tandis que le vert des saules monotones commence à peine de poindre
timidement, dans l'air comme blanchi de cendre, sous le terrible
soleil tout blanc. En haut, vers un ciel clair qui est tissé de
lumière et de chaleur, montent les souveraines toitures, les pyramides
de faïence couleur d'or, dont l'affaissement de plus en plus s'accuse,
et la vétusté, sous les touffes d'herbe et les nids d'oiseau. Les
cigognes de Chine, revenues avec le printemps, sont toutes là
perchées, en rang sur le faîte prodigieux des palais, sur les
précieuses tuiles, parmi les cornes et les griffes des monstres
d'émail: petites personnes immobile et blanches, à demi perdues dans
l'éblouissement de ce ciel, on dirait qu'elles méditent longuement sur
les destructions de la ville, en contemplant à leurs pieds tant de
mornes demeures... Vraiment, je trouve que Pékin a vieilli encore
depuis mon voyage d'automne, mais vieilli d'un siècle ou deux; cet
ensoleillement d'avril l'accable davantage, le rejette d'une façon
plus définitive parmi les irrémédiables ruines; on le sent fini, sans
résurrection possible.
* * * * *
Samedi 20 avril.
Ce matin, à neuf heures, sous un soleil torride, ont lieu les
funérailles du général Schwarzhof, qui fut l'un des plus grands
ennemis de la France, et qui trouva dans ce palais chinois une mort si
imprévue, quand sa destinée semblait l'appeler à devenir le chef
d'état-major général de l'armée allemande.
Tout le palais n'a pas brûlé, mais seulement la partie superbe où le
maréchal et lui habitaient, les appartements aux incomparables
boiseries d'ébène et la salle du trône remplie de chefs-d'oeuvre
d'art ancien.
Le cercueil a été disposé dans une grande salle épargnée par le feu.
Devant la porte, sous le dangereux soleil, se tient le maréchal aux
cheveux blancs; un peu accablé, mais gardant sa grâce exquise de
gentilhomme et de soldat, il accueille là les officiers qu'on lui
présente: des officiers de tout costume et de tout pays, arrivant à
cheval, à pied, en voiture, coiffés de claques, de casques ornés
d'ailes ou de plumets. Viennent aussi de craintifs dignitaires
chinois, gens d'un autre monde, et, dirait-on, d'un autre âge de
l'histoire humaine. Et les messieurs en haut de forme de la diplomatie
ne manquent pas non plus, apportés comme par anachronisme dans les
vieux palanquins asiatiques.
La chinoiserie de la salle est entièrement dissimulée sous des
branches de cyprès et de cèdre, cueillies dans le parc impérial par
les soldats allemands et par les nôtres; elles tapissent la voûte et
les murailles, ces branches, et de plus font la jonchée par terre;
elles répandent une odeur balsamique de forêt autour du cercueil, qui
disparaît sous les lilas blancs des jardins de l'Impératrice.
Après le discours d'un pasteur luthérien, il y a un choeur d'Hændel,
chanté derrière les verdures par de jeunes soldats allemands, avec des
voix si fraîches et si faciles que cela repose comme une musique
céleste. Et, à travers la grande salle, des pigeons familiers, que
l'invasion barbare n'a pas troublés dans leurs habitudes, volent
tranquillement au-dessus de nos têtes empanachées ou dorées.
* * * * *
Au son des cuivres militaires, le cortège ensuite se met en marche,
pour faire le tour du Lac des Lotus. Sur le parcours, une haie, telle
qu'on n'en avait jamais vu, est formée par des soldats de toutes les
nations; des Bavarois succèdent à des Cosaques, des Italiens à des
Japonais, etc. Parmi tant d'uniformes de couleur plutôt sombre,
tranchent les vestes rouges du petit détachement anglais, dont les
reflets dans le lac font comme des traînées sanglantes et
cruelles,--oh! un tout petit détachement, presque un peu ridicule, à
côté de ceux que les autres nations ont envoyés: l'Angleterre, en
Chine, s'est surtout fait représenter par des hordes d'Indiens, et
chacun sait, hélas! à quelle sorte de besogne ses troupes en ce moment
sont ailleurs occupées...
Sous la réverbération fatigante de dix heures du matin, les eaux, qui
renversent les images de ces cordons de soldats, reflètent aussi les
grands palais désolés, ou les quais de marbre, les kiosques de faïence
bâtis çà et là tout au bord dans les herbages; et par endroits les
lotus, qui avec le printemps commencent à sortir des vases profondes
engraissées de cadavres, montrent à la surface leurs premières
feuilles d'un vert teinté de rose.
On s'arrête à une pagode semi-obscure, où le cercueil sera
provisoirement laissé. Elle est tellement remplie de feuillage qu'on
croirait d'abord entrer dans un jardin de cèdres, de saules et de
lilas blancs; mais bientôt les yeux distinguent, derrière et au-dessus
de ces verdures, d'autres frondaisons plus rares et plus magnifiques,
des frondaisons étincelantes, ciselées jadis par les Chinois pour
leurs dieux, en forme de touffes d'érable, de touffes de bambou, et
montant comme de hautes charmilles d'or vers les plafonds d'or.
* * * * *
C'est la fin de ces étranges funérailles. Ici, les groupes se
divisent, se trient par nations, pour se disperser bientôt dans les
allées brûlantes du bois, s'en aller vers les différents palais...
* * * * *
Sous la lumière d'avril, le décor de la «Ville jaune» paraît plus
profond, plus vaste que jamais. Et vraiment on se sent confondu devant
tout ce factice gigantesque. Combien le génie de ce peuple chinois a
été jadis admirable! Au milieu d'une plaine aride, d'un steppe sans
vie, avoir créé de toutes pièces et d'un seul coup cette ville de
vingt lieues de tour, avec ses aqueducs, ses bois, ses rivières, ses
montagnes et ses grands lacs! Avoir créé des lointains de forêt, des
horizons d'eau pour donner aux souverains des illusions de fraîcheur!
Et avoir enfermé tout cela--qui est cependant si grand qu'on ne le
voit pas finir,--l'avoir séparé du reste du monde, l'avoir séquestré,
si l'on peut dire ainsi, derrière de formidables murailles!
Ce que les plus audacieux architectes n'ont pu créer, par exemple, ni
les plus fastueux empereurs, c'est un vrai printemps dans leur pays
desséché, un printemps comme les nôtres, avec les pluies tièdes, avec
la poussée folle des graminées, des fougères et des fleurs. Point de
pelouses, point de mousses, ni de foins odorants; le renouveau, ici,
s'indique à peine par les maigres feuilles des saules, par quelque
touffe d'herbe de place en place, ou la floraison, çà et là, d'une
espèce de giroflée violette, sur la poussière du sol. Il ne pleuvra
qu'en juin, et alors ce sera un déluge, noyant toutes choses...
* * * * *
Pauvre «Ville jaune», où nous cheminons ce matin, sous un soleil de
plomb, rencontrant tant de monde, tant de détachements armés, tant
d'uniformes, pauvre «Ville jaune» qui fut pendant des siècles fermée à
tous, refuge inviolable des rites et des mystères du passé, lieu de
splendeur, d'oppression et de silence; quand je l'avais vue en
automne, elle gardait un air de délaissement qui lui seyait encore;
mais je la retrouve animée aujourd'hui par la vie débordante des
soldats de toute l'Europe! Partout, dans les palais, dans les pagodes
d'or, des cavaliers «barbares» traînent leurs sabres, ou pansent leurs
chevaux, sous le nez des grands bouddhas rêveurs...
* * * * *
Vu aujourd'hui, chez des marchands chinois, un dépôt de ces
ingénieuses statuettes en terre cuite qui sont une spécialité de
Tien-Tsin. Elles ne figuraient jusqu'à cette année que des gens du
Céleste Empire, de toutes les conditions sociales et dans toutes les
circonstances de la vie; mais celles-ci, inspirées par l'invasion,
représentent les divers «guerriers d'Occident», types et costumes
reproduits avec la plus étonnante exactitude. Or, les minutieux
modeleurs ont donné aux soldats de certaines nations européennes, que
je préfère ne pas désigner, des expressions de colère féroce, leur ont
mis en main des sabres au clair ou des triques, des cravaches levées
pour cingler.
Quant aux nôtres, coiffés de leur béret de campagne et très Français
de visage avec leurs moustaches faites en soie jaune ou brune, ils
portent tous tendrement dans leurs bras des bébés chinois. Il y a
plusieurs poses, mais toujours procédant de la même idée; le petit
Chinois quelquefois tient le soldat par le cou et l'embrasse; ailleurs
le soldat s'amuse à faire sauter le bébé qui éclate de rire; ou bien
il l'enveloppe soigneusement dans sa capote d'hiver... Ainsi donc, aux
yeux de ces patients observateurs, tandis que les autres troupiers
continuent de brutaliser et de frapper, le troupier de chez nous est
celui qui, après la bataille, se fait le grand frère des pauvres bébés
ennemis; au bout de quelques mois de presque cohabitation, voilà ce
qu'ils ont trouvé, les Chinois, et ce qu'ils ont trouvé tout seuls,
pour caractériser les Français.
Il faudrait pouvoir répandre en Europe les exemplaires de ces
différentes statuettes: ce serait pour nous, par comparaison, un bien
glorieux trophée rapporté de cette guerre,--et, dans notre pays même,
cela fermerait la bouche à nombre d'imbéciles[3].
[Note 3: Peu de jours après, par ordre des commandants supérieurs,
les statuettes accusatrices ont été retirées de la circulation et les
moules brisés. Seules, les statuettes Françaises sont restées en
vente: encore sont-elles devenues fort rares.]
* * * * *
Dans l'après-midi, le maréchal de Waldersee vient au quartier général
français. Il se complaît à redire, ce qui est du reste la vérité, que
l'incendie a été éteint presque uniquement par nos soldats,--sous la
conduite de mon nouvel ami, le colonel Marchand.
En effet, le soir, vers onze heures, étant à songer sur les hautes
terrasses de son palais de la Rotonde, le colonel se trouva en bonne
place pour voir l'immense gerbe rouge, reflétée dans l'eau, s'élancer
superbement de cet amas d'ébène sculptée et de fin laque d'or. Il
accourut le premier, avec un détachement de chez nous, et, jusqu'au
matin, il put maintenir dix pompes françaises en action, tandis que
notre infanterie de marine, sous ses ordres, faisait à coups de hache
la part du feu. C'est à lui en outre que l'on doit d'avoir pu
retrouver le corps du général Schwarzhof: sur la place exacte où il le
savait tombé, il fit constamment diriger une gerbe d'eau, sans
laquelle l'incinération eût été complète.
* * * * *
Je vais, le soir, faire visite à monseigneur Favier, qui est tout
juste revenu de sa tournée d'Europe, plein de confiance et de projets.
Et comme tout est changé, depuis l'automne, dans la concession
catholique! Au lieu de l'accablement et du silence, c'est la vie et la
pleine activité. Huit cents ouvriers--presque tous Boxers, affirme
l'évêque, avec un beau sourire de défi--travaillent à réparer la
cathédrale, qui est emmaillotée du haut en bas dans des échafaudages
de bambou. On a tracé alentour des avenues plus larges, planté des
allées de jeunes acacias, entrepris mille choses, tout comme si une
ère de paix définitive était commencée, les persécutions à jamais
finies.
Pendant que je suis à causer avec l'évêque, dans le parloir blanc, le
maréchal arrive. Il reparle de l'incendie de son palais,
naturellement, et, avec sa délicate courtoisie, il veut bien nous dire
que, de tous les souvenirs perdus par lui dans le désastre, ce qu'il
regrette le plus, c'est sa croix française de la Légion d'honneur.
II
Dimanche 21 avril.
Ma facile mission terminée, je n'avais plus qu'à reprendre le chemin
du _Redoutable_.
Mais le général a eu la bonté, hier soir, de m'offrir de rester auprès
de lui quelques jours encore. Il me propose d'aller visiter les
tombeaux des empereurs de la dynastie actuelle, qui sont dans un bois
sacré, à une cinquantaine de lieues au sud-ouest de Pékin; tombeaux
que l'on n'avait jamais vus avant cette guerre et qu'on ne verra sans
doute jamais après. Pour cela, il faut écrire là-bas à l'avance,
avertir les mandarins, avertir surtout les commandants des postes
français échelonnés sur la route, et c'est presque une petite
expédition à organiser; j'ai donc demandé dix jours à l'amiral, qui a
bien voulu me les accorder par dépêche, et me voici encore l'hôte de
ce palais pour bien plus longtemps que je ne l'aurais cru.
Ce matin dimanche, je vais assister à la grand'messe des Chinois, dans
la cathédrale en réparation de monseigneur Favier.
J'entre par le côté gauche de la nef,--qui est le côté des hommes,
tandis que toute la partie droite est réservée aux femmes.
L'église, quand j'arrive, est déjà bondée de Chinois et de Chinoises
agenouillés, à tout touche, et fredonnant ensemble à mi-voix une sorte
de mélopée ininterrompue, comme le bourdonnement d'une ruche immense.
On sent fortement le parfum du musc, dont toutes les robes de coton ou
de soie sont imprégnées, et aussi une intolérable odeur de race jaune
qui ne se peut définir. Devant moi, jusqu'au fond de l'église, des
hommes à genoux, tête baissée; des dos par centaines, sur lesquels
pendent les longues queues. Du côté des femmes, ce sont des soies
vives, une violente bigarrure de couleurs; des chignons lisses et
noirs comme de l'ébène vernie, piqués de fleurs et d'épingles
d'or.--Et tout ce monde chante, presque à bouche fermée, comme en
rêve. Le recueillement est visible, et il est touchant, malgré
l'extrême drôlerie des personnages; vraiment ces gens-là prient, et
semblent le faire avec humilité, avec ferveur.
* * * * *
Maintenant, voici le spectacle pour lequel j'avoue que j'étais venu:
la sortie de la messe,--une occasion unique de voir quelques-unes des
belles dames de Pékin, car elles ne se montrent point dans les rues,
où ne circulent que les femmes de basses classes.
Et elles étaient bien là deux ou trois cents élégantes, qui commencent
de sortir l'une après l'autre avec lenteur, sur leurs pieds trop
petits et leurs chaussures trop hautes. Oh! les étranges minois fardés
et les étranges atours, émergeant à la file par la porte étroite. Ces
coupes de pantalons, ces coupes de tuniques, ces recherches de formes
et de couleurs, tout cela doit être millénaire comme la Chine,--et
combien c'est loin de nous! on dirait des poupées d'un autre âge, d'un
autre monde, échappées des vieux paravents ou des vieilles potiches,
pour prendre réalité et vie sous ce beau soleil d'un matin d'avril. Il
y a des dames chinoises aux orteils déformés, aux invraisemblables
petits souliers pointus; pointus aussi, leurs catogans tout empesés et
tout raides, qui se relèvent sur leurs nuques comme des queues
d'oiseau. Il y a des dames tartares, de cette aristocratie spéciale
qu'on appelle «les huit bannières»; elles ont les pieds naturels,
celles-ci, mais leurs mules brodées posent sur des talons plus hauts
que des échasses, leur chevelure est étendue, dévidée comme un
écheveau de soie noire, sur une longue planchette qu'elles placent en
travers, derrière leur tête, et qui leur fait deux cornes
horizontales, avec une fleur artificielle à chaque bout.
Peintes à la façon des têtes de cire chez les coiffeurs, bien blanches
avec un petit rond bien rose au milieu de chaque joue, on sent
qu'elles s'arrangent ainsi par étiquette, par convenance, sans viser
le moins du monde à l'illusion.
Elles causent, elles rient discrètement; elles mènent par la main des
bébés adorables, qui ont été sages à la messe comme des petits chats
en porcelaine, et qu'elles ont coiffés, attifés avec un art tout à
fait comique. Beaucoup sont jolies, très jolies même; presque toutes
ont l'air réservé, l'air décent, l'air comme il faut.
* * * * *
Et cette sortie a lieu tranquillement, avec des apparences de paix et
de joie, dans la pleine sécurité de ces entours, qui furent, il y a si
peu de temps, un lieu de massacre et d'horreur. Les portes des enclos
sont grandes ouvertes et une avenue toute neuve, bordée de jeunes
arbres, est tracée au travers de ces ruines, qui furent récemment un
charnier de cadavres. Quantité de charrettes chinoises, aux belles
housses de soie ou de coton bleu, sont là qui attendent, sur leurs
roues pesantes ornées de cuivre, et toutes les poupées, avec mille
cérémonies, y prennent place, s'en vont comme on s'en va d'une fête...
Une fois de plus, les chrétiens de la Chine ont gain de cause et ils
triomphent librement--jusqu'à la tuerie prochaine.
* * * * *
A deux heures aujourd'hui, suivant la coutume des dimanches, la
musique de l'infanterie de marine se met à jouer dans la cour du
quartier général,--dans la cour de ce palais du Nord, que j'avais
connue remplie de débris étranges et magnifiques, sous le vent glacé
d'automne, et qui est à présent si bien déblayée, si bien ratissée,
avec un commencement de verdure d'avril aux branches de ses petits
arbres.
Il est plutôt triste, ce semblant de dimanche français. Le sentiment
de l'exil, que l'on ne perd jamais ici, est avivé plutôt par cette
pauvre musique presque sans auditeurs, où ne viennent point de femmes
parées ni de bébés joyeux, mais seulement deux ou trois groupes de
soldats flâneurs, et quelques malades ou blessés de notre hôpital, aux
jeunes figures pâlies, l'un traînant la jambe, l'autre s'appuyant sur
une béquille.
Et toutefois on se sent aussi un peu chez nous par instants, autour de
cette musique-là; ce va-et-vient de zouaves, de troupiers d'infanterie
de marine et de bonnes Soeurs arrive à figurer comme un petit coin
de France. Et puis, au-dessus des galeries vitrées, qui encadrent de
leurs colonnettes et de leur exotisme cette cour du quartier, monte la
flèche gothique de l'église proche, avec un grand drapeau tricolore
qui flotte au sommet, bien haut dans le ciel bleu, dominant tout, et
protégeant notre petite patrie ici improvisée, au milieu de ce repaire
des empereurs de Chine.
* * * * *
Quel changement dans ce palais du Nord, depuis mon passage de
l'automne dernier!
En dehors de la partie réservée au général et à ses officiers, toutes
les galeries, toutes les dépendances sont devenues des salles
d'hôpital pour nos soldats; cela convenait d'ailleurs merveilleusement
à un tel usage, ces corps de logis séparés les uns des autres par des
cours et élevés sur de hautes assises en granit. Il y a là maintenant
près de deux cents lits pour nos pauvres malades, qui y sont installés
à ravir, ayant de l'air et de la lumière à discrétion, grâce à tous
les vitrages de ces fantaisistes palais. Et les braves Soeurs en
cornette blanche trottent menu de côté et d'autre, colportant les
potions, les linges bien propres--et les bons sourires.
Le petit parloir de la supérieure--une vieille fille au fin visage
desséché qui vient de recevoir la croix devant le front de nos troupes
rangées, pour avoir été constamment admirable pendant le siège--son
petit parloir badigeonné à la chaux est tout à fait typique et
charmant, avec ses six chaises chinoises, sa table chinoise, ses deux
aquarelles chinoises de fleurs et de fruits pondues aux murs (toutes
choses choisies parmi ce qu'il y avait de plus modeste et de plus
discret dans les réserves sardanapalesques de l'Impératrice); et la
grande Vierge de plâtre qui y trône à la place d'honneur est entre
deux potiches remplies de lilas blanc.
Les lilas blancs! Il y en a de magnifiques touffes fleuries, dans tous
les jardins murés de ce palais; eux seuls indiquent joyeusement ici
l'avril, le vrai renouveau sous ce déjà brûlant soleil,--et c'est,
comme on pense, une aubaine pour les bonnes Soeurs, qui en font de
véritables bosquets à leurs Vierges et à leurs saintes, sur leurs
petites chapelles naïves.
Tous ces logis de mandarins ou de jardiniers, qui s'en vont là-bas
jusque sous les arbres, je les avais connus en plein désarroi,
encombrés de dépouilles étranges, d'immondices inquiétantes, et
empestant le cadavre: à présent je les retrouve bien nets, bien
blanchis à la chaux, n'ayant plus rien de funèbre; les religieuses y
ont passé, établissant ici une buanderie, là une cuisine où l'on fait
de la bonne soupe pour les convalescents, ailleurs une lingerie où des
piles de draps et de chemises pour les malades sentent bon la lessive
et sont bien en ordre sur des étagères garnies de papier immaculé...
Du reste, je suis comme le plus simple de nos matelots ou de nos
soldats: très enclin à me laisser réconforter et charmer rien que par
la vue d'une cornette de bonne Soeur. C'est sans doute une lacune
regrettable de mon imagination, mais je vibrerais certainement moins
devant le chignon d'une infirmière laïque...
* * * * *
Hors de notre quartier général, le dimanche, en ces temps inouïs pour
Pékin, est marqué par la quantité de soldats de toutes armes qui
circulent dans les rues.
On a partagé la ville en zones, confiées chacune à l'un des peuples
envahisseurs, et on ne voisine guère d'une zone à l'autre; les
officiers quelquefois, les soldats presque jamais. Par exception, les
Allemands viennent un peu chez nous, et nous chez eux,--puisque l'un
des résultats les plus indéniables de cette guerre aura été d'établir
une sympathie entre les hommes des deux armées; mais là se bornent les
relations internationales de nos troupes.
La partie de Pékin dévolue à la France, et qui a plusieurs kilomètres
de tour, est celle que les Boxers pendant le siège avaient le plus
détruite, celle qui renfermait le plus de ruines et de solitudes, mais
celle aussi où la vie et la confiance ont le plus tôt reparu. Nos
soldats sont ceux qui fusionnent le plus gentiment avec les Chinois,
les Chinoises, même les bébés chinois. Dans tout ce monde-là, ils se
sont fait des amis, et cela se voit de suite à la façon dont on vient
à eux familièrement, au lieu de les fuir.
Dans ce Pékin français, la moindre maisonnette à présent a planté sur
ses murs un petit pavillon tricolore comme sauvegarde. Beaucoup de
gens ont même collé sur leur porte un placard de papier blanc, dû à
l'obligeance de quelqu'un de nos troupiers, et sur lequel on lit en
grosses lettres d'écriture enfantine: «Nous sommes des Chinois
protégés français», ou bien: «Ici, c'est tout Chinois chrétiens.»
Et le moindre bébé en robe, ou tout nu coiffé d'un ruban et d'une
queue, a appris à nous faire en souriant le salut militaire quand nous
passons.
* * * * *
Au coucher du soleil, les soldats rentrent, les casernes se ferment.
Silence et obscurité partout.
Nuit particulièrement noire aujourd'hui. Vers dix heures, je sors du
quartier avec un de mes camarades de l'armée de terre. Une lanterne à
la main, nous nous en allons dans le dédale sombre, hélés d'abord çà
et là par des sentinelles, puis ne rencontrant plus personne que des
chiens effarés, et traversant des ruines, des cloaques, d'ignobles
ruelles qui sentent la mort.
Une maison d'aspect très louche est le terme de notre course... Les
veilleurs de la porte, qui étaient aux aguets, nous annoncent par un
long cri sinistre, et nous nous enfonçons dans une série de détours et
de couloirs obscurs. Plusieurs petites chambres, basses de plafond,
trop encloses, étouffantes, qu'éclairent de vagues lampes fumeuses;
elles ne sont meublées que d'un divan et d'un fauteuil; l'air
irrespirable y est saturé d'opium et de musc. Et le patron, la
patronne ont bien l'embonpoint et la bonhomie patriarcale qui cadrent
avec une telle demeure.
Je prie cependant que l'on ne s'y trompe pas: c'est ici une _maison de
chant_ (une des plus vieilles institutions chinoises, tendant à
disparaître), et on n'y vient que pour entendre de la musique, dans
des nuages de fumée endormeuse.
Avec hésitation, nous prenons place dans une des chambres étroites,
sur un matelas rouge, sur des coussins rouges, dont les broderies
représentent naturellement des bêtes horribles. La propreté est
douteuse et l'excès des senteurs nous gêne. Aux murs tendus de papier,
des aquarelles représentent des sages béatifiés parmi des nuées. Dans
un coin, une vieille pendule allemande, qui doit habiter Pékin depuis
au moins cent ans, bat son tic tac au timbre grêle. On dirait que, dès
l'arrivée, notre esprit s'enténèbre au milieu de tant de lourds rêves
d'opium qui ont dû éclore sur ce divan, puis rester captifs sous les
solives de l'écrasant plafond noir.--Et c'est ici un lieu de fête
élégante pour Chinois, un lieu réservé où, avant la guerre, aucun
Européen, à prix d'or, n'aurait pu être admis.
Repoussant les longues pipes empoisonnées que l'on nous offre, nous
allumons des cigarettes turques, et la musique commence.
C'est d'abord un guitariste qui se présente, un guitariste merveilleux
comme il ne s'en trouve qu'à Grenade ou à Séville. Il fait pleurer sur
ses cordes des chants d'une tristesse infinie.