en trouve qu'à Grenade ou à Séville. Il fait pleurer sur

ses cordes des chants d'une tristesse infinie.

Les derniers jours de Pékin · 第 12 / 17 段